‹ Contes et figures de mon paysChapitre 30 sur 45 · LE PERE ARME.NOUL · texte numérisé non relu

LE PERE ARME.NOUL

— Commandant, je n'ai qu'un mot à vous répondre : consultez vos liommes, tous vous diront quelle amitié j'ai pour eux.

— Vous les saoulez !

— Je leur donne à boire quand ils m'en demandent... et quelquefois à manger !

— C'est bien, faites attention h vous, je vous surveille.

Surveille-moi tant que tu voudras, mon gros, se dit Armenoul en s'en allant, tu ne m'empêcheras pas de leur faire boire de temps en temps un bouillon de dix heures.

Et, en effet, le lendemain il en descendait un autre dans la fosse commune.

Que de Prussiens ont engraissé ainsi la terre de France pendant l'invasion de 1815! Ils se sont vantés d'y avoir laissé de la graine allemande. Nous savons bien qu'ils s'entendent mieux à violer les femmes qu'à prendre les villes d'assaut, mais, tout compte fait, je crois qu'ils nous laissèrent moins de graine que de fumier. Demandez plutôt aux paysans. Ils vous diront que jamais les choux ne furent si beaux, les blés si drus qu'après

Encore une fois, il était temps qu'ils évacuassent Ancenis, car le père Armenoul les aurait tous logés dans ses latrines.

Quand fut déclarée la guerre de 1870, le premier . soin du bonhomme fut de faire vider sa fosse.

— On ne sait pas ce qui peut arriver, disait-il, et m'est avis que notre beurre sent le brûlé.

Vint la déroute. Les Prussiens bloquèrent Paris

et descendirent vers la Loire. Tours fut pris, Orléans pris et repris. Ils allèrent jusqu'aux portes d'Angers. Or, d'Angers à Ancenis, il y a deux journées de marche.

— C'est égal, dit Armenoul, eu fronçant les sourcils, je n'aurais jamais cru revoir cela. Ainsi, j'ai cinquante-cinqans déplus aujourd'hui. Gomme on vieillit tout de même ! Allons, les gardes nationaux, les jeunes gens, à vos armes, et toi, mon vieux, à tes latrines!... ah I les capons !...

Ils ne vinrent pas. Je crois, Dieu me damne ! qu'ils eurent vent de l'idée du honhomme. En fait de Prussiens, le père Armenoul ne vit durant la guerre que les quelques Bavarois faits prisonniers à Coulmiers. C'était l'affront sans la vengeance. Il aurait été si heureux de leur verser à boire comme en 1815 et d'envoyer les petits-enfants dormir, entre deux verres de muscadet, dans le lit parfumé où avaient dormi leurs pères !

Dieu ne le voulut pas. Qu'il nous en préserve à jamais 1

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Quels hommes que ceux de sa génération! On dit que la graine en est perdue : le fait est que nous avons l'air de pygmées à côté de ces géants. Ils ont beau être balafrés, amputés d'une jambe ou d'un bras, raccommodés sur toutes les coutures, c'est encore eux qui nous enterrent. Où nous mourons d'anémie dans la force de l'âge, eux s'en vont — vers la centaine — • de vieillesse et de lassitude, n'ayant jamais connu le pot de tisane, ni le médecin.

C'est qu'ils avaient été enfantés dans la Révolution, bâtis à chaux et à sable par les hommes vierges de la glèbe, par ces corvéables révoltés qui avaient jeté à bas la Bastille, secoué les trônes de la vieille Europe, passé sur le ventre des monarchies féodales — fils de leurs œuvres, enfants de la victoire, qui ne donnaient à l'amour que le trop plein de leur jeunesse, la sève de leur vie, la fleur de leur sang.

Aussi quels superbes soldats! comme ils étaient taillés, découplés ! quelle force de reins ! quelle largeur d'épaules! et quelle légèreté dans la marche sous le lourd fourniment de guerre ! Napoléon pouvait leur donner rendez-vous tel jour, à telle heure, au delà des Alpes ou des Pyrénées, dans les sables ou dans les neiges ; quel que lut le nombre et la longueur des étapes, jamais ils ne le faisaient attendre : ils savaient qu'il n'aimait pas cela, et que la victoire n'attend pas.

Pendant vingt ans, ils arpentèrent la carte de l'Europe, du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest, sac au dos, fusil sur l'épaule, terrifiant toutes les capitales, battant les Russes, écrasant les Autrichiens, anéantissant la Prusse, seuls du commencement à la fin contre, la Sainte-Alliance, n'ayant pour guide que la Victoire depuis Jemmapes jusqu'à Waterloo.

On a dit que les événements font les hommes. Le proverbe est faux, appliqué à l'Empire. Napoléon ne fit que confisquer les hommes et les gloires de la Révolution.

Il est né dans le Bocage, en pleine guerre de Vendée. Volontaire à quinze ans, il a fait les dcriiières campagnes de l'Empire et assisté — do loin — à la bataille de Waterloo. C'est le souvenir dominant de toute sa vie. Quand on lui demande son âge, il répond en montrant sur sa poitrine la médaille de Sainte-Hélène : « J'étais à Waterloo! » et si vous lui dites : « Dans quel corps? « il ajoute en mordant ses moustaches : « Avec Grouchv ! >» 11

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