‹ Contes et légendes du bouddhisme chinoisChapitre 22 sur 32 · LE PRINCE HÉRITIER SUDÂNA · texte numérisé non relu

LE PRINCE HÉRITIER SUDÂNA

VOICI ce que j’ai entendu raconter : Un jour, le Buddha se trouvait à Çrâvastî, dans le jetavana,, dans l’enclos d’Anâthapindada; il se trouvait alors en compagnie d’une multitude innombrable de bhiksus, de bhiksûnîs, d’upâsakas et d’upâsikâs et était assis au centre de ses disciples des quatre catégories; or, le Buddha se mit à sourire, et, de sa bouche, sortit une clarté de cinq couleurs. Ananda se leva de son siège, disposa en bon ordre ses vêtements, joignit les mains, se mit à deux genoux et dit au Buddha : « Depuis plus de vingt ans que je suis aux côtés du Buddha, je ne l’ai jamais vu rire comme aujourd’hui. Maintenant, ô Buddha, pensez-vous à quel-

que Buddha du passé, du futur ou du présent ? Il faut que vous ayez eu quelque idée spéciale; je désirerais en être informé. » Le Buddha dit à Ananda : «Je ne pensais point à un Buddha du passé, du futur ou du présent; j’ai songé aux circonstances dans lesquelles, il y a de cela d’innombrables asarnkhyeyas kalpas, je pratiquai la pâramitâ de bienfaisance. » Ananda demanda au Buddha : « Quelles sont les circonstances dans lesquelles vous avez pratiqué la pâramitâ de bienfaisance ? »

Le Buddha répondit : « Autrefois, il y a de cela des kalpas dont on ne saurait faire le compte, il y avait un grand royaume nommé Çibi ; le nom du roi était Çibi ; il gouvernait son royaume en appliquant les lois correctes; il ne faisait pas tort aux gens du peuple. Ce roi avait quatre mille grands ministres; il dominait sur soixante petits royaumes et huit cents villages ; il possédait cinq cents éléphants blancs. Or, ce roi avait vingt mille épouses, mais n’avait pas un seul fils; il adressa donc des prières à toutes les divinités, ainsi qu’aux montagnes et aux cours d’eaux; une de ses femmes alors s’aperçut qu’elle était enceinte; le roi se mit donc à l’entourer de soins; il prescrivit qu’on lui donnât tout ce qu’il y avait de plus fin en fait de lit, de literie, de boissons et d’aliments; dès que les dix mois furent écoulés, le prince héritier na-

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quit. Les vingt mille femmes du harem, en apprenant que le prince héritier était né, sautèrent toutes de joie et le lait jaillit spontanément de leurs seins; c’est pourquoi on donna au prince héritier le nom de Sudâna. Il y eut quatre nourrices qui entourèrent de leurs soins l’héritier présomptif : l’une d’elles l’allaitait, la seconde le tenait dans ses bras, la troisième le lavait, la quatrième le prenait pour le faire jouer; quand le prince atteignit sa seizième année, il était accompli dans l’écriture, le calcul, le tir à l’arc, l’art de diriger un char, ainsi que dans les rites et la musique; il servait son père et sa rnère comme s’il eût servi des divinités célestes. Le roi fit pour lui un palais spécial.

Dès sa jeunesse, le prince héritier se plut à faire des libéralités à tous les hommes qui étaient dans le monde, ainsi qu’aux oiseaux qui volent et aux quadrupèdes qui marchent; il désirait faire que tous les êtres vivants eussent perpétuellement ce qui pouvait les rendre heureux. L’homme stupide, par avarice et avidité, n’est pas disposé à faire des libéralités; dans son ignorance et son aveuglement, il se trompe lui-même en pensant que la charité ne lui est d’aucun profit. Mais le sage, quand il se trouve dans le monde, comprend que la charité est une vertu. Les hommes charitables sont ceux que louent d’une voix unanime les Buddhas, les Pra-

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tyeka Buddhas et les Arhats du passé, de l’avenir et du présent.

Quand le prince héritier fut devenu adulte, le grand' roi lui choisit une épouse; son nom était Madrî ; elle était fille d’un roi ; sa beauté était sans égale ; des parures de béryl, d’or et d’argent et de diverses substances précieuses ornaient son corps.

