‹ Contes et figures de mon paysChapitre 36 sur 45 · CONTES HT ITCLHKS J)E .MON PAYS · texte numérisé non relu

CONTES HT ITCLHKS J)E .MON PAYS

septentrional elle est entrée en terre, tandis que du côté méridional elle a le nez en Fair et baye au soleil. A quelques pas de distance, on dirait la gueule noire d'un four. Pauvre pierre ! elle est bien délaissée dans son coin et doit regretter le temps où les druides la couvraient de gui sacré. Autour d'elle, le terrain est marécageux et le coassement des grenouilles est à peu près sa seule distraction. De temps en temps les « bue, dia » des cbarretiers se font entendre dans le petit cbemin empierré de morceaux de brique et bordé de prunelliers qui y conduit. CVst tout; autant dire que c'est la solitude. Autrefois, elle dominait l'allée de Saint-Pierre et pouvait apercevoir la Loire à travers les saules et les osiers de la rive ; maintenant qu'on a exbaussé la levée, elle voit le tleuve, quand il déborde, à peu près tous les ans. Alors elle prend un véritable bain de pieds et rejette toutes les ordures que les gens pressés y déposent entre chien et loup.

Triste chose, en vérité, que d'être un monument quasi préhistorique ! Il en coûterait si peu cependant, je ne dis pas pour l'entretenir — la pauvre vieille ne demande rien — mais pour la préserver contre les souillures humaines.

Une grille suflirait, une simple grille en fer, comme on en met autour des calvaires ou des puits. Ensuite, pour lui rappeler la forêt, ses anciennes amours, la grande et sombre forêt d'Ancenis qui l'abritait jusqu'au xvi" siècle, on pourrait planter à l'enlour quelques chênes oii, parmi les

FIGURES DE BOIS, FIGURES DE PIERRE. ls:i

touffes de gui, les oiseaux viendraient nicher cliaque printemps.

De la sorte elle ferait plaisir à voir, tandis qu'aujourd'hui elle fait peine, et, lorsque le voyageur irait lui rendre visite, il ne manquerait pas de dire : A la bonne heure, voilà au moins une ville qui respecte les reliques du temps passé !

r\ CIRK MODÈLE

11 venait de Soudan.

Un joli port de mer de Tarrondissement des Landes— je veux dire de Chàteaubriant — où Ton ne pèche guère que la grenouille et où les vendanges se font à coups de bâton.

Une toute petite cure de village, que le curé n'aurait pas changée pour un royaume ; car dans sa maisonnette blanche — ouverte d'un côté sur les champs et de l'autre sur les tombes — il était véritablement le roi de la commune, et quel roi 1 Depuis vingt ans qu'il baptisait, qu'il mariait et enterrait, ses paroissiens le regardaient comme leur père commun et faisaient toutes ses volontés, j'aurais dit tous ses caprices, si le curé en avait eu. Le maire de Soudan lui avait répondu la messe plus d'une fois, et c'est lui qui présidait maintenant le conseil de fabrique ; le maître d'école lui servait de chantre et de sacristain ; il tutoyait tout le monde, jeunes et vieux, grands et petits, n'avait de préférence pour

personne, s'asseyait à toutes les tables, liuvait à tous les verres, s'intéressait aux affaires de tous et connaissait la bourse de obacun : autant dire que Soudan lui appartenait.

Tous les jours, aussitôt sa messe dite, il faisait sa petite tournée dans le village et dans les hameaux voisins, tète nue, sa soutane retroussée, les pieds chaussés de gros souliers ou de gros sabots, selon le temps et la saison. Du plus loin qu'ils l'apercevaient, les gamins couraient au-devant de lui. — Bonjour, monsieur le curé ! — Bonjour, mes enfants, bonjour !

