‹ Contes et légendes de l’Inde ancienne Summer MaryChapitre 6 sur 8 · LE RELIGIEUX CHASSÉ DE LA COMMUNAUTÉ · texte numérisé non relu

LE RELIGIEUX CHASSÉ DE LA COMMUNAUTÉ

Nanda, riche marchand de la ville d’Avanti, avait épousé une femme d’un rang égal au sien. Mais cette union, qui satisfaisait aux exigences du cœur et de la fortune, n’avait pas été bénie par les dieux. Au grand désespoir de son époux, Pradjapati était restée stérile, et les commères de la ville la montraient au doigt?°. À force de prier Shiva, Indra, et même les divinités secondaires des jardins et des carrefours, l’honnête marchand obtint un héritier ; sa femme mit au monde un fils qui avait déjà, en naissant, de longs bras, un front large, des sourcils épais et un nez légèrement aquilin. Dix jours seulement après sa naissance, on lui choisit un nom, selon les prescriptions de Manou. Ce petit être si bien venu fut appelé Sounanda, c’est-à-dire grande joie"®°), Jamais enfant ne fut plus choyé ni plus gâté ; on l’entoura des soins les plus attentifs et il grandit promptement comme un lotus au milieu d’un étang. On lui enseigna de bonne heure tout ce que devait savoir l’héritier d’une grande fortune ; il apprit l’art de connaître les éléphants, les chevaux, les pierres précieuses, les hommes et, ce qui est plus difficile encore, les femmes. Sur ce dernier point, pour mieux lui démontrer la théorie, on l’initia à la pratique, et son père, qui n’y regardait pas, lui donna trois femmes légitimes. Sounanda passait son

20 Chez les Indiens, comme chez les Juifs, la stérilité passait pour un opprobre.

temps à folâtrer au milieu de ce sérail, derrière les œils-debœuf treillissés d’or, ou à écouter, sur la terrasse du palais, les musiciennes qui chantaient en s’accompagnant du théorbe. Doué d’une imagination vive, le fils de Nanda s’ennuya bien vite de cette vie énervante ; il devenait indifférent aux charmes de ses trois épouses ; la sève de la jeunesse, le besoin d’activité, le démon des voyages, le tourmentaient à son insu.

— « Mon père, dit-il un jour au marchand, pourquoi êtes-vous sans cesse occupé à compter, à amasser et à bâtir ? »

— « Mon fils, tu ne penses qu’à tes plaisirs ; je ne t’en fais pas de reproches, au contraire; mais, puisque tu n’acquiers pas de richesses, il faut bien, moi, que je songe aux affaires de la maison. »

Sounanda devint rêveur, et après un silence :

— « Quoi ! mon père, dois-je souffrir que votre vieillesse soit ainsi accablée quand ma jeunesse se consume dans l’oisiveté ? Je ne puis rester plus longtemps inutile. Permettez-moi d’aller dans d’autres pays gagner de l’argent à mon tour. »

— « Ingrat ! est-il besoin de nous affliger d’une séparation si cruelle ? Regarde autour de toi; ouvre ces coffres remplis jusqu’au bord ; il y a là des trésors inouïs : de l’or, de l'argent, des pierreries, des métaux de toutes sortes ; on se croirait chez le dieu de l’opulence, et le Rajah d’Oudjein n’est pas plus riche que nous. Crois-moi, jouis sans remords de tous ces biens, fais de bonnes œuvres, si tu veux, mais ne parle plus de voyages. »

— « Mon père, répliqua le jeune homme d’un ton respectueux, mais ferme, si vous avez montré tout cela à votre humble fils, qu'est-ce qu’il montrera, lui, à ses enfants ? »

La réflexion était judicieuse ; le marchand trouva que c'était bien dit et ne répondit rien. « C’est vrai, pensa-t-il ; après ma mort, le jeune homme sera chargé des affaires de la maison : ne vaut-il pas mieux, tandis que je suis encore vivant, qu'il aille à l’étranger faire connaissance avec les amis de son père ? »

