ANGEVINS ET BRETONS DE LA LOIRE
Tous les biograplies de Joachim du Bellay s'accordent, sur la foi de ses vers, à le faire naître à Lire, mais aucun d'eux ne semble s'être rendu compte de la position géographique de ce petit bourg d'Anjou. On va en pèlerinage aux Charmettes , à la fontaine de Yaucluse , à Ferney, mais on dédaigne le petit village de Joachim du Bellay. Pourquoi ? peut-être parce qu'il a plu un jour à Sainte-Beuve d'écrire dans son Tableau de la poésie française au XVI'^ siècle « qu'il n'y avait pas de ruines authentiques de l'ancien manoir du poète, et (}ue tout ce que l'on savait de lui. à Lire,
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c'est qu'un grand homme y avait vécu jadis ^ «. C'est pourtant ainsi que se font les légendes. Je me demande où Sainte-Beuve avait puisé ces renseignements. M. Becq de Fouquières, qui, évidemment, s'en est rapporté au critique des Lundis, place Lire aux environs d'Angers ^. Pourquoi pas aux environs de Nantes ? Lire est à douze lieues d'Angers, comme le fait remarquer Sainte-Beuve, et, après lui, M. Marty-Laveaux dans sa belle édition des œuvres françaises du poète angevin', tandis qu'il n'est qu'à dix heures de Nantes.
Il me semble que Sainte-Beuve, d'ordinaire si précis dans les plus petits détails, aurait pu trouver entre Angers et Nantes, s'il s'était donné la- peine de consulter la carte de la Loire, une ville assez importante et assez voisine de Lire , pour y rattacher ce petit bourg.
Ancenis était désigné d'avance, puisqu'il n'est qu'à un demi-kilomètre de Lire, et que les du Bellay, seigneurs de Lire, partageaient autrefois le droit de péage et de pontonage sur la Loire avec les barons d' Ancenis.
M. Marty-Laveaux et les autres biographes de Joachim du Bellay diront peut-être que le poète n'a jamais parlé d'Ancenis dans ses vers, et que sans cesse, au contraire, le nom d'Angers lui vient à la bouche. Cela est vrai, mais s'est-on demandé
' Edition Cliarpenticr, 1869, i). Sijo.
* Œuvres choisies de Joachim du licl/ai/. Cliaipontioi'. éfliteur.
5 La PUiade, collpctioii Lfiiiern^.
IO(i CONTES ET FIGURES DE MON PAYS.
pourquoi ? La vie du poète reflète souvent la vie d'un peuple aussi fidèlement que le fleuve reflète l'ombre de ses bords. Quand on a vécu sur les rives de la Loire et que l'on connaît l'histoire d'Ancenis, on s'explique sans peine l'oubli — volontaire ou non — du poète angevin. La Bretagne et l'Anjou ont toujours été plutôt rivales qu'amies. Même pendant la guerre de Vendée , où cependant elles soutenaient une cause qui leur était également chère, elles ne purent faire taire tout à fait leurs ressentiments et c'est une des raisons qui précipitèrent la fin désastreuse de leur campagne contre la République.
Séparées entre Ancenis et Lire par les eaux de la Loire, elles eurent le malheur de servir trop tard des intérél s politiques adverses. L'homme élargit en quelque sorte le fossé de la nature. L'Anjou était depuis longtemps déjà réuni à la France que la Bretagne, et tout particulièrement Ancenis qui en était la clef, se débattaient encore sous le joug de l'étranger. On comprend donc que du Bellay ait omis, en parlant « de son petit Lyre' et de son Loyre gaulois » de prononcer le nom d'une terre qui n'était française que d'hier et dont les ducs et les barons avaient guerroyé si longtemps contre la maison ducale d'Anjou. Et d'ailleurs, le poète était de ceux qui mettent la France au-dessus des querelles et des jalousies de clocher ; l'amour du pays natal ne lui suffisait pas : il avait besoin, pour satisfaire son àmc ardente, de cette chose indéfinissable et sublime à laquelle il avait, le premier, donné le nom (1p /mtrie ! Aussi, (juand il écrit do Rome à
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Ronsard, à Morel ou à Magny, son premier regret est-il toujours pour la France :
Je me pounneine seul sur la rive latine, La France regrettant, et regrettant encor Mes antiques amis, mon plus riche thrésor Et le plaisant séjour de ma terre angevine '.
