‹ Contes et facétiesChapitre 8 sur 11 · OBSESSION · texte numérisé non relu

OBSESSION

Le drapier fut plusieurs jours sans sortir de chez lui, le cœur navré de cette mort tragique, qu'il avait causée pour des offenses assez légères et par un moyen condamnable et damnable, en ce monde comme en Tautre. Il* y avait des instants où il considérait tout cela comme un rêve, et n'eût été son pourpoint oublié sur Therbe, témoin irrécusable qui brillait par son absence, il eût démenti l'exactitude de sa mémoire.

Un soir, enfin, il voulut se brûler les yeux à Févidence , et se rendit au Pré aux Clercs comme pour s'y promener. Sa vue se troubla en reconnaissant le jeu de boule où le duel avait eu lieu, et il fut obligé de s'asseoir. Des procureurs y jouaient , comme c'est leur

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usage avant souper ; et Eustache , dés que le brouillard qui couvrait ses yeux se fut dissipé, crut distinguer sur le terrain uni, entre les pieds écartés de Tun d'eux, une large plaque de sang.

Il se leva convulsivement, et pressa sa marche pour sortir de la promenade, ayant toujours devant les yeux la plaque de sang qui, gardant sa forme, se posait sur tous les objets où son regard s'arrélait en passant, comme ces taches livides qu'on voit longtemps voltiger autour de soi quand on a fixé les yeux sur le soleil.

En revenant chez lui , il crut s'apercevoir qu'on Favait suivi ; alors seulement il songea que des gens de Thôtel de la rein e Marguerite devant lequel il avait passé l'autre matin et ce soir-là même, l'avaient peut-être reconnu; et, quoique les lois sur le duel ne fussent point à cette époque exécutées à la rigueur, il réfléchit qu'on pouvait fort bien juger à propos de faire pendre un pauvre marchand, pour l'enseignement des gens de cour, auxquels on B^osait point alors s'attaquer comme on le fit plus tard.

Ces pensées et plusieurs autres lui procurèrent une nuit fort agitée : il ne pouvait fer-

mer l'œil un instant sans voir mille gibets lui montrer les poings, de chacun desquels pendait au bout d'une corde un mort qui se tordait de rire horriblement, ou un squelette dont les côtes se dessinaient avec netteté sur la face large de la lune.

Mais une idée heureuse vint balayer toutes ces visions fourchues : Eustache se ressouvint du lieutenant civil, vieille pratique de son beau père, et qui lui avait déjà fait un accueil assez bienveillant; il se promit d'aller le lendemain le trouver, et de se confier entièrement à lui, persuadé qu'il le protégerait au moins en considération de Javotte, qu'il avait vue et caressée toute petite, et de maître Goubard, dont il faisait grande estime. Le pauvre marchand s'endormit enfin et reposa jusqu'au matin sur l'oreiller de cette bonne résolution.

Le lendemain, vers neuf heures, il frappait à la porte du magistrat. Le valet de chambre, supposant qu'il venait pour prendre mesure d'habits, ou pour proposer quelque achat, l'introduisit aussitôt prés de son maître, qui, à demi renversé dans un grand fauteuil à oreillettes, faisait une lecture réjouissante. Il tenait à la main l'ancien poème de Merlin-

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Coccaie, et se délectait singulièrement du récit des prouesses de Balde, le vaillant prototype de Pantagruel y et plus encore des subtilités et larronneries sans égales de Gingar, ce grotesque patron sur lequel notre Panurge se modela si heureusement.

Maître Chevassut en était â Thistoire des moutons, dont Gingar débarrasse la nef en jetant à la mer celui qu'il a payé, et que tous les autres suivent aussitôt, quand il s'aperçut de la visite qui lui venait, et, posant le livre sur une table, se tourna vers son drapier d'un air de belle humeur.

