‹ Contes et figures de mon paysChapitre 38 sur 45 · SAINT-JEAN-DU-MARILLAIS · texte numérisé non relu

SAINT-JEAN-DU-MARILLAIS

A notre arrivée, ma petite cousine s'empressa de montrer le niJ à mon père pour savoir de quel oiseau étaient les œufs.

Malheureux enfants! s'écria-t-il, un nid de bevtot ! vous ne savez donc pas que cet oiseau-là est sacré, que c'est lui qui jious a appoi'té le feu du ciel et que ceux qui y touchent en meurent !

Le lendemain matin, je pris mes jambes à mon cou et je reportai le nid où je l'avais trouvé. Mais le sacrilège n'en avait pas moins été commis, et ma petite cousine mourut quelque temps après.

Ah ! ce nid de bertot, je l'aurai toujours sur le cœur, car on est resté persuadé là-bas que Rosette, ma petite cousine, ne serait pas morte... si je ne l'avais pas menée à Saint-Jean-du-Marillais !

J'avais neuf ans.

Un jour que je revenais de l'école, je vois une bande de moineaux s'abattre en pépiant sur un gros pain d'avoine que venait de laisser tomber dans la rue un cheval de roulier. Les moineaux, vous savez, sont très friands de cette pàtisserie-là.

Immédiatement je ramasse des pierres et je les envoie, une par une, dans le tas. Trois ou quatre se sauvent, les plus peureux et les moins affamés ; les autres me jettent un regard chargé d'effronterie et continuent leur picorée avec le sang-froid de vieux routiers habitués au feu. Ce que voyant, je cours dessus, ma casquette à la main, dans l'espoir de les coiffer tous ensemble, et je réussis, au moment où la bande prenait sa volée, à faire un prisonnier.

C'était un jeune moineau qui avait sans doute suivi son père et sa mère, sa mère au moins, car dans les familles de moineaux les mâles ont des mœurs si légères !... Il avait de toutes petites ailes,

pas encore de queue, et sur le dos des plsmes follettes et soyeuses comme du duvet d'édredon; mais la tète était fine et mignonne, les yeux pleins de malice, le bec légèrement jaune et la gorge promettait d'être magnifique. Un amour de moineau, quoi! Vous pensez si j'étais fier de ma capture.

J'arrive à la maison. Mon père veut lui rendre la liberté. Je pleure. On me dit que c'est un oiseau pour le chat. Pour le chat? il ne manquerait plus que Minette se permît de toucher à Pierrot. Et de suite je prends Minette à part et, le fouet à la main, je lui dis comme cela : « Tu vois, Minette, ce petit iiti-\k, c'est le ti'li au maître; si jamais tu y toucliesje te casse les reins ; tu m'entends?» Minette cligna de l'œil, regarda le moineau en dessous, d'un air de penser : En voilà encore un qui me vaudra plus de coups de bâton que de caresses, et me lécha la main pour me signifier qu'elle avait compris.

11 faut vous apprendre que Minette était un chat comme il n'y en a pas beaucoup. C'est moi qui l'avais élevée et dressée^ et je vous assure que son éducation laissait peu à désirer. Dire qu'elle n'était pas gourmande, ce serait lui faire une trop belle innocence. Elle aimait au contraire toutes les bonnes choses, sans se montrer difficile : le lait doux, le café au lait, et la viande saignante — pas celle des souris, par exemple, elle n'était pas chasseuse de sa nature, et quand il lui en tombait une sous la griffe, elle s'amusait longtemps avec, et puis elle lui donnait le coup de grâce, mais elle ne l'aurait pas mangée pour rien au monde. Minette avait des princi-

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pcs, comme vous voyez : j'ajouterai qu'elle aimait la soupe — ce qui est le fait d'uue personne rangée — et ([ue, tout en plaçant le boudin au premier rang de ses mets favoris, elle n'y aurait pas mis la patte, quand il était en train de cuire; tout au plus, dans les commencements, se permettait-elle de le retournersur legril... histoire, sans doute, de le faire cuire à point.