Le prince héritier eut un fils et une' fille.

Le prince héritier songea qu’il voulait se conduire d’après la pâramitâ de charité. 11 annonça au roi qu’il désirait sortir pour se promener et voir le pays; le roi y ayant consenti, le prince héritier sortit aussitôt de la ville. Çakra, roi des devas, descendit sous la forme d’hommes qui étaient pauvres, sourds, aveugles ou muets et qui tous se trouvaient sur le bord de la route. Quand le prince héritier les eut vus, il fit faire volte-face à son char et rentra au palais ; il était plongé dans une profonde tristesse et ne se réjouissait plus. Le roi lui demanda pourquoi il ne se livrait plus à la joie depuis qu’il était revenu de son excursion.il répondit : « Lorsque je suis sorti, j’ai aperçu des hommes pauvres, sourds, aveugles ou muets; c’est pourquoi je m’afflige, je voudrais vous exprimer un désir; mais je ne sais point, ô grand roi, si vous me donnerez votre consentement. »Le roi lui dit : «Que désirez-vous? Je vous accorde ce que vous exigerez et je ne m’opposerai point à vos inten-

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tions. » Le prince héritier lui répondit : «Je désire avoir toutes les richesses précieuses qui sont dans le trésor de Votre Majesté, les mettre en dehors des quatre portes de la ville et les étaler sur la place du marché pour en faire des libéralités, pour accorder tout ce qu’on demandera et pour ne m’opposer aux désirs de personne. » Le roi lui dit : « Faites comme il vous plaira ; je ne vous résiste point. » Le prince héritier chargea donc les ministres qui étaient à ses côtés de transporter les richesses précieuses, de les étaler en dehors des quatre portes de la ville, ainsi que sur la place du marché, pour qu’on pût en faire des libéralités, satisfaire à tous les désirs des hommes, et ne s’opposer à aucune envie. Dans les huit directions, au zénith et au nadir, il n’y eut personne qui ne fût informé de l’acte méritoire qu’accomplissait le prince héritier; des quatre points cardinaux les gens accoururent, les uns venant de cent li de distance, les autres de mille li, les autres de dix mille li; ceux qui avaient envie de manger, on les nourrissait; ceux qui désiraient des vêtements, on leur en livrait; ceux qui souhaitaient obtenir de l’or, de l’argent ou des joyaux, on leur en donnait tant qu’ils en voulaient; on accordait à chacun l’objet de son désir et on ne s’opposait à aucune envie.

En ce temps, un roi rival qui était animé de mauvaises intentions, apprit que le prince héritier

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se plaisait à faire des libéralités, qu’il accordait tout ce qu’on lui demandait et qu’il ne s’opposait à aucune envie. Il réunit donc ses ministres et une foule de religieux pour tenir conseil avec eux; il leur dit : « Le roi du royaume de Çibi a un éléphant blanc marchant sur des lotus; son nom est Siu4’an-yen;\\tsX très fort et vaillant au combat; toutes les fois que des batailles ont été livrées contre d’autres royaumes, cet éléphant a toujours remporté la victoire; qui se charge d’aller demander qu’on le lui donne? » Tous les ministres répondirent qu’ils étaient incapables d’aller et de l’obtenir; cependant, il y avait dans l’assemblée huit religieux qui dirent au roi : « Nous nous chargeons d’aller et de demander qu’on nous remette cet éléphant. Donnez-nous quelques provisions de route.» Le roi leur en donna, puis ajouta : -« Si vous pouvez vous assurer la possession de cet éléphant, je vous récompenserai grandement. » Les huit religieux se mirent donc en route et prirent en main leur bâton; franchissant au loin les montagnes et les rivières, ils parvinrent dans le royaume de Çibi et arrivèrent à la porte du palais du prince héritier; tous s’appuyant sur leur bâton et levant un pied, restèrent debout tournés vers la porte. Alors, le gardien de la porte vint avertir le prince héritier que, au dehors, il y avait des religieux qui, tous, appuyés sur leur bâton et

