UN YKTERAN DE WATERLOO
n'a VU que la fumée du champ de bataille : c'est là son chagrin, son remords.
Toute la journée, son régiment avait eu l'arme au pied, prêt à partir — ne partant pas. La terre tremblait sous la canonnade, et le bruit des décharges de la moiisqueterie arrivait jusqu'à eux. Qu'attendait-on pour les mettre en marche ? Grouchy n'avait point d'ordres et mangeait des fraises dans du lait — en les attendant. Gérard voulait aller au canon ; Grouchy s'y opposait. Gérard brisa son épée de colère. Vous savez cela: c'est de l'histoire.
Mais le vieux raconte les choses à sa manière. Pour lui, Grouchy valait Bourmonl. Traître et lâche. Quand on est soldat, on ne tourne pas le dos au canon, on va au feu. C'était Grouchy qui avait fait battre Napoléon à Waterloo et, du même coup, l'avait envoyé à Sainte-Hélène ! deux grandes iuiagos que le vieux soldat a sans cesse devant les yeux! Chaque fois qu'on en parle, il tire un mouchoir de sa poche et essuie de grosses larmes.
11 continua son service sous la Restauration, car, de son temps, qui était militaire restait militaire: — de là ces vieux grognards chevronnés qui racontaient naQ:uère encore dans tous les villages la légende napoléonienne ; mais quel crève-cœur quand il vit remplacer les aigles par les fleurs de lis, le drapeau tricolore qui avait fait le tour du monde par le drapeau blanc qui ramenait dans ses plis les anciens privilèges avec la honte des émigrés ! plus d'avancement, plus de croix d'honneur, plus de bâton de maréchal dans la giberne ! Les généraux de l'Empire, ralliés aux Bourbons, conservèrent leurs
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grades. Grouchy devint maréchal ! mais les officiers subalternes, les sergents, les caporaux, les roturiers, grenadiers de la garde ou non, furent oubliés. Que dis-je? oubliés, c'est châtiés qu'il faut dire. On les châtia pour avoir servi la France sous le drapeau de la Révolution, écrasé les émigrés à Quiberon, effacé Rocroi avec Austerlitz, en un mot fait une France toute militaire qui jurait avec celle des Bourbons comme l'épée avec la quenouille, la caserne avec la sacristie.
Aussi vous devinez leur joie à tous quand le drapeau tricolore reparut en 1 830. 11 manquait bien une aigle au haut de la hampe, mais le coq valait mieux que les lis; et puis c'était l'oiseau du reniement. Louis-Philippe venait de renier les Bourbons, en prenant les couleurs de la République et de l'Empire ; il adoptait les gloires militaires de la France d'alors, et pour leur rendre un éternel hommage, il ne craignait pas de ramener à Paris les cendres de Napoléon et d'ériger, à l'entrée des Champs-Elysées, l'arc de l'Etoile — cette porte triomphale par où passa le second Empire.
Le soldat de Waterloo fut nommé brigadier.
Vint le coup d'Etat : le nom de Napoléon reparut sur la scène ; l'armée retrouva ses aigles — dans le viol de la loi.
Le brigadier devint sous-lieutenant, et puis lieutenant, et enfin capitaine! Les campagnes recommencèrent sans profit sinon sans gloire. Il y eut la Grimée et l'Italie 1 Sébastopol et Solférino I — A la bonne heure, voilà au moins un chef d'Etat qui ne laissait ]ias moisir ses troupo? (huis le? casernes.
UN \kti;rax iji: waterloo. r, i
L'empire, c'élail la guerre! Les vétérans des anciennes campagnes furent invités à se faire connaître ; on en fit une sorte de vieille garde sous le nom de « médaillés de Sainte-Hélène » et beaucoup d'entre eux reçurent la croix de chevalier.
Le nôtre fut de ce nombre. Oh! dame, alors, le roi de Naples cessa d'être son cousin. Il fallait le voir au Te Deum du 15 août se rengorger dans son vieil uniforme, avec la médaille et la croix sur la poitrine! Quand il parlait de l'Empereur, il en avait la bouche pleine; son regard s'aHumait, jetait des éclairs, comme celui du cheval au bruit des sonneries, et il vous défilait, dans une langue pittoresque, coupée de jurons, toute une série d'aventures où passaient et repassaient, comme la nave-tte dans la toile du tisserand, le chapeau du Petit Caporal et la redingote grise. Et malheur à celui qui osait médire du neveu; il lui fermait la bou(;he avec l'oncle. Au surplus, que reprocliait-on à l'Empereur? Est-ce que la France n'était pas heureuse sous son règne? est-ce qu'il ne lui avait pas donné de la gloire? est-ce qu'il n'avait pas gagné les batailles de Magenta et de Solférino? — Oui, mais le Mexique? — Ah ! le Mexique, cela jeta une ombre noire sur le front du capitaine. La retraite de Bazaine lui rappela la retraite de Moscou — le commencement de la lin ! Quel désastre et quelle honte ! Il devint taciturne et se cloîtra dans sa maison, en attendant la revanche.
