‹ Contes et figures de mon paysChapitre 34 sur 45 · DE BARON A EVÉQUE · texte numérisé non relu

DE BARON A EVÉQUE

chissement des marchandises qui passaient en Loire sous les murs du donjon, à destination du monastère; une autre fois, c'était un moulin à vent. Que sais-je? tout était bon au prieuré, du moment qu'il ne déboursait rien pour arrondir son patrimoine ; et, si par malheur, quelque baron mal intentionné ou dur à la détente s'avisait de vouloir reprendre son bien ou seulement de ne plus payer de dîmes au couvent, il était traduit devant l'abbé «juge délégué du seigneur pape » qui le condamnait, « en vertu de l'autorité apostolique » , à continuer ses offrandes, malgré lui. Ce n'était pas plus difficile que cela. Est-ce que les barons de Bretagne n'avaient pas d'ailleurs mille moyens de faire l'aumône aux pauvres moines, sans puiser dans leurs coffres? estce que la gent corvéable n'était pas là pour un coup?

C'était, comme on dit, le bon temps. Pendant que le paysan suait sang et eau pour avoir le droit de manger du mauvais pain de méteil, les moines de toutes les confréries se faisaient des bedons ronds comme des tonnes... à chanter laudes et matines; et les évêques prélassaient Leur Grandeur dans toutes les villes ducales, courbant à leurs pieds les plus hautes têtes et les faisant tomber, au besoin, quand elles sortaient du rang.

0 bienheureuse époque incomprise ! Monseigneur de Nantes était-il enrhumé, tout le diocèse éternuait et le duc de Bretagne lui disait : Dieu vous bénisse! Quand il ouvrait la bouche et répandait son latin, du plus grand au plus petit, tout le monde criait en chœur : Amen, Aussi, il fallait voir quelle fête

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c'était, quand il faisait son entrée dans sa bonne ville !

La veille, il descendait à raunionerie de Saint- Clément oi^i il passait la nuit, et le lendemain matin il montait à cheval... non pas sur un àne, comme le fit Jésus, en entrant dans Jérusalem; — un àne, c'était bon pour Celui que Cdïphe envoyait à Pilate et Pilate au Calvaire; mais pour un évèque qui tenait dans sa main les destinées de tout un peuple, ce n'étaitpas trop, en effet, d'un cheval richement caparaçonné, piaffant de superbe impatience, hennissant, portant haut la tète et tenu en bride par des chevaliers.

Et notre évéque, monté sur son cheval de bataille, laissait tomber de sa main légèrement ouverte les bénédictions du ciel sur la foule qui l'acclamait.

Quatre barons marchaient devant lui, représentant le duc de Bretagne : ceux d'Ancenis, deChàteaubriant; de Pontchàteau et de Retz, tous les quatre en grande tenue, droits et raides sous l'armure, l'épée au poing-, suivis de leurs hommes d'armes, archers et arbalétriers.

Et dans la rue, à toutes les fenêtres, des bannières aux armes de Bretagne, flottaient au vent; toute la ville était sur pied, haletante, prosternée, triomphante ; les trompettes sonnaient knirs plus joyeuses fanfares et la tour romane — aujourd'hui disparue — de la cathédrale St-Pierre, envoyait dans les airs les volées de ses cloches, petites et grosses, bourdon et carillons. Henri IV entrant dans Paris, pour y mettre la poule au pot, ne lut pas plus fêté.

.Arrivé à la cathédraK\i"évè(jue descendait de clie-

DE BAROxN A ÉVÈQUE. Mit

val, allait s'asseoir, devant la grande porte, dans une magnifique chaise, la crosse en main , la mitre en tête ; et les quatre barons le portaient sur ce pavoi d'un nouveau genre jusqu'au maitre-autel où l'attendait un trône dressé parmi les cierges allumés et dans un nuage d'encens. Une véritable apothéose. se terminant par un grand diner où l'évéque invitait les quatre barons.

