‹ Contes et facétiesChapitre 9 sur 11 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Le matin de son exécution, Eustache, que Ton avait logé dans une cellule mieux éclairée que l'autre, reçut la visite d'un confesseur, qui lui marmonna quelques consolations spirituelles d'un aussi grand gùhi que celles du bohémien, lesquelles ne produisirent guère plus d'effet. C'était un tonsuré de ces boAnes familles où l'un des enfants est toujours abbé de ^on nom ; il avait un Tabat brodé, la barbe cirée' et tordue en pointe de fuseau, et une paire de moustaches, de celles qu'on nomme crocs, troussée très-galamment ; ses cheveux étaient fort frisés, et il affectait de parler un peu gras pour se donner un langage mignard.

Eustache le voyant si léger et si pimpant n'eut p'oint le cœur de lui avouer toute sa coulpe.

et se confia en ses propres prières pour en obtenir le pardon.

Le prêtre lui donna Fabsolution, et, pour passer le temps, comme il fallait qu'il demeurât jusqu'à deux heures auprès du condamné, lui présenta un livre intitulé : les Pleurs de Vâme pénitente^ ou le Retour du pécheur vers son Dieu. Eustache ouvrit le volume à l'endroit du privilège royal, et se mit à le lire avec beaucoup de componction, commençant par :

Henry, roy de France et de Navarre, à nos amés et féaulx, etc., jusqu'à la phrase : à ces causeSj voulant traiter favorablement ledit exposant.,. Là, il ne put s'empêcher de fondre en larme», et rendit le livre en disant que c'était fort touchant, et qu'il craignait trop de s'attendrir en en lisant davantage. Alors le confesseur tira de sa poche un jeu de cartes fort bien peint, et proposa à son pénitent quelques parties où il lui gagna un peu d'argent que Javotte lui avait fait passer pour qu'il pût se procurer quelques soulagements. Le pauvre homme ne songeait guère à son jeu, mais il est vrai aussi que la perte lui était peu sensible.

 deux heures il sortit du Ghâtelet, trem^

blant le grelot en disant les patenôtres du singe, et fut conduit sur la place des Âugustins, entre les deux arcades formant l'entrée de la rue Dauphine et la léte- du Pont-Neuf, où il eut rhonneur d'un gibet de pierre. II montra assez de fermeté sur Téchelle, car beaucoup de gens le regardaient, cette place d'exécution étant une des plus fréquentées.

Seulement, comme pour faire ce grand saut sur rien, on prend le plus de champ que Ton peut, dans le moment où Texécuteur s^apprètait à lui passer la corde au cou, avec autant de cérémonie que si ce fût la toison d'or, car ces sortes de personnes, exerçant leur profession devant le public, mettent d'ordinaire beaucoup d'adresse et même de grâce dans les choses qu'ils font, Ëustache le pria de vouloir bien arrêter un instant, qu'il eût débridé encore deux oraisons à saint Ignace et â saint Louis de Gonzague, qu'il avait, entre tous les autres saints, réservés pour les derniers, comme n'ayant été béatifiés que cette même année 1609; mais Cet homme lui fit réponse que le public qui était là avait ses affaires, et qu'il était malséant de le faire attendre autant pour un si petit spectacle qu'une simple pen-

daisou ; la corde qu'il serraitcependant, en le poussant hors de Téchelle, coupa en deux la repartie d'Ëuslache.

On assure que lorsque tout semblait terminé, et que Fexécuteur s'allait retirer chez lui, maître Gonin se montra à Tune des embrasures du Château -Gaillard, qui donnait du côté de la place. Aussitôt, bien que le corps du drapier fût parfaitement lâche et inanimé, son bras se leva, et sa main s'agita joyeuse- ' ment comme la queue d'un chien qui revoit son maître. Cela fit naître dans la foule un long cri desurprise, et ceux qui déjà étaient en marche pour s'en retourner revinrent en grande hâte, comme des gens qui ont cru la pièce finie, tandis qu'il reste encore un acte.

L'exécuteur replanta son échelle, tâta aux pieds du pendu derrière les chevilles : le pouls ne battait plus ; il coupa une artère, le sang ne jaillit point, et le bras continuait cependant # ses mouvements désordonnés. '

L'homme rouge ne s'étonnait pas de peu ; il se mit en devoir de remonXer sur les épaules de son sujet, aux grandes huées des assistants; mais la main traita son visage bourgeonné avec * la même irrévérence qu'elle avait montrée â •'

76 LA MAa E!iaU5TÉE.

regard de maître Chevassot, si bien que cet homme tira, en jorant Dien^ nn large coliteau qa'il portait toujours sous ses Yêtements» et en deux coups abattit la main possédée^

Elle fît un bond prodigieux et tomba sanglante au milieu de la foule, qui se divisa arec frayeur; alors, faisant encore plusieurs bonds par r élasticité de ses doigts, et comme chacun lui ouvrait un large passage, elle se trouva bientôt au pied de la tourelle du Château-Gaillard ; puis, s'accrochant encore par ses doigts comme un crabe aux aspérités et aux fentes de la muraille, elle monta ainsi jusqu'à l'embrasure où le bohémien l'attendait.

Belleforest s^arréte à cette conclusion singulière et termine en ces termes : « Cette aventure annotée, commentée et illustrée, fit pendant longtemps l'entretien des belles compagnies, comme aussi du populaire, toujours avide des récits bizarres et surnaturels ; maïs c'est peut-être encore une de ces baies bonnes pour amuser les enfants autour du feu, et qui ne doivent pas être adoptées légèrement par des personnes graves et de sens rassis. »

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