La revanche arriva — c'est-à-dire la déroute. Le vieux soldat battit des mains. Il acheta la carte du théâtre de la guerre avec de petits drapeaux trico-
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lores en épingles pour marquer les étapes de notre armée. Voici le Rhin : dans quinze jours elle sera à Mayence et dans un mois à Berlin. Vive la France! On allait donc enfin venger \Yaterloo I Juillet passe. Quinze jours de perdus. On dit qu'on concentre les troupes. Napoléon I" allait plus vite et pourtant il n'avait pas de chemins de fer. Terrible attente! Enfin, voici Wissembourg : une défaite! puis Forhach et Reischoffen — deux défaites encore ! le vieux capitaine ramasse sa carte et ses drapeaux. Les Prussiens chez nous comme en 1815! ce n'est pas possible. Que fait donc Bazaiue? — 11 se ])at sous Metz? Et Mac-Mahon? — Il marche sur Sedan! Et l'Empereur? Il rêve! Qu'a-t-il fait autre chose depuis vingt ans? Le désarroi est dans l'armée, 1-a panique est dans les villes; cinq uhlans prennent Nancy. Malédiction!
Le capitaine part pour Paris. Il n'y tient plus; il veut voir de près ce qui se passe. Ah! s'il avait trente ans au lieu d'en avoir soixante-quinze ! Il arrive : Paris est morne; on n'a point de notivelles de l'armée, mais le ministre de la guerre vient de mentir à la tribune du Corps législatif, et ce mensonge est une espérance.
On hypothèque les carrières de .faumont, faiih^ de mieux ; et d'ailleurs la bataille décisive est proche, car Bazaine tient Frédéric-Charles en échec et Mac- Mahon est parti à son secours. Quelle poussée, quel choc formidable quand nos deux maréchaux vont se donner la main! On écoute, on lit les journaux, on attend, la vie nationale est en quelque sorte suspeudui" : (ili! les angoisses du ])alri(ilisme ! Les
UN VÉTÉRAN DE WATEBLOO. I'i3
jours passent et se ressemblent. Rien, toujours rien ! Un dimanche matin — avez-vous remarqué que toutes les nouvelles des désastres de Tannée terrible nous arrivaient le dimanche? — le capitaine dit à ses petits-enfants :
— Si nous sortions un peu? J'ai comme une idée qu'il y a du nouveau aujourdluii.
— Sortons.
Et les voilà partis.
Dans les rues, un silence éiiouvautable; peu de monde ; des gens pressés qui s'en vont tête basse, ruminant, accablés sous un poids invisible. Mauvais augure !
En montant la rue des Vosges, qui longe la place Royale, ils aperçoivent une affiche blanche collée sur la muraille. Ils approchent.
L'empereur avait capitulé à Sedan, et toute l'armée— 80,000 hommes! — était prisonnière.
— Sacré nom de Dieu de lâche! s'écria le vieux capitaine.
Ce fut tout. J'ai gardé dans l'oreille ce formidable coup de tonnerre.
Le capitaine a quatre-vingt-cinq ans aujourd'hui. Ne lui parlez plus de l'Empire : voilà dix ans qu'il en a fait son deuil. Mais la patrie !.., il a juré de ne pas mourir avant qu'elle ait pris sa revanche.
Ainsi soit-il !
Li: C DLL !■<;!: da.xci^.ms
Je ne puis le nommer sans qu'immédiatemeul les souvenirs m'assaillent en foule, bourdonnants comme un essaim d'abeilles ; souvenirs du premier âge et de l'adolescence qui dans la brume du passé ont gardé la fraîcheur du printemps.
