‹ Contes et facétiesChapitre 5 sur 11 · MISERES ET CROIX · texte numérisé non relu

MISERES ET CROIX

Nous avons jusqu'ici emboîté le pas a cette action bourgeoise, sans guère mettre à lacoa* 1er plus de temps qu'elle n'en a mis à se pour^ suivre; et maintenant, malgré notre respect, ou plutôt notre profonde estime pour Fobserration des unités dans le roman même, nous nous voyous contraint de faire faire à Tune des trois un saut de quelques journées. Les tribulations d'Ëustache, relativement à son neveu futur, seraient peut-être assez curieuses à rapporter; mais elles furent cependant moins améres qu'on ne le pourrait juger d'après l'exposition. Ëustachese fut bientôt rassuré à Vendroit de sa fiancée : Javotle n'avait (ait véritablement que garder une impression un peu trop fraîche de ses souvenirs d'eafance qui, dans une vie si peu accidentée que la sienne, prenaient une importance démesurée. Elle n'avait vu tout d'abord, dans l'arquebusier à cheval, que l'enfant joyeux et bruyant, autrefois le compagnon de ses jeux;

mais elle ne larda pas à s'apercevoir que cet enfant avait grandi, qu'il avait pris d'autres allures, et elle devint plus réservée à son égard.

Quant au militaire, à part quelques familiarités d'habîlude, il ne faisait point paraître envers sa jeune tante de blâmables intentions ; il était même de ces gens assez nombreux à qui les honnêtes femmes inspirent peu de désirs; et, pour le présent, il disait comme Tabarin, que la bouteille était sa mie. Les trois premiers jours de son arrivée, il n'avait pas quitté Javolte, et même il la conduisait le soir au Cours la Reine, accompagnée seulement de la grosse servante de la maison, au grand déplaisir d'Ëustache. Mais cela ne dura point; il ne larda pas à s'ennuyer de sa compagnie, et prit l'habitude de sortir seul tout le jour, ayant, il est vrai, l'atlenlion de rentrer aux heures des repas.

La seule chose donc qui inquiétât le futur époux, c'était de voir ce parent si bien établi dans la maison qui allait devenir sienne après la noce, qu'il ne paraissait pas facile de l'en évincer avec douceur, tant il semblait tous les jours s'y emboîter plus solidement. Pourtant il n'était neveu de Javolte que paf alliance.

étant né seulement d'une fille que feu Tépouse (le mailre Goubard avait eue d'un premier mariage.

Mais comment lui faire comprendre qu'il tendait à s'exagérer l'importance des liens de famille, et quMl avait, à Tégard des droits et des privilèges de la parenté, des idées trop larges, trop arrêtées, et, en quelque sorte, trop patriarcales?

Cependant il était probable que bientôt il sentirait de lui-même son indiscrétion , et Euslache se vit obligé de prendre patience, ainsi que les dames de Fontainebleau, quand la cour est à Paris^ comme dit le proverbe.

Mais la noce faite et parfaite ne changea rien aux habitudes de l'arquebusier à cheval, qui même fit espérer qu'il pourrait obtenir , grâce à la tranquillité des croquants, de rester à Paris jusqu'à l'arrivée de son corps. Ëustache tenta quelques allusions épigrammatiques sur ce que certaines gens prenaient des boutiques pour des hôtelleries , et bien d'autres qui ne furent point saisies, ou qui parurent faibles ; du reste, il n'osait encore en parler ouvertement à sa femme et à son beau-père, ne voulant pas se donner , dés les premiers

38 LA MAIN ENCHA!STÉE.

jours de son mariage, une couleur d'homme intéressé, lui qui leur devait tout.

Avec cela , la compagnie du soldat n'avait rien de bien divertissant : sa bouche n'étant que la cloche perpétuelle de sa gloire, laquelle était fondée moitié sur ses triomphes dans les 1 combats singuliers qui le rendaient la terreur de l'armée, moitié sur ses prouesses contre les croquants^ malheureux paysans français à qui les soldats du roi Henri faisaient la guerre pour n'avoir pu payer la taille, et qui ne paraissaient pas prés de jouir de la célèbre pou/e au pot. . .

Ce caractère de vanterie excessive était alors assez commun , ainsi qu'on voit par les types des Taillebras et des Gapitans Matamores, reproduits sans cesse dans les pièces comiques de l'époque, et doit, je pense, être attribué à l'irruption victorieuse de la Gascogne dans Paris , à la suite du Navarrois. Ce travers s'affaiblit bientôt en s'élargissant , et , quelques années après , le baron de Fœneste en fut le portrait déjà bien adouci, mais d'un comique plus parfait, et enfin la comédie du MerUeur ^le montra, en 1662, réduit 4 des proportions presque communes.

Mais ce qui , dans les façons du militaire, choquait le plus le bon Ëustache , c'était une tendance perpétuelle à le traiter çn petit garçon , à mettre en lumière les côtés peu favorables de sa physionomie, et enfin à lui donner en toute occasion vis-à-vis de Javotte une couleur ridicule, fort désavantageuse dans ces premiers jours où un nouveau marié a besoin de s'établir sur un pied respectable, et de prendre position pour Tavenir ; ajoutez aussi qu'il fallait peu de chose pour froisser Tamour-propre tout neuf et tout raide encore d'un homme établi en boutique, patenté et assermenté.

Une dernière tribulatîon ne tarda pas à combler la mesure. Gomme Ëustache allait faire partie du guet des métiers, et qu'il ne voulait pas, comme Fhonnête maître Goubard , faire son service en habit bourgeois et avec une hallebarde prêtée par le quartier, il avait acheté une épée à coquille qui n'avait plus de coquille, une salade et un haubergeon en cuivre rouge que menaçait déjà le marteau d'un chaudronnier , et , ayant passé trois jours à les nettoyer et à les fourbir, il parvint à leur donner un certain lustre qu'ils n'avaient pas

iO LA MAi;« ENCIL^TÉE.

avnnt; mais quand il s'en revêtit et qu'il se promena fièrement dans sa boutique en demandant s'il avait bonne grâce à porter le barnois, Tarquebusier se prit à rire comme un tas de mouches au soleil , et Tassura qu'il avait Tair d'avoir sur lui sa batterie de cuisine.

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