Tous les soirs, depuis qu'elle était grande, elle venait me chercher pour la mettre au lit — un lit bien gentil, allez! que je lui avais arrangé dans la buanderie, sous un pot à fleur. Elle se couchait en rond dans le foin, je renversais le pot sur elle, et bonsoir! Minette ne bougeait pas jusqu'au lendemain matin. C'était un chat modèle. Aussi n'eus-je (]u'à me louer des bons rapports qu'elle entretint avec Pierrot.

Rien de plus tendre que leur doux commerce. D'abord Pierrot eut peur de Minette ; sa mère lui avait dit probablement de se méfier des chats, et l'instinct de la conservation n'avait faitqu'augmenter sa méfiance; mais quand je l'eus habitué à dormir entre les pattes de Mimi, ce fui une paire d'insépables. Minette n'aurait pas fait la plus petite partie de bouchon sans inviter Pierrot. Quand elle était à la porte et ([u'elle disait Mi-a-ou! Pierrot lui répondait : Tuil-tuit! et, sitôt la porte ouverte, ils se mangeaient de caresses. Un jour même, Minette fut si expansive qu'elle oublia de rentrer ses griffes et qu'elle arracha une plume à Pierrot. Ce fut un gros chagrin, vous pensez. Pierrot, criait, Minette miaulait ; sans la plume dénonciatrice, on n'aurait pas

SU à qui donner tort. Minette reçut une bonne correction et ne recommença plus. Quant ù Pierrot, il ne lui en garda pas la moindre rancune, il savait bien que la chatte ne l'avait pas fait exprès ; il continua donc à manger avec elle dans la même assiette et à boire à la même tasse. C'était plaisir de les voir prendre leur repas ensemble. Minette, comme de juste, s'attribuait toujours les gros morceaux, et passait les plus menus à Pierrot, qui s'en trouvait bien, n'ayant pointa s'occuper du travail de la mastication. Mais le plus drôle c'était, le soir venu, quand la maisonnée formait le cercle devant le feu pour la veillée^ de voir Minette — qui aimait tant à se coucher dans la cendre — s'allonger, par amour de Pierrot, sur le bas de la jupe à ma mère, prendre l'oiseaa dans son ventre, filer sa quenouille (ronfler) au rhythme étourdissant des rouets, et se réveiller de temps à autre pour donner un coup de patte aux fuseaux qui lui tombaient sur le nez !

La nuit. Pierrot couchait dans sa cage — une jolie petite cage en brins d'osier remplie de toutes sortes de friandises — et, dès la pointe du jour, il sautait sur mon lit, me becquetait les yeux et -la bouche et disait : Tiiit-tidt, lève-toi!

C'est matinal, les moineaux, et c'est un peu comme les gendarmes, cela ne dort guère que d'un œil. Mais le mien avait une bonne excuse pour se lever matin : il avait tous les jours une messe à répondre, et dame ! il n'aurait pas voulu faire poser M. le curé, ne fût-ce que d'une minute.

Dès six heures du matin, hiver comme été, je courais à l'église, avec Pierrot dans ma poitrine.

C'étaitiinedrôle d'idée, j'en conviens, mais je n'aurais pas répondu la messe sans lui. Et Pierrot était si content! il fallait voir comme tout le long du chemin il pépiait et jasait avec moi. Par exemple, aussitôt que j'avais le pied sur la marche delà sacristie, il mettait une sourdine à son bavardage et faisait le mort. La sainteté du lieu lui en imposait, et je lui avais donné h entendre que, l'usage n'étant pas qu'un moineau répondit la messe, s'il avait le malheur de lâcher un tuit-tuit dans l'église, on le mettrait à la porte ignominieusement, et que je perdrais ma position. C'était assez pour qu'il observât le plus religieux silence. Tout au plus se permettaitil, durant la messe, de mettre le nez à la fenêtre — par l'ouverture de ma blouse — pour suivre l'office, et encore dès (jue M. le curé se tournait vers l'assistance pour dire : Dom/'nns vobiscwii, vite Pierrot rentrait la tète et ne la sortait qu'après avoir entendu : Et cum spiritu tuo. La messe finie, quand l'autel était desservi, je donnais à Pierrot un morceau de pain-chant, nous vidions à nous deux les burettes, lui celle de l'eau, moi celle du vin, et bonjour, M. le curé, à demain matin! Pierrot s'était fait tout de suite à ce régime-là.

