‹ Contes et figures de mon paysChapitre 16 sur 45 · I0R.4LE · texte numérisé non relu

I0R.4LE

Qui \ou\ la fin veut les moyens.

Quand on est mal pris, dit la fable, On a roconrs à Ions les saints, Et j'ajonterai même, au (lial)le!

LE TOMBEAT D'HERCILE

r.\ VOYAGE EN BATEAU A VAPEIU

« Ce n'est pas tout de se lever matin, dit le proverbe, il faut encore arriver à l'heure. » Rien n'est plus vrai : écoutez plutôt cette aventure.

Sous l'Empire, c'était devenu une habitude parmi les populations riveraines de la Loire d'aller passer la Mi-Aoùt à Nantes. 11 y avait ce jour-là, comme vous savez, illuminations et feu d'artifice, sans compter le Te Deum et la procession qui mettaient au vent tous les panaches officiels et toutes les bannières des paroisses, et c'était une magnifique occasion pour faire le voyage d'Angers à Nantes en bateau à vapeur.

Le chemin de fer organisait bien des trains de plaisir, mais c'étaient les plus pressés qui recouraient à ce moyen rapide de locomotion ; les bateaux à vapeur avaient la préférence des artistes.

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des amis de la belle nature... et surtout des petites bourses qui voulaient bien s'amuser mais ne pas payer trop cber le plaisir de voir à Nantes la fête de la Vierge et de l'Empereur.

Une année donc, en 1868, je voulus me payer cette partie de bateau avec deux ou trois amis.

Il y avait longtemps que je n'avais pas vu les bords de la Loire, et comme je devais sous peu prendre mon vol pour Paris, j'avais à cœur de les revoir une dernière fois. C'est un si joli spectacle ! il y a de Saint-Florent à Ancenis et d'Ancenis à Nantes des paysages si grandioses et si pittoresques, des tournants de fleuve si gracieux et si inattendus ! Tous ces moulins à vent qui couronnent les coteaux de l'Anjou, ces îlots bercés par les vagues et qu'on prendrait pour des villes flottantes, ces bourgs et ces villages assis sur les dernières marches des collines, ces rochers énormes qui surplombent et semblent par endroits s'arc-bouter de l'une à l'autre rive... tout cela m'avait enchanté si souvent les yeux que c'était pour moi une fête de le revoir.

Le 15 août, nous étions debout dès patron-minette, et nous courrions à l'embarcadère. Justement le Courrier était en vue. C'était le meilleur marcheur des deux bateaux qui faisaient alors le service, et nous nous .disions, en voyant s'élever par dessus les peupliers des îles les spirales floconneuses de sa fumée : « Pourvu que ce ne soit pas V Union ! » Dieu merci! c'était le Courrier', on le reconnaissait à sa lourde cheminée noire et à sa large carrure.

Il s'avançait Icnleniont, majestousement. faisant

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face à la ville, et ne donnant aucun signe de vie que le battement précipité de ses aubes. Dix minutes plus tard, il était au quai.

Chargement complot. Cinq cents personnes entassées pêle-mêle dans la cale et sur le pont, par une chaleur caniculaire ! Et des artistes, et des amis de la nature... je ne vous dis que ça. Un vrai bouquet de fleurs dos champs, sentant le fumier natal à plein nez ! Nous tombions à merveille et nous allions rire un brin.

— Allons, messieurs, allons, mesdames, embarquons, embarquons, et dispersez-vous.

Il était bon le matelot. J'aurais bien voulu le voir se disperser, lui ! C'est à peine si l'on pouvait trouver une pauvre petite place debout.

Le bateau démarre et gagne le large avec un léger bercement de tribord et de bâbord, et nous nous collons tant bien que mal, mes amis et moi, dans une encoignure, à la poupe, à côté d'un gros monsieur décoré qui soufflait comme un gorin, s'éventait avec son mouchoir et à chaque instant se déboutonnait le ventre.