Quand j'y entrai, ce collège comptait à peine deux cents élèves ; il en a quatre cents aujourd'hui. C'était alors une grande barraque (|ui avait servi do couvent aux Sœurs hospitalièresjus(ju";ihi Révolution et qu'on avait replâtrée de son mieux pour lui donner ra}»parence d'une maison neuve. De l'ancien couvent, il ne restait d'ailleurs pas grand'chose de caractéristi(|uo. Seule la cour intérieure avec sa demi-ceinture de cloîtres faisait penser au monastère. Cette cour carrée servait aux petites récréations, le dimanche et les jours de fête, et, quand venaient les vacances, on y dressait l'estrade, un vrai théâtre oii l'on jouait de vraies pièces [lour la distribution solennelle des prix.
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La terrasse ou grande cour était séparée du corps de bâtiments par un affreux petit cliemin de servitude*. De grands murs décrépits, couverts de lèpre, l'entouraient. Au milieu, un joli bois de tilleuls. Je me demande encore comment ces arbres ont pu pousser dans ce sol rocailleux où il n'entre pas une poignée de terre végétale. La terrasse était tellement défoncée, qu'on pouvait, en jouant à la viste, se cacher dans les trous. L'hiver, c'était un vrai marais ; l'été, la terre était si dure, qu'elle vous écorchait la plante des pieds.
Du reste, une vue ravissante sur le chemin de fer et sur les prés d'alentour... quand on escaladait les murs.
Tel était le collège d'Ancenis quand j'y entrai. Justement on venait d'y installer un nouveau supérieur : un homme pas commode , entre parenthèses, et qui ne riait pas tous les jours; mais un homme entreprenant , habile administrateur, économe comme pas un et qui n'avait qu'à montrer le bout de son nez pour faire rentrer tout le monde dans l'ordre. Il s'était promis, en mettant le pied dans le collège, d'en faire quelque chose, et il tint sa promesse.
Il n'y avait pas quinze jours que la rentrée des classes s'était accomplie qu'il nous réunissait sur la grande terrasse, au beau milieu d'une partie de barres.
' Ce chemin séparait le couvent des Sœnrs hospitalières de celui des Cordeliers, qui fut rasé pendant la Révolution et dont on a pris une partie dos cours et jardins pour faire les terrasses du collège.
IKi CONTES Eï FKiURES DE MON PAYS.
— Mes enfants, nous dit-il, nous ne sommes pas ici pour nous amuser^ mais pour travailler, n'estil pas vrai ?
Personne ne répond en signe d'acquiescement.
— Eh bien ! continue-t-il, nos devanciers nous ont taillé de la besogne pour longtemps. Cette terrasse, il faudra la niveler ; ces murs qui nous bouchent la vue, il faudra les abattre. Or, nous ne sommes pas riches, et sans argent, comment faire?
Tout le monde écoutait avec une attention d'aulant plus vive, qu'on ne voyait pas où le supérieur voulait en venir.
— Eh bien ! mes enfants, (juand on n'est pas riche, il faut autant que possible faire tout par soimême. Si vous le voulez, nous serons nos propres terrassiers et nos démolisseurs. Cela vous va-t-il ?
A^ous pensez si cela nous allait. Cela nous aurait été bien mieux encore si, comme le bruit en avait couru un moment^, on avait échangé pendant quelques semaines la plume contre la pioche et le livre contre la brouette.
Nous voilà donc armés de tous les outils nécessaires. Au premier commandement tout le monde attaque le vieux nmr. Et que je te pique ! et que je le tape! C'était curieux de voir cette volée de coups de pioches. En haut les démolisseurs, en bas les chargeurs. Et hue donc, les brouettes ! Les vieilles pierres du vieux mur s'en allaient d'un air lamentable au fond de la prairie s'entasser les unes sur les autres, pour former le ])ro]ongement de la terrasse. Quand b' uiur fut à moitié découronné, on
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tint conseil et il fut résolu qu'on le jetterait par terre d'un seul coup.
Pour cela, il fallut des cordes, de grosses cordes. On fit des trous dans le mur de distance en distance; on y passa les cordes qu'on enroula de l'autre côté du mur à une barre de fer ou à un morceau de bois solide ; et hisse, matelot ! Tout le monde s'allongea sur les cordes et cracha dans ses mains, comme s'il se fût agi de mettre un navire à la mer.
En une ! en deux ! et en trois ! Balancement général et en cadence suivi d'une chute formidable. Le vieux mur contemporain des Cordeliers du xv" siècle était tombé dans un nuage de poussière.