Et, plein de cette idée, Nanda se rendit dans l’appartement intérieur’! où Pradjapati était occupée à broder une tunique pour son bien-aimé Sounanda : « Chère amie, dit-il, imposez silence à vos inquiétudes maternelles ; notre fils va voyager pendant quelques années ; les jeunes gens ont besoin de faire l’apprentissage de la vie ; Sounanda reviendra plus fort, plus instruit et plus digne de votre tendresse. » Courbée, comme toutes les Indiennes, sous le joug conjugal, la mère se tut devant cette volonté si nettement exprimée. On s’occupa sur le champ de faire un choix des plus belles marchandises. Les diamants de Golconde, les perles de Coromandel, les soies de Singapour, les mousselines de Kosala, furent entassées dans des chariots. Nanda fit publier à son de cloche, dans toute la ville, que les marchands qui désiraient voyager sans frais et sans payer aucun droit de passage n'auraient qu’à se joindre à Sounanda. Cinq cents marchands répondirent à cet appel. Le père prudent voulait ainsi assurer une tutelle à son fils. Après le banquet des adieux, au moment du départ, il donna ses dernières instructions aux com-

21 Le gynécée ou l’appartement des femmes.

pagnons du voyageur : « Messieurs, dit-il, en pays étranger, il y a plus d’un écueil à éviter pour la jeunesse : les liqueurs spiritueuses, le luxe des habits et les courtisanes ; jurez-moi que vous défendrez Sounanda comme votre propre fils contre les séductions qui pourraient l’atteindre. S’il vous écoute et se conduit bien, tout ira pour le mieux ; mais si, malgré vos représentations, il s’entêtait à faire des sottises, je vous y autorise : vendez les marchandises de Sounanda, réalisez-en le prix et abandonnez mon fils au sort qu’il aura mérité. »

Devant le portique du palais, les ânes, les buffles, les chameaux et les éléphants frappaient du pied impatients de partir ; une dernière bénédiction du père, un baiser attendri de la mère, et la caravane s’ébranle laissant sur sa route un nuage de poussière. Ce fils chéri qui n’a jamais quitté le foyer paternel, le voilà lancé à travers le monde, courant les aven-

tures. Saura-t-il se diriger et mettre à profit les enseignements qu’on lui a prodigués ? »

La courtisane a de tout temps fleuri dans l’Inde. Tandis que les autres femmes, esclaves ignorantes ou timides, osaient à peine relever la tête, elle avait le monopole de l'instruction et des talents et imposait le joug au lieu de le subir.

Il y avait alors dans la ville de Sravasti une créature célèbre par ses grâces et sa beauté. Personne ne connaissait mieux qu'elle les diverses manières d’émouvoir les hommes. À l'exemple des Apsaras, ces courtisanes du ciel dont les légendes ont célébré les séductions, elle excellait dans les raffinements de son art. Poète et musicienne accomplie, danseuse lascive, comédienne hors ligne, sachant prendre toutes les voix et tous les visages, tour à tour chaste ou volup-

tueuse, languissante ou enjouée, dédaigneuse ou passionnée, maltraitant les hommes pour les ravir ensuite, et surtout se gardant d’avoir un cœur pour mieux dominer, telle était Mie Bhadrika, dont le nom peut se traduire par celui de Félicité.

Par une matinée brûlante du mois de Vésakha??, la courtisane était couchée sur des carreaux de soie au milieu de la cour de sa maison ; un velum rose préservait du soleil sa tête mignonne ; une eau jaillissante rafraîchissait l’air et retombait dans une vasque de marbre où les paons venaient coquettement mouiller leurs ailes. La belle s’éventait avec un chamara”* ou agaçait du bout des doigts une sarika?* favorite qu’elle s’amusait à faire jaser. Une suivante très familière qui revenait du marché racontait en ce moment à sa maîtresse toutes les nouvelles de la ville :

— « Savez-vous, madame, qu’il vient d’arriver ici un marchand jeune, beau, des mieux faits, dont les richesses sont immenses ? Il a mis ses marchandises en magasin et compte séjourner dans notre ville ; on ne parle pas d’autre chose. »

Bhadrika se souleva tout émue :

— « Ah ! mon enfant, que m’apprends-tu là ? Si je ne dépouille pas cet étranger de toutes ses richesses et ne le ren-