— Quelle partie de plaisir ! nous dit-il en s'épongeant la tète ; ces gens-là ont décidé de me faire mourir, ma parole. Figurez-vous que nous sommes sur l'eau depuis cinq heures du matin. On m'avait dit à Angers que nous serions rendus à Nantes vers midi, et nous ne sommes qu'à Ancenis, à onze heures, et je n'ai rien pris ce matin, moi qui ai l'habitude de manger mon chocolat en sortant du lit ! Si ce n'est pas désolant ! Par exemple, c'est ma faute, ma fommo voulait à toute force me le

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faire avaler ; elle est si bonne pour moi, ma femme I Son principe est que l'on ne doit jamais s'embarquer à jeun. Je commence à croire qu'elle avait raison, mais j'avais si grand peur de manquer le bateau ! Encore si l'on y était à son aise, si l'on pouvait se promener de long en large sur le pont en compagnie de gens bien élevés et qui aiment la belle nature ! Mais non, regardez-moi ça ; c'est gros, c'est lourd, ça baragouine, ça sent mauvais. Pouali I les vilaines gens ! Et puis tout à l'heure nous avons failli rester en route sur un banc de sable. 11 n'aurait plus manqué que ça.

Et le gros monsieur suait à grosses gouttes et soufflait à perdre haleine en nous racontant sa mésaventure. Moi j'avoue qu'il m'amusait beaucoup, et je riais de bon cœur en dedans.

En ce moment le bateau passait en vue du rocher de Pierre-Meulière — énorme entassement de blocs granitiques dressé là comme un ossuaire au milieu d'une vallée délicieuse.

— Pourriez-vous me dire quel est ce monument, monsieur? demanda-t-il à un de mes compagnons qui ne savait où se cacher pour ne pas lui éclater de rire au nez.

— Parfaitement, monsieur, c'est le tombeau d"Hercule.

— .\li ! c'est là qu'il est enterré ! il était donc catholi(jue qu'on a mis une croi-x sur sa tombe?

— Pas précisément, mais vous savez, ikius sommes dans un temps où l'on décore tout le monde...

— Oh ! ne dites pas ça, monsieur ; moi qui vous parle, j'ai eu toutes les peines du dinble à obtenir

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la croix, et pourtant je vous assure que je l'avais bien gagnée.

— Je n'en doute pas, aussi je ne dis pas cela pour vous.

— Non, je sais bien, nous parlons d'Hercule, alors, c'est là qu'il est enterré? Sapristi, quel tombeau ! on ne lui a pas ménagé les pierres à ce gaillard-là. Mais dites-moi, comment a-t-on fait pour les monter à cette hauteur ?

— C'est Hercule lui-même qui les a apportées ici. Vous avez entendu sans doute parler des pierres de Carnac ?

— Carnac ! attendez donc, est-ce que ce n'est pas à côté de Landerneau?

— C'est cela même. Landerneau est dans le Finistère, Carnac dans le Morbiham ; vous voyez que cela se touche. Eh bien ! à Carnac il y a des champs entiers plantés de pierres druidiques, toutes grosses comme celle qui est couchée là, et Hercule fut condamné par Jupiter à les porter jusqu'ici sur son dos.

— Qu'avait-il donc fait à .Jupiter ?

— II avait tué sa première femme et ses enfants.

— Le monstre ! ce n'est pas aux galères qu'on aurait dû le condamner, on aurait dû le guillotiner. Moi, je suis pour la peine de mort ; et vous, monsieur?

— Moi, je suis pour les galères.

— Comme Jupiter alors? C'est à voir... Et cette canaille d'Hercule a pu apporter toutes les pierres de Carnac ici ?

— Ah 1 non. H était condamné à les apporter toutes, mais il n'en eut pas la force. C'est à peine

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s'il put rouler la dernière jusqu'en haut ; il a laissé tomber les autres en route, et, de désespoir que son treizième travail restât inachevé, un beau jour il s'est noyé.

