LE ROI-DRAGON, LE ROI ET LE BÉLIER
Autrefois, la fille d’un roi-dragon étant sortie pour se promener fut chargée de liens et battue par un gardien de boeufs. Le roi du royaume étant sorti pour parcourir son territoire, aperçut cette fille, la délivra et lui permit de s’en aller. Le roi-dragon demanda à sa fille : « Pourquoi pleurez-vous ? » Sa fille lui dit : « Le roi du royaume m’a injustement battue. » Le roi-dragon dit : « Le roi est habituellement bon et doux; comment battrait-il les gens d’une manière déraisonnable?» Le Voi-dragon se changea, lorsque l’obscurité fut venue, en un serpent, et caché sous le lit, écouta ce que disait le roi; le roi dit à sa femme : « j’ai vu dans ma promenade une petite
fille qui était battue par un gardien de bœufs ; je fai délivrée et je lui ai permis de s’en aller. »
Le lendemain, le roi-dragon sous la forme humaine vint se présenter au roi et lui dit : « Vous m’avez rendu un grand bienfait. J’avais permis à ma fille d’aller hier se promener; elle fut. battue par un homme, mais elle a eu le bonheur que vous, 6 roi, soyez venu la délivrer. Je suis un roidragon : ce que vous désirerez, vous l’obtiendrez. » Le roi dit : « Des objets précieux, j’en ai moi-même beaucoup. Je désire comprendre le langage de tous les animaux. » Le roi-dragon lui dit : « Il vous faut vous purifier pendant sept jours; quand ces sept jours seront terminés, venez me parler. Mais prenez bien garde que personne ne le sache. »
Les choses étant ainsi, le roi était en train de manger avec sa femme lorsqu’il vit des papillons dont la femelle disait au mâle de lui prendre de la nourriture; le mâle lui répondit que chacun devait en prendre pour soi ; la femelle répliqua que son ventre l’en empêchait. Le roi éclata de rire. Sa femme lui demanda : «O roi, pourquoi riez-vous?» Le roi garda le silence. Une autre fois, le roi se trouvant assis avec sa femme, vit des papillons qui se rencontraient le long du mur, se disputaient et tombaient tous deux à terre en se battant. Le roi de nouveau éclata de rire. Sa femme lui dit : « Pour quelle cause riez-vous? » Il en fut ainsi par trois
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fois, le roi répondant toujours : « Je ne vous le dirai pas. » Sa'femme lui déclara alors : « O roi, si vous ne me le dites pas, je me tuerai. » Le roi lui répondit : « Attendez que j’aie été me promener et je reviendrai vous le dire. » Le roi alors sortit pour se promener.
Le roi-dragon produisit par transformation un troupeau de plusieurs centaines de moutons qui traversaient une rivière. Une brebis pleine cria au bélier : « Revenez me chercher. » Le bélier lui répondit : « je ne saurais absolument pas vous faire traverser la rivière. » La brebis reprit : « Si vous ne me faites pas passer, je me tuerai. Ne voyez-vous pas le roi du royaume qui va mourir à cause de sa femme ? » Le bélier lui répondit : « Ce roi est un sot de mourir pour sa femme. Vous pouvez bien mourir; sera-ce à dire que je n’aie plus de brebis? » Le roi, l’ayant entendu, fit cette réflexion : « Tout roi que je suis d’un royaume entier, je n’atteins pas à la sagesse de ce bélier. » Lorsque le roi fut de retour, sa femme lui dit : « Si vous ne m’expliquez pas pourquoi vous avez ri, je me tuerai. v> Le roi lui répliqua : « Libre à vous de vous tuer; ce sera fort bien; j’ai dans mon harem beaucoup d’épouses; qu’ai-je besoin de vous ? »
Le maître dit : « Bien sot est l’homme qui veut se tuer à cause d’une femme. »
Autrefois il était un fils d’une famille de noble caste qui était fort beau ; il fit en or l’image d’une fille et dit à son père et à sa mère ; « S’il y a une fille telle que celle-ci, je l’épouserai. » En ce temps, dans un autre royaume, il y avait une fille qui, elle aussi, était fort belle; elle aussi fit en or l’image d’un homme et dit à son père et à sa mère : « S’il y a un homme tel que celui-ci, je l’épouserai. » Les parents chacun de leur côté apprirent ce qui en était, et alors, de loin, ils fiancèrent et unirent ces deux personnes pour qu’elles fussent mari et femme.
En ce temps, le roi du royaume, ayant pris un miroir pour se regarder, dit à ses ministres ras-
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semblés : « Dans le monde y a-t-il un homme dont la figure vaille la mienne?» On lui répondit : « Nous, vos sujets, avons entendu dire que dans tel royaume il y a un homme d’une beauté sans égale. » Le roi envoya alors un messager pour le quérir. Quand le messager fut arrivé, il dit au jeune homme : « Le roi désire vous voir parce que vous êtes un sage. » Le jeune homme alors prépara son char et se mit en route; au bout d"un moment, il fit cette réflexion : « C’est à cause de mon intelligence que le roi est venu m’appeler. » Il retourna donc chez lui pour y prendre les enseignements essentiels de ses livres, mais il vit alors sa femme qui se livrait à la débauche avec un étranger. Tout déconcerté et plein d’émotion, il en conçut de l’irritation ; sa figure s’altéra, il prit une physionomie extraordinaire et devint de plus en plus laid; le ministre du roi, le voyant devenir un tel homme, pensa que les cahots du voyage avaient amaigri son visage et lui réserva alors une place dans l’écurie pour l’y installer commodément. Au milieu de la nuit, le jeune homme vit dans l’écurie l’épouse principale du roi qui était sortie pour s’unir à un palefrenier. Son cœur alors fut éclairé et il se dit : « Si l’épouse du roi agit ainsi, à combien plus forte raison ma femme agira-t-elle de même ! » Ses soucis se dissipèrent et sa figure redevint comme auparavant.
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Il eut alors une entrevue avec le roi et le roi lui demanda : « Pourquoi êtes-vous resté trois jours hors du palais ? » Il répondit : « Quand votre ministre est venu me chercher, j’ai oublié quelque objet; j’ai rebroussé chemin et suis rentré chez moi afin de le prendre, j’ai vu alors ma femme qui se livrait à la débauche avec un étranger, je me suis irrité, et, à cause de cela, j’ai eu de l’affliction et de la colère; aussi ma figure s’est-elle altérée; je suis resté dans l’écurie pendant trois jours; hier, dans l’écurie, j’ai vu votre épouse principale, ô roi, qui venait pour s’unir secrètement à un palefrenier. Si votre femme en use ainsi, à combien plus forte raison les autres femmes! Mes soucis se sont dissipés et ma figure est redevenue comme auparavant. » Le roi répondit : « Si ma femme elle-même est telle, à combien plus forte raison les autres femmes ordinaires ! » Ces deux hommes entrèrent alors ensemble dans la montagne; ils se coupèrent la barbe et les cheveux et se firent çramanas. Songeant qu’il n’est pas possible en compagnie des femmes de s’adonner aux occupations saintes, ils firent des progrès dans l’excellence sans jamais se ralentir, et obtinrent tous deux la sagesse de Pratyeka Buddha.