RÉFLEXIONS
Le rossignol chante toujours la mémo chose, cependant il plaît : c'est qu'il chante l'amour, c'est qu'il aime; en effet, rien se peut-il comparer au charme de la voix dans un cœur persuadé?
La vanité, pour se nourrir, ne voit que les objets qui sont au-dessous d'elle, bien différente de l'ambition, qui ne regarde et n'est occupée que de ceux qui sont au-dessus d'elle.
Le véritable amour est plus réservé dans le monde que la modestie elle-même.
Madame de Parabeyre me dit un jour, pour excuser un de ses changements : « J'en ai trouvé un qui m'aime beaucoup mieux que l'ancien. » Je ne pus m'empêcher de lui dire : « C'est qu'il vous plaît davantage. »
Madame du Déliant me disait un jour : « Les agréments des femmes font leurs peines; elles n'en jouissent pas. »
Monsieur le duc de Berry était un pauvre sot, ressemblant parfaitement à Monseigneur, celui qui fut la première victime de Monsieur le duc d'Orléans. Les discours de sa femme avaient fait de lui un composé fort ridicule, car il avait aisément pris les impressions qu'une tête aussi brûlante que la sienne était capable de donner à un homme qui, comme celui-là, n'avait jamais rien vu; mais cette femme dont l'histoire ne rapportera jamais ni la hauteur, ni l'orgueil, ni les vices, ne fit pas longtemps le bonheur de ce malheureux prince. Il sut, à n'en pouvoir douter, son commerce avec La Haye, son écuyer, et même il n'ignora pas qu'elle couchait avec son père *. Il en fit la confidence à madame de Maintenon, voulant la prévenir 1. Le duc d'Orléans.
auparavant que d'en parler au feu Roy. Il est même assez vraisemblable que ces connaissances firent avancer ses jours ; sa femme et son beau-père auraient pu le laisser vivre encore quelque temps ; somme toute, il mourut, et le rapport des médecins fut encore le même : il avait l'estomac percé, comme son frère et son neveu. Ces poisons n'élaient pas fins : celui de la Dauphine fut le seul qui fût un peu travaillé. On a toujours imaginé qu'il lui fut donné dans du tabac par le duc de Noailles ; elle eut, en effet, une douleur de tête qui ne la quitta point depuis le premier jour de sa maladie jusqu'à sa mort. On peut d'autant plus croire que le duc de Noailles avait servi Monsieur le duc d'Orléans dans cette occasion, qu'ils étaient infiniment liés, et que, dans l'affaire d'Espagne, quand l'un devait se mettre sur la tête la couronne d'Espagne, l'autre devait avoir la Catalogne en principauté. Je sais cela très bien, et toute cette affaire fut découverte par un cordelier que Ton a arrêté en France. Cette affaire a tant fait de bruit, qu'on la trouvera certainement écrite en beaucoup d'endroits. Je ne la sais qu'en général, et point assez pour en dire davantage.
Paris est une ville charmante à beaucoup d'égards;
mais ce qui redouble à mon sens les agréments de la vie qu'on y mène, c'est que la nation française, légère et toujours occupée de ses plaisirs, produit fort peu de ces gens sombres attachés à leurs affaires, et très peu de ces atrabilaires que le gouvernement ré* volte, et qu'ils veulent toujours réformer. Un vaudeville soulage en un moment tout Paris; il est capable de dissiper la bile que les plus dangereuses sottises du ministère peuvent avoir allumée. Tous ceux que l'on rencontre sont gaillards, animés,, empressés ; rien ne languit en eux. Quelle est la cause de cette aimable vivacité? Je n'en trouve point d'autre que celle-ci : c'est que les femmes donnent absolument le ton à tout ce qui se passe dans cette grande ville ; mais ce qui me plait encore plus à examiner, c'est de voir que tout le monde ne marche et ne court, à quelque heure que ce soit, que par rapport à l'amour, les uns pour aller à leur rendez-vous, les autres pour chercher quelque chose qui plaise à l'objet de leurs vœux, ceux-ci pour obliger leurs amis dans la passion qui les occupe, ceux-là pour rassembler une partie dont l'amour est certainement le mobile et l'objet; enfin, jusques aux vieillards de l'un et de l'autre sexe, je vois que le même principe est l'objet de leurs courses. Quoi! les
vieillards? s'écriera quelqu'un qui n'est jamais venu à Paris. Oui, vous dis-je, les vieillards; ceux qui sont reconnus pour les plus sensés (car il y a du choix à faire) sont envoyés de différents côtés et déterminés par la jeunesse aimable. Je conviens que dans le nombre il s'en trouve quelques-uns qui ignorent euxmêmes le sujet de leur démarche; mais enfin une jeune femme, une belle-fille, une propre fille sait employer une heureuse sortie, elle en fait souvent naître l'occasion pour la facilité d'un rendez-vous, enfin, pour tout ce qui peut avoir du rapport à la satisfaction des sentiments dont cette jeune personne est animée. Cette idée me charme en parcourant cette grande ville, elle égayé mon imagination et m'a fait souvent passer d'agréables moments.
