‹ Contes et figures de mon paysChapitre 25 sur 45 · LES BONS S'EN VONT · texte numérisé non relu

LES BONS S'EN VONT

Et les mauvais restent. Voici une toute petite histoire, un fait-divers que je vous donne comme absolument authentique.

C'était en 1868. Un régiment dont j'ai perdu le numéro, mais qui, si je me rappelle bien, s'est fait hacher sous les murs de Metz pour l'honneur du drapeau, se rendait de Nantes à Angers et stationnait à Ancenis. Quand il tombe mille hommes dans une ville qui ne compte que cinq mille habitants, tout le monde est à la gène et, dame! adieu la pudeur ! il faut souvent coucher à quatre, deux au pied et deux à la tête — pour donner un lit aux zouzous.

Ce jour-là, la rue des Gordeliers était pleine de culottes rouges; aussi les enfants qui étaient allés au-devant du régiment, à une demi-lieue de la ville, étaient-ils aux anges de pouvoir tripoter à leur aise le chassepot des militaires. Il faut vous dire que la rue des Cordeliers est la rue des écoles et des que-

nots, comme on dit chez nous en parlant des enfants. Les maisons, habitées pour la plupart par des ouvriers, sont de véritables arches de Noé; le monde y fourmille, et l'on se demande, en voyant sortir le matinpar les portes basses — degrossesportes pleines, ferrées avec de gros clous — cette fourmilière de charpentiers, de couvreurs, de maçons, de lessiveuses et d'ouvrières à la journée, on se demande où tout ce peuple-là peut nicher.

Deux vieux lignards chevronnés, à la barbiche grise, étaient descendus chez une vieille femme qui ne possédait qu'un lit pour toute fortune.

— Entrez, mes enfants, leur avait dit la mère; les militaires, ça me connaît; voilà tantôt quarante ans que j'en loge au passage.

Et elle avait allumé un bon feu de bourrée et mis la marmite à la dernière dent de la crémaillère pour forcer la soupe au lard des soldats ; puis, la soupe mangée et tout le fourniment astiqué, elle avait tiré de son armoire à gâteaux — vous connaissez ces grandes armoires aux ferrures de cuivre, guillochées de corbeilles et de fleurs sur toutes les coutures — une paire de draps bien blancs, en bonne toile et sentant bon, pour que les troupiers fussent proprement couchés.

Quant à elle, son lit n'avait pas été long à faire : une paillasse par terre, un méchant oreiller de plumes de poulet sous la tète et quelques bardes pour couverture.

— Bonsoir, les enfants, la bonne nuit !

— A vous aussi, la mère !

Et voilà tout le monde endormi ! A côté du lit,

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