ÉP1TRE DE DÉDICACE
■pvOUR moi, je ne sais pas pourquoi, par oh ni corn- * ment on ne s'est pas encore avisé de songer à dédier des ouvrages à feu M. le grand Molière ou du moins à sa servante. Il me semble que, depuis qu'il est mort, il est bien assez grand seigneur pour cela- Je voudrais donc qu'en considération de son mérite
d'autrefois, les auteurs d'aujourd'hui lui fissent la dédicace de leurs pièces, à moins qu'on ne dît que c'est rendre le mal pour le bien. Comme je travaille dans le même goût que vous, monsieur, et que je me suis modelé, c'est comme qui dirait stylé, sur vos excellens ouvrages, je vous prie d'agréer l'hommage que je vous fais de ce petit morceau d'histoire galante et funeste. Je sais bien aussi que c'est ici l'occasion de faire votre éloge, et que tous les auteurs en usent de la manière avec leurs Mécènes l ; mais je ne sais par où commencer. Il vous faudrait un portrait tout neuf, parce qu'attendu que vous ressemblez à peu de gens, il y a peu de gens qui vous ressemblent. Eh! où trouver un homme aussi philosophe que vous, qui méprisez toutes les choses nécessaires, et ne vous souciez que du superflu ? Parlerai-je du grand art de se rendre heureux? Vous jouiriez du plus parfait bonheur, si vous pouviez seulement ne pas troubler le plaisir que vous goûtez par l'inquiétude d'en chercher toujours un autre. Si j'envisage votre science, le catalogue seul de vos ouvrages ferait une bibliothèque. Je n'oserais pas les nommer tous, de peur de faire
1, Mécène est un mot latin, tiré de l'histoire romaine,
souffrir votre modestie et la pudeur des autres. Vous en auriez encore produit davantage, si vous n'aviez pas résisté à voire talent marqué. Oui, vous étiez né poète : quand on ne s'en apercevrait pas à la façon dont votre prose est négligée, on le jugerait à votre bibliothèque, où, jusqu'aux reliures, tout est en vers. Les éloges que vous méritez ne m'aveuglent point sur vos défauts ; je vous les dirai franchement, et je vous avouerai que vous ne sentez point du tout votre homme de condition. Vous n'avez ni ignorance ni orgueil ; et comme si on n'avait pas assez de ses peines, vous êtes assez simple pour compatir à celles d'aulrui. Vous vous distinguez par l'esprit et les ta- Uns comme un bourgeois ; et, ce qui marque la dépravation de votre goût, vous cherchez des amis, vous fuyez les complaisans, et vous êtes plus sensible à l'estime qu'au respect avec lequel je suis, etc.
Devine si tu peux, et choisis si tu l'oses.
jL y a à parier cent contre un que la postérité à ve- * nir ne saurait pas un mot de quoi il s'agit de nos jours, si l'on n'avait pas soin de le lui apprendre ; ce qui a fait inventer l'histoire ; et par ce moyen on sait vivre sans avoir vécu.
Quoi qu'il en soit, deux jeunes messieurs, qui s'appelaient l'un et l'autre le comte et le marquis, et qui même étaient de condition, ayant beaucoup de parents dans la robe et dans l'église : comme ils ne pouvaient se regarder sans se voir comme deux rivaux, d'autant mieux qu'ils aimaient la môme personne, qui était à l'âge de dix-sept ans ; il est vrai lue c'était une beauté régulière ; de grands yeux, pii accompagnaient le plus joli nez du monde, à leur de tête ; la bouche bien fendue, où il y avait, ruaud on rit, des dents aussi belles que si c'était
d'ivoire ; avec toute la langueur des blondes et la vivacité des brunes, sans qu'elle fût ni l'une ni l'autre.
Pour à l'égard de l'esprit, elle l'avait très formé et très grand, eu égard à la portée de son âge, attendu qu'elle allait souvent à la Comédie au paradis, et quelquefois le mardi à l'Opéra, par le moyen de mademoiselle C***, et même de M. T— : et, pour en cas de la politesse, elle en avait de la plus fine, comme on le verra dans la suite. Il n'était donc pas étonnant que tout le monde en fût amoureux, et particulièrement beaucoup de personnes telles que le comte et le marquis.
Un de ces jours passés, qu'il faisait très froid, comme chacun s'en souvient, mademoiselle Javotte de Passy, qui se nommait ainsi, voulut aller prendre l'air, parce qu'il est bon de s'hiverner pour n'avoir pas si froid chez soi.
Nos deux amans, qui la suivaient jusqu'aux lieux où elle allait, l'ayant vue tourner ses pas le long d'une pièce d'eau glacée, dans un jardin dont le nom est trop connu pour ne le pas cacher ou pour le dire, entreprirent de lui donner un divertissement dont les jeunes gens Se servent ordinairement, c'est- I
à-dire qu'ils voulurent lui l'aire voir comme ils patinaient. Mademoiselle Javotte les voyait faire avec plaisir ; et, réellement et de fait, ils lui montraient des choses fort agréables. De temps en temps, c'étaient des culbutes, et le tout par exprès et pour faire rire. Mais ne voilà-t-il pas que tout d'un coup on voit paraître un traîneau, tel qu'on en voit dans les pays du froid.