L'amour est singulier à Paris. J'ai déjà dit combien 1 me paraissait l'objet de toutes les actions de cette grande ville; je suis bien éloigné de m'en dédire, 'aime cette passion non seulement parce que je suis 'Yançais, mais encore parce que je la regarde comme iseule qui puisse adoucir et perfectionner les mœurs, t que je pense comme celle qui disait qu'un homme ui avait bien aimé et dont le cœur était porté a la
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tendresse était plus capable que tout autre d'être bon ami. Mais je veux que ce soit l'amour qui détermine une jeune personne à prendre un amant; je veux qu'une passion soit l'excuse de son procédé, et ce qui me révolte, c'est que ;j'en vois plusieurs qui veulent avoir un amant comme des guides de soie à leurs carrosses, uniquement parce que les autres femmes en ont. J'en vois d'autres qui, cherchant un amant, le regardent comme un meuble nécessaire, et sans aucune autre raison que le bon air et la mode. Je ne suis pas fort scrupuleux, mais ces procédés me révoltent; je veux ou de l'amour ou du tempérament; sans cela, je condamne.
Il est une autre sorte d'amour dont la méchanique m'a souvent amusé, c'est celui de nos princesses du sang. Difficilement peuvent-elles s'échapper qu'elles n'aient attrapé un certain âge ; les surveillants les obsèdent, et si leur titre flatte leur vanité, il est très souvent à charge à leur cœur. Mais quand elles ont atteint ce bienheureux âge de vingt-cinq ans, pour lors elles se payent avec usure de la contrainte qu'elles ont éprouvée. L'amant le plus déclaré dans la ville, le plus avoué, le plus maître dans quelque maison
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que ce soit, est celui qui se trouve en charge quand les vingt-cinq ans sonnent: les grossesses les moins cachées sont celles de Leurs Altesses. Cet usage, autorisé par autant d'exemples, me parait toujours nouveau.
L'expérience nous apprend que presque toutes les femmes du monde, quand elles ont passé le temps de la galanterie, ne pouvant soutenir le vide de leur cœur, prennent alors le parti de la dévotion, et qu'elles ont pour leur directeur toutes les attentions que d'ordinaire, et souvent par habitude, elles ont pour leurs amants; mais comme un directeur ne donne pas encore une assez grande occupation, elles ont grand soin de faire usage des plus petites pratiques de la religion. Voilà le parti que prennent la moitié des femmes qui, n'ayant point assez de force dans l'esprit, ou plutôt ayant été mal élevées, n'ont pu s'accoutumer à se suffire à elles-mêmes. L'autre moitié s'attache aux petits chiens, elles en deviennent esclaves, et leur importunité n'a point de bornes sur cet article, parce que tous leurs sentiments se portent à ces objets. La conversation ne roule sur aucun autre chapitre que Ihelui de leurs manières, de leur esprit ; enfin la pla-
titude et les lieux communs brillent continuellement à l'envi. Cette incommodité est grande sans contredit, mais enfin, pour l'ordinaire, la société n'y perd pas beaucoup. Les femmes qui ont de l'esprit ne sont pas celles qui s'abandonnent à cet excès. La perte que l'on fait est donc légère; de plus on en est quitte pour faire les visites proportionnées au plaisir que l'on éprouve. Mais ce qui me parait choquant, c'est la rencontre que l'on fait de plusieurs hommes qui, ne pouvant se séparer de leurs chiens, les mènent avec eux dans leur carrosse, pour leur tenir compagnie, enfin, pour n'en jamais être séparés. Je ne comprends pas quelle excuse l'on peut donner à l'aveu public d'une telle faiblesse, et sans être misanthrope je crois que l'on peut éviter pour cette seule raison de devenir l'ami d'un tel homme.