Il le questionna sur la santé de sa femme et de son beau-pére, et lui fit toutes sortes de plaisanteries banales touchant son nouvel état de marié. Le jeune homme prit occasion de ce propos pour en venir à son aventure, et ayant récité toute la suite de sa querelle avec Tarquebusier, encouragé par Tair paterne du magistrat, lui fit aussi l'aveu du triste dénoûment qu'elle avait eu.

L'autre le regarda avec le même étonnement que s'il fût le bon géant Fracasse de son livre , ou le fidèle Falquet qui avait l'arrière- train d'un lévrier, au lieu de maître Eustache Bou-

teroue, marchand sous les piliers : car encore qu'il eùl appris déjà que l'on soupçonnait ledit Euslache, il n'avait pu doaner la moiDdre créance i ce rapport, â ce tait d'armes d'une épée clouant contre terre un soldat du rot, attribué à un courtaud de boutique, liant de taille comme Gribouille ou Triboulet.

Mais quand il ne put davantage douter du bit, il assura le pauvre drapier qu'il ferait de tout son pouvoir pour assourdir la chose et pour dépister de sa trace les gens de justice, lui promettant, pourvu que les témoins ne l'accusassent point, qu'il pourrait bientôt vivre eu repos et franc du collier.

Haitre Chevassutraccompagnait même jusqu'il k porte en lui réitérant ses assurances, quand, au inomenl de prendre humblement . congé de lui, Eustache s'avisa de lui appliquer nn soufllet â lu! effacer la flgure, un glorieux SDurDel qui Qt nu magistrat une Tace mi-partie do rniiffe Pt de bien cnmme l'ériisson de Paris.

action qu'il se précipita aux pieds de maître Ghevassut, et lui demanda pardon de son irré- I vérence avec les termes les plus suppliants et les plus piteuses protestations, jurant que c'était quelque mouvement convulsif imprévu, I où sa volonté n'entrait pour rien, et dont il espérait miséricorde de lui comme du bon Dieu. Le vieillard le releva, plus étonné que colère; mais à peine fut-ih sur ses pîeds qu'il donna, du revers de sa main, sur l'autre joue, / un pendant à l'autre soufllet, tel que les cinq doigts y imprimèrent un bon creux où Ton f aurait pu les mouler.

Pour cette fois, cela devenait insupportable, et maître Ghevassut courut à sa sonnette pour appeler ses gens ; mm le drapier le poursuivit, continuant la danse, ce jqiti formait une scène singulière, parce qu'à chaque maître soufflet dont il gratifiait son protecteur, -le malheureux se confondait en excuses larmoyantes et en supplications étouffées, dont le contraste avec son action était des plus réjouissants ; mais en vain cherchait-il à s'arrêter dans les élans où sa main l'entraînait , il semblait un enfant qui tient un grand oiseau par une corde attachée à sa patte. L'oiseau tire par tous les

coins de la chambre Tenfant effrayé, qui n*ose le laisser envoler, et qui n'a point la force de Tarréler. Ainsi, le malencontreux Eustache était tiré par sa main à la poursuite du lieutenant civil, qui tournait autour des tables et des chaises, et sonnait et criait^ outré de rage et de souffrance. EnGn les valets entrèrent, s'emparèrent d'Eustacho Bouteroue, et le jetèrent à bas étouffant et défaillant. Maître Ghevassut, qui ne croyait guère à la magie blanche, ne devait penser autre chose sinon qu'il avait été joué et maltraité par le jeane homme pour quelque raison qu'il ne pouvait s'expliquer ; aussi fit-il chercher les sergents, auxquels il abandonna son homme sous la double accusation de meurtre en duel et d'outrages manuels â un magistrat dans son propre logis. Eustache ne sortit de sa défaillance qu'au grincement des verrous ouvrant le cachot qu'on lui destinait.

— Je suis innocent!... cria-t-il au geôlier qui Ty poussait.

— Oh, vertubleu ! lui répliqua gravement cet homme , où donc croyez-vous être? Nous n'en avonsjamaisicique de ceux-là!

d'albert le grand et de la mort.