Cette coutume dura plus de deux cents ans. Ce fut Olivier Saladin — un nom sentant la Palestine — qui, le premier, osa entrer à cheval dans sa bonne ville de Nantes (1339).

L'abbé Travers raconte que cette solennité fut marquée par un petit incident qui, dans sa forme irrévérencieuse et quelque peu burlesque, pourrait bien avoir décidé les successeurs de M^"" Olivier Saladin à faire leur entrée à pied. Voici la chose. Après le diner donné par l'évéque aux quatre barons qui l'avaient porté à bras de la porte de la cathédrale au pied du maitre-autel, Geoffroy d'Ancenis, sixième du nom, se permit de faire main basse sur les malles, les écuelles, les plats d'étain et en général sur toute la batterie de cuisine, et d'expédier le tout à son manoir d'Ancenis. Grande fut la surprise, vous pensez, d'Olivier Saladin qui, ne sachant à quel motif attribuer ce pillage, le regardait d'un air ahuri et pensant à part soi : C'est égal, si c'est la coutume, je la trouve mauvaise!

Mais une fois la surprise passée, quand il apprit que cette dévastation était une nouveauté, l'évéque entra dans une colère mortelle et traduisit le baron d'Ancenis devant des arbitres qui le condamnèrent.

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comme de raison, à restituer les malles, les écuelles et autres ustensiles de la cuisine de Monseigneur.

— Quelle drôle d'idée vous avez eue là, mon cher baron, lui dit un sien ami en apprenant cette aventure.

— Mon cher sire, on se paye comme on peut, répondit Geoffroy. Nos Seigneurs les évêques auraient-ils la prétention de se faire un pavoi de nos épaules?... Tout beau, mon ami, si M^"" Olivier Saladin n'est pas une bête, révérence parler, il aura compris la leçon.

Il la comprit si bien (jue jusqu'en 1566 ses successeurs, qui connaissaient l'histoire, abandonnèrent gracieusement leur service de table aux quatre barons qui les portaient à leur entrée solennelle dans Nantes. Le baron d'Ancenis eut l'échansonnerie; celui de Retz, la vaisselle; celui de Pontchàteau, le linge, et celui de Chàteaubriant, le cheval que l'évêque avait monté.

Vous trouverez peut-être que c'était acheter un peu cher la gloriole d'avoir quatre barons pour porteurs, mais les évêques étaient bons princes ; pour que la cérémonie ne leur coûtât rien, ils levaient une taxe, nous dit Travers, sur les hommes et sur le clergé, en 7'aison de leur joyeux avènement.

Tout est bien qui finit bien. Cependant comme il n'est si bonne chose qui ne finisse en ce monde, cet usage fut aboli au xvi" siècle, pour des raisons qu'on ne connaît pas, mais qui se devinent.

Les barons du temps, moins faciles que leurs ancêtres, auront trouvé sans doute, un beau jour, que le vin, la vaisselle, le linge et le clieval de l'évè-

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que étaient des honoraires insuffisants; ils auront demandé davantage, et l'évèque, se voyant ainsi tarifé, taxé par ses porteurs, aura envoyé promener le cheval et la chaise, et se sera décidé à faire son entrée à pied.

C'est égal, nos barons de Bretagne n'étaient pas des manchots; s'ils avaient du cœur contre les Anglais, ils avaient de l'esprit pour démonter leur évêque.

LA PIPE TASSKF

J'ai connu, à Nantes, un collectionneur d'une espèce bien curieuse — un petit vieux ratatiné, rapiécé sur toutes les coutures, sale comme un peigne, du sel et du poivre emmy les cheveux, le nez tabatou, l'œil vif, la face ridée comme une pomme de reinette à Noël, et qui trottinait, et qui furetait comme un rat, du matin au soir, dans les ruelles dégringolant vers la Fosse, à l'étalage des marchands de bric-à-brac.