22 Mois qui correspond à notre mois de mai. Tchamara, dans le texte original. (BNR.)

23 Sorte d’éventail fait avec la queue du yak.

24 Espèce de geai qui apprend à parler.

voie au pays natal déplumé comme le cou d’un vautour, je ne m'appelle pas Bhadrika. Va trouver cet homme sans perdre un instant, de peur qu’une de mes rivales ne nous prévienne ; offre-lui du bétel, du camphre, des parfums et des fleurs ; dis-lui : « Noble seigneur, ma maîtresse Bhadrika salue vos pieds. Pourquoi, après avoir quitté votre palais, demeurez-vous dans une hôtellerie comme un homme vulgaire ? Notre maison est à votre disposition : venez vous y installer. »

La suivante avait l’habitude de ces sortes de commissions, et s’en acquittait à merveille. Au lieu de venir au monde cinq cents ans avant J.-C. elle méritait de naître à notre époque. Elle revint bientôt tout essoufflée :

— « Il ne s’est pas fait prier pour accepter, je vous jure, et il sera ici dans une heure. Il est jeune, confiant ; vous n’aurez pas de peine à lui tourner la tête. »

Toute la maison était en mouvement, du toit plat qui servait de terrasse au portique de la façade. On frottait les meubles, on étendait sur le plancher des peaux de tigres et de gazelles ; au-dessus du divan destiné au noble visiteur, on élevait un dais brodé. À côté de l’herbe darbha qui purifie tout, on brûlait le santal et l’aloès ; dans de grands vases dorés, on plaçait des bouquets de champaka? et d’ashoka.

Quant à la courtisane, fardée, attifée, parfumée, ployant sous le poids des bijoux, savamment habillée ou plutôt déshabillée, elle guettait sur son balcon, lorsqu’apparut enfin le palanquin du marchand. Il avait fait toilette aussi, et sortait

25 Tchampaka, dans le texte original. (BIVR.)

d’un bain à l’essence de rose, frais, brillant, tout enflammé à l’idée de voir cette belle personne qu’on lui avait dépeinte comme si redoutable. L’imprudent ! le danger l’aiguillonnait comme la lumière des lampes attire, le soir, la troupe ailée des papillons. En l’apercevant, Bhadrika, remplie de joie, improvisa cette stance que nous traduisons fidèlement :

Charmant jeune homme, en vérité,

Que tu sois noble ou non, riche ou bien sans richesses, En te voyant si riche de beauté,

Les femmes de leur cœur ne seront plus maîtresses !

Sounanda sauta légèrement de son palanquin ; Bhadrika s'était précipitée à sa rencontre, le saluant avec les façons caressantes d’une courtisane qui veut plaire et sait que tout dépend d’une première impression. Elle l’introduisit dans le salon, le fit asseoir sur le divan et d’une voix pleine d’humilité :

— Quel est le nom de Votre Seigneurie ?

— Je m'appelle Sounanda.

— Vraiment ! En ce cas, votre nom et votre personne se ressemblent?f ; si votre père et votre mère ne vous avaient appelé Sounanda, c’est moi qui vous prierais de recevoir ce nom aujourd’hui.

Le jeune homme était trop bien élevé pour ne pas riposter par un compliment semblable auquel se prêtait d’ailleurs le nom de la demoiselle : mais il semblait un peu embarrassé,

26 Voir ci-dessus

tandis que Bhadrika, sans perdre de temps, lui prodiguaïit les amabilités les plus vives.

— Pardonnez-moi une question indiscrète, murmura-t-il timidement ; quel est le prix de chaque jour passé ici ?

— Fi donc! monsieur, s’écria la demoiselle avec une feinte indignation. Pour qui me prenez-vous ? En me faisant une pareille demande, Votre Seigneurie n’agit pas en homme distingué. Je vous aime; ne vous inquiétez pas d’autre chose.

Sounanda se tut, honteux de l’inconvenance qu’il avait commise vis-à-vis d’une personne si désintéressée.

Mais, une heure plus tard, comme il traversait le vestibule, on le tira doucement par sa tunique :

— Seigneur, dit la suivante, c’est cinq cents karchapanas?? par jour qu’il nous faut ici.