Désormais nous pourrions voir dans le jardin rougir les cerises anglaises qu'on servait sur la table des professeurs et pousser les asperges qui nous passaient devant le nez.
A propos d'asperges, j'ouvre ici une parenthèse.
On en mangeait tout de même quelquefois... quand les professeurs n'en voulaient plus, cela s'entend. Le premier jour qu'on nous en servit, voilà que les ruraux de l'établissement ne savaient pas par quel bout les prendre. Les pointes^étaient trop vertes pour être mûres ; ils passaient donc les pointes aux citadins qui leur passaient les manches. Vous pensez quel éclat de rire. Ce jour-là, la lecture fut finie et le supérieur, qu'on appelait déjà le Supin par abréviation, fut obligé de se lever do table et de faire un cours... d'asperges où la malice des uns et la bêtise des autres furent on ne peut mieux rétribuées.
Depuis, le plat d'asperges est resté légendaire.
Cependant la terrasse était nivelée ; quelques charretées de sable, du beau sable doré de la Loire, avaient achevé sa toilette. On avait remplacé le mur abattu par une claire-voie peinte en vert d'espalier.
— Mes enfants, dit le supérieur, je suis content de vous et j'espère que vous serez bientôt content de moi. Quand on travaille bien, il faut savoir récompenser. Il reste encore beaucoup à faire ; nous avons une chapelle par trop malpropre, des dortoirs trop petits, une porte d'entrée qui ressemble à une porte d'écurie. Tout cela demande un coup de balai ou un coup de marteau et nous saurons le donner. Mais avant, je veux vous payer de vos travaux accomplis. Demain, nous irons en grande promenade.
En grande promenade ! cela voulait dire qu'on partirait à huit heures du matin et qu'on ne rentrerait qu'à dix heures du soir. On emporterait, connue le soldat en campagne, une journée de vivres; seulement c'est le mulet de la cuisine qui traînerait marmites et bidons. La musique irait en tète, jouant ^ni air militaire à travers la ville; les grands feraient la route à pied, et les petits, à moitié chemin, grimperaient dans les voitures qui suivraient le régiment, comme les fourgons d'ambulance.
Aujourd'hui, l'on irait à Gouffé visiter le manoir de la Contrie où naquit le grand Gharette; trois lieues pour aller, s'il vous plaît, et autant pour revenir ! — une vraie étape de troupiers ; une autre lois, ce serait le tour de Saint-Florent. On irait s'a-
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genouiller sur les tombes de Bonchamp et de Cathelineau;un autre jour encore, on se rendrait au château de la Turmelière pour faire connaissance avec le « plaisant séjour » de Joachim du Bellay. En un mot, on parcourrait tous les environs d'Ancenis.
Dieu lies joyeuses promenades! On était bien un peu fatigué au retour ; il y avait bien quelques traînards dans le bataillon, mais une chanson de Bretagne bien attaquée et bien nourrie faisait lever le pied aux moins alertes.
Je vois encore les moulins et les hameaux, échelonnés le long de la route, ouvrir précipitamment leurs fenètreiJ et montrer, dans leur encadrement de vignes folles ou de rosiers grimpants, quelques jolies tètes de meunières et de paysannes ébahies, quand nous chantions en cœur:
Non, non, les Bretons no sont pas morts, Car ils chantent encor.
Les échos de la vallée prolongeaient ce refrain, si bien qu'à une demi-lieue de distance ceux qui gardaient la maison, la grande maison aux mille feux allumés, se disaient en l'entendant : « Ah! les voilà ! »
Jours heureux! jours passés et qu'on a bien raison d'appeler les plus beaux jours de la vie !
Les grandes promenades ne formaient pas à elles seules la somme de nos distractions. A chaque instant M. le supérieur nous ménageait d'agréables surprises. Ou bien c'était un physicien, ou bien
l.io CONTES Eï FIGURES DE MON PAYS.
r/était un violoniste en renom qui nous attendait au retour de nos sorties hebdomadaires.