— Le malheureux ! Jupiter aurait dû avoir pitié de lui, car enfin on ne travaille pas si dur que ça, aux galères I

Après une pose longue et méditative : — C'est égal, vous m'avez joliment intéressé avec cette histoire. Voyez donc comme c'est agréable de voyager avec des gens bien élevés et instruits ! Je vous demande un peu si parmi tous ces patauds, il y en a un seul qui sache où se trouve le tombeau d'flercule. Dire que sans vous, je passais devant sans m'en douter ! Quelle belle nature, tout de même 1 Eh bien ! vous me croirez si vous voulez, je suis enchanté maintenant de mon voyage.

Et il dégoisait, il soufflait, il gesticulait ! C'était à mourir de rire et je ne sais comment nous pûmes garder notre sérieux en le voyant couper avec tant d'enthousiasme du haut de sa suffisance et de son triple menton, dans l'abracadabrante histoire du tombeau d'Hercule. Seigneur, y a-t-il des gens bètes sur la terre !

Tout à coup, — un peu au-dessus de Champtoccaux, à un petit endroit qu'on nomme la Pierre- Percée, — le bateau éprouva une secousse si violente que tous les passagers furent précipités les uns contre les autres, qui sur le nez de son voisin^ qui dans les bras de sa voisine, dans une mêlée effroyable. — « Cette fois- ci, ça y est ! s'écria le gros monsieur décoré qui avait roulé sur h'- pi:)nt

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commme une citrouille, son chapeau d'un côté et son parapluie de l'autre ; quand je vous disais que ces gens-là avaient juré de nous faire mourir ! 0 ma pauvre femme, si tu me voyais dans cet état là ! » — Et pendant qu'on le ramassait à trois, c'étaient, sur le bateau de la poupe à la proue, des cris, des larmes, des lamentations, parmi les femmes et les enfants ! On se serait cru en pleine mer, sur un navire faisant naufrage.

Le capitaine ne savait à qui entendre et commandait la manœuvre à l'envers.

(' En avant ! non, en arrière ! » criait-il au machiniste. C'était tout comme ; les roues avaient beau frapper à coups redoublés, elles n'amenaient à la surface qu'une eau jaunâtre et pleine de sable. Le matelot qui était au gouvernail traitait le capitaine d'imbécile ; le capitaine traitait les matelots de marins d'eau douce, les passagers tempêtaient comme cinq cents diables.

Vous voyez d'ici le tableau. C'était, en somme, la faute au capitaine qui avait fait faire une fausse manœuvre. Au lieu de suivre le chenal étroit, mais assez profond, comme on avait fait jusque-là, il s'était jeté bêtement dans une méchante rigole, large d'apparence, mais où il n'y avait pas deux pieds d'eau — et cela dans l'espoir de gagner quelques minutes sur le trajet. La belle avance ! Heureusement encore qu'on n'était séparé de la terre que par quelques brasses, sans quoi nous aurions eu bien des chances de coucher surplace.

Ce qui mettait le vieux monsieur en rage, c'était de voir, à quelques cents mètres de là. derrière

un mince rideau de peupliers, les trains de plaisir filer sur Nantes à toute vapeur. — « Dire que cinq minutes plus tard, je manquais cet infernal sabot... Seulement le temps d'avaler mon chocolat, et il partait sans moi !... Une heure! et rien dans le coco !... Ah ! cà, mais, ces gens-là se f...ichent de nous... Où est le capitaine ? je veux voir le capitaine,.. Ah ! très-bien !... Eh bien ! monsieur, quand démarrons-nous ? — Mon Dieu, monsieur, un peu de patience! — Gomment, delà patience, vous trouvez que depuis cinq heures du matin, je n'en ai pas montré assez ? — Je ne dispasnon, mais ce n'est pas ma faute. — C'est peut-être la mienne; au fait oui, si j'avais écouté ma femme ! voilà ce que c'est : jamais on n'écoute les femmes... Vous ne savez donc pas que je suis à jeun ?

