LE PÈRE VE^'TILLETTE
Un drôle de nom et un drôle de corps.
Il y avait comme cela à Ancenis, dans mon tout jeune temps, trois ou quatre types populaires ayant chacun leur petite histoire et leur physionomie distincte.
Au premier rang venaient Goule-de-Gul, Ventillette et Gul-de-Màcrc.
Trois créatures sorties de la cuisse de je ne sais •quels satyres et dont la tète grimaçante faisait moins songer à l'homme qu'au macaque.
Trois marchands de guenilles et de peaux de lapin qui, comme les augures, ne pouvaientse regarder sans rire et qui s'aimaient comme chat et chien.
Goule-de-Gul, autrement nommé Jean-Pierre, avait le plus de réputation, et c'était justice : il était le ténor de la rue, tandis que les deux autres n'étaient que ses comparses.
Gul-de- Mâcre était un pauvre vire-la-lune (louche) haptisc de ce vilain nom, je ne sais pourquoi.
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La mâcre est une espèce de châtaigne qu'on pêche dans les marais, aux approches de l'automne, et dont la coque ressemble assez au dos du hérisson. Peut-être le peuple, si malin dans ses paraboles, avait-il remarqué que le malheureux chifFonnier était anguleux et pointu aux entoiirs de la planète.
Quant au père Ventillette, il avait un si drôle de nom, et c'était un si drôle de corps, qu'il avait dérouté les faiseurs de sobriquets. J'ai gardé dans l'œil son dernier portrait, le voici — j'en garantis la ressemblance : soixante ans, tête de pipe un peu culottée, l'épaule gauche fortement inclinée vers la droite; des bras de moulin à vent avec des badras (battoir à laver) au bout; deux échasses pour jambes et pour pieds deux sabots d'éléphant. — Hiver comme été, un chapeau de soie qui avait dû faire bien des campagnes ; un habit vert-pomme Directoire à collet montant et à boutons d'or, et des culottes généralement nankin, souvenir écourté de la première adolescence. — Tout le portrait des mannequins qu'on met dans les cerisiers pour faire peur aux moineaux.
Et une dégaine !... Il fallait le voir, tirant la patte, appuyé sur un bâton, s'en aller à la pêche avec ses lignes, son filet et sa boite aux asticots... car il était devenu pêcheur sur le tard, et un pêcheur endurci. Deux fois par jour, il rapportait à sa bonne femme, qui courait le chiffon, un long chapelet de goujons, de plies, de brochets et de barbillons. Ce mâtin d'homme 4épeuplait littéralement la Loire. Où les pêcheurs de profession ne péchaient quedes ablettes avec leurs filets, lui vous attrapait de la
belle et bonne friture au bout de ses lignes. Et toujours au même endroit, toujours à la Maison Cassée, une vieille masure abandonnée dans Vîle, parmi les foins et les pommiers, et qui passait pour être hantée par l'esprit malin.
Est-ce que d'aventure le père Ventillette aurait eu des rapports avec le Diable, qu'il enjôlait ainsi le poisson? Je le crois bien... il lui avait vendu son àme ! Et les commères, qui devinent tout et inventent encore mieux, vous racontaient l'histoire suivante :
Le père Ventillette n'avait pas toujours eu la vie aussi tranquille. Avant d'habiter, rue deCharost, la petite maison blanche que tout le monde connaît, il en avait vu de dures, le pauvre vieux !
Le chiffon ne </onnaeV pas toujours, et dame! il {'allait manger tout de même. Il avait donc fait des dettes chez le boulanger d'abord, chez le marchand de vin ensuite, et puis chez son propriétaire à qui il devait deux années de loyer. La misère, quoi! Un jour que le malheureux guenillou revenait de la campagne, courbé sous une énorme pochée de chiffons, sa femme lui apprend qu'on venait de les saisir et que, s'ils ne payaient pas leur propriétaire, tout leur pauvre fait allait être vendu sous trois jours à leur porte. Quelle honte! C'est vrai qu'ils n'avaient pas grand'chosc dans leur bicoque, mais, enfin, ils tenaient encore au peu qu'ils avaient.
Ventillette en fut atterré. C'était bien la peine do chiner du nuitin au soir pour en arriver là.
— Tiens, la mère, fit-il à sa bonne femme en se frappant les genoux, pour rien, je vendrais mon àme au Diable !
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— Oh ! dis pas ça, Ventillette !
— Ma foi, si. J'en ai de la vie par-dessus la tête, et il me prend quelquefois des envies!... Au surplus, le père Machin — tu sais qui je veux dire — s'en trouve très bien d'avoir fait un pacte avec le Diable; il faudra que je lui demande sa recette.
La mère Ventillette ne répondit rien, de peur de fâcher son bonhomme, mais elle avait le cœur gros, je vous assure. Elle si pieuse, si dévote, qui disait tous les soirs son chapelet et qui n'aurait pas manqué le plus petit salut à l'église, qu'adviendrait-il d'elle, si le patron vendait son âme au Diable?... Jésus, mon Dieu !
