SAINT-JEAN-DU-MARILLAIS
C'est un joli petit bourg d'Anjou, pas plus grand que le cœur de la main, mais propre comme un sou neuf, l'air avenant des gens cossus, et faisant signe d'entrer dans son église par toutes les ouvertures fleuries de ses maisonnettes blanches, échelonnées tout le long de la route qui va de Lire à Saint- Florent-le-Yieil.
L'église est au milieu, une chapelle plutôt qu'une église, un reliquaire de style ogival qui est un bijou, avec un clocher pointu comme une aiguille et trois cloches dedans, s'il vous plait, qui sonnent à toute volée le dimanche et les jours de fcte.
On y vient de dix lieues à la ronde et tous ceux (jui ont vu cette mignonne église s'en retournent émerveillés, tant elle est belle.
Elle n'a qu'une nef et un bras de croix, une toute petite abside — mais des sculptures et des ciselures en veux-tu en voilà, du pavé jusqu'aux clefs de voûte. La chaire, les confessionnaux, le maître-
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autel, les balustrades, le chemin de croix, les stalles du chœur, tout cela n'est qu'une dentelle et de la plus étonnante fabrique, de la fabrique du curé... oui, du curé, mes bons amis. C'est le curé de Saint- Jean-du-Marillais qui a sculpté et ciselé tout cela, le bois comme la pierre, le chénc comme le granit. Les maçons ont fait la carcasse et le curé a fait le reste; et si vous en doutez, allez le voir travailler dans son presbytère : du matîn au soir, il a le ciseau et le marteau en mains. C'est là sa grande occupation, son unique distraction; il y consacre son temps et sa fortune, sans bruit, sans vanité, par amour de l'art, par vocation.
Et quelle église pieuse! l'esprit s'élève avant même que les yeux n'admirent. Il tombe des verrières à trèfles un demi-jour d'une fraîcheur exquise qui contraste avec le flamboiement de leurs figures, et vous dispose naturellement à la rêverie. C'est à peine si l'on ose marcher : il semble qu'on va réveiller une majesté qui dort. Voilà bien la magie du • style gothique ! La Renaissance a beau faire : elle n'atteindra jamais avec ses ors et ses enluminures les grands effets de l'art ogival. Quand j'éprouverai le besoin de prier, l'idée ne me viendra jamais d'entrer à Notre-Dame-de-Lorette où à la Trinité ; ces églises sont aussi banales que Saint-Pierre de Rome et ne me disent rien au cœur : ce sont des musées, des salles de spectacle, des retiros mondains, de beaux monuments, tout ce que vous voudrez, mais ce ne sont point des églises, au sens religieux du mot. Parlez-moi de Notre-Dame de Paris ! à la bonne heure, voilà de la pierre qui me remue jus-
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qu'aux entrailles; j'éprouve, en y entrant, unj^tressaillcmcnt, un'frisson, un bien-être dont je ne me rends pas compte. Il y a sous ces voûtes un tel silence, des effets de lumière si mystérieux, une poésie si large et si pénétrante que, dans l'air ambiant qui vous enveloppe, l'idée de Dieu vous envahit malgré vous, et qu'on est tenté de s'écrier avec le prophète : « Quàm dilecta labernacula tua, Domine! » (Qu'il fait bon chez vous. Seigneur!)
Un des plus jolis souvenirs que j'aie gardés de Saint-Jean-du-Marillais, c'est celui-ci : Je pouvais avoir une quinzaine d'années. J'entendais si souvent parler des merveilles de cette église de campagne que j'eus la curiosité d'y aller passer un dimanche avec une mienne petite cousine ..
D'Ancenis au Marillais il y a un peu plus d'une lieue par la traverse, et, quand les chemins sont beaux, je ne sais pas de plus charmante promenade à deux. Une bonne partie de la route se fait par les champs, le long de la Loire. 11 n'y a qu'un petit sentier dans l'herbe, et l'on marche sous un berceau d'ombrage formé p;tr les saules et les peupliers. Naturellement, nous prunes le chemin de la traverse — connue deux amoureux <[uc nous étions, sans le savoir, et nous arrivâmes au moment où les cloches sonnaient la grand'niesse. Un des plus joyeux carillons que j'aie jamais entendus. Les gens du bourg et des environs se rendaient à l'église par bande, bras dessus bras dessous, les gars taquinant les filles, cueillant une Heur dans la haie et la mettant à leur corsage, puis redevenant sérieux sous le ptjrchc de l'église et se donnant de l'eau bénite gra-
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venienl, sans sourciller, d'un air de dire : Attention, nous sommes chez le bon Dieu!
A peine étions-nous assis, ma petite cousine et moi, dans un coin de la nef, que le sacristain nous apporte à tous les deux une quenouille. Oh! mais une quenouille comme de sa vie ma grand'mère n'en avait filé. La mienne était tout entortillée de rubans roses et celle de ma cousine de rubans bleus; et de la filasse! ce n'était pas du chanvre, c'était de la soie • — longue, douce à la main, jaune comme de l'or. De vraies ({uenouilles de fée avec des bou- (juets de fleurs des champs au bout du bâton.
