FIGURES DE BOIS, FIGURES DE PIERRE. J
de rire ! La halle en craquait d'aise dans ses ais vermoulus. La pauvre ! elle en craqua si bien et si souvent que les gens prirent peur et la jetèrent à bas.
C'est la bohème qui lit un nez quand elle repassa par là deux ans après, et quelle vit debout, à la place de l'hospitalière masure de bois, une grande et solennelle maison de pierres avec un beffroi, en façade, qui vous sonne les heures et les quarts, et des portes de fer qui vous disent, hors les jours de marché : On n'entre pas !
L'ère des démolitions était commencée. Il n'y a que le premier coup de pioche qui coûte. Après la halle ce fut le tour du château. Passe encore pour la halle, elle avait fait son temps et menaçait ruine, on avait de bonnes raisons pour l'abattre. Mais le château ! c'est impardonnable et les Vandales n'auraient pas fait pis.
Tous les jours il en tombe une pierre : aujourd'hui c'est le donjon qu'on éventre ; demain, c'est tout un pan de inur qu'on abat. On s'est aperçu que le donjon et le pan de mur étaient bâtis sur le roc, et pour utiliser celui-ci, on a jeté ceux-là par terre. Ne sommes-nous pas dans un siècle où l'on doit tirer parti de tout ?
On a donc creusé dans le rocher qui servait d'assise une magnifique carrière d"où l'on a extrait les matériaux de construction de la halle nouvelle et de force maisons. Puis, quand la veine a été épuisée, on a comblé le trou avec des délivres et l'on s'est dit : Ce n'est pas plus malin que cela.
La carrière avait payé le château. Comment
cela ? Ecoutez. Ce château, qui fut jadis la clef de la Bretagne et le nid d'aigle du maréchal de Rieu.t. le glorieux vaincu de Saint- Aubin-du-Gormier, appartenait en dernières mains à un duc quelconque qui, n'en trouvant rien de mieux à faire, le loua aux dames Ursulines de Ghavagnes. Gelles-ci, plus pratiques que le noble duc, y établirent un pensionnat de demoiselles. Le lieuétait admirablement choisi. Bon air et site ravissant ; c'était plus qu'il n'en fallait pour achalander la pension. Au bout d'un certain temps, ces dames, fatiguées de servir au duc une rente a.nnue\\e probablement fort lourde, demandèrent à Dieu, par l'intermédiaire de sainte Ursule, la grâce de devenir propriétaires à bon marché du château. Le bon Dieu qui tient, paraitil, sainte Ursule en très haute estime, fut touché des prières de ses filles, et, comme il les savait plus pauvres que Job, intervint directement auprès du duc qui naturellement ne put résister.
On alla donc devant le notaire pour mettre les choses en ordre , mais quand on arriva à la clause capitale de l'acte, celle du prix de vente, le duc à qui le bon Dieu avait fait le mot s'écria d'un air inspiré : « Je ne le vends pas, je le donne ! »
Le bonnet ruche de la supérieure des Ursulines en murmura de joie dans tous ses tuyaux.
— Un instant, lit le notaire ([ui voyait ses honoraires lui tiler dans la manche ; alors c'est une donation et vous entendez que ces dames ne soient l)ropriétaires (ju'à votre mort ?
— Du tout, du tout, monsieur le notaire, el, sil le laul, nous allons faire un prix.
FI(iL:Rf:S DE BOIS, FICURES DE PIERRE. IM
Le bonnet tuyauté ne murmurait [)lus.
— C'est cela, dit, en rajustant ses besicles, le notaire qui voyait remonter ses actions ; monsieur le duc pourra donner quittance à madame la supérieure dans l'acte môme et nous aurons fait les choses en règle.
— Eh bienl... voyons, combien allons-nous mettre ? Dix mille francs, est-ce trop ?
— Dix mille francs, mais ce n'est pas le prix d'une bicoque et de quelques boisselées de vigne i Monsieur le duc n'y songe pas. Que dirait le fisc ? Nous serions recherchés demain par l'enrogistremcnt.