Cependant le bonhomme s'était couché sans manger, ruminant dans sa tète comment il pourrait sortir de là. Tout à coup, il se sent touché au bras et pris par la main.
— Qui est là?
— Tu m'as demandé ?
— Moi... non... mais qui es-tu?
— Le Diable.
— Le Diable ? miséricorde! sors d'ici bien
vite.
— Je te fais donc grand'peur ! regarde moi bien. Le père Ventillette, tout étonné d'entendre le
Diable lui parler en français, se détourne et voit un beau jeune homme, frisé, pommadé, sentant bon, ni vert ni rouge de figure, comme on représente le Diable sur les images, mais doux et blanc de peau. Un beau garçon, enfin, et des manières exquises, et une voix d'une tendresse inouïe. Il avait une main dans sa poche et faisait sonner des pièces d'or
qui rendaient un son — oh ! le joli son ! — clair, doux à roreille, irrésistible.
— Tu as besoin d'argent, pas vrai?
— Ah ! oui, grand besoin.
— Eh bien ! je t'en apporte.
— Donne.
— Oh ! mais pas comme cela.
— Comment donc ?
— A. une condition,
— Laquelle?
— Que tu me donnes ton àme.
— Et qu'en veux-tu faire, Jésus-Marie ?
A ce nom de Jésus, le Diable eut un rapide grincement de dents.
— En orner mon royaume.
— Y songes-tu? l'àme d'un gueux comme moi.
— Ce sont ces àmcs-là que je préfère... mais tu m'en demandes trop, je suis pressé, veux-tu?
— C'est que...
— Des scrupules? Les riches n'en ont pas tant.
— Si ma femme le savait.
— Ah I te voilà bien, hls d'Adam! La femme, toujours la femme ! souviens-toi que je lui ai fait mordre à la pomme... La tienne fera comme Eve : quand elle verra le sac d'écus, elle t'embrassera.
— Pas sûr.
— Elle est donc bien forte, la bonne femme ?
— Elle prie le bon Dieu, matin et soir.
— Des histoires de curé, mon pauvre homme I prends donc mon or, tu me le rendras quand tu pourras, dans ce monde ou dans l'autre... J'ai l'éternité pour moi.
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— Eh bien ! écoute, je ne suis pas ambitieux.
— Peu ou prou, cela m'est égal.
— J'ai toujours envié le sort du Juif-Errant qui n'avait jamais que cinq sous dans sa poche.
— S'il ne te faut que cela ?
— Absolument que cela.
— C'est convenu... signe-moi maintenant ce petit papier... tout est prêt, il ne manque que ta signature.
Le père Ventillette hésita un peu, chercha ses besicles, les essuya comme il faut, avant de les mettre, regarda la figure du Diable qui riait endessous et faisait sonner les pièces d'or dans sa poche, et enfin — oh ! cette infernale musique de l'or! — il signa.
C'est bien, dit le Diable, voici un sac de louis pour te libérer envers ton propriétaire et te nipper un peu. Maintenant quand tu auras besoin d'argent, tu n'auras qu'à frapper cinq coups par terre et ta poche se remplira. Adieu.
Et il disparut, mais en un clin d'œil il s'était métamorphosé. Ce n'était plus le beau jeune homme blond, à la peau douce, aux manières gentilles... c'était le Diable vert et rouge, cornu, visqueux, épouvantable qu'on voit dans les livres de piété, — l'ange de l'enfer en personne.
— Jésus-Marie, dit Ventillette, en se cachant sous les draps.
— Trop tard! ricana Satan en emportant son àme.
Le bonhomme n'en dormit pas de la nuit, comme on le pense ; mais il tenait ses yeux clos de peur de
236 CONTES Eï FIGURES DE MON PAYS.
revoir ce qu'il avait vu, et il n'osait toucher au sac d'or qui chantait de son mieux, cependant, pour le mettre en joie. Il n'y a qu'au matin, quand le jour entra dans sa chambre, et qu'il entendit les premiers bruits de la rue, qu'il se décida — non sans regarder autour de lui — à compter son trésor.
— Dieu ! les jolis jaunets et que cela rend un joli son ! Dire qu'il y a des gens riches qui remuent l'or à la pelle, tandis qu'il y a tant de gueux qui n'en connaissent même pas la couleur !
Et Ventillette n'en revenait pas de sa fortune. Quel rêve il avait fait tout de même ! C'était bien un peu cher, mais bah! Sa bonne femme était là pour un coup, qui le sauverait au dernier moment des griffes du diable. L'essentiel maintenant c'était qu'elle ignorât la provenance de cet argent maudit.
Il sortit donc de bonne licLire avec une poche vide sur l'épaule et rentra vers le soir, chargé comme un mulet, le chapeau sur l'oreille, un petit coup de vin dans la tète, leste et guilleret, comme dans son jeune temps.
