‹ Contes et légendes du bouddhisme chinoisChapitre 11 sur 32 · LE RELIGIEUX ET LE CHASSEUR · texte numérisé non relu

LE RELIGIEUX ET LE CHASSEUR

Autrefois il y avait;un royaume nommé Mot’ien-lo ; le roi s’appelait Nan ; par l’étude il était parvenu à communiquer avec les intelligences divines; il n’était rien de si profond qu’il ne l’eût scruté. S’apercevant de l’impermanence des choses de ce monde, il dit : « Mon corps doit se pourrir et devenir un fumier dans ce monde; comment pourrais-je le protéger? » Il renonça à la gloire et abandonna la joie; il se vêtit de l’habit religieux de mahâsattva; il se contenta de la nourriture d’un seul bol et accepta les défenses des çramanas; une forêt dans la montagne lui servit de résidence; il y demeura trente années. A côté de l’arbre sous lequel il vivait se trou-

vait un gouffre profond de trois cents pieds. Or un chasseur, poursuivant un cerf à toute vitesse, tomba dans le gouffre; en ce temps, il y eut un corbeau et un serpent qui, d’effroi, tombèrent aussi dans le gouffre; ils avaient le corps entièrement meurtri et blessé et tous aussi souffraient; ils levaient les yeux vers le ciel et criaient lamentablement avec la voix d’un être aux abois et abandonné de tous. Le religieux en fut affligé, il éclaira le gouffre avec une torche pour voir ceux qui s’y trouvaient et allongea le cou en versant des larmes ; s’approchant du gouffre, il cria : « Vous tous, ne vous désolez pas; je vous retirerai de ce grave péril. » 11 fit alors une longue corde qu’il suspendit pour leur permettre de monter ; ces trois êtres, qui, prenant la corde avec le bec ou la bouche, qui, la prenant dans les mains, purent avoir la vie sauve. Tous se prosternèrent la tête contre terre et exprimèrent leurs remerciements en disant : « Notre vie était comme un flambeau qu’on emporte; ô religieux, votre bonté s’étend partout sans limites; vous avez fait que nous avons pu revoir la lumière du jour ; nous désirons jusqu’à la fin de notre existence dans ce corps, vous fournir tout ce qui pourra vous manquer; c’est par de petits services que nous en reconnaîtrons un grand, et quand nous vous en rendrions dix mille, ils ne payeraient pas de retour le service unique

que vous nous avez rendu. s> Le religieux leur dit : «J’étais roi d’un royaume ; mon royaume était grand et la population en était nombreuse; par mes palais, mes joyaux et mes femmes, je l’emportais sur tous les autres royaumes. Mes désirs étaient satisfaits aussi promptement que l’écho répond au son ; il n’était rien que je demandasse sans l’obtenir. Cependant j’ai estimé que ma royauté était un antre de haine; j’ai pensé que les couleurs, les sons, les parfums, les saveurs, les vêtements ornés et les mauvaises pensées étaient les six épées qui tranchent notre corps, les six flèches qui percent notre personne; c’est à cause de ces six choses mauvaises que nous restons dans le cycle des migrations pour y subir des souffrances. Les trois voies sont très funestes ; elles sont difficiles à endurer et difficiles à supporter ; comme j’étais fort tourmenté par cette idée, j’ai renoncé à mon royaume et je me suis fait çramana. je désire obtenir la sagesse du Tathâgata droite, vraie et sans attachements, la doctrine de l’illumination suprêmement correcte ; je désire être un maître guidant les devas et les hommes, amener à la conversion tous les êtres et les faire atteindre au premier principe; comment n’aurais-je en vue que vous, ces trois personnes ? Que chacun de vous retourne à sa résidence habituelle: quand vous verrez ceux qui vous sont chers, exhortez-les à se

réfugier par trois fois dans les trois refuges et à ne pas s’écarter de la religion du Buddha. »

Le chasseur dit : « Je suis dans la vie profane depuis plusieurs années; quoique j’aie vu des laïques accumuler les actes de vertu et pratiquer le bien, comment y en aurait-il parmi eux qui, comme les disciples du Buddha, traitent les autres comme ils voudraient être traités eux-mêmes, secourent les êtres et demeurent dans l’obscurité sans mettre en lumière leur renommée ? Mais vous, ô religieux, vous possédez ces qualités, je désire que vous veniez chez moi pour y demander quelques menues offrandes. » — Le corbeau dit : « Mon nom est Po ; si, ô religieux, vous êtes dans quelque situation difficile, je désire que vous appeliez mon nom et j’accourrai. » — Le serpent dit : « Mon nom est Tch’ang; si, ô religieux, vous éprouvez quelque malheur, je désire que vous appeliez mon nom et je ne manquerai pas de venir pour payer de retour votre bienfait. » Q.uand ils eurent fini de parler, chacun d’eux s’en retourna.