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levant un pied, restaient debout et disaient ; «Nous sommes venus exprès de loin, parce que nous désirons demander qu’on nous donne quelque chose. » En entendant ces mots, le prince héritier fut très joyeux; il sortit pour aller à la rencontre des religieux, s’avança vers eux et leur rendit hommage comme le ferait un fils qui voit son père; il s’informa ensuite d’eux avec sollicitude, leur demandant d’où ils venaient, s’ils avaient pu n’être pas fatigués du voyage, enfin quel était l’objet de leur désir pour qu’ils tinssent ainsi un pied levé en l’air. Ces huit religieux lui dirent : «Nous avons entendu raconter que le prince héritier se plaisait à faire des libéralités, qu’il accordait tout ce qu’on lui demandait et ne s’opposait à aucune envie; la réputation du prince héritier s’est répandue dans les huit directions : en haut, elle a pénétré dans le ciel azuré; en bas, elle a atteint les sources jaunes; les mérites qu’il s’est acquis par ses libéralités sont immenses; au loin et au près, on le célèbre dans des chants et il n’est personne qui n’en soit informé. Ce que les hommes disent de vous, ô prince héritier, est vrai et non faux. Vous êtes maintenant le fils de l’homme divin; or, la parole de l’homme divin n’est jamais trompeuse. Donc, puisque vous êtes réellement capable de faire des libéralités et de ne pas vous opposer aux désirs des hommes, nous voudrions vous demander le don

de réléphant blanc qui marche sur des lotus. s> Le prince héritier se rendit alors à l’écurie des éléphants et en fit sortir un éléphant ; mais les religieux lui dirent : <s Celui que nous désirons précisément avoir, c’est l’éléphant blanc qui marche sur des lotus, celui dont le nom est Siu-f an-yen. » Le prince héritier répliqua : « Ce grand éléphant blanc est fort aimé et estimé du roi mon père, qui le regarde du même œil dont il me regarde moimême; je ne saurais vous le donner. Si je vous le donnais, je perdrais l’affection de mon père ; il serait peut-être capable, à cause de la faute que j’aurais commise concernant cet éléphant, de me chasser et de me faire sortir du royaume. » Le prince héritier fit cependant cette réflexion ; «J’ai fait auparavant le vœu solennel d’accorder toutes les libéralités qu’on me demanderait et de ne m’opposer à aucun désir. Si maintenant je refuse, je contreviens à mes intentions primitives. Si je ne donne pas cet éléphant, par quel moyen pourrais-je atteindre au but de la pâramitâ sans supérieure et égale pour tous? je consens à le donner afin de réaliser la pâramitâ sans supérieure et égale pour tous. » Le prince héritier déclara donc : « j’y consens; c’est fort bien, je désire vous le donner. »11 ordonnaà ceux qui l’entouraient de mettre à cet éléphant sa selle d’or et de l’amener promptement. Le prince héritier, de la main gauche, prit

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de Teau dont il lava les mains des religieux, et, de la main droite, il tira l’éléphant pour le leur donner. Quand ces huit hommes furent en possession de l’éléphant, ils prononcèrent un souhait de bénédiction en faveur du prince, puis, quand ils eurent formulé ce souhait, ils montèrent tous sur l’éléphant blanc et s’en allèrent fort joyeux. Le prince héritier leur dit encore : « Partez promptement, car, si le roi savait ce qui vient de se passer, il pourrait envoyer des gens à votre poursuite pour vous enlever l’éléphant. » Ces huit religieux s’en allèrent donc en toute hâte.

Quand les ministres du royaume surent que le prince héritier avait fait don de l’éléphant blanc à leur ennemi, ils furent tous saisis de stupéfaction et de crainte; tombant de leur lit à terre, ils étaient plongés dans le chagrin et ne se réjouissaient plus; ils songeaient ; « Notre pays ne pouvait s’appuyer que sur cet éléphant pour repousser les royaumes rivaux. » Ils allèrent dire au roi ; « Le prince héritier a pris l’éléphant précieux qui, dans notre royaume, repoussait les royaumes rivaux et il en a fait don à notre ennemi. » En entendant ces mots, le roi fut tout déconcerté; ils ajoutèrent : « O roi, si maintenant vous avez obtenu l’empire, c’est parce que vous aviez cet éléphant qui était plus fort que soixante éléphants. Maintenant que le prince héritier l’a donné à notre ennemi, je