Chez un Angevin du xvi'-' siècle, cet amour élevé de la terre française, du drapeau national est d'autant plus beau et plus digne d'admiration que les Angevins et les Bretons ont toujours passé — et à juste titre — pour être plus attachés à leur province, à leur village, au toit paternel qu'à la patrie proprement dite. Cet attachement nostalgique est le signe distinctif de cette forte race et je doute qu'il s'affaiblisse de sitôt.
Aujourd'hui encore, s'il vous arrive de rencontrer à l'étranger un enfant de la Bretagne ou de l'Anjou, et de lui demander de quel pays il est, il vous répondra neuf fois sur dix qu'il est Breton ou Angevin.
Il y a quelques années, lorsqu'on supprima la sous-préfecture de Beaupréau, il avait été question d'annexer à l'arrondissement d'Ancenis tout le littoral de la Loire, de Saint-Florent à Ghamptoceaux, qui fait partie actuellement de l'arrondissement de Gholet.
Cholet étant perdu au milieu des terres et à une dizaine de lieues delà Loire, on croyait rendre service aux habitants de la rive gauche en les rattachant à la sous-préfecture d'Ancenis, qui commande la rive droite du fleuve,
' Les Reijrds, sonnet XIXe.
Les Angevins n'entendirent pas de cette oreillelà, C'était les dépayser, les déclasser que d'en faire des Bretons et encore des Sots-Bretons. Ils préféraient perdre deux ou trois journées de leur temps, chaque fois que leurs affaires les appelleraient à Gludet, plutôt que de les économiser en venant à Ancenis. Ils étaient nés en Vendée, ils voulaient mourir en Vendée '. Bref, il y eut une véritable panique dans les bourgades menacées de l'annexion.
Lire, Drain, Bouzillé, Champtoceaux, s'étaient déjà conjurés contre Ancenis. Il n'y eut pas de prise d'armes, mais le beurre et les o^ufs faillirent manquer sur le marché de cette ville. Heureusement qu'on abandonna ce projet. Tout cela vous donne une idée des préventions et des rivalités de race et de clocher (jui existent entre les riverains du fleuve. C'est même étonnant comme des deux côtés de la Loire, à une portée de fusil, on se ressemble peu.
Lire envoie ses jolies tilles vendre son beurre frais à Ancenis, deux fois par semaine, et cependant on ne voit aucun gars d' Ancenis leur faire la cour. Il y aurait comme une mésalliance pour un Breton à épouser une Angevine, et vice versa. On respire le môme air, on se mire dans les mômes eaux, mais le caractère est tout dilférent ; on boit le même vin, ce petit nniscadet qui vous met la tête si près du bonnet, mais on no chante pas les mômes chansons.
' Depuis la giuuTC. do Vciuice, (iii a coiilimié de (IdUHOr \('. iiiiiii (\o Vondéc à la partit; de l'Anjou (jui horile la Luire. Aller d'Aiiceiiis à Lire, c'est aller en Vendée. ,
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Les deux pays ne se distinguent guère, d'ailleurs, que par la coiffure des femmes. Les filles d'Ancenis portent le serre-téte et celle de Lire le bergot. Le bergot est long et quelque peu pointu, à la façon des coiffes normandes. Le serre-tête est un petit bonnet de deux sous (|ui, posé sur la nuque, donne à la figure encadrée de bandeaux un petit air coquet que le bergot n'a pas ; mais les filles d'Ancenis deviennent chaque jour plus infidèles à leur coiffure si gentille. Elles ont commencé par l'enguirlander de marguerites et de rubans tressés, et puis, trouvant sans doute que les fleurs ne leur allaient pas mal , elles ont planté là peu à peu leurs mignons serre-téte, les unes pour adopter cet affreux bonnet de linge qui papillote sur toutes les tètes des bonnes de Paris, les autres pour coiffer cet horrible chapeau bourgeois qui varie entre la capote et le parapluie chinois, et a cet avantage d'être toujours à la mode de l'année dernière. Seules, les femmes du peuple, les mères de famille ont gardé la « dormeuse » héréditaire. C'est tout ce qui restera demain de la coiffure du temps passé.