Sounanda se tourna vers un serviteur :

— Tu apporteras ici chaque jour cinq cents karchapanas.

L’hospitalité de M'° Bhadrika était plus chère que la meilleure hôtellerie de Sravasti. N’importe, ce n’est pas à vingt ans, quand on est riche et amoureux, qu’on s’inquiète de l’argent.

Les jours s’écoulèrent vite au milieu de plaisirs habilement ménagés ; Sounanda était pris comme une gazelle dans un filet. Jamais M'° Bhadrika ne s’était donné tant de peine

27 Environ 25 francs.

pour captiver un cœur. Quand elle nouaït ses deux bras souples comme des lianes autour du cou de son amant ou qu’elle l’attirait sur son sein, qu’on eut dit moulé dans une coupe d’or, Sounanda affolé oubliait tout : les trois épouses qui attendaient, le père qui travaillait et la mère qui pleurait.

Cependant les marchands finirent par s’étonner de ne plus voir leur compagnon ; ils apprirent que, depuis son arrivée à Sravasti, Sounanda habitait la maison d’une courtisane.

— Messieurs, dit le plus âgé de la compagnie, il faut être indulgent pour les entraînements de la jeunesse ; abandonner notre chef serait une mauvaise action. En-voyons-lui un messager pour l’instruire de notre prochain départ et le prier de revenir avec nous.

La proposition fut acceptée d’un commun accord. Le messager trouva Sounanda couché sur un lit de fleurs, tandis que Bhadrika, s’accompagnant du théorbe, dansait un pas à mettre en fuite la vertu des ascètes les plus endurcis. Le jeune marchand, il faut lui rendre cette justice, écouta gravement l’envoyé ; il semblait se réveiller d’un songe, et le sentiment du devoir renaissait dans cette âme égarée.

— C’est vrai, dit-il, je ne m’appartiens pas ; il faut partir, vous quitter, chère Bhadrika, mais ma pensée restera à Sravasti.

— Quelle étrange idée vous passe par la tête, seigneur ? En ce monde, il y a deux raisons pour satisfaire ses désirs : la jeunesse et la beauté ; vous êtes jeune et vous êtes beau ; restez encore quelque temps dans le séjour de la jeunesse à jouir de ses plaisirs. C’est dans la maison du vieillard qu’il conviendra d’amasser des trésors.

Il n’en fallait pas tant pour convaincre le pauvre fou.

— Hors d'ici, l’ami ! s’écria-t-il en montrant la porte à celui qui venait troubler ses plaisirs.

Le messager ne se le fit pas répéter deux fois.

— Sounanda m’a chassé de sa présence, fut-il dire aux marchands ; le dieu de l’amour l’a percé de mille flèches ; vous n’en obtiendrez rien.

— Nous tenterons pourtant une dernière démarche par égard pour son père, notre ami, qui nous l’a confié.

Et, les honnêtes marchands se rendirent immédiatement chez la courtisane. Ils demandèrent à parler à leur chef. Bhadrika sentit qu’elle était perdue si Sounanda revoyait ses compagnons :

— Quoi ! cher seigneur, fit-elle avec des larmes dans la voix, n’êtes-vous donc pas satisfait des agréments de ma maison, que vous songiez encore à me quitter ? Ingrat ! vous ne m’aimez plus !

Et sa bouche vermeille couvrit de baisers celui qui n’avait pas la force de se dérober à ses caresses.

Sounanda se tourna vers un serviteur :

— Ces gens-là m’excèdent ; je n’ai nul besoin de les voir. Dis-leur qu’ils peuvent continuer leur voyage sans moi et que je ne sortirai d’ici que par la force !

— Soit, répliquèrent les marchands en recevant le congé qu’on leur signifiait ; nous avons fait ce qui était humainement possible pour ramener Sounanda à ses devoirs ; notre conscience ne nous reproche rien ; nous vendrons les marchandises, et il verra ce que vaut l’amour des courtisanes.