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crains que cela ne cause la perte du royaume. Que faut-il faire? En se livrant ainsi à toutes les libéralités dont il a fantaisie, le prince héritier videra journellement le trésor du palais; nous craignons qu’il ne finisse par donner le royaume entier, ainsi que sa femme et ses enfants. » En entendant ces paroles, le roi sentit redoubler son mécontentement; il appela un de ses ministres et lui demanda : <i Est-il bien vrai que le prince héritier ait pris l’éléphant blanc pour le donner à notre ennemi?» Sur la réponse affirmative de ce ministre, le roi fut de nouveau grandement épouvanté; il tomba de son lit par terre et, si grande était son affliction, qu’il ne reconnaissait plus personne; on l’aspergea d’eau fraîche et, au bout d’un assez long temps, il reprit ses sens. Ses vingt mille épouses, elles aussi, n’étaient plus joyeuses.

Le roi délibéra avec ses ministres et leur demanda quelle conduite il fallait tenir à l’égard du prince héritier. Un des ministres répondit : « Celui qui entre avec ses pieds dans l’écurie des éléphants, on doit lui couper les pieds; celui qui emmène avec ses mains un des éléphants, on doit lui couper les mains; celui qui a regardé avec ses yeux un des éléphants, on doit lui arracher les yeux. » Un autre dit qu’il fallait lui couper la tête. Tels étaient les divers avis qu’émettaient les ministres dans la délibération. En entendant leurs pa-

roles, le roi fut grandement attristé; il dit à ses ministres : « Mon fils aime fort la sagesse et se plaît à faire la charité aux gens. Puis-je Ten empêcher en l’arrêtant et en l’enfermant? » Un des grands ministres qui se trouvaient là blâma l’avis exprimé par les autres ministres et le condamna en disant : « O roi, vous n’avez que ce seul fils et vous le chérissez fort. Pourquoi voudriez-vous le supplicier et le mutiler ? et comment pourriez-vous avoir une telle pensée? » Il ajouta : « je ne me permettrais pas non plus de vous engager, ô grand roi, à mettre le prince héritier dans l’impossibilité d’agir en l’arrêtant et en l’enfermant. Bornez-vous à le chasser hors du royaume; mettez-le dans une région sauvage au milieu des montagnes pendant une douzaine d’années. Cela le ramènera àrésipiscence- » Le roi suivit l’avis de ce grand ministre; il envoya donc un messager appeler le prince héritier, puis il lui demanda : « Avez-vous pris l’éléphant blanc pour le donner à notre ennemi? » Le prince héritier répondit qu’il l’avait effectivement donné. Le roi reprit : « Pourquoi avez-vous pris mon éléphant blanc pour le donner à mon ennemi et ne m’en avez-vous pas averti ? — Auparavant déjà, répondit le prince, j’avais obtenu de Votre Majesté l’engagement que vous me permettriez de faire toutes les libéralités que je voudrais et de ne vous opposer à aucun désir qui vous serait exprimé.

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C'est pourquoi je ne vous ai pas averti de ce que je faisais. » Le roi répliqua : « L’engagement que j’avais pris auparavant ne s’appliquait qu’aux joyaux; comment l’éléphant blanc y aurait-il été inclus? — Toutes ces choses, dit le prince, sont également les biens du roi; comment l’éléphant blanc serait-il seul à en être exclu ?» Le roi dit alors au prince héritier : « Sortez promptement du royaume : je vous exile dans la montagne Tan-fo pour douze années. » Le prince héritier répliqua : «je n’oserais enfreindre les prescriptions de Votre Majesté, maisje voudrais encore faire des libéralités pendant sept jours, afin de déployer mes faibles sentiments; ensuite je quitterai le royaume. » Le roi répliqua : « Si je vous chasse, c’est précisément parce que votre charité est trop extrême, parce qu’elle a vidé mes trésors et causé la perte du joyau précieux qui me permettait de repousser les ennemis. Vous ne sauriez donc rester encore ici pour faire des libéralités pendant sept jours; sortez promptement; je ne vous accorde pas cette autorisation. » Le prince héritier dit alors : «je ne me permettrais pas d’enfreindre les ordres de Votre Majesté; cependant, j’ai quelques richesses qui m’appartiennent en propre; je voudrais pouvoir en faire des libéralités, après quoi je m’en irai; mais je n’oserai plus dépenser les richesses de l’État. » Les vingt mille épouses allèrent ensemble

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auprès du roi pour le prier de laisser le prince héritier faire des libéralités pendant sept jours ; après quoi, il sortirait du royaume. Le roi y consentit.