Comme caractère, il y a peu de ressemblance entre les deux rives. Les allures sont paisibles et nonchalantes sur la rive droite, mais, comme on dit, il ne faut pas se fier à l'eau qui dort. Les Bretons d'Ancenis ont plutôt « l'air marin que la doulceur angevine », et, sous leur enveloppe lourde ils cachent une grande agilité. L'œil rumine le plus souvent, mais un rien l'allume ; ils sont sensibles jusqu'à l'excès, et, quand on les blesse, ils frappent dur et dru, les femmes de la langue, les
hommes du poing. Du reste, ils n'ont pas de rancune et secourent volontiers leur prochain.
Les Angevins sont plus mielleux et sentent plus la culture. Ils sont plus fins, mais moins francs peut-être. Chez eux le regard est plus mobile et plus doux ; ils causent davantage et sont plus hospitaliers ou du moins plus affables. Leur huche est ouverte à tout venant. Gela vient sans doute de ce qu'ils ont plus d'aisance. Les Angevins sont un peuple de vignerons, les Bretons sont un peuple d'ouvriers. Les uns possèdent ce qu'ils cultivent, les autres travaillent à la semaine pour le compte d'autrui. Différence de vie et de mœurs. Ce qu'ils ont de commun c'est la superstition. Pas de danger que des deux côtés du fleuve on entame jamais un pain sans lui faire une croix sur le dos, ou qu'on le couche sur le ventre ; vous ne verrez jamais sur une table la fourchette et la cuiller posées en croix; malheur à qui renverse la poivrière ! malheur à qui fait la lessive le Vendredi-Saint ! tout drap de lit blanchi ce jour-là devient un suaire dans le courant de l'année. Le travail commencé le samedi ne vaut rien; un jour entre deux fêles n'enrichit ni compagnon ni maître. Ils sont buttés làdessus comme sur une vérité de l'Evangile, et il ne faudrait pas les en plaisanter.
Voilà pour les mœurs. Il y a encore une petite (lill'érence de prononcialion. Les Breluns accentuent davantage leurs mots et l'ont sonner le t linal, c'est ainsi qu'ils disent : un polt, du laitl, un mhott , [)our un pal , du le , un sabôl ; ils trainenl leurs phrases connue leurs ' ])ersonues et
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rliantonnent en parlant. Dans les mots où deux voyelles se rencontrent , ils mouillent généralement la première ; ils diront par exemple Leillon pour Léon ; Liards pour Léards (petit port de Lire).
Les Angevins ont bien un peu de ces défauts, mais c'est moins apparent. Chose curieuse , des deux côtés de la Loire on semble affectionner certains mots qu'on trouve surtout au xvi'' siècle dans Joacliiui du Bellay.
On dira d'un toit qui croule, qu'il cheut; d'une chose qu'on va chercher, qu'on va la qii'rir ; qu'un homme est mal en poinct pour laisser entendre • [u'il est en mauvaise santé ; qu'on remasche une histoire, pour dire qu'on la repasse en son esprit ; qu'on espère quelqu'un, pour signifier qu'on \attend.
Il en est des langues connue des champs de blé: on a beau trier le bon grain, il s'y mêle toujours dos herbes parasites.
I.K CHATlC.Vr DK LA TCUMELUiKU. — ORIGINES DK l.A FAMILLE DC IIKLLW. — GÉNÉALOGIE DE LA lAMILLE. — LES IlUINES DU MAXOin Dr POÈTE.