Le lendemain même, le serviteur qui, jusque-là, avait apporté exactement cinq cents karchapanas tous les jours, se présenta les mains vides. Pendant quelque temps, par bienséance, M! Bhadrika ne fit aucune observation, mais son humeur changeaïit ; elle ne jouait plus à la bayadère et devenait avare de ses caresses. À la fin, n’y pouvant tenir, elle interrogea le serviteur :

— Pourquoi donc, depuis quelques jours, ne me donnestu pas la somme habituelle ?

— Les marchands sont partis. Où pourrais-je trouver de l'argent ?

— Auraient-ils, par hasard, emporté les marchandises de Sounanda ?

— Ils ont tout emporté, et mon maître n’a plus à sa disposition un seul karchapana.

— Voilà une éventualité que je n’avais pas prévue, pensa la courtisane. Allons, il faut prendre un parti et congédier au plus vite ce niais qui croit être aimé pour sa bonne mine.

Il y a deux mille ans, on raisonnait aussi bien dans les boudoirs de Sravasti qu'aujourd'hui dans ceux de Paris. Bhadrika vint s’asseoir auprès de Sounanda d’un air affligé, dont celui-ci lui demanda aussitôt la cause.

— Ah ! fit-elle avec un soupir, il y a des choses pénibles à dire. Pourquoi, seigneur, me forcer de vous rappeler, que je suis une pauvre fille qui n’a que son métier pour vivre ? Je ne possède ni champs ni ouvriers, moi ; c’est avec ce que je reçois des gens comme vous que je puis mener ma maison : donnez-moi des karchapanas ou laissez-moi chercher des ressources près d’un autre.

Précipité de la cime du mont Mérou, Sounanda se fût relevé moins étourdi qu’en écoutant ces paroles.

— Bhadrika, s’écria-t-il d’une voix brisée, il n’y a donc pas d’ami pour toi |

— Seigneur, les courtisanes n’ont pas d’ami ; leur nature est l’inconstance. Elles quittent celui qui est ruiné comme les oiseaux abandonnent l’arbre qui n’a plus de fruits. Ne le saviez-vous pas ?

— Quoi ! Bhadrika, c’est donc seulement pendant qu’il a des trésors à te donner qu’un homme sait te plaire ?

— Seigneur, tant qu’'Indra verse la pluie, les torrents de la montagne coulent : tant qu’un homme a des trésors à offrir à la courtisane, elle est à lui.

— Tu veux me donner le change, tu en aimes un autre !

— Quelle plaisanterie, seigneur ! est-ce que notre cœur a de ces caprices ? Le soir, la courtisane réjouit par ses discours et ses caresses ; le matin venu, elle vous laisse là comme de l’herbe.

— Cœur plus dur que les rochers de l’Himalaya, tu ne fréquentes donc les hommes que pour leurs richesses !

— Mais oui, seigneur, et les hommes riches qui n’usent pas de leurs richesses seront traités par moi comme l’herbe fraîche est foulée aux pieds par un bœuf.

Décidément la demoiselle jetait le masque ; on ne pouvait être d’une franchise plus insolente. Par un retour ordinaire, la douleur de l’amant faisait place à la rage. Le bandeau, si brusquement arraché par une main aimée, n’aveuglait plus Sounanda, la courtisane lui apparaissait

dans toute sa sécheresse et sa vénalité. Sans proférer une parole, il se dirigea vers la porte ; Bhadrika s’élança pour le retenir :

— Mauvaise tête ! n’a-t-on jamais plaisanté avec vous ? Ne voyez-vous pas que tout ceci n’est qu’un jeu de ma part ? J’ai voulu vous éprouver et savoir si vous m’aimiez réellement.

Un cœur épris ne demande qu’à être trompé ; Sounanda resta. Qui n’en aurait fait autant à sa place ?