Alors, le prince héritier chargea ceux qui étaient auprès de lui d’annoncer dans les quatre directions de l’espace que tous ceux qui désiraient obtenir des richesses eussent à venir à la porte du palais et qu’ils obtiendraient ce qu’ils désiraient; quand les hommes ont des richesses, ils ne peuvent les garder perpétuellement; un jour vient où il leur faut les perdre et les disperser. Ainsi donc, des quatre points cardinaux, des gens accoururent à la porte du palais; le prince héritier leur prépara à manger; il leur distribua ses objets précieux et chacun s’en alla satisfait; au bout de sept jours, les richesses furent épuisées; les pauvres étaient devenus riches et dix mille personnes étaient joyeuses.

Le prince héritier dit à sa femme : « Levez-vous promptement et écoutez ce que j’ai à vous dire : maintenant le grand roi me chasse et m’établit pour douze années dans la montagne Tan-fo. » En entendant ce que disait le prince héritier, la princesse sa femme, toute déconcertée et stupéfaite, se leva et lui dit : « Quelle faute grave avezvous commise pour que le roi se porte à cette extrémité contre vous ? » Le prince héritier répondit : « C’est parce qu’il a jugé que ma libéralité

était excessive, parce que j’ai vidé le trésor de l’État et parce que j’ai fait don à notre ennemi du vaillant éléphant blanc. Considérant cela, le roi et les ministres qui sont à ses côtés ont été d’accord dans leur irritation pour me chasser. » Madrî dit : « Pour que le royaume soit prospère, je souhaite que le grand roi, ainsi que les ministres qui sont à ses côtés, les officiers et les gens du peuple, grands et petits, aient une abondance et une joie illimitées. Moi cependant, je devrai déployer toutes mes forces pour tâcher avec vous de parvenir à la sagesse dans cette montagne. » Le prince héritier lui dit : « Quand un homme se trouve dans la montagne qui est un lieu d’épouvante, cela lui rend difficile de garder son sangfroid; les tigres, les loups et les bêtes féroces y sont fort à craindre; vous qui êtes habituée à suivre vos fantaisies et à vous réjouir, comment pourriez-vous supporter une telle vie ? Vous, habitez dans le palais; vous êtes vêtue d’étoffes fines et souples ; voüs vous reposez parmi des tentures ; vous buvez et mangez des aliments doux et exquis et vous avez tout ce que désire votre bouche ; or, dans la montagne, votre couche sera faite de pousses de plantes, votre nourriture consistera en fruits; comment pourriez-vous vous y .plaire? En outre, il y a fréquemment là du vent, de la pluie et des coups de tonnerre, des éclairs, des brouillards, de la

rosée, qui font se hérisser le poil des hommes ; quand il y fait froid, le froid est extrême; quand il y fait chaud, la chaleur est intense; parmi les arbres, on ne saurait trouver un abri où s’arrêter. Ajoutez que le sol est couvert de chardons, de cailloux aigus et d’insectes venimeux; comment pourriez-vous supporter tout cela? » Madrî dit : « A quoi me servent les étoffes fines et souples, les tentures, les boissons et les aliments doux et exquis, si je dois être séparée de vous, ô prince? je ne pourrai jamais m’éloigner de vous. Dans les circonstances présentes, je dois partir avec vous. Le roi a pour insigne son étendard; le feu a pour insigne sa fumée; une épouse a pour insigne son mari. C’est sur vous seul que je m’appuie et vous êtes pour moi le Ciel. Au temps où vous étiez dans le royaume occupé à faire des libéralités aux gens venus des quatre directions de l’espace, je participais avec vous à cette œuvre charitable ; maintenant, quand vous serez parti au loin, si un homme vient me demander l’aumône, que pourrai-je lui répondre? Au moment où j’apprendrais que des gens sont venus pour vous implorer, j’en mourrais sans doute d’émotion. » Le prince héritier lui dit : « Je me plais à faire des libéralités et à ne pas m’opposer aux désirs qui- me sont exprimés; si quelqu’un vient me demander mon fils et exiger ma fille, je ne pourrai me dis-