— Diable! mais la chose se complique ; pourtant on ne saurait vendre une maison ruinée aussi cher qu'une maison neuve.
— C'est vrai, mais il y a ruines et ruines ; or, les vôtres sont belles et bonnes, car les pierres ont leur valeur quand on bâtit, et le terrain, ce magnifique préau dont on a su faire un magnifique jardin, ne vaut-il rien non plus? Moi j'estime le tout à cent mille francs au bas mot.
— Cent mille francs ! mais alors vous voulez ruiner les sœurs avec les frais d'enregistrement.
■ — Dame ! c'est cinq francs cinquante pour cent et le décime et demi.
Le bonnet tuyauté ne disait rien, mais la tète qui était dedans n'en pensait pas moins. « Six mille francs à payer au fisc, pensait-elle, comment ferons-nous? >■
lH-1 CONTKS KT KKiUKHS DE MON PAYS.
— Monsieur le iiutairc, dit le duc, c'est impossible. Mettons, si vous voulez, vingt mille francs, mais pas un liard de plus. Je me charge de lever toutes les difficultés qui pourraient surgir de ce chef à l'enregistrement.
La tète qui était dans le bonnet tuyauté leva dévotieusemeut les yeux au ciel ; le notaire s'inclina, jion sans laisser voir sa mauvaise humeur, et les parties contractantes signèrent avec lui à l'acte. Je ne me souviens plus du nombre de mots rayés nuls, mais il était considérable.
Vingt mille francs payables... en patenôtres, c'était une donnée ! l'enregistrement fit bien la grimace, mais connnc on savait les Ursulines pauvres, il ne chicana pas. Le lise était alors bon prince, quand il s'agissait des intérêts de l'Eglise. Et voilà comment l'ancien cliàteau des barons d'Ancenis est passé aux mains des religieuses de Ghavagncs. Pauvre château ! est-il assez détiguré ! à côté des gracieuses constructions de la Renaissance, à la marque de la Salamandre, les bonnes sœurs en ont élevé trois ou quatre à la (ile, banales, ignobles, carnavalesques, avec de petits bonshonmics et de petites bonnes femmes du paradis juchés sur le toit en guise de paratonnerres.
Tout ce (jui est neuf a été fait avec le vieux; on a découvert saint Pierre pour couvrir saint Paul, démantelé les tours, arraché les pierres des créneaux à mesure (ju'on a bâti ! Jamais l'art d'utiliser les restes n'inspira pareille dévastation. S'il est vrai que les morts reviennent, l'ombre du vieux
FIGURES DE BOIS, FIGURES DE PIERRE. iSo
maréchal de Rieux a dû plus d'une fois frémir de colère en voyant, par la lucarne du donjon, s'en aller ainsi, pierre à pierre, le château fort où il tint si ferme et si haut l'étendard de l'indépendance bretonne.
La ville à qui il était si facile d'acquérir — par voie d'expropriation et pour cause d'utilité publique — cette vieille forteresse à qui elle doit son histoire, la ville a laissé faire les llUes de sainte Ursule. Bien plus, pour leur donner l'exemple, elle a déposé, comme une ordure, au pied des tours qui gardaient l'entrée, à la place de l'ancien pont-levis, une affreuse petite cabane qui sert d'octroi, blanche et rouge, sans aucun style, et qui jure avec la crudité de ses tons à côté des murailles sombres, couleur de terre, du château démantelé.
Vieillissez donc pour qu'on vous traite de la sorte. Quant les hommes déclinent, on dit qu'ils radotent; quand les murailles penchent, on y met la mine. Ce temps de niveleurs et de badigeonneurs ne respecte plus rien.
Il n'y a que la pierre-couvretihe qui soit encore debout. Il est vrai qu'elle n'est pas facile à remuer, la petite, et qu'elle ne servirait pas à grand'cbose. Sans cela, il y a beau temps qu'elle serait en morceaux.
Cette pierre druidique a bien près de quatre mètres carrés; autrefois, elle devait être assise sur les deux blocs à moitié enfouis qui lui servent de support; elle s'est laissée aller de vieillesse et de lassitude et s'est couchée, si bien que du côté