Le remords n’entrait pour rien dans ce changement de manœuvre ; Bhadrika craignait la solitude, et, quoique positive, elle mêélait volontiers l’agréable à l’utile. Sounanda lui plaisait ; elle venait de s’aviser qu’elle le garderait quelque temps encore pour charmer ses loisirs, jusqu’à ce qu’un autre lui apportât de l’argent. Cet autre-là ne se fit pas attendre. Un soir, la suivante introduisit sans se gêner un jeune homme de bonne façon dont la robe était couverte de pierreries. La courtisane, prenant son air le plus gracieux, fit entrer le nouveau venu dans ses appartements intérieurs. La porte se referma devant l’amant stupéfait d’indignation et de jalousie. Se voir de ses yeux remplacé, c’est assurément de toutes les disgrâces la plus sensible pour un amoureux. Le bel Indien n’était pas homme à souffrir un partage. Les Orientaux sont encore plus susceptibles sur ce chapitre que les Occidentaux. « Puisque de pareilles choses se passent en ma présence, s’écria Sounanda, partons à l'instant ! »

Il s’enfuit à travers les rues de Sravasti qu’il ne connaïissait guère. Pendant son séjour chez la courtisane, il n’avait pas mis les pieds dehors. Il erra longtemps. Vers le matin, il se trouva à l'extrémité d’un faubourg de la ville sur une grande route plantée d’arbres. Tout s’éveillait avec des

grâces nouvelles ; le fruit vermeil du bimba se balançaïit sur sa tige et semblait s’offrir aux lèvres du voyageur ; l’ashoka?® entr'ouvrait ses fleurs empourprées qu’une nuit avait fait éclore, et, sous les rayons du soleil levant, le champaka déployait comme un parasol ses rameaux embaumés. Personne sur la route qu’un homme qui marchaït devant Sounanda, la tête nue, les yeux baïissés dans l’attitude de la méditation. Il portait à la main une sébile destinée à recevoir les aumônes ; un chapelet pendaït à sa ceinture ; son manteau rougeâtre était fixé sur l’épaule droite, tandis que sa robe, de même couleur, descendait jusqu’à terre. Il s’en allait pas à pas, pour ne point écraser les insectes du chemin, évitant de porter le regard plus loin que la longueur d’un joug. Sounanda avait reconnu un de ces hommes qui, entraînés par une pieuse folie, abandonnaient tout pour suivre la loi du Bouddha. Devant la sérénité du religieux le jeune homme sentait se calmer le trouble de son âme tourmentée par la passion ; près de celui qui avait volontairement renoncé aux jouissances de ce monde, il eut honte de sa douleur ; une inspiration comme il en vient parfois aux désespérés, traversa son esprit, et, sans parler, il suivit le saint personnage jusqu’au monastère de Jetavana?°.

Jetavana était la résidence favorite du Bouddha. Là, au milieu de ses fidèles disciples, le maître venait se reposer des fatigues d’une vie errante consacrée à la prédication.

Le religieux entra dans le vestibule ; il déposa le vase aux aumônes, épousseta son manteau, lava ses pieds et ses

28 Asoka, dans le texte original. (BIVR.)

29 Djetavana, dans le texte original. (BIVR.)

mains, filtra avec soin l’eau qu’il devait boire, pour ne pas avaler les animalcules qu’elle pouvait contenir, et prit des feuilles de bananier pour lui servir d’assiette. Puis il se mit à manger lentement et sans avidité le riz qu’on lui avait donné. Sounanda, toujours silencieux, restait debout devant lui.

« Mon ami, dit avec douceur le disciple du Bouddha, voulez-vous ce qui reste des aumônes ? »

L’amoureux avait bien songé à se laisser mourir de faim, mais ces résolutions-là persistent rarement. Il accepta sans se faire prier et conta, en peu de mots, son histoire au religieux.

— Insensé ! s’écria celui-ci ; que regrettez-vous ? Restez parmi nous; vous verrez que la pratique des vertus et le triomphe remporté sur soi-même voilà les soins dignes d'occuper le cœur de l’homme.

Le malheureux réfléchit un instant ; il avait perdu ses richesses et ses illusions. Évidemment, après son équipée, il serait mal reçu dans la ville d’Avanti. Ne valait-il pas mieux faire une fin honorable et entrer en religion ?