Cet homme s'était enrichi dans les épices et collectionnait les pipes. Notre temps a la manie des collections. Il y a des gens qui collectionnent des papillons, des boutons de culotte, des queues de cerise, des tètes de cerf, des timbres-poste, des

noyaux de pèche, des chapeaux, des pompons

(|uesais-je! tous les goûts ne sont-ils pus dans la nature, o{ n'est-il pas convenu, depuis la naissance (lu rt'li'hre ('(iHiJcan de VAssot/n/xii/'. ({iie les liisto-

LA PIPE CASSKl::. UVA

riens de l'avenir ne travailleront plus que d'après les documents humains ?

Ce n'est donc pas moi qui chercherai noise aux collectionneurs naturalistes — tant s'en faut 'qu'au contraire. Collectionnez, mes bons amis, collectionnez toujours, dans l'ineffable pensée que vous préparez des matériaux à l'histoire I j'aime troj» mes illusions pour vous enlever les vôtres.

Il y a cependant des collectionneurs d'une espèce nuisible et qui seraient bons à ramasser. Que direzvous, par exemple, de ce singulier maniaque qui collectionnait les cheveux de ses maîtresses et qui, pour faire montre de ses succès d'an tan, les exposait publiquement dans son salon de compagnie, rangés par ordre chronologique, avec la photographie de la dame, sous cette étiquette compromettante : « n° i, poils follets de M""" de Bizemont (1850-1852); — n° 2, papillotte naturelle de M""" Bontemps (1851-53); — n" 3, boucle extra de M""" de Montluc (1852-54), etc., etc.. »

Et ne vous récriez pas, la chose est authentique et fit assez de tapage. Dieu merci, il y a de cela une vingtaine d'années, dans une ville de province que je ne vous nommerai pas, de peur d'offenser les maris de ces femmes honnêtes... s'ils vivent encore.

Le collectionneur de mon conte n'était pas de l'espèce de ce vieux beau et ne faisait de tort qu'à sa bourse. J'ai dit qu'il collectionnait les pipes; j'ajouterai qu'il savait choisir ses pièces et qu'il n'admettait dans sa galerie que des morceaux ayant du caractère, de l'esprit, un certain cliic. mais sur-

tout des états de service. Après cela, peu lui importait le bois de la façon : merisier, coudrier, racine de bruyère, il prenait tout, du moment que la pipe avait de la culotte.

Le cabinet qu'il s'était fait avec toutes ces pipes, vous ne pouvez vous l'imaginer. Il y en avait partout, sur les tables, sur les portes, au plafond, à la cheminée, en faisceaux, en râteliers, en panoplies; et des sujets et des poses à faire pâmer de joie le marquis de Sade ou Restif de la Bretonne! Ici c'était un brûle-gueule de matelot représentant le compagnon de saint Antoine en capucin se soulageant au pied d'un mur; là, deux amoureux jouant à l'écarté, sur le tuyau interminable d'une chibouque; plus loin une vieille portière en train de débarbouiller Thomas ditl'Aquinpisse; à côté un mari jaloux donnant la fessée à sa femme! Enfin toute une série de pipes pornographiques.

Et un parfum sut (/awris f je ne vous en dis pas davantage. Quand on entrait dans ce muséum, on était littéralement asphyxié, car le conservateur avait soin de tenir les fenêtres hermétiquement closes, de peur, disait-il, que l'air de la rue ne chassât la bonne odeur des fourneaux éteints.

Quel original ! je le vois toujours traîner ses guêtres le long du port ou devant les cafés do la place Graslin. Apercevait-il une pipe d'un nouveau modèle à la bouche d'un fumeur, vite il sautait dessus comme sur un trésor, et, son chapeau à la main, la mine obséquieuse :

— Cninhien la pipe, monsieur?

— Mais, je ne la vends pas.

LA PIPE CASSEE. 165

— Je VOUS l'achète tout de même.

Et il se cramponnait si fort, il faisait si bien l'article, que le fumeur se laissait prendre à la séduction des enchères et lui abandonnait sa pipe.

