‹ Contes et légendes du bouddhisme chinoisChapitre 21 sur 32 · FACE DE MIROIR · texte numérisé non relu

FACE DE MIROIR

VOICI ce que j’ai entendu raconter : Un jour le Buddha se trouvait dans le royaume de Çrâvastî, dans le bois de Jeta, dans le jardin d’Anâthapindada. A l’heure du repas, les bhiksus prirent les bols à offrandes et se rendirent dans la ville pour demander de la nourriture. Cependant, comme il n’était pas encore midi, ils se dirent : « Il est encore trop tôt pour entrer dans la ville ; le mieux est d’aller nous asseoir un moment dans la salle de conférences des brahmanes hérétiques. » Tous ayant approuvé ce projet, ils se rendirent donc là. Après avoir échangé des compliments de bienvenue avec les brahmanes, ils prirent des sièges et s’assirent. En ce moment, les

brahmanes discutaient entre eux sur leurs livres saints et il s’était formé une contestation qu’ils ne parvenaient pas à résoudre ; ils en étaient venus à se blâmer et à se haïr les uns les autres, disant : « Ce que nous savons est la loi ; ce que vous savez, comment serait-ce la loi ? Ce que nous savons est d’accord avec la doctrine; comment ce que vous savez serait-il d’accord avec la doctrine ? Notre doctrine doit être mise en pratique ; votre doctrine, il serait difficile de s’y attacher. Ce qu’il faut dire avant, vous le dites après : ce qu’il faut dire après, vous le dites avant. Pour beaucoup de lois, ce que vous dites, est faux. Comme un fardeau trop lourd qu’on ne peut soulever, ainsi les sens que vous prétendez discuter vous ne pouvez les expliquer. Votre science est vaine et vous n’avez pas la moindre connaissance. Si on vous presse de questions, qu’aurez-vous à répondre ? » C’est ainsi qu’ils se portaient des coups les uns aux autres avec l’arme de la langue, et, pour une blessure reçue, ils en rendaient trois. Les bhiksus, entendant les deux partis s’injurier ainsi réciproquement, n’approuvèrent pas les paroles d’un des partis et n’attestèrent pas l’exactitude des opinions de l’autre parti, mais ils se levèrent de leurs sièges respectifs et se rendirent à Çrâvastî pour y mendier de la nourriture. Quand la nourriture eut été recueillie, ils mirent en place les récipients et revinrent dans

le jardin de jeta; après avoir rendu hommage au :î Buddha, ils s’assirent sur un rang et lui racontèrent ' tout ce qui s’était passé, disant : « Nous songeons que ces brahmanes ont fait effort pour étu- |

dier ; quand donc devront-ils comprendre la |

vérité ? » i

Le Buddha dit aux bhiksus : « Ce n’est pas seu- j

lement dans la vie présente que les hérétiques sont j

inintelligents et enténébrés. O bhiksus, il y a de i

cela fort longtemps, dans cette région du Jam- \

budvîpa, il y avait un roi nommé Face de miroir ; |

il récitait les livres essentiels du Buddha ; ses i

connaissances étaient nombreuses comme les ;

grains de sable du Gange. Quant à ses sujets, i

ministres ou gens du peuple, pour la plu- ;

part ils ne lisaient pas les écrits bouddhiques et J

portaient avec eux des livres mesquins ; ils avaient |

foi dans la clarté du ver luisant et mettaient en j

doute l’éclat qui se projette au loin du soleil et de |

la lune; le roi se servit d’aveugles pour en tirer l

un apologue, car il désirait faire que ces gens renon- |

çassent à aller sur des mares et naviguassent sur t

la grande mer; il ordonna donc à ses émissaires de parcourir le royaume pour rassembler ceux qui étaient aveugles de naissance et les amener à la j! porte du palais ; ayant reçu cet ordre, les officiers ] prirent tous les aveugles du royaume et les firent venir au palais, puis ils annoncèrent qu’ils avaient '

trouvé tous les aveugles et que ceux-ci étaient maintenant au bas de la salle.

Le roi dit : « Allez leur montrer des éléphants. » Les officiers obéirent à l’ordre royal ; ils menèrent les aveugles auprès des éléphants et les leur montrèrent en guidant leurs mains ; parmi les aveugles, l’un d’eux saisit la jambe d’un éléphant; un autre saisit la queue ; un autre saisit la racine de la queue ; un autre toucha le ventre ; un autre, le côté ; un autre, le dos ; un autre prit une oreille ; un autre, la tête ; un autre, une défense ; un autre, la trompe. Les aveugles, se tenant auprès des éléphants, se disputaient tumultueusement, chacun d’eux disant qu’il était dans le vrai, et les autres non.

Les émissaires les ramenèrent alors vers le roi et le roi leur demanda : « Avez-vous vu les éléphants ? » Ils répondirent : « Nous les avons entièrement vus. » Le roi reprit : « A quoi ressemble un éléphant ? » Celui qui avait tenu une jambe répondit : « O sage roi, un éléphant est comme un tuyau verni. » Celui qui avait tenu la queue dit que l’éléphant était comme un balai ; celui qui avait tenu la racine de la queue, qu’il était comme un bâton ; celui qui avait touché le ventre, qu’il était comme un tambour ; celui qui avait touché le côté, qu’il était comme un mur; celui qui avait touché le dos, qu’il était comme une table élevée ; celui qui avait tenu l’oreille, qu’il était comme un van ; celui qui

avait tenu la tête, qu’il était comme un gros boisseau; celui qui^ avait tenu une défense, qu’il était comme une corne ; quant à celui qui avait tenu la trompe, il répondit : « O sage roi, l’éléphant est comme une grande corde. » Et, de plus belle, ils se mirent à se disputer en présence du roi, disant : « O grand roi, l’éléphant est réellement tel que je le décris. » Le roi Face de miroir rit alors aux éclats et dit : » Comme ces aveugles, comme ces aveugles vous êtes, vous tous qui n’avez pas vu les livres bouddhiques. » Puis il prononça cette gâthâ :

Maintenant, vous qui êtes une troupe d’aveugles, — vous disputez vainement et vous prétendez dire vrai ; — ayant aperçu un point, vous dites que le reste est faux, — et à propos d’un éléphant vous vous querellez.

Il ajouta encore : « Ceux qui s’appliquent à l’étude des livres mesquins et qui n’ont pas vu que les livres bouddhiques sont d’une vérité et d’une rectitude si vastes que rien ne leur est extérieur, si hautes que rien ne les recouvre, ceux-là sont comme les gens privés d’yeux. » Alors tous, qu’ils fussent de condition haute ou de condition basse, récitèrent ensemble les livres bouddhiques.

Le Buddha dit aux bhiksus ; « Le roi Face de miroir, c’était moi-même ; quant aux gens privés de la vue, c’étaient les brahmanes de la salle de con-

férences; en ce temps, ces gens étaient sans sagesse et, à cause de leur cécité, ils en arrivèrent à se disputer ; maintenant, quand ils disputent, ils sont aussi dans l’obscurité et, à cause de leurs disputes, ils ne font aucun progrès. »

Page 1