MM. le comte et le marquis ne furent ni fous ni étourdis, et le firent approcher de mademoiselle Javotte, pour afin de l'y mettre : elle le voulut bien, en riant.
Tout le monde faisait des acclamations de l'admiration qu'on avait de sa satisfaction : c'était une foule, qu'on ne s'entendait pas de plaisir. Mais il ne faut jurer de rien en amour ; c'est un grand Dieu malicieux, qui nous élève souvent au plus haut sommet de la fortune, pour nous précipiter dans les inonvéniens des pièges ; il prend toutes sortes de ouleurs pour nous tromper. On croit, à l'entendre, jue c'est tout sucre et tout miel, tandis que c'est out au contraire; puisque Ton parvient au malheur ilTreux de s'en mordre les doigts pour toujours. Mais laisssons la morale, et revenons à nos mou-
tons. Sans s'en apercevoir, l'implacable ou incapable démon de la jalousie indigne s'empare de leurs cœurs et leur entre dans l'âme. La fureur les saisit comme d'intelligence. Mademoiselle Javotte croit qu'ils vont se battre à l'épée ; et elle en était d'autant plus inquiète, que cela fait du bruit pour l'honneur d'une demoiselle. Elle leur crie d'arrêter et, pour leur couper court, dit qu'elle veut retourner à bord. A peine a-t-elle proféré cette parole, que tous les deux, s'accordant ensemble à force de discorde, poussent le traîneau sur un endroit de la glace qui était dégelé ; semblable à un air d'opéra, qui dit qu'il aime mieux qu'un monstre affreux, et le reste de la chanson.
Mademoiselle Javotte allait être noyée toute vive, lorsqu'un autre jeune étranger, qui se nommait ordinairement F***, et qui s'était déguisé à telle fin que de raison en matelot, à cause du canal, tire une corde de sa poche, s'avance hardiment, avec toutes les précautions du péril où il s'exposait, lui donne un bout qu'elle prend, et il la tire au bord. Elle raccommode aussitôt ses jupes que son évanouissement avait dérangées. Il la prit entre ses bras et l'emporta dans une maison voisine, qui se trouva là toute
trouvée. Il la mit sur un lit, qui était par hasard dans la maison, et s'évanouit dessus à son tour, sans pouvoir parler. On ne peut rapporter à quel point ils se disaient tout ce que la tendresse est capable de sentir dans des cœurs Lien appris. Ce n'était que des mots sans aucun ordre de suite, tel qu'il convient dans un pareil accident. On entendait souvent, sans savoir qui, j'enfonce, j 'enfonce ; tant ils étaient frappés de l'image de ce qui venait d'arriver. La belle ayant eu soin de mettre ses pieds auprès du feu, le généreux matelot s'y jeta, en lui faisant une déclaration en propres mots. « Mademoiselle, ce n'est pas pour me vanter ; mais il y a longtemps que je guettais le moment fortuné que je trouve aujourd'hui. Je ne donnerais pas dix écus pour que cela ne fût point arrivé, puisque ça me procure de vous déclarer ma passion, j'aurai l'honneur de vous entretenir, si vous êtes aussi sèche que je le voudrais ; mais la civilité veut que l'on coure au plus pressé. »
Un discours aussi touchant était trop tendre pour n'être pas pris du bon côté : ce qui occasionna que mademoiselle Javotte répondit par un souris gracieux, dont il devina que l'interprétation signifiait
tout ce qu'elle pouvait dire dans cette occasion, et l'enhardit à se découvrir, de façon qu'elle reconnut que c'était un seigneur anglais qu'elle n'avait jamais vu, mais qui cependant lui avait fait écrire plusieurs lettres unanimes, par le moyen d'une tante qu'elle pouvait avoir, sur l'article de son amour, et qui venait en France pour savoir ce qui en était, pour afin que, si en cas il trouvait du retour, il pût se comporter pour le mariage toutégalementcomme s'il eût été né natif de France. Sa générosité, qui fut cause de la reconnaissance du service, était une si grande preuve que son courage n'avait point eu peur, dans l'excès de son amour, de la sauver en dépit des dangers, qu'elle l'épousa par préférence aux deux messieurs, tant le comte que le marquis, qui s'étaient réunis en buvant dans le cabaret en bas, sous prétexte d'entendre ce qui se passait en haut, dont ils étaient la dupe, et qui les obligea à chercher d'autres personnes à marier en particulier, tandis que le seigneur milord et son épouse sortirent pour aller s'établir à Londres en Angleterre, où ils jouiront bientôt des douceurs de la vie, ainsi que d'une nombreuse postérité.
Cette histoire apprend fort aisément que, quoique
l'amour unisse le sceptre et la boulette, ce n'est pas toujours un moyen sur de faire tout ce qu'on veut, a cause des inconvéniens ; ce qui a fait dire un bon mot à un fameux poète de nos jours, qui disait en pareil cas : Nage toujours, et ne t'y fie pas. Cela pourrait encore faire voir qu'il faut bien connaître les gens avant que de les épouser tout à fait.