Alors le bonhomme rentrait chez lui, fier de sa trouvaille, plaçait la pipe dans un faisceau, se reculait pour juger de l'effet, trouvait qu'elle ferait mieux ailleurs, la mettait à une panoplie, se reculait encore, la regardait sur toutes ses faces, et finalement disait : « Très-bien ! » 11 était content. Qu'il faut peu de chose pour rendre certaines gens heureux !

Seulement il était avare de son bonheur et ne montrait sa collection qu'à de très rares privilégiés. La domestique n'avait môme pas le droit d'entrer dans le cabinet pour y donner un coup de plumeau.

Pensez donc : un malheur est si vite arrivé ! Mariette aurait pu démolir une pièce introuvable, un document unique. Quelle perte pour l'histoire! Et puis, ce n'est pas tout : il y avait sur une table, au milieu de la chambre, une statue d'une fragilité extraordinaire, un cadeau d'artiste, une pochade, une petite polissonnerie qu'on ne pouvait pas montrer à tout le monde et qui aurait certainement scandalisé Mariette. C'était un délicieux Apollon en arrêt devant une Muse invisible !

Le bonhomme avait donc toujours la clef du cabinet dans sa poche.

Or, voilà qu'un jour il la laissa par mégarde à la serrure.

Mariette, curieuse comme une fille d'Eve, ouvre

Kii; CONTES ET KKil liES DE AHi.N l'AVS.

kl porte, et, prise au nez parlàcre odeur du tabac,

s'écrie :

— Ma foi, tant, pis, monsieur dira ce qu'il voudra, ses pipes sentent trop mauvais, je change l'air.

Et d'ouvrir les fenêtres, et de balayer et d'épousseter. Jamais elle n'avait vu tant de poussière. La chambre faite, elle allait sortir, quand elle s'aperçoit qu'elle avait cassé la... pipe d'Apollon.

— En voilà d'une histoire, comment raccommoder cela maintenant ?

Mariette court à la cuisine, fait un peu de colle avec un blanc d'œuf. en imprègne le morceau qu'elle a ramassé et va rabouter la... pipe d'Apollon; mais une difficulté se présente dans ce rafistolage délicat : comment le dieu fumait-il sa pipe, avant la casse? était-elle droite, inclinée ou en l'air? Mariette, ne l'ayant jamais vue dans son entier, était d'autant plus en peine, que le morceau s'adaptait également bien dans tous les sens.

Tout à coup un léger branlement de sonnette se fait entendre à la porte.

— Bon, c'est monsieur qui rentre. Au petit btiuheur la chance, je le colle comme ça ; tant pis s'il est de travers.

Puis elle ouvre au maître de céans (jui salue avec une figure adorablement é])anouie.

— Encore une nouvelle emplette, ma lillc, une pi[>e rare, telle que je n'en avais pas encore de ])areille : voyez-moi cela. Dame! en voilà [)our mes cent sous, et ce n'est pas cher I

— Et vous l'avez dénichée ?

LA PIPE CASSKt:. KiT

— Ne m'en parlez pas... dans nn tas de guenilles, place Bretagne : un musée que cette place, autrefois ! mais à présent plus rien à frire que de la vieille ferraille, des chiffons et des puces... encore une institution qui s'en va ! quel malheur !

Et le bonhomme cherche sa clef dans sa poche, et, tout surpris de la trouver dans la serrure, ouvre la porte.

— Horreur ! qui s'est permis de pénétrer dans mon cabinet ? qui a dérangé mes affaires?... Mariette !

— Monsieur ?

— Venez ici. Je vous avais défendu expressément de toucher à cette chambre ; vous m'avez désobéi : c'est très mal, ma lîlle, et vous mériteriez que je vous mette à la porte.

— Mais, monsieur, j'ai cru bien faire... c'était si sale!

