LE JEUNE H0M3IE QUI VA AU-DEVANT DE LA JEUNE FILLE
A AUTREFOIS, deux hommes étaient devenus amis ; la femme de chacun d’eux se trouvant enceinte, ils se promirent par serment que si l’un des enfants à naître était un garçon et l’autre une fille, ils les marieraient l’un à l’autre. Ils se quittèrent, et, par la suite, un garçon naquit dans l’une des familles et une fille dans l’autre. Le père du garçon mourut prématurément; le jeune homme était devenu grand et ne s’était pas encore marié lorsque, en allant vendre divers objets, il arriva par hasard dans la maison de la jeune fille. Le père de celle-ci lui demanda d’où il venait, où il demeurait, quels étaient le nom de famille et les
noms personnels de son père et de sa mère. Le jeune homme répondit point par point; en l’entendant, le père fut grandement surpris et lui dit : << Lorsque votre père était encore de ce monde, lui et moi nous avons échangé une promesse de mariage utérine; je vous ai constamment cherché, mais je ne savais pas où vous étiez; ma fille n’a point encore osé se marier. » Le jeune homme dit : «je ne savais rien de tout cela. » Le père de la jeune fille ajouta : « Interrogez vos parents et vos proches. »
A son retour, le jeune homme interrogea sa mère qui l’avait allaité et reconnut que la chose était vraie. Il se rendit donc de nouveau chez la jeune fille; sur la route, il aperçut un filet d’eau qui entrait dans un crâne sans jamais le remplir. Le jeune homme en fut effrayé. Poursuivant sa route, il vit encore des fruits mûrs sur un arbre; il voulut les prendre pour les manger; les fruits se mirent à lui dire : « Prenez-moi ! Prenez-moi ! « Le jeune homme eut grand’peur ; il se mit à courir à toute vitesse et tomba par terre; avançant toujours, il arriva à la demeure de la jeune fille : la chienne vint à sa rencontre, se mit à deux genoux et lui lécha les pieds; mais les petits qui étaient dans le ventre de la chienne avancèrent en aboyant d’effroi et voulaient le mordre ; alors, de nouveau, il tomba à terre et ne reprit ses sens qu’au bout d’un long temps.
Le père de la jeune fille étant venu au-devant de lui hors de la maison, il lui exposa tout ce qui s’était passé; le père trouva cela fort extraordinaire et rentra pour le raconter à sa fille. La jeune fille répondit à son père : « Avoir vu sur la route un filet d’eau qui coule dans un crâne sans jamais le remplir, cela signifie que, dans les générations à venir, on rassemblera tout ce qu’il y a dans le monde de richesses et de joyaux pour le donner à un homme sans parvenir à le satisfaire. Qu’on ait vu sur un arbre des fruits qui étaient mûrs, qu’on ait voulu les prendre pour les manger, mais que les fruits aient dit alors : « Prenez-moi! Prenezmoi ! » cela signifie que l’homme qui apparaîtra dans les générations à venir voudra demander la fille aînée, mais la fille cadette lui dira : « Pourquoi ne me recherchez-vous pas? » Que la chienne soit venue à la rencontre du jeune homme, qu’elle se soit mise à genoux et qu’elle lui ait léché les deux pieds, mais que les petits qui étaient dans le ventre de la chienne aient aboyé d’effroi et aient avancé pour le mordre, cela signifie que lorsque l’homme qui apparaîtra dans les générations à venir parlera aux autres, sa bouche sera comme onctueuse, mais son cœur sera semblable à un poinçon et à un couteau; à l’extérieur, il paraîtra satisfait des autres, mais à l’intérieur il formera contre eux de mauvais desseins. Toutes ces choses se passeront
dans les générations à venir et ne sont point d’aujourd’hui. » Alors, on maria la jeune fille au jeune homme, conformément au projet qui avait été fait primitivement.