‹ Contes et figures de mon paysChapitre 41 sur 45 · CI-GIT PIERROT · texte numérisé non relu

CI-GIT PIERROT

/icfjretld de toute sa famille.

A quelques jours de là, l'assassin trouvait la mort dans une pâtée de viande fraîche saupoudrée de mort-aux-rats.

Pierrot était vengé.

Il y a non loin d'Ancenis, sur le territoire de Saint-Géréon, une petite fontaine d'eau vive devant laquelle, en passant, tout le monde se signait autrefois, et qui maintenant fait l'objet de l'ébaudissement général.

Cette fontaine, taillée en pleine roche, est située au bout d'une vigne, sous une haie de rosierschiens et de mûriers sauvages, à l'entrée d'un chemin étroit et défoncé où j'ai bien des fois cueilli du cresson. L'eau ne tarit jamais et, pour la fraîcheur et le goût, n'a point sa pareille dans le pays — ce qui s'explique quand on sait que la sainte Vierge a trempé son doigt dedans. Il fut un temps où cette fontaine faisait des miracles à rendre jalouse Notre- Dame de Lourdes. Au bas de la margelle, se trouve une pierre usée et fendue par endroits qui avait entre autres vertus surnaturelles celle de détruire la stérilité de la femme — tout comme les petits

i'il CONTES ET FIGURES DE MON" l'AYS.

sachets de M""^ Lachapelle, la célèbre maîtresse sage-femme de la rue Monthabor.

Quand une nouvelle mariée ne pouvait pas avoir d'enfants, elle allait en pèlerinage à la fontaine, s'agenouillait, retroussait ses jupes, se frottait le ventre à nu sur la pierre miraculeuse, buvait un verre d'eau à jeun, et, si elle avait la foi — vous savez qu'il n'y a que la foi qui sauve — neuf mois après elle donnait un enfanta son mari.

Je ne vous étonnerai donc point en vous disant que, de vingt lieues à la ronde, toutes les femmes stériles, riches ou pauvres, venaient se frotter le ventre à cette fontaine et s'en trouvaient généralement bien. On citait par exemple une grande dame qui avait été abandonnée par tous les médecins de Paris, après quinze ans de mariage, et qui, la seizième année, au seul contact de la pierre, avait pu goûter les joies de la maternité. N'était-ce pas miraculeux? Gomment donc se fait-il qu'après tant de cures aussi magnifiques cette fontaine ait perdu son charme ?

Vous le devinez : c'est que toutes ces cures n'étaient pas de ces plus catholiques, et qu'il y en eut dans le nombre où les maris jouèrent le rôle de Joseph — pas celui do M'"'' Putiphar !

Il ne faut qu'un coup Pour tuer le loup !

dit le proverbe. Un miracle de trop — un seul! il est vrai qu'il était bien caractérisé — suffit pour tourner le pèlerinage en ridicule et l'entèrror à tout jamais,

Le voici, tel que je l'ai entendu raconter.

Un cultivateur de Saint-Géréon avait épousé une jeune ouvrière qui passait pour avoir plus de vices que de vertus et à qui tous les gars de la paroisse faisaient la cour. C'est dire qu'elle était séduisante et jolie.

Le mari avait trente-cinq ans et s'était marié par amour; la femme en avait dix-huit et s'était mariée par intérêt. L'homme comptait sur les enfants pour mettre du plomb dans la tête de sa femme; mais les enfants ne venaient pas. Au bout de trois ans la brouille parut dans le ménage. Pierre devint ombrageux, bouda Perrette, lui fit des scènes sur sa coquetterie, sur sa fine taille, sur ses prétendus galants, sur sa stérilité, sur tout et sur rien. Perrette, naturellement, se défendait de son mieux.

— Tu me reproches toujours d'être stérile, lui disait-elle ; qu'est-ce qui me prouve que tu n'es pas incapable ?

Que répondre à cela? Pierre restait la bouche close, dévorait sa colère et sa honte, et continuait à bouder Perrette.

Celle-ci s'en plaignit un jour à un sien cousin qu'elle savait amoureux d'elle, mais qu'elle avait su tenir jusqu'ici en respect.

— Comment, ce n'est que cela! fit le cousin, que vous êtes enfants tous les deux ! et la fontaine, vous n'y avez donc pas songé ?

— Pierre n'y croit pas.