— Gomment, si sale ! Vous ne savez donc pas que le bon Dieu a créé la poussière exprès pour ombrer les objets d'art. Regardez-moi ces pipes que vous avez éponssetées : quelle triste iîgure elles font à côté de celles-ci ! Satanée fille, val do ([uoi diable vous mélez-vous ? C'est comme la bonne odeur de tabac (]ui remplissait ce cabinet... vous l'avez envoyée dans la rue, et il va falloir maintenant que j'allume tous ces fourneaux pour lui rendre son premier parfum! Non, on n'est pas plus bcte que vous!... Tenez. f...ichez-moi le camp d'ici , autrement je vous jette ma statue d'Apollon à la tète.

A ce mot d'Apollon^, Mariette se sauva comme une voleuse dans sa cuisine.

Puis le bonhomme mit sa nouvelle acquisition en place, tout en maugréant contre la bonne ; il fit le tour de son musée, et, se trouvant face à face avec la statue :

— Ah ! ça, voyons, c'est trop fort. Ce matin elle marquait neuf heures, maintenant elle marque midi. Est-ce que par hasard Mariette l'aurait dérangée ?... tout juste ! elle est cassée !... Mariette !

— Monsieur ?

— Venez ici.

— Me voilà, monsieur.

— Vous avez donc dérangé ]a... pendule d'Apollon.

— Quelle pendule?

-Ça! ^

— Je ne l'ai pas fait exprès.

— Il ne manquerait plus que cela... Quelle fille bête, mon Dieu ! et comment avez-vous fait ?

— Je n'en sais rien, monsieur ; je ne m'en suis aperçu qu'après.

— Et vous l'avez recollée?

— Avec du blanc d'œuf.

— Et vous n'avez pas même eu l'esprit de la mettre à l'heure !

— Mon Dieu, monsieur, faut pas m'en vouloir, toutes celles que j'ai vues étaient comme ça.

M Honni soil (iiii in.il v i)nii.si' ! >■

LE DRAPEAl

SOtVEMR Dr Cni.LKGE

Cette fois-ci je ne ris plus ; oli ! mais non ; et je vous demande bien pardon de vous jouer aujourd'hui un air mélancolique. Que voulez-vous? on n'est pas maître de ses souvenirs, et quand ils frappent, qu'ils soient tristes ou gais, qu'on soit prêt ou non, on est bien forcé de leur ouvrir.

Vous qui voyez tous les jours des navires en partance, n'avez-vous jamais attaché vos yeux sur cette banderole de toile tricolore que l'on hisse au haut du grand màt? Comme ce pavillon flotte à la moindre brise ! comme il ondule ! comme il semble heureux de voir la mer ! On le prendrait de loin pour un oiseau prisonnier qui se débattrait à l'attache. — Tout à l'heure, quand le navire était à l'ancre, ce pavillon descendu, enroulé sur sa corde vous faisait l'effet d'une guenille déteinte ; maintenant qu'il claque au vent et que le trois-màts est parti,

il semble que quelque chose vous quitte, qu'un morceau de votre cœur s'en va. Ce pavillon flottant s'anime et prend une àme, l'àme des choses que le navire emporte, l'àme de la patrie ! — Oui, la patrie ! et celaest si vrai, que lorsqu'il passera devant un port étranger, amis ou ennemis, tout le monde dira : C'est la France !

Eh bien ! mes drapeaux, mes chers drapeaux dvi collège, m'ont laissé là quelque chose de cette impression. Je me suis tant battu pour eux, j'ai remporté avec eux tant de victoires, que, chaque fois qu'ils me reviennent en mémoire, j'en ai pour des heures à rêver.

Mais je m'aperçois que, dans mon enthousiasme, je mets la charrue avant les bœufs. Voici :

C'était un usage alors, au collège d'Ancenis, de diviser les classes en deux camps, de forces à peu près égales. Dès la huitième, aussitôt les premières compositions faites, le professeur opérait le classement des partis. Il y avait la gauche et la droite, les Croisés et les Turcs. Chaque élève avait un rival à combattre ; le second avait le premier pour adversaire, le quatrième luttait contre le troisième, et ainsi de suite, jusqu'à la queue, — qui formait la réserve et qui, malheureusement pour le bataillon, décidait trop souvent la déroute.