Euslache avait été descendu dans une de ces logetles du Ghâtelet, dont Cyrano disait qu'en Ty voyant on Teûtpris pour une bougie sous une ventouse.

oSi l'on medonnC; ajoutait-il après en avoir visité tous les recoins ensemble par une pî« rouelle, si Ton me donne ce vêlement de roc pour un habit, il est trop large; si c'est pour un tombeau, il est trop étroit. Les poux y ont des dents plus longues que le corps, et Ton y souffre sans cesse de la pierre, qui n'est pas moins douloureuse pour être extérieure. »

Là notre héros put faire à loisir des réflexions sur sa mauvaise fortune, et maudire le fatal secours qu'il avait reçu de l'escamoteur, qui avait distrait ainsi un de ses membres de l'autorité naturelle de sa tète; d'où toutes sortes de désordres devaient résulter forcément. Aussi sa surprise fut-elle grande de le voir un jour descendre en son cachot, et

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lui demander d'un ton calme comment il s'y trouïail.

— Que le diable le pende avec les Iripes f méchnnt hSbleur el jeteur de sorls, lui fll-il, pour les enchantements damués!

— Qu'est-ce donc, répondit l'autre ; suis-je cause pourquoi vous n'êtes pas venu le dixième jour Taire lever le charme en m'apportant ta somme dite?

— Hé!... saTais-je aussi qu'il tous falli'tt si vile cet aident, dit Eustache iiu peu moins haut, à vous qui faites de l'or i volonté, comme l'écrivain Flamel ?

— Point, point ! fît Tautre, c'est bien le contraire ! J'y viendrai sans doute à ce grand œuvre hermétique, étant tout à fait sur la voie; mais je n'ai encore réussi qu'à transmuer l'or fin en un fertrés-bon et très-pur: secret qu'avait aussi trouvé le' grand Raymond LuUesur lafin de sesjours...

— La belle science ! diile drapier. Ça, vous venez donc m'oler d'ici i la fin ; pardîgues! c'eslbien raison! etje n'y comptaisplus guère...

— Voici justement l'enclouure, mon compagnon ! C'est, en effet, n quoi je compte bientôt réussir, que d'ouvrir ainsi les portes

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sans clefs, pour entrer et sortir; et vous allez vx)ir par quelle opération on y parvient.

Disant cela, le Bohémien tira de sa poche son livre d'Albert le Grand, et, à la clarté de la lanterne qu'il avait apportée, il lut le paragraphe qui suit :

(( Moyen héroïque dont se servent les scélérats pour s'introduire dans les maisons.

(( On prend la main coupée d'un pendu, qu'il faut lui avoir achetée avant la mort; on la plonge, en ayant soin de la tenir presque fermée, dans un vase de cuivre contenant du nmac et du salpêtre, avec de la graisse de spondillis. On expose le vase à un feu clair de fougère et de verveine; de sorte que la main s'y trouve, au bout d'un quart d'heure, parfaitement desséchée et propre à se conserver longtemps. Puis, ayant composé unechMidelle avec de la graisse de veau marin et du sésame de Laponie, on se sert de la main comme d'un martinet pour y tenir cette chandelle allumée; et, parlousleslieuxoùronva, la portant devant soi, les barres tombent, les serrures s'ouvrent,

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et toutes les personnes que Ton rencontre demeurent immobiles.

« Cette main ainsi préparée reçoit le nom de main de gloire. »

— Quelle belle invention ! s'écria Eustache Bouteroue.

— Attendez donc ; quoique vous ne m'ayez pas vendu votre main, elle m'appartient cependtat^ parce que vous ne Tavez point dégagée au jour convenu et la preuve de cela est, qu'une fois Téchéance passée, elle s'est conduite, par Tesprit dont elle est possédée, de façon à ce que je puisse en jouir au plus tôt. Demain, le Parlement vous jugera à la hart; après-demain, la sentence s'accomplira, et, le soir même, je cueillerai ce fruit tant convoilé, et l'accommoderai de la manière qu'il faut.

