LETTRE
de M. Jacquinet, marchand bonnetier, à M. J***
Monsieur et cher compère,
Vous saurez que je me suis mis dans la connaissance des belles choses. Il est vrai que j'y ai toujours été ; ayant, dès mon enfance, recherché la compagnie des beaux esprits ; ce qui me faisait aller souvent à la foire Saint-Germain, pour voir la belle Hollandaise qui levait une enclume avec ses cheveux.
Il y a quelques jours que notre voisin M. Jacques, vous savez qu'il faisait des éventails pour la gouvernante de M. Rollin, dont il s'aperçut, par la conversation de ce grand homme, qu'il savait aussi manier la plume pour se faire mouler tous les mois dans le
Mercure en contes de fées. Il me proposa donc de me mener au bout du Pont-Neuf pour me faire délectriser; je songeai à y mener ma femme, elle veut savoir de tout. Mademoiselle Rognon, notre cousine, voulut aussi en ôtre, ainsi que mon neveu, l'abbé Tricot. Nous voilà arrivés. Nous voyons une grosse boule qui tournait, et à côté une petite verge de fer. On fait monter ma cousine et l'abbé sur un boisseau. Qu'arrive-t-il, mon compère? Voilà que la verge de fer touche, comme un clin d'œil, mademoiselle Rognon, qui fait un cri, se jette dons un fauteuil, et qui se met à dire : Faut qu'on me marie, faut qu'on me marie. Vous savez qu'elle avait toujours dit, quand on lui en parlait : Fort peu de ça. Ayant trente anspasséssans avoir songé qui ni qu'est-ce que le mariage : et depuis ce jour, dès qu'elle s'éveille, ou le soir quand elle a bu un coup de vin rosé, c'est toujours du mariage qu'elle demande. Et l'abbé Tricot, me direz-vous? Ok! vraiment, il a bien sa folie aussi. La verge l'avait touché au front, comme il se baissait pour la regarder; eh bien, depuis cela, il va toujours donnant des bénédictions de la main droite et de la main gauche, disant qu'il est évoque, ni plus ni moins que le clergé.
Voyez, mon cher compère, ce que c'est que de se faire délectriser. Avertissez bien votre épouse et votre grande sœur Babiche de n'en pas tâter; elles seront plus sages que nos voisines de la rue MoufFetard, qui, depuis l'ensorcellement de ma cousine, n'ont pas manqué d'aller prendre ce maléfice, dont elles ne se vantent pas; ce qui donne à croire qu'il faudra bientôt les exorciser.
Ah çà, mon cher compère, à l'honneur, etc.