Dès huit heures du matin, chacun prenait place sur les bancs qui couraient tout autour de la classe en forme de fer à cheval. Un silence de mort, pareil à celui qui précède les batailles, s'étendait entre les deux camps : deux ou trois minutes solennelles où les chefs donnaient leurs ordres et stimulaient du

regard et du geste le courage des soldats. Puis le professeur donnait le signal, et les adversaires, à l'appel de leurs noms, descendaient deux par deux dans l'arène.

Et ceci n'est point une image, une façon de parler empruntée à la rhétorique ; il y avait bel et bien une arène, un champ-clos, un terrain de combat. Pensez donc : à leurs bancs, les partenaires auraient pu tricher ; n'y a-t-il pas toujours des voisins complaisants ? et puis les dictionnaires derrière lesquels se cache un livre ouvert, et le creux de la main où, tout en se frottant le nez, on lit sa leçon écrite en signes sténographiques,... tout cela n'était pas de jeu et pouvait fort bien entrer dans la partie ; — tandis que là, dans le milieu de la classe, à distance des deux armées, sous le regard du professeur, les combattants n'avaient, pour toute arme offensive et défensive, qu'une mémoire plus ou moins fidèle.

Ah! les jolis tournois, les rudes et vaillantes joutes ! Gomme dans les deux camps on épiait la moindre faute, les accrocs à la grammaire et les entorses à l'histoire ! comme on applaudissait quand on était vainqueur! comme on baissait la tête quand on était battu !

C'est qu'il y allait de l'honneur du drapeau et qu'il fallait à tout prix l'empêcher de tomber aux mains de l'ennemi.

Les Croisés avaient une bannière bleue frangée et brodée d'argent, avec la croix de Jérusalem au milieu.

Les Turcs avaient un étendard rouge frangé et

brodé d'or, au centre duquel se détachait le croissant de Sainte-Sophie.

Deux drapeaux qui nous avaient coûté les deux yeux de la tète, mais tlont nous étions joliment fiers, allez!

Tous les quinze jours, le professeur faisait le bilan de chaque parti.

La victoire proclamée, les vaincus avaient droit à leur revanche; seulement, s'ils étaient battus une deuxième fois, gare à l'affront ! leur drapeau était retourné sens devant derrière, et, la troisième fois, il passait à l'ennemi. Quel trophée, mes amis ! quelle fête! Rien à faire pour les vainqueurs, du samedi au lundi ; tout un dimanche à flâner ou à lire... des bouquins défendus.

Par exemple, malheur aux traînards qui avaient fait perdre la bataille ! En classe, on ne leur disait rien, tout le monde étant solidaire; mais eu récréation, il fallait voir quelle batterie et quelle volée de coups de poing. — « Ah ! c'est comme cela, tas de paresseux, tas de fainéants, pif ! paf! » Et les malheureux montaient le plus souvent à l'infirmerie, clopin-clopant, meurtris, déchirés, méditer pendant quelques jours sur les dangers de la paresse et les douceurs de la discipline.

Ainsi durant toute l'année. Les vacances arrivées, on roulait les drapeaux dans leur étui ; Turcs et Croisés s'embrassaient, comme de bons vieux canuirades, et s'en allaient voir papa et maman. Puis venait la rentrée — un jour où l'on a le camr bien gros ; — les combattants d'hier couraient à leurs

étendards et la lutte recommençait comme de plus belle.

N'était-ce pas charmant ?

Oui, mais quand il fallut se séparer pour toujours, quand chacun de nous, les études finies, se vit à la veille de choisir une carrière, quel deuil et quels serrements de cœur !

