‹ Contes et figures de mon paysChapitre 14 sur 45 · LA SAINTE VIERGE ET LE SORCIER · texte numérisé non relu

LA SAINTE VIERGE ET LE SORCIER

M. le curé malade! ces mots-là dansaient devant leurs yeux et les empêchaient de voir clair. Il y eut alors des chuchotements, des échanges de paroles mystérieuses, des signes, des soupirs, des exclamations étouffées, après quoi, tout le monde étant suffisamment renseigné, l'église retrouva son religieux silence.

Pgidant qu'on récitait les litanies de la sainte Vierge, il se tenait au ciel, en cachette de Dieu le père, qui n'a jamais aimé les discussions de ménage, une conférence des plus animées entre saint Joseph, la Vierge et l'enfant Jésus.

— Voyons, Joseph, disait la Vierge, donne-moi ton secret pour guérir cette pauvre fille. Tu vois comme elle souffre et que le médecin n'y voit rien. Nous ne pouvons pas, en conscience, ne pas exaucer les prières de tant de chrétiens qui me supplient pour elle...

— A la fiU; tu m'ennuies, reprit Joseph, il faut toujours que je te donne. Que me donnes-tu, toi? J'avais autrefois le privilège unique de couper les mauvaises fièvres, de guérir la jaunisse et la gale ; je m'en suis dessaisi en ta faveur pour augmenter ton crédit parmi les hommes; il ne me reste plus que la vertu de guérir les pouilleux, je la garde; c'est le bienheureux Joseph Labre qui me l'a donnée en entrant au paradis et je ne veux pas m'en défaire à ton profit. A force de te donner, je suis devenu plus pauvre que Job. Regarde, mes autels sont complètement abandonnés et les tiens regorgent de fidèles et d'adorateurs. Cela ne peut pas durer. Marie, et je te prie de me laisser tranquille.

— Mais, mon bon Joseph, mon cher petit Joseph, tu ne veux pourtant pas la mort dupécheur; et cette pauvre lille va mourir si tu ne me permets pas de la guérir.

— Je te répète que tu m'ennuies. Tes clientes n'ont qu'à m'invoquer, et je les exaucerai. Autrefois, elles s'en trouvaient bien... mais dame ! ton Immaculée-Conception leur a tourné la tète.. C'est pain bénit que cela leur arrive !

— Que tu es méchant, Joseph I

Et la Vierge avait des airs câlins, la voi.x douce!.. . le diable eût cédé, mais Joseph tint bon.

— Voyons, mon Jésus, dit-elle alors à son fils, embrasse ton père et fais lui comprendre qu'il y va de nos intérêts à tous que j'aie sa recette.

— Ecoutez, maman, fit Jésus. Je suis bien content de trouver cette occasion de m'e.xplirjuer une bonne fois avec vous. Papa Joseph a raison ; à force de vous combler, moi de mes grâces, lui de ses faveurs, nous avons fini par perdre toute influence sur l'esprit des mortels. On dirait vraiment que c'est vous qui êtes morte sur la croix, à ma place, et que le salut des hommes est entre vos mains. Mon Père Eternel ine le disait l'autre jour et m'invitait à rétablir l'ordre sur la terre et dans le ciel. Saint Pierre, lui-même, est scandalisé de voir que les trois quarts des élus demandent après la sainte Vierge, à peine entrés en Paradis. Il faut que cela finisse, ma chère maman, sans quoi mon Eglise deviendra ridicule, oui, ridicule, et peu à peu la critique et l'indilTérence la tueront.

La Vierge allait répondre, quand un coup do ton-

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