On instruisit le catéchumène dans toutes les règles du Pratimoksha®! ; il prononça ses vœux et se montra d’une piété édifiante. Était-il guéri ? Dans cette belle retraite de Jetavana où tout invitait au recueillement, son âme blessée avait-elle enfin retrouvé la paix ? Qui sait ? Peut-être le démon, que ces vocations-là font toujours rire, lui envoya-t-il des songes brûlants. Dans son étroite cellule, sur sa mince

30 C’est-à-dire le livre contenant les préceptes pour arriver à la délivrance finale.

couchette, il se réveilla sans doute plus d’une fois haletant, éperdu, croyant sentir encore les caresses qu’il n’oubliait pas. Un jour, on lui ordonna d'aller faire la quête à Sravasti ; il obéit et s’en fut à la ville. L’ennemi du genre humain guidait ses pas, car il se trouva tout à coup, sans s’en douter, devant la maison de son ancienne maîtresse ; la suivante, qui était sur le seuil, rentra précipitamment avertir Bhadrika. Depuis le départ de Sounanda, la belle avait des regrets, sinon des remords ; elle songeait souvent à ce pauvre fou qui l’avait tant aimée. Celui-là, du moins, la prenait au sérieux, ce qui touche les femmes plus que tout ; il ne la traitait pas en courtisane et lui donnait son âme avec ses baisers. Si jeune, si beau, si ardent, elle l’avait dédaigné pour quelques karchapanas. Assurément, c'était une vilaine action. Peutêtre l’infortuné, égaré par la jalousie, avait-il cherché la mort dans l’étang de Sravasti. Là-dessus, les courtisanes, qui devraient savoir à quoi s’en tenir sur les hommes, se font aussi volontiers des illusions que les honnêtes femmes.

— « Réjouissez-vous, madame, s’écria la suivante ; il n’est pas mort comme vous le croyiez ; je viens de le voir passer devant la porte. »

— « Cours donc le chercher au plus vite. »

— « Mais, madame, c’est que... vous ne savez pas : depuis qu’il nous a quittés, il s’est fait religieux. »

— « Eh, qu'importe ! fais-le entrer tout de même. »

Sounanda parut la tête rasée, les yeux baissés, portant humblement dans sa main le plat aux aumônes. En apercevant Bhadrika, il recula d’effroi ; peut-être avait-il conscience de sa propre faiblesse. Mais déjà l’habile comédienne s'était jetée à genoux et se frappait la poitrine :

— « Sounanda, disait-elle, mon bien-aimé, que vous êtes cruel ! Pourquoi, après avoir abandonné votre indigne servante, être entré en religion ? »

— « Malheureuse ! oses-tu m’accuser ? quand tu as brisé ma vie et reçu trop gracieusement en ma présence un autre homme, que serais-je devenu, si un couvent ne m’avait ouvert ses portes ? »

— « Mon doux seigneur, le caractère des femmes est sujet à faillir : soyez généreux ; pardonnez une faute que j'ai tant pleurée. À partir d’aujourd’hui, ma personne et mes biens sont à vous; revenez, je vous en supplie, jouir de l'existence auprès de moi. »

— « Arrière, tentatrice ! après m'avoir dépouillé de tout ce que je possédais, veux-tu encore me détourner de la bonne voie ? »

— « Seigneur, pourquoi la joie et le plaisir seraient-ils une infraction à la morale ? Aïmer, c’est chanter aux dieux une hymne de reconnaissance. »

Ah ! le démon savait bien ce qu'il faisait. Cette voix passionnée que, tant de fois, malgré lui, Sounanda avait cru entendre dans le silence de la cellule, elle vibraiït à son oreille ; cette haleine qui était venue, en songe, passer comme un souffle de feu sur sa joue brûlante, elle effleurait son visage ; ce passé, que rien ne pouvait effacer, se dressait tout prêt à ressusciter. Le religieux restait fasciné comme le serpent sous le regard du charmeur. D’un mouvement brusque, la courtisane arracha le manteau et la ceinture du mendiant ; elle les jeta au loin ainsi que le vase aux aumônes. Insignes de la pauvreté et de la chasteté, Sounanda ne vous ramassa

pas ! Il suivit Bhadrika, et, près d’elle, il oublia tous les vœux qu'il avait faits.