*— Non dà! s'écria Eustache; et je veux, dés demain, dire à messieurs tout le mystère.

— Ah ! c'est bon, faites cela... et seulement vous serez brûlé vif pour avoir usé de magie, qui vous habituera par avance à la broche de M. le diable^.. Mais ceci même ne sera point, car votre horoscope porte la hart, et rien ne peut vous en distraire !

Alors le misérable Eustache se mit à crier

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si fort, et à pleurer si chaudement, que c'était grande pitié.

— Hé, là là? mon ami cher, lui fît doucement maître Gonin, pourquoi se bander ainsi contre la destinée?

— Sainte Dame 1 c'est aisé de parler, sanglota Ëustache ; mais quand la mort est là tout proche...

— Eh bien ! qu'est-ce donc que la naort, que Ton s'en doive tant étonner?... Moi, j'estime la mort une rave !

(( Nul ne meurt avant son heure !» dit Sénéque le Tragique.

Etes - vous donc seul son vassal , à cette dame camarde? Aussi le suis-je^ et celui-là, un tiers, un quart, Martin, Philippe!... La mort n'a respect à aucun. Elle est si hardie, qu'elle condamne, tue, et prend indifféremment papes, empereurs et rois, comme prévôts, sergents, et autres telles canailles.

Donc , ne vous aftligez point de faire ce que tous les autres feront plus tard ; leur condition est plus déplorable que la vôtre; car, si la mort est un mal, elle n'est mal qu'à ceux qui ont à mourir. Ainsi, vous n'avez plus qu'un jour de ce mal, et la plupart des autres

en ont vingt ou trente ans, et davantage.

Un ancien disait : « L'heure qui vous a donné la vie Ta déjà diminuée. » Vous êtes en la mort pendant que vous êtes en la vie, car, quand vous n'êtes plus en vie, vous êtes après la mort ; ou, pour mieux dire, et bien terminer : la mort ne vous concerne ni mort ni vil, vif parce que vous êtes, mort parce que vous n'êtes plus !

Qu'il vous suffise, mon ami, de ces raisonnements, pour vous bien encourager à boire cette absinthe sans grimace, et méditez encore d'ici là un beau vers de Lucretius dont voici le sens :

« Vivez aussi longtemps que vous pourrez, vous n*ôterez rien à l'éternité de votre mort U

Après ces belles maximes quintessenciées des anciens et des modernes, subtilisées et sophistiquées dans le goût du siècle, maître Gonin releva sa lanterne, frappa à la porte du cachot que le geôlier vint lui rouvrir, et les ténèbres retombèrent sur le prisonnier comme une chape de plomb.

OU l'auteur prend la parole.

Les personnes qui désireront savoir tous les détails du procès d'Eustache Bouteroue en trouveront les pièces dans les Arrêts mémorch bles du Parlement de Paris, qui sont à la bibliothèque des manuscrits, et dont M. Paris leur facilitera la recherche avec son obligeance accoutumée. Ce procès tient sa place alphabétique immédiatement avant celui du baron de Boutteville, très-curieux aussi, à cause de la singularité de son duel avec le marquis deBussî, où pour mieux braver les édits^ il vint exprés de Lorraine à.Paris, et se battit dans la place Royale même, à trois heures après midi, et le propre jour de Pâques (1627). Mais ce n'est point de cela qu'il s'agit ici. Dans le procès d'Eustache Bouteroue, il n'est question que du duel et des outrages au lieutenant civil, et non du charme magique qui causa tout ce désordre. Mais une note annexée aux autres pièces renvoie au Recueil des histoires tragic^ ques de Belleforest (édition de La Haye, celle

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de Bouèn étant incomplète) ; et c'est là que se trouvent encore les détails qui nous restent à donner sur cette aventure, que Belleforest intitule assez heureusement : la Main possédée.

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