Un autre jour, le religieux se rendit dans la maison du chasseur; en le voyant venir de loin, le chasseur dit à sa femme : « Voici venir cet homme de mauvais augure; je vous ordonne de faire un bon repas, mais de le préparer avec beaucoup de lenteur; quand il aura vu que l’heure de midi est passée, il ne mangera pas. » Quand la femme

vit le religieux, elle changea brusquement de couleur ; elle feignit de le retenir pour lui préparer à manger, mais, perdant son temps en vains bavardages, elle dépassa l’heure de midi. Le religieux se retira;

De retour dans la montagne, il aperçut le corbeau et l’appela par son nom : Po. Le corbeau lui demanda : «D’où venez-vous? » «Je viens de chez le chasseur », répondit-il. Le corbeau reprit : « Avez-vous mangé ? » Le religieux répliqua : « On m’a préparé de la nourriture; mais, avant qu’elle ne fût prête, l’heure de midi était passée et, comme alors je ne devais plus manger, je m’en suis retourné. » Le corbeau dit : « Ce chasseur est un démon malfaisant qu’il serait difficile de sauver en lui témoignant de l’affection ; résister à la bonté et s’opposer à celui qui vous a rendu un bienfait, c’est une perversité extrême; pour moi je n’ai pas de boissons et de mets que je puisse vous offrir ; mais ayez soin de rester assis ici et je reviendrai dans un instant. »

11 se rendit en volant dans le royaume de Pantchô et entra dans le harem du palais royal; il aperçut la femme du roi qui dormait en ayant dans la parure de sa tête une perle claire comme la lune. Le corbeau prit cette perle dans son bec et revint en toute hâte l’offrir au religieux.

Quand l’épouse du roi se réveilla, elle chercha

sa perle sans la trouver et alors informa le souverain de cette disparition. Le roi fit une proclamation à son peuple pour dire : « Celui qui trouvera la perle, on lui donnera mille livres d’or et mille livres d’argent, mille bœufs et mille chevaux. Mais celui qui l’aura trouvée et ne l’aura pas rapportée, on le punira sévèrement et on exterminera toute sa parenté. » ■— Le religieux ayant fait don de la perle au chasseur, celui-ci le chargea de liens et vint informer le roi. Le roi dit au religieux : « D’où vous vient ce joyau ? » Le religieux réfléchit profondément et se dit : « Si j’expose comment les choses se sont passées, tous les corbeaux du royaume périront; si je raconte que j’ai obtenu cette perle en la volant, ce serait faire croire que j’ai tenu une conduite indigne d’un disciple du Buddha. » Il garda le silence et reçut une bastonnade de plusieurs milliers de coups; cependant il n’était pas irrité contre le roi et n’avait d’animosité contre personne; avec une grande bonté, il prononça ce vœu : « Puisse-t-on, en me traitant ainsi, me faire obtenir la dignité de Buddha afin que je sauve la foule des êtres de toutes leurs peines. » — Le roi dit ; « Prenez ce religieux et enterrez-le en ne laissant sortir que sa tête; demain on le tuera. »

Le religieux appela alors le serpent en prononçant : Tch’ang. Le serpent dit : « Personne dans le

monde ne sait mon nom, si ce n’est le religieux. Puisqu’il élève la voix pour m’appeler, c’est sans doute qu’il a une raison pour le faire. 11 alla donc promptement, et, en voyant l’état dans lequel se trouvait le religieux, il se prosterna la tête contre terre en lui demandant : « Comment cela s’est-il produit ? » Le religieux lui exposa toute l’origine de cette affaire ; le serpent dit en pleurant : « O religieux, votre bonté est grande comme le ciel et comme la terre et cependant vous êtes en butte aux calamités ; combien plus cela risque-t-il d’arriver à celui qui est dépourvu de sagesse ! qui alors le secourra? Votre bonté céleste est sans haine, mais moi je vous vengerai : ce roi n’a qu’un seul fils qui est son héritier et n’a pas d’autre successeur ; j’entrerai dans le palais et par ma morsure je tuerai l’héritier présomptif; puis, en lui appliquant ma médecine divine, vous le guérirez. »

Le serpent entra donc de nuit dans le palais et mordit l’héritier présomptif qui mourut; on garda son corps pendant trois jours et le roi promulgua un édit en ces termes : « Si quelqu’un peut rendre la vie à l’héritier présomptif, je lui donnerai la moitié de mon royaume pour qu’il règne sur elle. » On transporta le corps dans la montagne pour l’y incinérer; en y allant, on passa à côté du religieux; celui-ci dit : « Quelle maladie a eu l’héritier présomptif pour qu’il soit mort ? différez les funé-

DU BOUDDHISME CHINOIS gçf

railles ; je puis lui rendre la vie. » Les gens de l’escorte, entendant ces paroles, allèrent en toute hâte les rapporter au souverain ; le roi, partagé entre la tristesse et la joie, fut violemment ému et dit au religieux : « Je vous gracie et je vous donne la moitié demon royaume pour que vous soyez roi. » Le religieux appliqua la médecine sur le corps et l’héritier présomptif revint soudain à la vie en disant : « Pourquoi suis-je ici ? « Les gens de la suite lui exposèrent tout ce qui s’était passé; l’héritier présomptif revint dans son palais ; grands et petits sautaient de joie.

Le roi voulut prendre la moitié de son royaume pour en faire don au religieux, mais celui-ci refusa de rien accepter. Le roi comprit alors et dit : « Si vous n’acceptez pas la moitié de mon royaume, comment pourriez-vous être un voleur ? De quel pays êtes-vous et en vertu de quelles opinions vous êtes-vous fait çramana ? Comment êtes-vous entré en possession de la perle ? alors que vous avez une si noble conduite, comment se fait-il que vous ayez été pris dans un tel malheur ? » Le religieux raconta toute son histoire ; le roi en était pénétré de compassion et les larmes qu’il versait inondaient son visage.

Le roi dit au chasseur : « Vous avez rendu un service signalé à l’État; convoquez ici tous vos parents aux neuf degrés ; je veux les récompenser

lOü

largement. » Ses parents, grands et petits, s’étant tous rassemblés à la porte du palais, le roi dit : « La méchanceté et l’ingratitude sont les plus grands des crimes. » Il les extermina donc.

Le religieux se rendit dans la montagne pour y étudier la sagesse ; il se perfectionnait et progressait sans relâche. Après que sa vie fut terminée, il naquit en haut parmi les devas.

Page 1