penser de les donner. Si vous n’approuvez pas mes paroles, vous troublerez mes sentiments excellents; mieux vaut alors que vous ne partiez pas. » Madrî répliqua : « Je consens à approuver sans regret toutes les libéralités qu’il vous plaira de faire; il n’y, eut jamais personne dans le monde qui fut aussi charitable que vous, ô prince.» Le prince héritier lui dit : « Si réellement vous êtes capable de cela, c’est fort bien. »

Le prince héritier, avec sa femme et ses deux enfants, se rendit auprès de sa mère et prit congé d’elle pour partir en lui disant : « Je désire que vous fassiez souvent des remontrances au grand roi pour qu’il gouverne le royaume avec la grande Loi et qu’il ne laisse pas l’hérésie s’implanter dans le peuple. » En entendant le prince héritier prendre ainsi congé d’elle, sa mère se sentit pénétrée d’émotion et de tristesse; elle dit aux personnes qui étaient là : « Avec un corps dur comme la pierre et un cœur résistant comme l’acier ou le fer, j’ai servi le grand roi sans jamais commettre aucune faute. Maintenant, je n'avais qu’un seul fils et il m’abandonne; pourquoi mon cœur ne peut-il pas se briser en morceaux de manière à ce que je meure? Quand l’enfant est dans le ventre de sa mère, il est comme la feuille qui, sur l’arbre, jour et nuit, croît et se développe; j’ai nourri mon enfant jusqu’à ce qu’il fût devenu grand, et voici

qu’il s’en va en m’abandonnant. Toutes les autres femmes vont s’en réjouir et mon roi ne me respectera plus. Si le Ciel n’est pas opposé à mon vœu, qu’il fasse que mon fils revienne promptement dans le royaume. » Le prince héritier, avec sa femme et ses deux enfants, rendit hommage à son père et à sa mère, puis il partit.

Les vingt mille épouses avaient enfilé chacune une perle véritable et en avaient fait don au prince héritier ; les quatre mille grands ministres avaient fabriqué des fleurs avec les sept substances précieuses et les avaient offertes au prince héritier. Celui-ci, après avoir quitté le palais, sortit au nord par la porte de la ville; il prit les sept substances précieuses, les perles et les fleurs et en fit des libéralités aux gens venus des quatre directions de l’espace, en sorte qu’il les dépensa toutes aussitôt.

Les officiers, les gens du peuple, tous, grands et petits, se comptant par milliers et par myriades de personnes, vinrent offrir des présents pour souhaiter un bon voyage à l’héritier présomptif; ils discutaient entre eux et disaient : « Le prince héritier est un homme excellent; il est le bon génie du royaume; pourquoi son père et sa mère chassent-ils cet enfant qui est un précieux joyau? » Tous ceux qui assistèrent à son départ en eurent des regrets. Le prince héritier s’assit sous un arbre hors de ville et prit congé de ceux qui

l’avaient accompagné en leur disant qu’ils devaient s’en retourner. Les officiers et les gens du peuple, tous, grands et petits, revinrent donc en versant des larmes.