Nos pauvres drapeaux, couverts de poussière, fanés, déteints, mais glorieux, allions-nous les laisser tomber entre des mains profanes? Est-ce que, huit années durant, ils n'avaient pas été les témoins, les compagnons de toutes nos joies d'enfants et de jeunes hommes? Est-ce que ce n'était pas pour eux, à cause d'eux, que nous nous étions battus à coups de grammaire dans les classes, à coups de poing dans les récréations? Il s'agissait bien maintenant des Turcs et des Croisés, des vainqueurs et des vaincus, nous étions un régiment qu'on allait rayer des cadres et disperser aux quatre coins du monde. . . or le drapeau suit toujours le régiment.

De quarante que nous étions en huitième, nous restions à peine une vingtaine. La moitié avait déserté ! c'était trop assurément ; mais nous qui, depuis huit ans, avions toujours répondu à l'appel, c'était à nous qu'il revenait de sauver l'honneur de la classe.

On se réunit donc en conseil, la veille des prix, dans la salle d'étude, et là, après un discours ému du premier d'entre nous, il fut décidé à l'unanimité qu'on déchirerait les étendards, séance tenante, et qu'on s'en partagerait les morceaux.

Et voilà les drapeaux abattus, couchés sur une

table, comme un cadavre qu'on va disséquer. Mais, vous le croirez si vous voulez^ au moment de les déchirer, le courage nous manqua et nous nous sauvâmes comme des voleurs qui, venus pour dévaliser un mort, s'apercevraient en vidant ses poches qu'il est encore vivant. Un seul d'entre nous osa accomplir cette lugubre et pieuse besogne. Quoi d'étonnant d'ailleurs ? N'était-ce pas toute notre vie de collège que nous déchirions du coup avec le rêve de nos plus belles années ?

Pour moi, c'est à dater de ce jour-là que j'ai compris réellement la sublime éloquence du drapeau ; c'est là que j'ai trouvé la clef des héroïsmes et des morts glorieuses qui dominent l'histoire des peuples, — là enfin que j'ai goûté pour la première fois le charme indéfinissable du joro patriâ mûri des Anciens !

Dernièrement, je rencontre sur le boulevard — où se rencontre-t-on plus qu'à Paris? — un de mes bons amis de collège, un de ceux qui avaient fait toutes leurs classes avec moi et qui assistaient à la scène des drapeaux. Quelle joie de se retrouver après douze ans d'absence ! que de choses à se raconter et que de souvenirs !

Il s'était engagé dans les chasseurs à pied en sortant du collège — un coup de léte, une folie qu'il avait regrettée bien des fois, mais dont il était fier aujourd'hui, car il lui devait son épaulette de lieutenant et sa croix de chevalier.

— Oui, mon cher, j'ai fait lacampagne de France. J'étais sergent à Forbach et sous-lieutenant à Re-

zonville. Ahl c'est là que ça ronflait ! Dieu de Dieu 1 quelle canonnade et quelle fournaise !

Trois porte-drapeaux démontés eu moins de cinq minutes ; toute ma compagnie fauchée, couchée par terre,

Mon commandant passe au galop de son cheval, un petit cheval blanc que je vois encore : « Serrez les rangs, mes enfants, et du courage 1 » Il en fallait, je t'assure. Le soir, il manquait près de huit cents hommes à l'appel.

Et Gravelotte? non, mon ami, on ne peut pas raconter ça , il faut l'avoir vu. J'étais avec Canrobert ; tu sais, le 6" corps qui s'est fait si bien arranger pendant que la garde impériale avait l'arme au pied et se branlait les pouces. Et dire qu'il s'est trouvé un maréchal de France pour livrer aux Prussiens cette armée de lions qui, bien conduite ou seulement lâchée contre eux, les eût vingt fois f... dans la Moselle ! C'est comme notre drapeau, ne voulait-il pas, ce gueux deBazaine, que mon colonel l'envoyât au magasin. « Ah ! mais non, s'écria le colonel en jetant un tonnerre de Dieu formidable à l'envoyé du maréchal ; ce drapeau est à moi et j'aimerais mieux me faire sauter le caisson que de le livrer... aux Prussiens. Que le maréchal livre Metz, si cela lui convient, quant à moi, je ne livrerai jamais Inkermann, Malakoff, Palestro, Magenta, Solferino, vingt batailles gagnées et dont le nom flamboie à travers les déchirures de mon drapeau. »

Si tous les colonels avaient parlé comme ça !