On se mettait en rang, au son de la cloche, comme pour entrer à l'étude et nous nous trouvions devant un théâtre. C'était charmant. De temps en temps aussi les élèves donnaient des soirées littéraires où Ton invitait les bourgeois de la ville. M. le sous-préfet y venait avec son claque et son épée à manche d'ivoire, et M. le maire avec son écharpe tricolore; seulement, comme il savait le supérieur un tantinet royaliste, M. le maire avait soin de dissimuler le plus possible le rouge et le bleu de son écharpe sous les plis de la soie blanche. Pour ces soirées, les élèves des hautes classes se mettaient en frais de littérature classique ou romantique, selon leurs goûts; disons tout de suite que le romantique dominait. On avait lu déjà en cachette sous le couvercle de son pupitre les poésies de Victor Hugo et de Lamartine, et dame! on trouvait cela plus beau que tous les classiques à perruques qu'on était forcé d'apprendre par cœur. Chacun avait sa petite pièce de vers toute prête pour ces soirées-là. Beaucoupd'élégies. Ou a tant de chagrins à cet âge que cela se comprend ! Comme morceau de résistance il y avait toujours une page d'histoire, tantôt sur ceci, tantôt sur cela. C'est dans un de ces travaux scolaires que j'appris que Yolney avait fait ses premières études au collège d'Ancenis. Il parait ([ue le futur auteur des /{aines n'était pas d'une gaieté folle et que son plus grand plaisir était de causer avec les tilleuls de la terrasse ou avec les lézards (hi vieux mur. Un ])laisir comme un autre
LE COLLEGE D'ANCENIS. i:.l
et qui ne gênait personne. Peut-être songeait-il déjà aux mornes solitudes de Palmyre ?
Volncy est à coup sur l'homme qui a jeté le plus d'éclat sur ce petit collège et l'on conçoit qu'on prononce son nom avec orgueil.
Tel est le régime pénitentiaire auquel nous étions soumis. Avouez qu'il y en a de plus malheureux dans les prisons de l'Etat.
En quelques années, le collège d'Aneenis, grâce à son habile directeur, s'était complètement transformé. La chapelle avait été restaurée et agrandie; de nouveaux dortoirs avaient été faits; on avait installé un gymnase sur la terrasse ; bref, de la vieille masure on avait tiré un magnifique établissement.
Tant de travaux demandaient une récompense pour celui qui les avait accomplis. Cette récompense arriva. Le supérieur reçut le camail de chanoine.
Mais, hélas ! la roche Tarpéienne est bien près du Gapitole. Quel est l'homme qui n"a pas commis une bêtise dans sa vie? Le supérieur du collège d'Aneenis en commit une grosse, et, pour ce, tomba en disgrâce. Voici l'histoire en quelques mots; elle est curieuse à plus d'un titre, et vaut la peine d'être contée.
L'évêque de Nantes venait de mourir. C'était ce petit père Jacquemet qui accompagnait M^'' Affre, lorsqu'il fut tué sur les barricades de Paris. Pauvre petit bonhomme! il n'avait pas eu de chance. Depuis son élévation k l'épiscopat, il avait toujours été malade, si malade et d'une si méchante maladie, qu'il ne pouvait pas parler. Heureusement qu'il avait un grand vicaire qui se connaissait aux choses de l'ad-
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ministration et dont la langue était bien pendue. Voilà donc Sa Grandeur enterrée. Qui prendra son siège? Les compétiteurs, comme toujours, ne manquèrent pas. Il y avait à Nantes un petit curé très populaire et qui n'était pas le premier venu. En 18i-8, il avait été envoyé à la Constituante par les électeurs nantais, et sa conduite libérale lui avait mérité la croix de la Légion d'honneur. G'étaitM. Fournier, curé de la paroisse Saint-Nicolas. M.Fournier avait eu une jeunesse galante et quelque peu orageuse. Il y avait notamment, dans sa vie, une histoire de pantoufles qui amusait toujours, quand on la racontait. Bref, c'était un homme du monde, charitable connue pas un et possédé du démon de la bâtisse. C'est incroyable ce qu'il a remué de pierres danssa vie. Il avait déjà construit Saint-Nicolas, une vraie cathédrale avec une flèche de 300 pieds, s'il vous plaît, lorsque l'évéché devint vacant.
Il se mit sur les rangs et c'est là que commence l'intrigue de mon histoire.
Le grand-vicaire de feu M^' Jacquemet, furieux de cette candidature qui lui faisait concurrence si mal à propos, remua ciel et terre pour empè'-her un pareil choix.
On fabriqua à l'évéché une lettre de protestation qu'on envoya dans toutes les cures du diocèse avec ordre de la signer. Cette lettre disait en substance que le diocèse de Nantes ne saurait accepter pour évéque un homme dont la réputation était depuis si longtemps grevée d'hypothèques.
Vous voyez d'ici le tableau. Les uns signèrent par intiniidalion, par esprit d'obéissance ou par