Le prince héritier, monté avec sa femme et ses deux enfants sur un char qu’il conduisait luimême, partit. Quand il eut poursuivi longtemps sa marche en avant, il s’arrêta pour se reposer sous un arbre. Alors survint un brahmane qui lui demanda son cheval; le prince héritier détela aussitôt son cheval et le lui donna; puis il mit les deux enfants dans le char que sa femme poussait par derrière, tandis que lui-même, s’étant mis entre les brancards, tirait le char en marchant. Après être allé un peu plus loin, il rencontra derechef un autre brahmane qui vint lui demander son char; le prince héritier le lui donna aussitôt. Quand il se fut avancé plus loin, il rencontra un autre brahmane qui lui demanda l’aumône; il lui dit: « Ce n’est pas que je veuille rien vous refuser, mais tous mes biens sont épuisés. » Le brahmane répliqua : «Si vous n’avez aucun autre bien, donnez-moi les vêtements que vous avez sur votre corps. N> Le prince héritier enleva aussitôt ses vêtements précieux et les lui remit, puis il se revêtit d’un vieux vêtement. Un peu plus loin, il rencontra un autre brahmane qui lui demanda l’aumône, et il lui donna les vêtements de sa femme ; plus loin

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encore, il donna les vêtements de ses deux enfants à un autre brahmane mendiant. Ainsi, le prince héritier se trouva avoir fait complètement don de son char, de son cheval, de son argent, de ses biens, de ses vêtements, et cependant il n’en conçut aucun regret, ce regret ne fût-il pas plus gros qu’un poil ou un cheveu. Le prince héritier portant lui-même son fils, sa femme portant sa fille, ils marchaient à pied. Le prince, sa femme et ses deux enfants avaient le visage paisible et étaient joyeux. Ils s’engagèrent ensemble dans la montagne.

La montagne Tan-fo était à plus de six mille li du royaume de Çibi ; elle en était donc fort éloignée, et, pour y parvenir, ils traversèrent des marécages déserts où ils souffrirent de la faim et de la soif. Çakra, roi des devas Trayastrirpças, créa miraculeusement, au milieu d’un vaste marais, une ville avec ses faubourgs, ses places, ses quartiers, ses rues, ses ruelles, ses réjouissances; des vêtements, des boissons, des aliments s’y trouvaient en abondance ; des gens sortirent de cette ville et vinrent au-devant du prince héritier pour l’inviter à séjourner là, afin de boire, de manger et de se réjouir avec eux. La princesse dit au prince : « Nous avons fait une fort longue marche; ne pouvons-nous pas nous arrêter ici un moment? » Le prince répliqua : « Le roi mon père

m’a banni dans la montagne Tan-fo ; rester ici serait contrevenir à Tordre du roi mon père; ce ne serait pas agir avec piété filiale. » Aussitôt donc il sortit de la ville. Quand il jeta un regard en arrière, cette ville avait tout à coup disparu.

En continuant leur marche en avant, les exilés arrivèrent à la montagne Tan-fo; au pied de cette montagne, il y avait une grande rivière, si profonde qu’on ne pouvait la traverser. La princesse dit à son mari : « Restons ici quelque temps, jusqu’à ce que Teau ait baissé, et alors nous la traverserons. » Il répliqua : « Le roi mon père m’a banni dans la montagne Tan-fo; m’arrêter ici serait contrevenir aux ordres du roi mon père; ce ne serait pas agir avec piété filiale. » Le prince héritier se plongea alors dans Textase du cœur compatissant ; aussitôt, dans la rivière, s’éleva une grande montagne qui divisa les eaux comme une digue; le prince et sa femme purent alors passer en relevant leurs vêtements; après qu’ils eurent passé, le prince héritier fit cette réflexion : « Si nous nous en allons en laissant les choses dans cet état, la rivière débordera et fera périr les hommes, les êtres qui rampent, ceux qui volent, ceux qui grouillent et ceux qui remuent. » Le prince héritier revint donc sur ses pas et s’adressa à la rivière en lui disant : « Coulez comme auparavant; si des personnes veulent venir auprès de

moi, permettez-leur à toutes de traverser. » Quand le prince héritier eut prononcé ces paroles, la rivière se remit à couler comme auparavant.

Allant plus loin, ils arrivèrent à la montagne Tan-fo; le prince héritier vit que la montagne était haute et majestueuse; les arbres y étaient luxuriants; toutes sortes d’oiseaux y chantaient d’une manière touchante; il y avait là des sources d’eau vive, des étangs purs, de l’eau excellente et des fruits doux; les oies sauvages, les hérons, les martins-pêcheurs, les canards et toutes les variétés d’oiseaux y abondaient. Le prince héritier dit à sa femme :« Regardez dans cette montagne les arbres qui s’élèvent jusqu’au Ciel sans qu’aucun d’eux soit brisé ou endommagé; nous boirons ces eaux excellentes, nous mangerons ces fruits doux, et, même au sein de cette montagne, nous pourrons nous appliquer à l’étude de la sagesse. » Le prince héritier entra dans la montagne; tous les oiseaux et les quadrupèdes qui s’y trouvaient en furent très joyeux et vinrent l’accueillir.

