‹ Contes et figures de mon paysChapitre 13 sur 45 · LA SAINTE VIERGE ET LE SORCIER. 3U · texte numérisé non relu

LA SAINTE VIERGE ET LE SORCIER. 3U

mande et apprend ce dont il s'agit et s'enferme avec la servante.

La consultation fut longue. Le médecin , qui croyait d'abord à une mauvaise plaisanterie, fut forcé de se rendre à l'évidence.

— Mon cher monsieur le curé, dit-il en sortant de la chambre à Jeanncton, j'y perds complètement mon latin... Plus on en tue, plus il y en a. C'est d'autant plus drôle que Jeanneton me fait l'efTet d'être un modèle de propreté.

— Oh! pour ça, docteur, elle peut défier toute concurrence. Regardez ses casseroles de cuivre et toute sa batterie de cuisine!... comme ça reluit; on mangerait la soupe sur sa pierre d'évier... Alors, vous jetez le manche après la cognée et vous nous abandonnez ainsi ! Mais enfin, cher docteur, c'est une maladie ; qu'elle soit rare , Hippocrate doit l'avoir prévue... Cherchez dans vos livres, dans votre tête, où vous voudrez, mais, pour l'amour de Dieu, ne nous laissez pas dans cette horrible situation.

— C'est inutile, mon vieil ami, il n'y a rien à faire et toute la faculté de Paris serait là qu'elle donnerait sa langue au chien. Youlez-vous mon dernier mot? — approchez, que je vous le donne dans le tuyau de l'oreille : Jeanneton est ensorcelée.

— Que dites-vous, docteur? ensorcelée ! ma servante est ensorcelée! vous avez donc vu mon sacristain ?

— Non ; pourquoi me demandez-vous cela?

— C'est que le père Rigadoux fait courir ce bruitlà... Mais vous croyez donc aux sorciers?

Wi CONTES ET FIGURES DE .MON PAYS.

— Depuis aujourd'hui. C'est peut-èlre ridicule, on rira peut-être de moi comme je riais hier de tous ceux qui partageaient cette croyance, mais pour moi c'est le seul moyen d'expliquer le fléau qui est tombé sur votre malheureuse servante.

— Ah! oui, malheureuse! vous avez bien raison, mon vieil ami; mais que vous me faites peur! Y pensez-vous? La cure ensorcelée! le diable chez M. le curé! Va-t-on jaser! Va-t-on en dire!

— Laissez dire, mon ami, et bon courage. Je crois au diable; vous croyez au bon Dieu. Nous verrons bien qui sera le plus fort. Adieu.

Le médecin parti, le curé eut une subite inspiration : sonner les cloches, rassembler le plus de monde possible dans l'église et commencer immédiatement une neuvainc à la sainte Yierge. Elle seule pouvait le tirer d'embarras et guérir sa domestique.

Le père Rigadoux mit donc les cloches en branle. C'était le soir, une demi-heure avant VAngelm. Les bonnes femmes pensant qu'il y avait salul, accoururent en foule. M. le curé monta en chaire cl dit qu'un iléau terrible, inconnu, venait de s'abattre sur la cure et de frapper Jeanneton ; qu'il fallait immédiatement le conjurer par des prières et ([u'on allait, séance tenante, commencer une neuvaine à Maric-Lnmaculée. Il engageait les âmes pieuses à s'entendre entre elles pour que, durant la neuvaine, il y eut toujours des cierges allumés devant son image.

Tout cela, vous pensez, intriguait passablement les dévotes. Une neuvaine! un fléau! la servante de

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