‹ Contes et facétiesChapitre 53 sur 69 · ET II E N X ES DE LA S A 1 N T-J E A N '-U · texte numérisé non relu

ET II E N X ES DE LA S A 1 N T-J E A N '-U

dormit pas, et continua par un songe agréable à s'entretenir avec la défunte, qui, de son côté, semblait lui répondre sur le môme ton. Qui aurait pu les ouïr aurait sans doute été très étonné d'entendre dire à des mortsdes choses si belles, que les vivants auraient eu de la peine à en dire autant. Ainsi se passa la nuit entière, lorsqu'Alexis, qui ne croyait plus être en vie, eut quelque soupçon du contraire.

A force d'y prêter attention, il crut entendre sa voisine soupirer et gémir à son tour : il se rappela certains discours, des réponses, des plaintes et des tendresses qu'il croyait venir de l'autre monde, ou plutôt il s'ycrutavec Eulalie. Cependant, à travers quelques vides qu'il n'avait pas rebouchés exactement, le soleil pénétra ce mystère, et, par des détours obliques, porta ses rayons naissants jusques au fond de leur sépulture.

Est-ce vous, cher amant? lui dit Eulalie. Quoi ! vous n'avez donc pu me survivre? Quelle marque d'amour viens-je de recevoir de votre part! Ah! je m'en ressouviendrai éternellement! — Vousle voyez, répondit Alexis, le trépas nous a réunis. Que faire où vous n'êtes pas? La vie est où vous êtes; ce n'est plus être mort que de l'être avec vous. — Mais, dit Eulalie, en

bonne foi, sommes-nous morts? Je ne sais; mais je vous avouerai que j'ai de la peine aie croire. — Ali ! n'en doutez pas, répondit Alexis, puisque noussommes enterrés; ce sont nos ombres et nos âmes qui s'entretiennent. Tâtez comme nos corps sont froids; mais vraiment ils ne le sont pas, s'écrièrent-ils tous deux, s'étant tâtés en même temps. Ah! dit Alexis, c'est une chaleur d'amour; c'est le feu dont nous avons brûlé qui couve sous sa cendre, et qui s'entretient par le voisinage de nos corps. — Je ne sais, dit Eulalie ; mais il me semble que je me sens comme si j'étais pleine de vie. Après tout, comme je n'avais jamais été morte auparavant, j'ignore comme on est quand on n'est plus, et je m'en rapporte à vous. — Je croirai tout ce qu'il vous plaira, reprit Alexis, et je ne serai mort qu'autant que vous le serez; mais éclaircissons-nous, la vie en vaut bien la peine.

Tout en disant cela, ils se démenèrent et se débarrassèrent un peu de leur funeste attirail.

« 0 ciel! s'écrie Alexis, ressuscitons-nous? Est-ce aujourd'hui le grand jour? Je ne sais où j'en suis, ni ce que nous sommes. A tout hasard, voyons, levonsnous, et sachons un peu ce qui se passe. Oui, je reconnais tous ces lieux ; ils sont comme je les ai laissés.

Voyez celte colline à gauche et ce vallon au bas, ce ruisseau qui serpente, ces gazons qu'il fit naître, ces campagnes émaillées et ces fleurs odorantes; je vois, j'entends les heureux habitants de ces cantons fortunés chanter et danser au son de la musette; voilà des troupeaux paissans, des agneaux bondissans, des chiens et des bergers, des cabanes rustiques, des toits couverts de chaume. »

Tandis qu'Alexis, chemin faisant, faisait l'inventaire de ce qu'il voyait, Eulalie lui dit : t On nous prendra pour une mascarade, si l'on nous voit ; réfugions-nous promptement à la maison, et là nous nous instruirons du reste. » Us arrivèrent à la porte du logis, où ils ne furent pas plus tôt entrés, que chacun disparut. La frayeur s'empara de toute cette maisonnée; ils ne purent trouver à qui parler qu'à eux, mais cela leur suffit; peu à peu ils s'assurèrent réciproquement qu'ils étaient en pleine santé. Petit à petit, ceux qu'ils avaient si fort effarouchés revinrent et s'apprivoisèrent avec nos revenans. Enfin, Eulalie et son amant apprirent qu'on l'avait crue assez morte pour l'enterrer; qu'apparemment il lui avait pris une faiblesse, qui était dégénérée en léthargie; et, comme il est arrivé de nos jours à plusieurs morts que l'on connaît,

on l'avait enterrée vivante : il fallut bien en passer par là, et recevoir les excuses qu'on leur fit à ce sujet. Ainsi Alexis remplit la quatrième épreuve d'amour dans le quatrième élément, et se trouva dans le sien, qui était les bras d'Eulalie; il l'épousa enfin, au grand contentement de tous ceux qui surent cette histoire, qui n'aura peut-être jamais sa semblable, quoique pourtant il n'y ait rien que de très faisable. Ceux qui voudront en retirer quelque belle moralité en amour v trouveront celle-ci : Tiens bon, et je f aurai.

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