Mais, hélas ! ce n'est pas pour des prunes (pie les mauvais poètes font rimer bonheur avec malheur. Toute joie d'ici-bas est éphémère, même celle que procure un petit moineau. Un soir, à la sortie de l'école, j'appris que Pierrot était bien malade, ([u'il avait l'aile cassée, et que, sans la courageuse intervention de Minette il eût été tué par le marcou (matou) à lamère Jcannot, Yoicicommcnt : Pierrot,

suivant son liabilude, était en train de faire une partie de bouchon, avec sa bonne amie, sous le figuier de la cour, lorsque le gros chat s'était précipité sur lui. Heureusement que Minette n'avait pas froid aux yeux ; d'un bond elle avait sauté à la tète du marcou et lui avait fait lâcher prise. Mais Pierrot y avait laissé une aile et toute une poignée de plumes, et depuis il était dans sa cage, ramassé dans sa petite couchette de coton, étourdi, muet, plus mort que vif.

Vous pensez quelles larmes! J'eus pourtant la force de courir à mon moineau, de le prendre dans mes deux mains, de le réchauffer sur ma bouche... et aussi de complimenter Minette sur sa belle action. La pauvre bête elle n'avait pas quitté son camarade depuis l'accident ; elle était là assise sur ses pattes de derrière, qui regardait laçage en miaulant, d'un air de dire à Pierrot : Cela va-t-il mieux, mon ami ?

J'aurais du me délier du marcou à la mère Jeannot. Depuis quelque temps je le voyais souvent rôder comme un voleur autour de la maison. Noir de peau, le corps fin comme celui d'une belette, deux yeux roux qui brillaient comme des escarboucles, l'air sauvage, qui n'eût pas connu la mère Jeannot l'eût pris pour le chat d'une vieille sorcière. Minette et lui ne pouvaient se sentir, et plus d'une fois je l'avais aperçue lui donnant la chasse à travers les voliers (vigne en espaliers) et les buissons de la cour.

— Tu me paieras cela, mon vieux, pensai-je en moi-même et plutôt que tu ne crois.

.TiistoniGiit l'occasion se présenta le surlcndoniaiii.

G'étaitaprèsledéjeuner ; toute la maisonnée était partie, seul, je m'attardai dans le fond du jardin à causer avec Pierrot, quand je vois le marcou, mon criminel, qui rasait le mur et se dirigeait en rampant vers le buffet dont les deux battants étaient précisément ouverts.

Je ne disrien, je le laisse entrer dans la chambre et, saisissant une trique à portée de ma main, je me précipite nu-pieds derrière lui et je ferme la porte.

Il était prisonnier. A nous deux maintenant!

Mais avant de jouer de la trique, je tiens à vous faire connaître la scène et les coulisses du théâtre.

Dans la chambre où nous sommes — une srrande chambre fermée par les quatre murs de la maison, et ouverte sur la rue par une porte pleine et une large croisée à petits carreaux couleur vert-bouteille — je vois, à gauche en entrant par la cour, un lit à quenouilles, garni de rideaux de perse à grands ramages et à figures, sous un immense baldaquin. La courte-pointe du lit découpée en dents arrondies par le bas, descend jus(iu'à terre. Au pied du lit, un coffre long connue une bière où l'on met les bardes du dimanche.

En face du lit, une arnu»ire à linge en cerisier massif, toute guillochée do (leurs et de corbeilles; à coté le vaisselicr-buU'et, plein d'assiettes... autrefois en faïence de Strasbourg et de Rouen, aujourd'hui enterre de pipe blanche.