La veille de la capitulation me rappela la scène du collège. Dans le tumulte et l'épouvante du camp

ITii CONTES ET FKiUPxES UE MON PAYS.

on ne songeait plus qu'aux aigles. La nôtre était sauvée, le colonel nous l'avait dit, mais comment passer avec elle lorsque le régiment défilerait devant les Prussiens. Il fallait aviser aux moyens de la faire disparaître.

L'enterrer? la retrouverait-on jamais, et la terre qui la recouvrirait serait-elle française, demain ? La brûler? c'était livrer ses cendres au vent.

Il fut donc décidé qu'on la déchirerait et que tous les soldats du régiment en auraient un morceau. De la sorte nous emporterions en exil les gloires passées de la France.

Et voilà, mon cher, comment ton vieux camarade est possesseur de deux précieuses reliques. J'ai fait encadrer celle du collège ; elle est chez maman avec tous mes souvenirs d'enfance ; quant à l'autre que j'ai arrosée de mon sang, regarde à ma boutonnière, je me taille dedans des rubans de chevalier. Qu'en dis-tu ?

— Moi, je t'admire et je suis lier de toi.

FICiTRES DE BOIS, FICIRES DE PIERRE

C'est à Ancenis, comme à peu près partout : ou y a perdu — si jamais il a existé — le goût des choses anciennes.

Toute ruine historique ou légendaire est considérée comme une masure bonne à démolir. Parlezmoi des maisons neuves et des rues tirées au cordeau. A la bonne heure, on y respire, on s'y meut à l'aise, tandis que dans les ruelles du temps jadis on s'écrasait, on étouffait, et les maisons flanquées de tourelles et grillées du haut eji bas avaient l'air de prisons ou de refuges.

Ce n'est pas aujourd'hui , certes , qu'où referait les rues du Coq-d'Inde , de Tarte-y-fume et du Lièvre-courant ; ces rues-là sont droites comme le bras quand ou se mouche ; le ruisseau est juste au mitan, qui charrie toute espèce d'immondices, et les maisons — des turnes, comme on dit là-bas — mal percées, mal ajourées, s'en vont de travers et penchent du côté .où elles veulent tomber.

OÙ diable nos pères avaient-ils appris l'arcliitecture !

Il y avait autrefois à Ancenis deux ou trois curiosités archéologiques qui faisaient le bonheur du touriste-amateur : c'étaient la halle, le château et la pierre-couvretière .

La halle avait de la physionomie et du caractère; construite entièrement en bois, elle avait la forme des granges de métairie où l'on remise les foins et les blés. Il fallait se baisser pour y entrer; le toit se précipitait de plus de quatre-vingts pieds de hauteur jusqu'à fleur de terre, ou peu s'en fallait, écrasant desalourde charpente recouverte d'ardoises, les troncs d'arbres à peine équarris qui le supportaient de distance en distance. Point de portes, encore moins de fenêtres, mais des poutres et des traverses en veux-tu en voilà ! on avait dû mettre tous les chênes de la contrée en réquisition pourl'édifier. C'était l'asile des vagabonds et des truands, comme c'était la salle de spectacle des saltimbanques qui courent les foires. PlV Angevine et à la Saint-André qui sont les deux plus grandes foires de l'année, il y avait toujoursune demi-douzaine de faiseurs de tours (|uiy dressaient Icurstréteaux. Cesjours-là, la vieille halle des seigneurs d' Ancenis s'éclairait a giorno, pour entendre chanter quelques refrains de la bohème et voir filer dans la manche des escamoteurs tout ce qu'on voulait bien leur confier, y compris ce qu'on ne leur confiait pas.

« Une, deux, trois, passez muscades ! » Et les muscades passaient et se multipliaient au grand émerveillement de la galerie. Ah! les joyeux éclats

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