Je crois que ceux qui sont extrêmement vains ne sont que médiocrement amoureux, ou qu'ils ne le sont pas longtemps. Car pour bien aimer il faut croire que l'on a besoin de quelque chose que l'on n'a pas, et n'être pas enfin si fort content de soimême. Par le même principe, je crois que les honnêtes gens fort amoureux ne peuvent guère avoir de vanité. L'amour est une source si inépuisable de fai-
blesses grossières que pour peu qu'on fasse de réflexions en cet état il est difficile que l'on conserve, quelque complaisance pour soi-même.
Comme on songe dans un gîte, suivant La Fontaine , j'aime mieux y écrire. Le hasard peut donner une bonne idée.
Les hommes, pour l'ordinaire, acquièrent les agréments, ou plutôt les mettent en pratique, à l'âge auquel ils s'évanouissent chez les femmes. Un homme qui leur serait sincèrement attaché, dans leur jeunesse leur conseillerait d'occuper leur esprit pour les empêcher de redouter la solitude, et de s'accoutumer à ne se point craindre elles-mêmes. Il leur recommanderait en même temps de ne faire aucun usage de leur savoir, dans les conversations générales, car le meilleur est celui d'ignorer avec esprit. Mais l'article le plus essentiel et qu'elles ne suivent point assez, c'est celui de la probité. Une femme honnête homme dans tous les points est un phénix. Il est vrai que l'éducation qu'on leur donne ne les conduit pas à la pratiquer. Leur genre de vie les en éloigne dans leur jeunesse, qu'elles passent au milieu des plaisirs et des faussetés; la jeunesse s'évanouit et l'habitude
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que l'on a prise s'établit dans le cœur. Une femme de beaucoup d'esprit (madame du Deffand) me disait l'autre jour avecunépanchementdecœur acrmirable : « Nous sommes toujours un peu fausses, nous autres femmes. » Hélas! il n'est que trop vrai! Quel malheur pour l'humanité de n'oser se livrer absolument à une société d'ailleurs si douce et dans laquelle on trouve autant de délices!
La qualité de l'occupation n'est pas nécessaire, et pourvu que le jour soit passé sans avoir rien à se reprocher, voilà l'unique point dont on se doive embarrasser.
Depuis longtemps je me lève sans avoir rien à faire et je me couche sans avoir rien à me reprocher.
Le caractère de M*** m'a vraiment plus diverti qu'aucun autre. Quand il a été quelque temps à Paris, il est plein d'airs sur les femmes, ses propos sont légers, il a l'air affairé, il est distrait quand il vous parle ; en un mot, il est petit-maitre. Quand il est revenu de la guerre, et qui plus est quand il revient de son régiment, il est grivois, il ne parle que des soldats de sa compagnie. Enfin, quand il a passé quelque temps dans ses terres, il ne parle que de
chasse, de chiens, de chevaux, et des beaux droits de ses terres. Jamais homme n'a été plus caméléon ni plus promptement que lui; il l'est de bonne foi, car il ne s'en aperçoit pas, et se croit même l'homme du inonde le plus constant dans ses goûts.
La jalousie la mieux fondée est celle qu'un homme prend d'un autre qui a été bien avec sa maîtresse avant lui. Dans les premiers moments de la rupture, il est constant qu'il règne une aigreur qui doit tranquilliser; mais quand au bout d'un certain temps on retrouve quelqu'un avec qui l'on a vécu, on connaît l'un et l'autre le chemin de son cœur, on est charmé de se retrouver, et souvent, sans le prévoir, le cœur se ranime, les désirs surviennent et, sans la moindre idée de débauche, on est très surpris de s'être oublié '.
La Gaussin avait un amant, monsieur de Montmirel, avec lequel elle vivait depuis longtemps. Un homme fort aimable, contre l'ordinaire des Anglais, nommé Le Breton, en devint amoureux à l'excès et ne se contenta pas de l'avoir en second, et voulant l'avoir à lui seul, elle n'y consentit jamais par une nouvelle espèce de délicatesse, en lui disant : « Je