Cela dit, je uie hâte de vous conduire •< au plaisant séjour )) de Joachiui du Bellay.
Jadis on y arrivait par un dédale de petits clie-
\\-2 tlONTES ET FKiURES DE .MoN PAYS.
mins (le traverse, bordés de mûriers sauvages et de prunclicrs, que les vignerons avaient dessinés en zigzai;lc long de leurs clos de vignes; aujourd'hui le poète des Regrets pourrait s'y rendre en voiture par la route départementale. Cette route traverse dans toute sa longueur le bourg de Lire, — joli petit bourg qui se précipite du haut en bas de la colline où il est étage jusqu'au port des Léards où s'abimèrent, sous les boulets de Westermann, les débris de l'armée vendéenne, — et, le bourg passé, elle se divise en plusieurs bras. — Là, vous tournez bride à droite et vous arrivez, au bout d'une demiheure, devant le château de la Turmelière, ancien manoir de Joachim du Bellay ; car, quoi qu'en ait dit Sainte-Beuve, il y en a des ruines authentiques, et si personne ne se souvient d'un grand homme qui Il vécut jadis , il n'en est pas moins certain que Joachim du Bellay est né au manoir de la Turmelière.
La famille du Bellay tire son nom comme son origine de la terre seigneuriale et du château du Bellay, situés commune d'Allonncs-sous-Montsoreau (Maine-et-Loire). Déjà considérable au xiii' siècle, elle devint célèbre au xvi'' par le cardinal du Bellay et surtout par notre poète. Joachim du Bellay était le fils cadet de Jehan du Bellay, seigneur de Gonnor, qui devint seigneur de Lire et de la Turmelière par son mariage avec Benée Chabot, dame desdits lieux.
Le fief de Lire, seigneurie de paroisse, avait été, avant la naissance de Joachim, réuni au ficf de la Turmelière ([ui était devenu le ciuitcau seigueurial.
LE PETIT LYRE DE JOACHLVl DU BELLAY. ILi
C'est donc dans ce château qu'est né notre poète, et, comme il est situé dans la paroisse de Lire et que le nom de cette seigneurie était toujours joint à celui de la Turmelière en le précédant, on a pu dire en toute vérité qu'il était né à Lire, puisqu'il avait vu le jour au nouveau ciiol'-lieu du fief de Lire.
Du reste, les archives conservées au château de la Turmelière donnent la suite, sans la moindre lacune, des anciens propriétaires et seigneurs de ces deux grands fiefs, ainsi que le mode do leur transmission.
Jusqu'au milieu du xv'^ siècle, ils appartiennent à la famille d'Avoir.
En 1435, Perceval-Chahot en hérite par alliance.
Eu 1462, ils passent aux mains de Jehan Cliahot.
En 1521, Jchaii du Bellay, père de Joachim du Bellay, en devient le seigneur et maître, par suite de son mariage avec Renée Chabot, dame de Lire et de la Turmelière.
A la mort de Joachim du Bellay, ce domaine seigneurial revint à Catherine du Bellay, la nièce du poète, qui épousa, en 1590, Christophe du Breil. De ce mariage naquit René du Breil, qui, luimême, eut deux fils, Claude et Georges du Breil. Ce dernier devint propriétaire des deux fiefs en 163'i.
En 1664, Jehan de la Bourdonnaie, chevalier, seigneur de Braz, épouse Marie du Breil, nièce de Georges du Breil, qui lui apporte en dot les biens de Lire et de la Turmelière.
En 1762, nous les trouvons aux mains de François de la Bourdonnaie.
11'. CONTES ET FIGURES DE MOxN PAYS.
Enfin le 25 janvier 1772. Charles Bertrand de la Bourdonnaie, chevalier, ancien officier de gen larmerie, les cède à Pierre Thoinnet, écuyer, cnn- ?eiller, secrétaire du roy au parlement de Bretagne, Idsaïeul de M. Charles Thoinnet de la Turnielière, député, ancien chamhellan de NapolédU III. lequel en est le propriétaire aujourd'hui.