Et il les prenait par les oreilles, parle menton, leur donnait une tape sur les joues et les embrassait, pendant que les métayères sortaient à leurs portes pour faire avec lui un brin de causette, aux glougloux des dindons et aux jappements des chiens qui, pour le fêter, faisaient la roue et lui sautaient aux jambes. C'était plaisir de voir comme tout ce monde-là, bêtes et gens, était heureux et fier de son curé !

Au coup de midi, il rentrait à la cure, déjeunait sur le pouce, disait son Bréviaire et repartait aux champs jusqu'au soir. Telle était sa journée habituelle, — une vraie journée de paysan.

Quand venait la coupe des foins et des blés, c'était toujours lui qui donnait le premier coup de faux ou de faucille, aussi la première botte de foin étaitelle pour Cocotte et la première gerbe de blé pour monsieur le curé.

Cocotte ! encore une bête, celle-là, qui avait eu la chaijce d'entrer au service de la cure. Tout le

ISS CONTES tri" FKiURES DE .MON PAYS.

jour, (lès qu'il faisait beau, elle était là qui se promenait dans le pâtis, tondant Fherbe d'une langue paresseuse, quand elle ne jouait pas aux quatre coins avec les biques et un ou deux chiens de métairie. Un métier pas bien fatigant et qui lui avait donné du ventre. Il n'y avait guère que les jours où son maître était obligé de porter le bon Dieu ou l'extrême-onction à l'autre bout de la paroisse, qu'elle travaillait un peu... et encore fallait-il la laisser aller tout doux son petit bonhomme de chemin, par des sentiers pleins d'ombre ou de soleil qu'elle choisissait, et surtout ne pas lui faire traverser des mares... la jument avait peur des grenouilles qui sautaient dans l'eau à son approche, et. puis elle n'aimait pas se mouiller les pieds.

— Allons, Cocotte, dépèchons-nous, ma fille, nous allons arriver en retard.

Et Cocotte trottinait, trottinait, soufllant de peu, suant de rien, et ayant toujours l'air de dire : Mon Dieu, que c'est loin !

Gela n'empêchait pas que, partout où elle entrait, elle était choyée, gâtée, comblée de toutes les douceurs. Songez donc : une jument qui portait le viatique !

Un soir que monsieur le curé revenait, au petit trot de Cocotte, d'administrer un de ses vieux paroissiens, il trouva sur la table dans la cuisine un large pli scellé aux armes de M'''"' l'évêquc de Nantes.

— Encore une lettre pastorale? quelle manie d'écrire ils ont à l'évèché ! Je n'ai jamais reçu tant d'instructions que depuis que monseigneur est malade. La dernière fois, c'étaitpour nous autoriser à

manger de la viande le samedi. Je vous demande un peu ce que cela peut nous faire à nous autres paysans qui ne vivons que de choux, de patates et de lait caillé. Enfin !

. Et il déchira l'enveloppe d'un air indifférent ; mais à peine avait-il pris connaissance de la lettre qu'il changea de figure. Gomment! lui, le dernier des curés de campagne, monseigneur l'envoyait à Ancenis, dans une sous-préfecture ! Ce n'était pas possible, il avait mal lu ou bien la lettre s'était trompée d'adresse. Il ajusta ses lunettes, s'assura que l'enveloppe était bien écrite à son nom et, s'approchant de la fenêtre qu'illuminaient les derniers rayons du jour, il recommença la lecture de la lettre épiscopale.

Cette fois, plus d'illusion : il était bel et bien nommé curé d'Ancenis.

— Mon Dieu ! qu'ai-je donc fait à monseigneur, s'écria-t-il en sanglotant, pour mériter une pareille disgrâce?

Et il s'affaissa sur une chaise.

— Ne te désole pas comme cela, mon ami, lui dit sa sœur — une bonne et sainte fille qui depuis vingt ans vivait avec lui et lui servait de domestique — il n'y a vraiment pas de quoi. Monseigneur a cru te faire plaisir, évidemment, et je trouve que c'est un grand honneur...

