LE MARIAGE EN DETREMPE
Nouvelle véritable et historique.
t tn jeune gentilhomme, comme qui dirait M. Éraste, ^ d'honnête famille, quoiqu'il méritât bien qu'on lui en fit la honte, mais on espère que pas moins il s'y reconnaîtra, ne manquait pas, pour se divertir, dès que les foires de Saint-Germain et de Saint-Laurent étaient arrivées, que d'y aller tous les jours. C'est ce qui faisait qu'il ne désemparait pas du Préau ; après quoi il était très assidu d'entrer à la Comédie des personnes naturelles, et toujours aux places à six sols, dont il n'y avait petit ni grand dans le jeu qui ne remarquât sa magnificence, surtout M. Léandre, premier acteur, qui avait beaucoup de manières fort nobles, d'autant que son bon esprit l'avait
fait, par-dessus tous les autres, compère de Polichinelle. M. Éraste, même pendant le jeu, s'ingérait de la conversation avec Polichinelle, et lui faisait dire bien des gaudrioles; c'est pourquoi les spectateurs de bon goût, qui les trouvaient fort récréatives et instructives, et qui s'y divertissaient à bouche que veux-tu, admirant l'esprit de M. Éraste, le préféraient à toutes les autres marionnettes, dont il s'en fallait bien qu'on ne se divertit autant; de quoi M. Léandre eut la persuasion que c'était une personne de qualité ; mais il n'en fut bien convaincu que quand, en l'espionnant un jour en catimini le soir, il le vit sortir de la foire, pleuvant à verse, qui prit un fiacre pour se ramener chez lui. Aussi le lendemain, dans un cabaret à bière avec des demoiselles et messieurs de sa troupe, qu'il se rafraîchissait, le voyant passer, il ne se put tenir qu'il ne courût à lui, pour lui demander, comme son meilleur ami, des nouvelles de sa santé, et qu'il avait été bien mouillé hier au soir. A quoi M. Éraste, dont on verra peu après les desseins, fit semblant de ne le pas remettre autrement, et lui demanda, comme surpris, ce que c'était qu'il lui faisait une question de d'même, dont il ne lui avait jamais encore parlé,
n'ayant pas, ce lui disait-il, l'honneur de le connaître. Le sieur Léandre, quoiqu'un peu étonné de ce qu'il ne le remettait pas, ne se déféra point tellement, qu'il ne lui dit son nom, et la raison pourquoi il lui demandait des nouvelles de sa santé, dont l'autre admira l'esprit de sa réponse, et lui dit que pour cela il voulait boire avec lui, et le suivit dans le cabaret à bière, où, entre autres, étaient mademoiselle Gogo, sœur du sieur Léandre, qui parut étonner M. Éraste, comme s'il ne s'en fût pas aperçu, ce qui n'était pourtant qu'une frime. Cette demoiselle, qui d'un côté était jolie, de l'autre représentait à ravir les Isabelles; et, pour sa vertu, on peut bien dire qu'elle était sans reproche, d'autant qu'il y avait bien quatre ans qu'elle courait les villes et les provinces; mais, pour le reste, fort peu de ça. On peut juger si M. Éraste fut bien reçu de la compagnie, étant un homme de distinction, qui commença par boire à la santé d'abord de tout le monde, sans rien affecter, de quoi le sieur Léandre en fut aise et le remercia. Lui qui était en cachette amoureux, à perdre les pieds de mademoiselle sa sœur, et qui savait combien l'autre était jaloux envers sa réputation, ne la regardait que du coin de l'œil, de peur
de pis; ce qui fit que, quand il alla pour compter, il trouva que c'était fait, tant à l'égard de la bière, ratafia, etc., dont il ne lui dit autre chose, sinon qu'il voulait avoir sa revanche ce soir même aux Porcherons; de sorte qu'après la comédie, ils allèrent tous trois en se promenant du côté de la Barrière-Blanche ; et M. Éraste donna le bras à mademoiselle Gogo, d'autant qu'elle avait de l'estime pour les gens de mérite, et en était bien aise. Le sieur Éraste demanda d'abord une salade, une fricissée de pigeons, avec une bonne tranche de bœuf à la mode, et du vin à douze, sans compter les cerneaux, cervelas et autres desserts, de telle manière qu'il en coûta au sieur Éraste plus de sept ou même huit francs ; mais il était dans des circonstances et dépendances à ne pas prendre garde à ça. Pendant la collation, il avait (car l'amour a de l'invention trouvé moyen de persuader à mademoiselle Gogo que ce n'était que pour elle tout ce qu'il en faisait; et, sans qu'il en vît rien, saisi l'occasion de boire dans son verre, de quoi touchée, comme ça se doit, elle lui avait marché sur les pieds, dont il ne douta pas qu'il lui tenait au cœur ; ce qui lui fut d'une grande satisfaction, par la raison que nous avons
dite, et qui lui fit passer gaiement la collation, parce que M. Léandre, qui était naturellement jovial et cocasse, n'en avait rien vu. Quand fallut s'en aller, il pria l'amoureux de ramener mamzelle sa sœur, parce qu'il avait affaire pourcette nuit sur le rempart; à quoi, faut croire, il no rechigna pas, dont le voilà seul avec elle, la tenant par-dessous les bras, lui témoignant du reste comme c'était pour elle de ce qu'il ne bougeait de son jeu, et que sans ça il ne s'en soucierait pas autrement. A quoi sur le-champ : Eh bien, ce dit-elle, faudra voir. Tant y a qu'ils arrivèrent à sa chambre dans le faubourg Saint-Denis, au Plat d'Étain. Mademoiselle Gogo, bien irrésolue de ce qu'elle avait à faire dans le cas, le laissa monter, parce qu'il était de loin, comme on fait aux personnes de connaissance, où incontinent il lui parla de mariage, et qu'il n'en aurait jamais d'autres; ce qu'il écrivit, signé Éraste. Pourquoi elle se crut épousée jusqu'au lendemain matin, qu'elle ne le revit plus, ni à la foire ni ailleurs; ce qui doit bien apprendre aux filles ce que c'est que la perfidie des hommes, en tant que ces mariages-là, dont est rare qu'il y en ait toujours un de bon.