Comme on vient de le voir par l'enchaînement des successions et la généalogie des familles, il n'est pas douteux que le château de la Turmelière ait appartenu à Joachim du Bellay et qu'il y soit né.
Ce château construit à deux cents mètres de la route, se dérohe aux regards derrière un magnifique rideau de verdure, et, n'était le calvaire rustique qui s'élève à l'entrée du parc, il passerait inaperçu. De ce calvaire, simple croix de bois dressée sur un autel de pierres, le coup d'œil est véritablement magique. La colline dont il occupe la crête, s'incline doucement, amoureusement, jusqu'à la Loire et permet au regard d'embrasser la vallée dans toute son étendue et de fouiller les plus petits accidents du terrain. Plus de forêts, comme autrefois,
Qui leurs cliovolures vives.
Haussent autour de ses rives '.
Le fleuve n'a qu'une légère bordure de saules et de peupliers, peu d'ombre par consécjuent. Çà et là, une flèche d'église émerge d'un bouquet d'arbres
' Les louanf/t'x d'Anjou.
LE PETIT LYRE DE .lOACIIlM DU BELLAY. ILi
ou, sur un mamelon découvert, quelque moulin à vent fait tourner ses grands bras dans le ciel.
.\ncenis occupe le centre de ce vaste paysage (ju'elle égaie avec la mosaïque de ses toits; mosaïque de trois couleurs dans L-ujuelle lohleu de « l'ardoise fine » se marie au rouge de la liri(jue et à la neige aveuglante de la cliau.x. C'est la seule tache éclatante que la main des hommes ait répandue sur le tapis vert de ce riant vallon. Ancenis ressemble à une bacchante qui, fatiguée de la vendange, viendrait se laver les pieds dans le fleuve; c'est dans le lac que je devrais dire, car les eaux de la Loire sont tellement calmes en cet endroit qu'elles paraissent dormir; c'est à peine si le courant peut emporter la toue légère du pêcheur, et, le soir venu, les étoiles doivent se demander quel est cet autre ciel qm leur sourit au fond de l'eau.
Il va sans dire que ce tableau n'est pas le portrait du fleuve, hors de son lit. Alors il est méconnaissable. Ce n'estplus le miroir tranquille, encadré de verdure; c'est une mer furieuse, couleur de lessive, qui se précipite avec la rapidité et le bruit des torrents. Ce qu'il caressait hier, il l'arrache aujourd'hui. Les jetées et les digues, rien ne l'arrête; il monte, il monte comme le déluge, avec une telle rapidité que les riverains ont à peine le temps de se sauver. Il déracine les arbres, emporte les maisons, rompt les digues, éventre les jetées, dévalise les campagnes et sème la désolation partout où il passe. Tel est le fleuve en colère, le fleuve des mauvais jours; encore une fois je ne peins ici que la Loire au repos.
Joachim du Bellay a dû, plus d'une fois, reposer ses yeux sur cette toile enchanteresse à laquelle il ne manque que l'azur du ciel d'Italie pour ressembler au lac de Gômc. Quel autre paysage aurait pu lui inspirer les jolis vers qu'il a consacrés à l'Anjou!
Le manoir k basty par ses aïeux » offre encore des ruines importantes, et il estprobable qu'il serait encore debout s'il n'avait été incendié en 1793.
II en reste aujourd'hui trois tours ébréchées, reliées entre elles par une courtine aux mâchicoulis conservés.
Ces tours le défendaient avec de larges douves du côté où il était dominé; aujourd'hui, les éperviers et les corbeaux ont élu domicile dans les cheminées et les meurtrières et font une horrible chasse aux petits oiseaux^ mésanges et pinsons, qui viennent, chaque printemps, nicher dans le lierre et les giroflées sauvages.