— D'aller mourir curé d'Ancenis, n'est-ce pas? Voilà bien la façon de voir des femmes. Et mes paroissiens de Soudan, comment veux-tu que je les quitte? Non, j'en mourrai de chagrin.

— Alors, mon cher frère, écris à monseigneur.

UM) CONTES KT FKiUUES DE .MON FAVS.

— Ah! bien oui, tu ne le connais pas. Quand il a dit une chose, dût-elle coûter la vie à un homme, il faut qu'elle se fasse... Mes pauvres paroissiens, mon cher Soudan, qu'allez-vous devenir?

— Et tu crois qu'en écrivant...

— Je te dis que c'est inutile et que je n'ai plus qu'à m'apprèter à partir. Mon Dieu, que je suis donc malheureux !

Et il se lamentait, il pleurait ! sa sœur ne l'avait jamais vu pleurer comme ça; depuis vingt ans, c'éle seul gros chagrin qu'elle lui connût. Ce soir-là, il se coucha sans souper et passa la nuit blanclio à démêler les causes du malheur qui le frappait, car pour lui, son élévation à la cure d'Ancenis n'était pas autre chose qu'une disgrâce. Il était bien trop simple et bien trop modeste pour s'imaginer qu'il devait à ses seules vertus l'avancement tardif (bmt il se croyait victime. Vers trois heures du matin, il se leva au premier champ du coq, ouvrit la fenêtre de sa chambre ijui donnait sur le cimetière et se mit à genoux devant le crucifix : (( Mon Dieu, disait-il en élevant vers lui ses yeux pleins de larmes, ({ue ce calice s'éloigne de moi, et cependant si c'est votre volonté, qu'elle soit faite et non la mienne ! »

Il était encore en prière (|uand la porte s'ouvrit doucement, sans le moindre bruit. C'était sa so^ur qui v(înait à pas de loup, sur la pointe du pied, savoir comment il avait passé la nuit.

— Eh bien ! lui dit-eUe, en lui frappant légèrement sur l'épaule, la nuit t"a-t-elle porté conseil?... as-tu pris un parti?

— Oui. Je me résig-iie à mon sort, puisque c'est la volonté (le Dieu.

— Alors, il faut que tu préviennes tes paroissiens!

— Pour ça, non , par exemple ; tu les préviendras bien, si tu veux. Je sens que je n'en aurais pas la force.

Il n'en eut pas la peine, non plus. Les femmes du bourg, surprises de ne point l'avoir vu de toute la matinée, lui qui était si régulier, si routinier dans ses promenades quotidiennes, les femmes eurent comme un vague pressentiment qu'il lui était arrivé malheur, et coururent au presbytère. Moins d'une heure après, toute la paroisse savait la nouvelle. Quelle consternation! Les métayers rentrés des champs avec l'Angélus n'y retournèrent pas de l'après-midi. C'était un va-et-vient inaccoutumé dans le bourg. M. le maire, prévenu en toute hâte, avait envoyé le garde champêtre dans les maisons avec ordre de rassembler d'urgence à la mairie tous les hommes disponibles du bourg et des villages, et personne ne s'était fait prier, je vous assure. — « Ah! c'est comme ça que M^"' l'évèque nous enlève notre curé!.,. A-t-on jamais vu?... de quoi se mèle-t-il? » Et le maître d'école, monté sur une chaise, donna lecture à l'assistance d'une lettre de protestation dans laquelle il était dit, en propres termes, que si les gens d'Ancenis avaient besoin d'un curé. Monseigneur pouvait bien leur envoyer son grand vicaire, que, quant à eux, ils étaient bien trop contents du leur, pour avoir envie de le changer.

ll)L> COXTES ET FICURES DR .MON PAYS.