Ou a changé la vaisselle ancienne à des C(d[)(ir-

leurs, parce que ce n'était plus la mode de manger dans des assiettes de couleur.

Au milieu de la place , une table en cerisier massif, elle aussi bien cirée le dimanche et toute la semaine bien claire. Celte table en a vu de cruelles pendant la guerre de' Vendée : un jour que les bleus fouillaient les maisons du Bocage, ils la criblèrent de coups de crosse de fusil.

Tout près du lit, la cheminée — un àtre immense, ouvert dans la chambre comme une forge de maréchal et montrant sa gueule noire de suie. Un léger manteau, de l'étoife des rideaux du lit, y flotte au gré du vent, sous le chambranle qui court tout du long et soutient, au milieu, une couronne de mariée avec son globe, et de chaque côté, des vases, des tasses dorées et deux ou trois culs-salés (sauniers) en coquillages.

La place est carrelée et le plancher formé de soliveaux à peine dégrossis que supporte une grosse poutre de milieu, un chêne entier moins ses branches.

Gà et là, sur les murs blanchis à la chaux, un petit cadre religieux ou militaire et enlin la cage à Pierrot accrochée au-dessus de la porte de l'escalier.

Tels sont, à peu de chose près, les meubles et accessoires de la pièce où je me propose de faire danser le chat à la mère Jeannot.

Ce drame inédit peut se diviser en quatre actes : le premier acte se passe sous le lit, le deuxième sur le fronton de l'armoire, le troisième sur le chambranle de la cheminée et le quatrième... je

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vous le dirai tout à l'heure ; — les trois unités dactioii, de lieu et de temps sont parfaitement observées.

sous LE UT

Le chat est blotti derrière un bout de rideau ; le choriste se couche à plat ventre et ehafourrc le marcou à, coups de bâton.

— Yeux-tu sortir de là, animal ?

— Je ne demande pas mieux, ouvre-moi la p(jrte.

— Tout à l'heure, mais auparavant nous avons un petit compte à régler. Gonnais-tu Pierrot ?

— Qui ça, Pierrot?

— ■ Ne l'ais donc pas la bète, tu sais bien que c'est mon petit moineau, celui-là que tu as voulu me croquer...

— Moi!...

— Oui toi.

— Jamais de la vie.

— Tu nies, vilain marcou; heurcusèmenl (jue j'ai là un témoin. Approche ici, Wnxaiicl {Minette qui donnait sur le lit se réveille et s'avance à l'appel.)

— Gonnais-tu le chat à la mère Jeannot ?

— Le gros chat noir qui a voulu manger mon ami Pierrot?

— Précisémenl. Eh bien ! il esl là sous le lil^ et il dit que c'est toi ({ui as cassé l'aile à Pierr(tt.

— Le menteur, où est-il que je le plume ?(/c<' Minette se précipite sous le lit cl engaye une conversation des plus animées avec le marcou qui., griffé par-ci, battu par-là, saute sur le vaisselier et de là sur r armoire.

SUR l'armoire

Minette est en bas qui regarde le marcou et n'attend qu'un signe pour lui donner la chasse. Le choriste lui montre la trique.

— Mi-a-ou ! mi-a-ou !

— Oui, oui, tu n'as qu'à miauler, il faut que tu la danses.

— Je ne le ferai plus.

— Mauvaise raison ; tu recommencerais demain. Tiens, attrape. {Ici une volée de coups de bâton.)

— Mi-a-ou ! mi-a-ou !

— Comment trouves-tu le bouillon?

— Oh ! là là, mon échine !

— Descends-tu? ou si je monte!

— Ouvre-moi la porte !

— Tout à l'heure... Minette, grimpe-moi là-dessus, et surtout plume-le d'importance !

{Minette fait l'assaut de l'armoire, mais le marcou dégringole et., d'un bond, escalade le chambranle de la cheminée.)

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