De l'autre côté, les remparts dominent une délicieuse coulée où les arbres et les plantes sauvages s'enchevêtrent et se marient comme dans une forêt vierge. A mi-côte, se dresse un magnifique amphithéâtre de marronniers qui doivent être plusieurs fois séculaires. J'en ai rarement vu d'aussi beaux. Entre chaque rangée d'arbres s'étend d'étage en étage une large terrasse qui sert de promenoir et il'où la vue embrasse toute la profondeur de la coulée. C'est là que le poète de la Définisf de /a Inufiw française venait s'asseoir et répandre son âme dans ses chants mélancoliques. On le cherche malgré soi dans chaque retraite ombrageuse, au fond des
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mystérieux bosquets. Tout semble nous parler de lui dans cette riante et fraîche nature, depuis le gazouillement des oiseaux jusqu'au clapotement de cette petite source qui coule au bas de la coulée. Ce ruisseau vous fait involontairement penser à ces vers qui terminent les Louanges d'Anjou :
0 mon llouve paloniel, Quand le dormir éternel Fera tomber à l'envers Celuy qui chante ces vers , Et que par les bras amis Mon corps bien près sera mis De quelque fontaine vive Non guère loin de ta rive ; Au moins sur ma froide cendre Fay quelques larmes descendre Et sonne mon bruit fameux A ton rivage écumeux !
Pauvre poète, ses amis ont fait peu de cas de son cher désir! Qui sait seulement où sont ses cendres 1 Les poètes du xlx;^ siècle ont été plus heureux que ne semblent l'avoir été ceux du xvl^ Musset a son saule au cimetière ; Brizeux repose dans sa ten^e de granit à l'ombre du chêne qu'il avait désiré ; Lamartine dort à Saint-Point; Chateaubriand en pleine mer. Tous sont couchés dans le lit qu'ils s'étaient fait de leur vivant. Pourquoi n'a-t-on pas rempli la volonté de Joachim du Bellay ? Pourquoi n'a-t-on pas creusé sa tombe au bord de la fontaine vive qui coule dans son ancien manoir? Voilà ce qu'on ne saura probablement jamais, et ce qu'aurait bien fait de nous apprendre Sainte-Beuve, qui, malgré
Ils CONTES ET FIGURES DE MON PAYS.
Fiiiexactitude de sesrenseigiiemeiits biûj^Tapliiqiies, a contribué plus que personne à mettre Joacliim du Bellay en lionneur parmi nous. En attendant, si j'étais propriétaire de l'ancien manoir du poète angevin, je demanderais ses os à tous les échos de la France, et je les déposerais là, non loin de ce « Loyre gaulois » qu'il aimait tant, au bord de la petite source qui seml)le pleurer l'immortel absent.
M. Thoinnetde laTurmelière est loin, d'ailleurs, d'être indifférent à la mémoire de Joacbim du Bellay ; il est au contraire un de ceux qui gardent religieusement le culte du chantre de VOlive. Il a dans sa bibliothèque un censif fort curieux de la famille du poète, qui date de 1570 et qu'il tient enfermé comme une précieuse relique. Ce gros volume iufolio, indépendamment d'un titre calligraphié dan? le goût de la Renaissance, présente grossièrement, mais exactement dessinées par l'intendant qui le tenait, les armes des du Bellay qui sont d'argeul (} la hnnde faselrc de gueules, accompagnée de s/.c jh'ui'H de Igs d'azur rangées en orlc, trois en cJief cl Irais en pomle.
On peut voir, (Ui outre, dans le salon du château moderne réceinment restauré un magnihifue n\rdaillon en marbrn blanc sur lequel est gravé en lettres rouges rimmorte! sonnel du « petit ÎA'ré » , le roi des sonnets, dit Sainte-Beuve :
!Iriii-:'ux (iLii cuninu^ riyssc a l'ail un Ikmii voya<;'f Ou comme ccstuy-là (jui couiiuit la (oison El puis osl rfloiirnr, jili'in (riisa.uo ni raison, N'ivrc entre ses narenis je i'(>sle de son àni'!