Après quoi tout le monde signa : M. le maire en tète, le maître d'école ensuite, en sa triple qualité de magister, de chantre et de sacristain, puis les marguilliers de la paroisse, et enfin tous ceux qui ne savaient pas signer, mais qui savaient faire une croix. Je ne sais même pas si, pour augmenter le nombre des manifestants, on ne fit pas siguer Cocotte, les biques et les autres bêtes qui étaient au service de M. le curé.

Peine perdue. Monseigneur ne voulut rien entendre, et, pour toute réponse, il pria le curé de Soudan de se rendre à son nouveau poste dans les quarante-huit heures.

C'était dur, mais il fallait en passer par là.

Le jour du départ, toute la commune, après avoir assisté à sa dernière messe, voulut faire la conduite au pasteur. C'était bien le moins qu'on le ramenât jusqu'oïl la bannière de l'église avait été le chercher, vingt ans auparavant.

On attela donc les carrioles qu'on remplit de poulets, de canards, de toutes sortes de légumes et de fruits, et l'on se mit en route.

— Vous savez, monsieur le curé, si vous manquez de quoique chose là-bas, il faudra nous l'écrire. De Soudan à Ancenis il n'y a pas si loin; en allant à la foire, on vous portera de temps en temps des provisions.

— Oui, mes enfants, c'est convenu.

Et le curé, (jui était monté sur Cocotte et qui marchait devant, répondait à tout, sans savoir, ayant l'esprit ailleurs et les yeux attachés sur le clocher

d'ardoises de son église, qui n'était plus la sienne, hélas ! et qu'il ne devait plus revoir.

Quand on fut arrivé aux marches de la commune, il descendit de cheval et prit congé de ses paroissiens.

— C'est assez loin, mes enfants, retournez-vous en chez vous et ne m'oubliez pas ; quant à moi, vous pouvez être^sùrs que, tant que je vivrai, mon cœur sera avec vous!... Adieu^ mes enfants !

— Vive monsieur le curé !

Pendant qu'il chevauchait sur la route de Ghàteaubriant à Ancenis — route sablonneuse et fatigante, faite en dos de dromadaire et qui n'offre comme dérivatif à l'ennui que le spectacle monotone de quelques villages barbouillés de rouge, assis entre quelques arbres fraîchement émondés — le clergé de sa nouvelle paroisse se rendait processionnellemcnt au-devant de lui, suivi d'une bonne douzaine de bigotes édentées, fort curieuses de connaître leur nouveau curé. Un indigène de Soudan, ça devait avoir une tète à part ! On avait calculé d'après la distance qu'il serait aux portes de la ville entre midi et une heure, et, de peur d'arriver en retard, on était, au coup de onze heures et demie, posté en observation à l'embranchement des routes de Paris et de Chàteaubriant .

Maison avait compté sans Cocotte qui, peu accoutumée à des trottes pareilles, avait dû, bien sûr, demander à boire tout le long de la route. La vilaine bête!

Une heure sonne, deux heures sonnent, trois heures arrivent. Rien! toujours rien! Décidément

19', CONTES ET FKiURES DE .AION PAYS.

c'était un curé pas pressé; quel saint lamliin (;a (levait faire !

Enfin, vers quatre heures, on aperçoit au haut (le la montée, tout là-has, bien loin, une ombre noire qui paraissait grimpée sur quelque chose et descendait doucement la C(îte. Ça devait être lui! « Le voilà! le voilà! » crie-t-on de tous cotes. — Fausse alerte : c'était un marchand de parapluies.

Le premier vicaire s'avance :

— Dites-moi, mon Itrave, vousn'auriez pas croisé en route un curé?

— Si fait, j'en ai rencontré un ce matin; voire même qu'il était chargé comme un mulet.

— Ah!

— Oui, il avait une femme avec lui et toute une ménagerie : des dindons, des poules, des canards, toutes sortes de bêtes. C'était la femme qui conduisait ce monde-là ; lui, il était monté sur une vilaine rosse (]ui tirait une langue longue comme ça et qui ne voulait pas marcher. Si c'est lui que vous attendez, vous n'avez que faire d'attendre, il ne peut pas être à Ancenis avant la nuit... à moins que son cheval ait pris le mors aux dents, ce qui m'étonncrait furt .