— C'est un imbécile ; tu sais bien que cela a parfaitement réussi à Marie-Jeanne et à Nichette.

— On le dit,

— J'en suis sûr, et d'ailleurs elles ne s'en cachent pas. Pourquoi n'irais-tu pas à la fontaine, sans ton mari? On y court un matin, en cachette, on y fait ses petites dévotions et, si cela prend, on avoue après. A ta place, j'agirais comme cela. Astu peur d'être vue ? Je ferai le guet, si tu veux...

— Oh, merci, mon cousin !

— Merci... oui?

— Merci... non !

Perrette riait en-dessous, ayant deux petites flammes rouges sur les joues. Elle avait prononcé ce « non » avec une telle envie de dire oui, que le cousin s'écria :

— Allons, c'est entendu ! sois matinale demain. Je t'attendrai à cinq heures sous l'ormeau du champ de la Caille, tu sais : dans le petit chemin à gauche de la fontaine.

Perrette fit un léger signe de tète et le cousin s'en alla, en se frottant les mains.

Le lendemain matin, aussitôt que son mari fût sorti, Perrette courut au rendez-vous. Elle trouva son cousin sous l'ormeau, qui, tout joyeux de la voir, lui sauta au cou et l'embrassa.

— Gomme il fait bon, ce matin ! repose-toi un peu, tu es tout essoufflée...

— C'est que je suis venue vite.

Le cœur de Perrette battait à se rompre. * Ils s'assirent au pied de l'arbre et domeurèreni silencieux.

On était en juin ; une fraîcheur exquise sortait de toutes choses ; un petit vent qui ressemblait à une caresse agitait doucement les feuilles et fai-

LA FONTAINE MIRACULEUSE. â25

sait miroiter au soleil levant les gouttelettes de rosée que la nuit avait mises à la pointe des herbes.

Les premiers bruits du jour se prolongeaient dans l'air avec les vibrations sonores du cristal. Ici, c'était le cri-cri d'un oiseau; là, c'étaient les aboiements d'un chien, le hennissement d'un cheval, le chant du coq, le claquement des sabots... Le réveil de la nature et le recommencement de la vie !

Le cousin et la cousine semblaient perdus dans la contemplation. Pcrrette, surtout, regardait fixement devant elle et n'avait pas l'air de s'apercevoir que son cousin la dévorait des yeux et lui tenait la main étroitement serrée dans la sienne ; seulement il était facile de voir, aux ondulations pressées de sa poitrine, qu'il se livrait en elle un combat où le cœur l'emportait sur la tète, l'amour sur la raison.

— Si nous allions à la fontaine? dit-elle enfin, avec le mouvement convulsif d'une personne qui se réveille en sursaut.

Le cousin ne lui donna pas le temps de se reconnaître, il l'attira dans ses bras, colla sa bouche sur sa bouche... et tous deux s'enivrèrent une minute — mais une minute paradisiaque ! — à la seule fontaine de vie oîi les mortels boivent les eaux du Lé thé.

Neuf mois après le miracle était accompli : Perrette accouchait d'une fille qui ressemblait à son père à s'y méprendre. La gamine avait sur l'œil gauche un grain de beauté que toutes les mauvaises langues accusèrent d'être la marque de fabrique, mais qui ne causa à Pierre aucune surprise. Le pauvre homme était bien trop heureux d'avoir un enfant,

pour concevoir le moindre doute sur sa paternité, et il n'aurait pas fait bon médire devant lui de la fontaine miraculeuse.

A partir de ce moment-là, sa femme lui donna régulièrement chaque année un garçon ou une fille. Je crois môme qu'elle alternait pour varier les plaisirs de Pierre. Tous avaient le grain de l)eauté originel. C'était un scandale dans le pays.

— Faut-il qu'il soit béte ! disait-on de tous côtés. Le curé trouvait cela magnifique et vantait en

pleine rue les vertus de la fontaine.

— Des fontaines comme cela, lui dit un jour le sacristain, il y en a plus que d'honnêtes filles.

— Que voulez-vous dire?

— Je veux dire, monsieur le curé, que c'est une honte, et que, si le mari ne tourne à temps le robinet, la mâtine lui remplira sa maison des qucnots (enfants) du cousin.

Le curé demanda des explications, se renseigna à droite et à gauche, malmena les commères et finalement s'apprêtait à faire un sermon sur la calomnie — ne pouvant croire à tant de perversion chez ses paroissiens — quand un nouveau scandale éclata, qui dessilla tous les yeux.