— Voilà Ventillette qui revient des vignes du Seigneur, dit sa bonne femme, toute surprise de ce renouveau de gaîté.
— Bonsoir, la mère ; ne te tourmente plus, nous sommes riches...
— Je crois bien... tu as bu un coup.
— Et je ne l'ai pas volé, tu vas voir. Comptemoi ça.
Ce disant, Ventillette jeta sur la table le sac du Diable, qui rendit gorge avec le joli son clair des pièces d'or froissées,
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— OÙ as-tu trouvé cela ?
— Dans un fossé, là-bas, un peu au-dessous de Pontchapeau... Quelque matignon qui aura perdu sa bourse... Une Providence, pas vrai ?
— Oui, mais si l'argent venait à être réclamé ?
— Bah ! pas tant de scrupules ; il est à nous, puisque je l'ai trouvé, je m'en vas d'abord payer notre propriétaire et nous nous nipperons avec le reste. Au diable le matignon et vive la chance!
La mère Ventillette avala, doux comme du lait, le mensonge du bonhomme, paya les dettes du ménage et continua, comme par le passé, son petit train de maison. Seulement le chiffonnier abandonna peu à peu le commerce et se fit pêcheur à la ligne, et la bonne femme devint plus dévote que jamais. On ne voyait plus qu'elle à l'église. Au premier son de cloche elle y courait ; et toujours elle était la première rendue et la dernière sortie. Pour ne pas payer de chaise, elle s'asseyait sur la marche de la sainte table, tournant le dos à l'autel et regardant la chaire, et elle marmottait du latin !... c'était plaisir de l'entendre réciter à haute voix les Pater et les Ave!
La pauvre ! elle priait ainsi pour le rachat de l'âme de Ventillette, car elle savait jusqu'au bout l'histoire du sac. Un ange du paradis lui était apparu en songe et lui avait conté comme quoi le guenillou avait vendu son âme au Diable pour les cinq sous du Juif-Errant.
C'était donc ça qu'il avait toujours cinq sous dans sa poche et qu'il jetait depuis quelque temps l'argent par la fenêtre, en jurant comme un possédé.
238 CONTES ET FKiURES l)i: AKiN 1»AVS.
Comment ferait- elle jamais pom' rendre au Diable ce maudit argent ! car il n'y avait pas à dire, jamais le Diable ne lâcherait l'àme de Ventillette, tant qu'il ne serait pas quitte avec lui. Tout cela, vous pensez, lui trottait par la tête et la rendait pensive et triste. La prière seule la consolait, aussi était-elle devenue un pilier d'église.
Le bon Dieu l'exauça.
Un jour on lui rapporta son homme sur une civière, donnant à peine signe de vie. Lo malheureux était tombé à l'eau, emporté par une loutre qu'il tenait au ])out de sa ligue. C'était la deuxième qu'il péchait ainsi dans l'espace d'un mois ; son pied avait glissé et il avait pi({ué une tète dans le remous du tleuve. Sans le secours d'un batelier qui passait par là au méuie nu)mcnt, c'en était fait de Ventillette.
La bonne femme envdva vite (juérir un prêtre à la cure. Justement le vicaire qui la confessait était de semaine. Il se pourvut d'eau bénite et courut tambour battant au domicile du noyé.
Ventillette rendait l'eau à pleine bouche, roulait des yeux effrayants et se débattait dans des douleurs atroces.
— C'est le Diable qui le possède et l'agite ainsi, dit lu vicaire, qu'on me laisse seul avec lui.
Tout le monde sortit de la chambre. Alors il s'engagea entre le Diable et le vicaire un combat terrible :
— Vade rétro, Satanas !
— Mon argent I
— Dieu te le rendra.
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— Ton Dieu est un voleur.
— Vade rétro!
Le père Yentillette suait à grosses gouttes, se levait sur son séant, secouait les bras et poussait des hurlements à faire trembler la maison.
— Vade rétro, Satanas / disait le vicaire.
Le Diable ne s'en allait pas du tout et réclamait son argent, comme de plus belle.
Alors le prêtre, voyant que les sommations étaient inutiles, trempa le goupillon dans le bénitier et en aspergea le noyé en faisant le signe de la croix. Le Diable qui craint l'eau bénite, comme un chat échaudé i'eau froide, prit ses jambes à son cou et décampa du corps de Yentillette, en laissant dans la chambre une odeur écœurante de soufre et de papier brûlé.
L'exorcisme était accompli.
Mais quelle bataille ! le vicaire n'en avait jamais vu de pareille. Cependant le père Yentillette eut encore la force de se confesser et de mourir chrétiennement.
Le ciel, ce jour-là, dut être en fête, s'il est vrai, comme le dit l'Evangile, qu'il y a plus de joie au paradis pour un pécheur qui fait pénitence que pour quatre-vingt-dix-neuf justes !
Quant à l'argent du diable, le propriétaire de Yentillette l'avait mis dans le commerce,... et je crois bien qu'il court encore.