Quelques heures plus tard, on lui rendait son manteau et on remplissait sa sébile en lui faisant promettre de revenir bientôt. Le coupable reprit la route du monastère ; une joie pure y régnait ; tous les disciples étaient en fête ; après plusieurs mois d’absence, le Bouddha venait de reparaître à Jetavana. Le religieux écouta celui dont l’éloquence triomphait des plus endurcis et il comprit l’énormité de sa faute. Le repentir entra dans son âme ; il se livra chez lui un combat. Le désir, comme un roseau vert coupé au bord de l'étang, se dessécha ; désormais ses passions étaient domptées et l’image de Bhadrika ne venait plus la nuit hanter sa cellule, mais les remords le dévoraient ; il restait, farouche, silencieux ; en vain ses compagnons lui demandaient :

— « Vénérable, n’as-tu aucune maladie du corps ? Ton esprit n’est-il pas tourmenté de quelque chagrin ? ».

— « Non, » répondait-il toujours. Pour rien au monde, il n’eût voulu révéler le secret qui l’étouffait.

Un soir pourtant, sous les vérandas du monastère, la troupe des disciples était réunie autour du maître. La lune venait de paraître ; les arbres frissonnaient sous une brise légère ; les poitrines se dilataient ; c’était l’heure du repos, le vrai moment de songer à la délivrance finale. Étendu sur une natte, la tête appuyée sur des coussins, le Bouddha, convalescent d’une grave maladie, avait à ses côtés Djivaka, le célèbre médecin, venu depuis quelques jours à Jetavana, pour soigner celui dont il était le disciple et l’ami. Comme toujours, Sounanda se tenait à l’écart sans proférer une parole. Deux religieux, qui s’intéressaient à lui, le prirent chacun sous un bras et l’amenèrent de force devant le médecin :

— « Seigneur Djivaka, vous qui savez tout, de grâce, examinez notre ami et donnez-lui un remède pour guérir le mal qui le mine.

Le regard profond du savant enveloppa cette face ravagée, que les rayons de la lune rendaient plus pâle encore.

— « La science du médecin n’a que faire ici, prononça-til gravement ; nous sommes faits pour guérir les souffrances du corps et non celles de l’esprit ; c’est à vous, vénérables, qu’il appartient de discerner ce qui trouble cette âme malade.

— « Mon fils, dit à son tour le Bouddha, point de fausse honte ; si vous avez commis quelque faute, soulagez votre cœur en la confessant à haute voix devant vos frères. »

Il arrive toujours un moment où le coupable n’a plus la force de garder son secret. Ce moment-là était venu pour Sounanda. Il s’agenouilla, toucha les pieds du maître avec sa tête et commença sa triste histoire. Plus d’une fois les sons se brisèrent dans sa gorge et les mots furent devinés plutôt qu’entendus. La confession terminée, le Bouddha se leva, et, d’un ton sévère :

— « Malheur à celui sur lequel l’enseignement de la loi n’a pas produit plus d’effet qu’une bulle d’eau! Pour cet homme de ténèbres, il n’y a point de pardon, car il n’y a pas d’amendement possible. Le religieux qui, après avoir trouvé l’appui de la religion, se laisse entraîner au mal, est déchu pour toujours et chassé de la communauté ! »

En écoutant cet arrêt sans appel d’un maître si indulgent d'ordinaire, les fronts s’étaient inclinés pleins de tristesse. Tout à coup, sur un signe du Bouddha, la voix fraîche d’Ananda, un disciple favori, s’éleva au milieu du silence de

la nuit ; les religieux reprirent en chœur l’hymne que l’écho emportait au loin. Quant à Sounanda, il s’était enfui éperdu. Nul n’a jamais su ce que le malheureux était devenu.

Cette histoire a été traduite pour la première fois du tibétain en français par M. Foucaux, professeur au Collège de France. Quoiqu'’elle fasse partie du Kandjour ou collection des livres sacrés du Tibet, elle fut primitivement écrite en sanscrit ou en pali, et peut être revendiquée par la littérature indienne. Ce religieux, qui retombe si facilement dans le péché, forme un contraste frappant avec le vertueux Upagupta. Nous avons cru piquant de rapprocher ces deux récits comme un sujet de comparaison pour le lecteur.

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