Perrettc avait une sœur non mariée, gentilh^ do sa personne et de mœurs aussi légères qu'elle.

Le bruit courait que le cousin lui contait fleurette; on les avait vus plusieurs fois s'égarer ensemble dans les chemins creux d'alentour, et, depuis quelque temps, elle engraissait à vue d'œil.

Un beau matin. Rose vida son tablier, et, le midi, en rentrant du labour, Pierre trouva couché dans

le berceau de son dernier- né un petit neveu qui chaotait la gloire de son père à tue-tête, et portait sous l'œil le même grain de beauté que ses quatre enfants.

— Encore un qui sort de la fontaine miraculeuse! lui dit tout bas la sage-femme, croyant sans doute faire de l'esprit.

Pierre saisit de suite la perfidie de cette allusion. Pour la première fois, il soupçonna sa femme de ravoir trompé; il prit d'une main fiévreuse ses enfants sur ses genoux, les regarda dans le blanc des yeux, comme pour y chercher la marque de son déshonneur et de sa honte, et crut, en effet, s'apercevoir qu'ils avaient quelque chose du séducteur de Rose.

Toutefois, il eut assez de force de caractère et de sang-froid pour se contenir. Ces hommes des champs ont des figures de sphinx qui trahissent rarement leurs émotions.

Il se contenta, pour le moment, de mettre sa belle- sœur à la porte, se réservant de surveiller sa femme sans lui rien laisser paraître des soupçons qu'il avait conçus.

Il partait et revenait aux mêmes heures, mangeait d'assez bon appétit, dormait bien ou faisait semblant de bien dormir, traitait Perrette avec les mêmes égards que par le passé, en un mot ne changeait rien à ses habitudes, seulement, il ne parlait plus de la fontaine, ce qui dispensait les gens du bourg de lui rire au nez.

Trompée par ces apparences tranquilles, Perrette tomba dans le piège. Elle s'imagina volontiers, au

bout de quelques semaines, qu'on avait oublié le scandale des couches de sa sœur et qu'elle pouvait sans danger renouer ses relations intimes avec son cousin. Elle lui donna donc rendez -vous chez elle, un certain vendredi, à une heure de la resciée (l'après-midi), où son mari était toujours aux champs.

Or, ce jour-là, par un de ces pressentiments bizarres, comme nous en avons tous, au lieu de se rendre à son travail aussitôt après son déjeuner, comme il en avait Thabitude, Pierre entra dans un cabaret d'où l'on découvrait la façade blanche de sa maison, et s'attabla devant un demi-setier de vin blanc.

Il était là depuis une heure, buvant à petits coups, causant avec l'aubergiste de la pluie et du beau temps et regardant sans cesse par la fenêtre, du côté de chez lui, lorsqu'il se leva brusquement de table et se précipita dans la rue. Il venait de voir sa femme ouvrir la porte à son cousin et là refermer sur lui.

Ce n'était plus un homme, c'était un lion. 11 traversa la rue avec la rapidité de l'éclair, sauta par dessus le mur de son jardin, défonça une fenêtre et fit irruption dans la chambre au moment où les amoureux se mettaient au lit,

— Embrassez-vous bien, les galants, c'est pour la dernière fois ! s'écria-t-il en décrochant à la cheminée un fusil cbargé.

— Grâce ! pitié! miséricorde! disait le cousin.

— Misérable! tiens, voilà pour les quatre enfants que tu m'as donnés!

Et il lui déchargea son fusil en pleine poitrine,

Puis retournant son arme contre sa femme, que l'épouvante avait clouée le long- du mur :

— A genoux, malheureuse, et que Dieu te pardonne!

Un deuxième coup de feu l'abattit sur le corps de son amant.

Cependant tout le bourg accourait au bruit des détonations et cherchait à pénétrer dans la maison.

Pierre s'empressa d'ouvrir la porte, puis, montrant à la foule, dans leur déshabillé criminel, les deux cadavres qui râlaient encore, il se mit à rire, comme un fou, et leur jeta pour dernière insulte^, en guise de Requiem, ces paroles du sage qui, dans la circonstance, avaient une si cruelle actualité :

Tant va la cruche à l'eau iju'à la lin elle casse!

Et voilà comment la fontaine miraculeuse a perdu ses pèlerins !

Page 1