— Merci, mon brave, merci.

— 11 n'y a pas de (juoi, monsieur l'abbé.

Il n'y avait pas de quoi, en effet. Faire le pied de grue pendant cinq heures avec la croix et la bannière et rentrer bredouille derrière un marchand de parapluies, ce n'était pas drôle ! Aussi, pour revenir à l'église et couper court aux quolibets, la

UN CURÉ .MODÈLE. If»,'.

procession prit-elle la traverse et le chemin de ceinture.

11 arriverait bien maintenant quand il voudrait.

La nuit était déjà venue, la rue déserte, toute maison fermée; la ville allait s'endormir quand on entendit tout à coup au bas du pontereau un « Hue, dia )) formidable, accompagné de glouj^loux et de coincoins passablement enroués.

— Qui va là? dit l'employé de l'octroi accouru au cri des bêtes.

— Votre nouveau curé, mon ami.

— Ah ! très bien ; qu'avez-vous à déclarer dans votre voiture ?

— Hein ! qu'est-ce que vous dites ?

— Je vous demande ce que vous avez à déclarer à l'octroi.

Ebahissement du curé qui ne comprend rien au.x explications qu'on lui donne, fouille dans sa poche, met une poignée de gros sous dans la main de l'employé, demande le chemin de la cure et s'éloigne en disant à Cocotte: « Hue, dia !» et à sa sœur: « Croistu qu'ils m'ont fait payer l'entrée de mes bètes! on voit bien que nous ne sommes plus à Soudan. »

Oh! non, il n'était plus à Soudan! il était à Ancenis, dans une petite ville dévote et cancanière, où chacune de ses paroles allait être pesée, passée au crible, où le moindre de ses actes provoquerait de longs éclats de rire et, pour finir, cette invariable exclamation : Quel bonhomme, mais quel paysan !

Paysan tant qu'on voudra, jusqu'à la pointe des cheveux, jusqu'au^ bout des ongles, mais quelle

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exquise simplicité ! quelle bonhommie charmante ! quelle façon gracieuse de donner aux pauvres et de demander aux riches ! Tous les lundis, c'est lui qui distribuait dans la cour de la cure le pain et les liards — on ne connaissait pas encore les centimes — du bureau de bienfaisance, et il fallait l'entendre sermonner chacune et chacun. — « Toi, ma fille, tu es trop grande pour mendier; fais voir ta main... je m'en doutais; tu me couperas ce vilain poil de paresse, autrement gare ! — Et vous aussi, la mère... cristi, mais l'on fait travailler son homme et l'on n'a pas tant d'enfants! dites-lui que M. le curé n'est pas content de lui. »

Et toujours le mot pour rire et pour consoler. Savait-il un de ses paroissiens malade, — s'il était pauvre et bcsoigneux, vite il lui envoyait un pain de douze livres et un pot-au-feu, et il allait le voir tous les jours jusqu'à ce qu'il fût guéri.

Et quelle grâce, quelle majesté sous la chasuble ou la chape d'or I Je le vois encore à l'autel : grand, droit, blanc, superbe, — tout le physiijue du valcs et du sacerdos antique. Sa messe durait régulièrement trois quarts d'heure. C'était trop long : aussi les dévotes préféraient- elles celle du vicaire qui ne durait que vingt-cinq minutes. Par exemple il n'aurait pasmaugé un seul mot de l'introït, de l'épître et de l'évangile et, quand j'avais le malheur de lui

répondre: Et eum sp iuo ! — « Tu bredouilles,

me disait-il, reprends-moi ça. » — Et je reprenais doucement : Et ciim spiritu tuo ! Le saint homme! mais quelles lubies!... il avait parfois dos caprices de vieille femme.

