‹ Contes et figures de mon paysChapitre 23 sur 45 · LES CAPUCINS DE LA COMTESSE · texte numérisé non relu

LES CAPUCINS DE LA COMTESSE

naturel du changement de nourriture et du régime en général.

Au fond, il était bien un peu inquiet et il se préoccupait déjà des moyens de cacher non pas leur faute, leur union lui paraissait tout à fait légitime, mais le fruit de leur amour mystérieux, car, enfin, quel scandale parmi leurs frères quand Gilberte accoucherait !

Gilberte, de son côté, se montrait aussi calme, aussi rayonnante que si rien ne s'était accompli en elle. Elle disait qu'Amour fait toutes sortes de miracles et qu'il en ferait un d'un genre nouveau pour empêcher que ses œuvres ne devinssent un objet de scandale et de réprobation dans le monastère.

Ce que c'est que d'avoir la foi ! Le jour marqué pour la délivrance de Gilberte, Amour fit le miracle. Au lieu d'enfanter dans la douleur comme toutes les femmes, elle mit au monde dans les tressaillements de la joie deux jumeaux, deux jolis pigeons !

C'était avant matines. Elle était en prières dans sa cellule quand elle sentit un léger frémissement dans tout son corps. Elle s'assit au bord de son lit, appela Joachim qui priait à côté, et voilà que soudain par le bas de sa robe de laine s'échappent en roucoulant deux colombes adorablement blanches avec une toute petite capuce noire sur la tète. ' — Regarde donc, s'écria Gilberte, ils ont comme nous le capuchon de Saint-François !

Joachim ne pouvait en croire ses yeux ; il les prit dans ses mains et les caressa, puis il les remit à la joyeuse mère en lui disant tout bas :

— Puisque tu fais si bien les pigeons, il faudra m'en donner d'autres !

Gilberte n'y manqua pas, cela va sans dire. Quelle est la faiseuse de pigeons qui ne mordrait à belles dents à la pomme de la concupiscence?...

Les pigeons de Saint-Amour se marièrent entre eux, eurent beaucoup d'enfants, et, comme ils avaient l'humeur voyageuse, ils établirent des pigeonniers un peu partout.

Et c'est ainsi, madame la comtesse, que vous êtes propriétaire des jolis capucins qui vous ont inspiré votre lettre au Gaulois.

Deux mots encore et j'ai fini. Si le gouvernement actuel croyait à la métempsycose, je vous dirais : « Faites-les autoriser, car ils ne sont pas plus en sûreté dans une volière que dans un couvent. « Mais le malheur veut qu'il soit incrédule et que la loi française ressemble à une pocle à marrons, c'est-à-dire que les congrégations visées par les décrets ont la facilité de passer à travers les trous, sous un simple déguisement.

Dès lors , pourquoi se soumettraient-elles ? Si j'avais un conseil à leur donner, ce serait de se nuHamorphoser — durant la persécution ! — en animaux domestiques. Et ne criez pas à l'impossible. Notre-Dame de Lourdes est toute-puissante, chacun sait cela et ne demanderait (|u'à renouveler le miracle de Saint-Amour. Ce serait si drôle de voir les Jésuites, dont (Ui ferme les collèges, concourir (Ml jietits cociious de lait dans les comices

Page 1