— Que voulez-vous que j'y fasse ?

— Mais démarrez-nous de là, ou bien ramenezmoi à Angers.

Le gros papa était rouge comme une pivoine. Voyant que le capitaine ne lui répondait plus, il revint à sa place : a Ces gens-là, à la fin, vous feraient sortir de vos gonds, criait-il ; des capitaines, comme ça, c'est bon à conduire des bateaux à laver ! »

Cependant il fallait en finir ; toute manœuvre étant jugée inutile, on mit deux barques à l'eau et l'on fit descendre les hommes dedans. A dix par barque, vous pensez s'il fallut du temps pour transporter deux cents hommes au rivage. On espérait (ju'une fois allégé de ce poids le bateau pourrait manœuvrer et rentrer dans le chenal.

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Vaine espérance, pure illusion ! il ne bougeait pas plus qu'un mort.

— Allons, dit le capitaine, au tour des femmes ! Et voilà les femmes embarquées non sans protester de toutes leurs forces, non sans jeter les hauts cris, vous pensez, contre ce singulier transbordement. Les matelots les prenaient à bras le corps et les déposaient dans les barques, doucement, délicatement, comme des poupées fragiles, ce qui demanda un temps infini. Le joli sujet de crocpiis pour un artiste que toutes ces têtes de paysannes effarées, rouges de honte et de pudeur à la seule pensée qu'on pouvait voir leurs jambes en descendant du bateau dans les barques ! et quel ravissant paysage, quel mouvement, quelle vie ! Rien que cela valait l'argent du voyage.

Quand les femmes furent débarquées, le bateau recommença sa manœuvre en arrière, sous le regard des passagers qui criaient à tue-tète : « Démarrera, démarrera pas », pendant que les matelots courbés sur de longues gaffes, appuyaient des deux côtés la marche précipitée des aubes.

Peine inutile. Je crois que plus le bateau se débattait, plus il s'ensablait. La situation devenait critique. Le soir arrivait grand train et la figure déconcertée de l'équiqage n'était point faite pour nous rassurer.

— Moi, ça m'est égal, maintenant, de coucher ici, dit le Tombeau d'Hercule, en se posant la main sur le ventre, je viens d'avaler là-bas, dans la petite cahute de pêcheur, un bouillon de première

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classe, entre deux bons verres de vin... et je me sens mieux, beaucoup mieux !

Cette sortie inattendue mit tout le monde en joie.

— Allons, les enfants, cria le capitaine, en nous jetant, du haut de la poupe, un câble d'une longueur immense, à la chaîne de miséricorde !

Et tous les passagers, hommes, femmes, enfants, de se précipiter sur le câble de sauvetage et de s'y attacher gaiement, heureux d'être les propres ouvriers de leur délivrance.

Cinq cents personnes à la file, cela faisait une assez jolie queue. Le Tombeau d'Hercule avait eu soin de se placer à l'extrémité de la corde. Toujours prudent !

— Attention ! dit le capitaine, tout le monde en mesure! En une! — balancement général. — En deux! — le voilà qui démarre !... — Et en trois! — Patatras, la corde est cassée et tout le monde... assis sur le Tombeau cV Hercule !

Je renonce à décrire cette scène : les jupes en l'air, les coiffes au vent, les chapeaux défoncés, les bras mâchés, les jambes meurtries, cette vague humaine aplatie , écrasée dans le sable et dans la boue.

— Ah ! ah ! ah ! criait l'écho.

L'écho, c'était Y Union , le rival du Courrier, qui arrivait sur nous à toute vitesse, et qui, témoin de notre malheur, riait à gorges déployées, battant des mains, agitant ses mouchoirs, et, comme fiche de consolation, nous jetant à pleine voix : «. Tas d'imbéciles ! X

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