‹ Contes et figures de mon paysChapitre 15 sur 45 · LA SAINTE VIERGE ET LE SORCIER · texte numérisé non relu

LA SAINTE VIERGE ET LE SORCIER

nerre épouvantable ébranla le ciel. C'était Dieu le père qui manifestait ainsi son mécontentement. Jésus-Christ se dirigea vers lui en toute hâte, et Joseph et Marie s'en allèrent chacun de leur côté.

On comprendra maintenant que toutes les prières adressées à la Vierge pour obtenir la guérison de la servante de la cure se perdirent dans la fumée des cierges et que la neuvaine commencée avec tant de solennité se termina par un fiasco désespérant.

Cependant l'état de Jeanneton empirait de jour en jour et il était à craindre qu'elle ne fût mangée par la vermine. Déjà son corps ne formait qu'une plaie.

Tout le quartier de l'église était sens dessus dessous et le bruit courait que la maladie avait atteint trois ou quatre personnes de la ville, deux lingères et une lessiveuse, lorsqu'un sorcier se présenta chez le sacristain.

Ce sorcier n'était autre qu'un maréchal ferrant qui passait depuis longtemps pour avoir des rapports avec le diable et qui tout en ferrant les chevaux des paysans, le dimanche et les jours de foire, s'occupait de médecine et de chirurgie. Rebouter et conjurer étaient sa grande affaire, sa spécialité; aucune entorse, aucun membre cassé ne l'embarrassait, et l'on citait plus d'une personne qu'il avait sauvée, après avoir été abandonnée par les médecins.

Le maréchal arrive donc chez le sacristain.

— Vous m'avez fait demander, père Rigadoux? qu'y a-t-il pour votre service?

— Il y a, mon ami, que la servante du curé est à l'agonie et que si vous ne venez à son secours, elle trépassera d'ici un ou deux jours.

— Diable ! et qu'est-ce qu'elle a pris pour être si malade ?

— Ecoutez et asseyez-vous.

Et voilà le sacristain en train de dévider son chapelet. Quand il fut arrivé au dernier grain, il regarda le maréchal dans le blanc des yeux et lui dit:

— Eh bien ! pas vrai que c'est un sort que ce bancal de l'enfer lui a jeté?

— Oui, mon père Kigadoux, et c'est si vrai que je vous propose de la désensorceler dans les vingtquatre heures. M. le curé est un bon homme et je veux faire cela pour lui. Seulement, je mettrai pour condition que personne n'en saura rien avant que sa servante soit guérie.

— C'est dit, voici ma langue, je vous la donne; vous me la rendrez quand Jeanneton sera debout et je vous promets un cierge comme jamais la Yierge Marie n'en a eu depuis son Immaculée- Conception.

— Eh bien! courez vite chez le boucher. Vous lui demanderez un cœur de bœuf bien frais; vous prendrez en même temps, chez la mercière, cinq ou six quarterons d'épingles, et vous le piquerez avec, comme avec une lardoire. A minuit, vous l'accrocherez à la porte de la cure et... je ne vous dis que cela. Le bancal hurlera comme un damné et criera grâce et miséricorde, car chaque épingle que vous enfoncerez dans le cœur de bœuf lui donnera un coup au cœur. Demain la servante à M. le curé courra les rues. Au revoir, père Rigadoux, faites comme je vous ai dit et surtout gardez bien le silence.

LA SAINTE VIERiiE ET ].E SOHCIKK.

Quant le maréchal ferrant fut.parti, le sacristain se mit en devoir d'exécuter ses instructions. Il acheta un magnifique cœur de bœuf, bien frais, bien saignant, qu'il piqua, chez lui, en cachette, dans son arrière-boutique, d'une centaine de grosses épingles. «Canaille! disait-il, en enfonçant chacune d'elles dans le viscère de l'animal, je m'en vais te faire jouir, attends! «

Au coup de mmuit, il alla, non sans trembler de tous ses membres, l'accrocher au loquet de la porte de la cure, après quoi il se sauva comme un voleur et s'enferma à double tour, de peur que le bancal ne lui fit un mauvais parti.

A peine était-il couché que des cris épouvantables se firent entendre, auxquels vinrent se mêler des aboiements de chiens.

« Grâce ! pitié ! miséricorde ! » criait dans la rue quelqu'un d'invisible; mais l'écho lui renvoyait ses cris comme pour lui dire qu'ils étaient inutiles. Ce n'est qu'à trois heures qu'ils cessèrent tout à fait. Au même moment, Jeanneton se sentit délivrée de l'affreuse vermine qui lui avait mis le corps en sang, et le matin, dès six heures, elle se levait avec V Angélus, aussi fraîche que la rosée. Le cœur de bœuf avait disparu sans qu'on puisse en trouver la plus petite parcelle.

Vous jugez de la surprise du curé et des dévotes quand ils virent la servante debout et causant aussi librement que le jour où elle était tombée.

— C'est la sainte Vierge qui a fait ce miracle, ma bonne Jeanneton, allez chez le sacristain et

dites-lui qu'il mette tout de suite à son autel le plus beau cierge qui lui reste.

Et la servante de courir et le père Rigadoux de l'arrêter.

— Un cierge à la sainte Vierge? Ah! ahlahl mais c'est au diable qu'il faut le brûler, ma pauvre fille! Allez remercier le maréchal ferrant de la rue Saint-Jacques; c'est lui qui vous a guérie, lui tout seul , et désormais quand M. le curé me fera sonner les cloches pour une ncuvaine, je l'enverrai au diable, oui au diable, ma Jeanneton, car, encore un coup, c'est au diable que vous devez votre guéri son.

Et voilà comment le maréchal et le curé devinrent les meilleurs amis du monde et pourquoi les gens de la paroisse ne jurèrent plus que par le sorcier.

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