Que faire d'une quenouille, à moins que l'on ne file! Ma cousine me regarde, je regarde le sacristain qui nous salue très respectueusement et nous plante là, pendant que nous rougissons comme des cerises mures sous les regards convergents de la foule. Vous pensez si nous étions intrigués. L'olFertoire arrive : le sacristain nous met , toujours avec un grand salut, un plateau de cuivre à la main et nous fait faire la quête. Mais avant de quêter, il fallait, comme de juste, étrenncr le plateau. Nous fouillons hardiment nos poches et nous en tirons chacun une pièce de vingt sous. C'était toute notre fortune, et nous devions vivre avec la journée du dimanche. Mais nous ne pensions guère à cela, sur le moment; nous nous disions tout bas, au contraire, en voyant tomber dans nos petits plateaux les sous et les centimes : Quelle chance tout de même d'avoir eu cette pièce blanche en poche! sans cela nous serions-nous trouvés penauds î
Après la quête, le sacristain nous reconduisit à
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nos places où nous attendaient les quenouilles, et nous continuâmes à filer... la surprise jusqu'à Vite mi'ssa est.
Alors on nous présenta au curé qui nous expliqua avec une bonne grâce charmante que c'était la coutume à Saint-Jean-du-Marillais de recevoir ainsi les étrangers à l'église. « J'espère bien, ajouta-t-il, en nous tapant familièrement sur les joues que vous nous ferez l'honneur d'assister aux vêpres! »
Comment donc? On peut bien rester à jeun toute une journée, n'est-ce pas? quand on a tenu une quenouille pendant la grand'messe et qu'on a vidé sa poche dans le plateau du sacristain.
Nous fimes cependant comme le Normand : nous ne répondîmes ni oui ni non au curé qui nous congédia.
Une fois sortis de l'église, on se sauva counnc des voleurs dans un petit chemin creux, et après de longs éclats de rire plus bruyants que sincères :
— Eh bien ! que dis-tu de la quenouille ?
— Que penses-tu de la quête ?
— C'est que je n'ai pas déjeuné, mon cousin.
— Ni moi non plus, ma cousine.
Midi sonnait. Qu'allions-nous faire? Ventre affamé n'a point d'oreilles, dit le proverbe; chacun de nous raisonna le sien et lui donna à entendre (|ue nos parents se moqueraient de nous, si nous rciilrinus avant la brume ; mais les plus beaux sermons ne valent pas un morceau de pain ; quand on fut à bout d'arguments, on prit le parti d'aller marauder dans les champs. Justement nous avions aperçu le matin, au bas d'un pré, un pommier superbe (jui
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pliait SOUS sa charge. Quelques pommes de moins soulageraient ses branches et, quoique vertes comme des cives, nous permettraient de prendre notre mal en patience. On alla donc s'asseoir sous le pommier et l'on joua pour tout de bon la scène de la Tentation du paradis terrestre. Seulement le serpent n'était pas dans l'arbre, il était dans notre estomac et c'est lui qui, cette fois mangea les pommes : ma cousine et moi nous n'avancions pas à les cueilHr. Quelle terrible chose que la faim! Une fois rassasié, le serpent eut soif. Heureusement qu'il y avait tout près de là une petite source qui sortait d'une roche moussue. Nous lui donnâmes à boire dans le creu.x de notre main, et, sa soif étanchée, nous allâmes nous étendre sur l'herbe, à l'ombre du pommier. Il faisait ce jour-là une chaleur accablante ; aucune brise , aucun chant d'oiseau ; le calme le plus complet dans la nature,
A peine étions-nous installés sous l'arbre, que de la haie voisine un oiseau sort précipitamment avec un froufrou d'ailes et va se poster en observation sur une branche à quelques pas de nous. « Tiens ! tiens ! dit ma cousine, voilà qui m'a tout l'air d'être un nid. » Elle s'y connaissait, la mignonne, car nous avions fait plus d'une fois l'école buissonnière ensemble. Je me lève, je cours au buisson, j'écarte les ronces et les églantiers, et après bien des tâtonnements et quelques égratignures, je découvre par un petit trou, sous le feuillage, un nid grand comme rien, planté dans la fourche d'une branche. Il y avait six œufs dedans. Naturellement je prends le nid, et je le porte à ma
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cousine, qui me fait voir de joie les jolies quenottes de sa bouche ronde.
Pendant ce temps-là, la pauvre mère, qui m'avait vu dénicher son nid, jetait des cris désespérés et volait d'arbre en arbre autour de nous. Il y avait de quoi nous crever le cœur, mais vous savez : « Cet âge est sans pitié ! » Et puis les œufs étaient si beaux! Ma cousine n'en avait jamais vu de pareils ; ils étaient mouchetés de rouge et de gris sur fond bleu de ciel, moins gros que des œufs de mésange, et le nid ressemblait assez au nid du pinson. Quels œufs étaient-ce ? nous n'en savions rien ni l'un ni l'autre ; la mère avait le plumage gris du moineau et le bec pointu du colibri.
— J'en ferai la croix d'un chapelet, dit ma cousine, n'est-ce pas que ce sera joli?
— Joli comme vous.
— Je suis donc bien belle, que toujours tu me dis cela?
— Belle comme un ange.
Elle rougit un peu et me sauta au cou.
Le soir venait ; pour échapper aux cris plaintifs de l'oiseau qui ne cessait de nous poursuivre, et aussi pour obéir au vilain serpent qui recommençait à siffler dans notre estomac, nous abandonnâmes la place et nous nous acheminâmes doucement par les prés vers la nuiison paternelle.
Ce n'était pas tout à fait l'iicurc que nous avions fixée le malin pour notre» retour, nuiis on peut bien avancer son dîner de quelques minutes (juand on a déjeuné avec des pommes vertes arrosées d'eau pure.