Un jour il monte en chaire, — devinez pourquoi? pour défendre aux ouvriers et aux gens de la campagne de venir en blouse à l'église. Ça n'était pas digne. Est-ce que les ouvriers ne mettaient pas un paletot, quand ils allaient aux noces ? Est-ce que les paysans n'endossaient pas leurs vestes, pour se présenter chez leurs maîtres ? Dès lors pourquoi refuser au bon Dieu ce qu'on donnait aux vanités de la terre ? Dorénavant tous ceux qui viendraient à la messe en blouse seraient mis à la porte de l'église par le suisse et le bedeau.

Le bon curé se croyait encore à Soudan. Les blouses continuèrent à venir à l'église et il fallut bien les laisser entrer.

Une autre fois c'était un avis aux bigotes, — vous pensez si l'on riait.

— Je remarque, disait-il, que certaines personnes ont pris l'habitude de se présenter à mon confessionnal tous les matins. On croirait, ma parole, qu'elles n'ont rien à faire que de m'ennuyer de leurs peccadilles et de leurs bêtises. J'en sais parmi elles — et il désignait le banc où elles étaient assises — qui feraient bien mieux de raccommoder les chausses de leurs enfants. Tous les jours j'en rencontre qui courent nu-pieds dans la rue, ou dont les bas n'ont plus de talon. Rappelez-vous, mes chers paroissiens, la parole du Bon-Pasteur : « Qui travaille prie 1 »

Telle était sa rhétorique. Point de phrases, point de finesses de diplomate, jamais de sous-entendus. Toujours comme à Soudan : les pieds dans le plat! Son pauvre Soudan, il se trouvait dépaysé, égaré,

lOs CONTES I:T KKilKKS DE MON PAYS.

perdu flans ro grand villag-o emliourgeoisé où, quand il passait, on lui faisait de tous petits saluts du bout du chapeau et du bout de la langue — lui, si familier, si simple, si franc du conir et de la bouche et qui était si à l'aise avec ses paysans !

Et puis, plus de dindons, plus de canards, plus de joyeux glougloux dans la cour. Ces bètes-là abîmaient tout dans le jardin, il avait été obligé de s'en défaire. Jusqu'à Cocotte, la paresseuse et mignonne Cocotte, les dernières amours du curé, qu'il avait fallu sacrifier, faute de pouvoir l'acclimater à l'écurie. Tous les jours, c'étaient de nouvelles fredaines. Aujourd'hui, elle brisait son attache et se sauvait dans la rue, cherchant en vain le pàtis et les biques avec qui elle faisait naguère de si bonnes parties. Demain, elle jetait par terre le jardinier qui la menait boire à la rivière, et, de peur de l'eau, courait à travers champs. Après demain, c'était le garde champêtre qui lui dressait prqcèsverbal pour lui apprendre à gambader sur le bien d'autrui. Bref, elle avait été vendue à un maquignon (|ui s'était charge de la dresser. La pauvre Cocotte, mon Dieu, qu'il devait lui en cuire! Elle (Hait peut-être attelée maintenant à de lourds cliarriots !

Ce seul penser mettait dans le regard du curé je ne sais (juoi de triste et de nostalgique. Son cher Soudan ! non jamais il n'en guérirait. Ses vicaires l'aisaiciil bien tout pour le distraire^ ; mais commeni l'arracher à ses rêves de tous les jours, de toutes les nuits? Un matin on ne le vit pas descendre. Il s'était couché pour ]\(' plus se relever. " Où souffrez-

« VOUS, monsieur le curé, lui dit le médecin? — Là! » Et le malade montrait son cœur. Deux jours après il s'éteignait doucement, sans agonie, en prononçant les noms de Cocotte et de Soudan.

Ce fut une véritable désolation dans la ville : — il était si bon!

Ainsi se vérifiait une fois de plus le dicton populaire : « Quand on transplante les vieux arbres, on les fait mourir. »

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