Au sommet de la montagne vivait un religieux nommé Acyuta, qui était âgé de cinq cents ans et qui avait une vertu extraordinairement merveilleuse. Le prince héritier lui rendit hommage, puis recula, se tint debout et lui dit : « Où y a-t-il maintenant, dans cette montagne, un endroit avec de la bonne eau et des fruits doux où

nous puissions nous établir ?» Acyuta lui répondit : «Toute cette montagne est un lieu béni, vous pouvez vous établir n’importe où. » Il ajouta : « Dans cette montagne sont des endroits purs et calmes ; pourquoi cependant votre femme et vos enfants sont-ils venus si vous désirez vous appliquer à l’étude de la sagesse? » Avant que le prince eût répondu, Madrî demanda au religieux : « Depuis combien d’années vous appliquez-vous ici à l’étude de la sagesse ? » Le religieux lui ayant répondu qu’il demeurait dans cette montagne depuis quatre ou cinq cents ans, elle ajouta : « Calculez au bout de combien de temps une personne telle que moi atteindra la sagesse. Même en supposant que je demeure dans cette montagne aussi longtemps que ces arbres, je ne parviens pas à calculer quand une personne telle que moi pourra atteindre à la sagesse. » Le religieux lui répondit : « En vérité, ce sont là des choses que je ne connais point. » Le prince héritier demanda alors au religieux : « Avez-vous jamais entendu parler du prince héritier Sudâna, fils du roi du royaume de Çibi ? — j’en ai souvent entendu parler, répondit le religieux, mais je ne l’ai jamais vu. — - C’est moi, dit le prince, qui suis précisément le prince héritier Sudâna. » Le religieux lui ayant demandé ce qu’il cherchait à obtenir, il déclara qu’il désirait obtenir le Mahâyâna. Le

religieux lui dit : « Tels étant vos mérites, vous obtiendrez le Mahâyâna avant longtemps. Quand vous aurez atteint à la sagesse sans supérieure, correcte et vraie, je serai votre premier disciple doué de pouvoirs surnaturels. »

Le religieux indiqua au prince héritier un endroit où il pourrait résider; le prince, alors, ; prenant modèle sur le religieux, mit un lien autour i de sa tête et tressa ses cheveux; il but l’eau des sources et se nourrit de fruits; puis il ramassa des branchages pour en faire une petite hutte de feuillage ; en même temps, il fit trois huttes de |

feuillage destinées respectivement à Madrî et ^

à ses deux enfants. Le garçon se nommait jâli, |

il était âgé de sept ans; il portait des vêtements faits avec des herbes et accompagnait toujours 1

son père. La fille s’appelait Krsnâjinâ, elle était j

âgée de six ans; elle portait des vêtements en ]

peau de cerf et accompagnait toujours sa mère. i

Dans la montagne, les oiseaux et les quadru- ^

pèdes étaient tous joyeux et mettaient leur j

confiance dans le prince héritier. Quand celui- j

ci se rendait en quelque lieu pour y passer une J

nuit, les cavernes et les étangs produisaient de J

l’eau de source, et sur tous les arbres desséchés j

poussaient des fleurs et des feuilles ; tous les ^

insectes et les animaux malfaisants disparais- ^

saient; les carnassiers se mettaient d’eux-mêmes à i

manger des herbes; les divers arbres fruitiers avaient spontanément des fruits abondants; les oiseaux de toutes sortes faisaient un concert et gazouillaient à Tunisson. Madrî s’occupait d’aller recueillir les fruits pour donner à manger à l’héritier présomptif, ainsi qu’à son fils et à sa fille. Quant à ces deux enfants, parfois aussi ils s’en allaient en quittant leur père et leur mère ; ils allaient jouer avec les animaux sur le bord de la rivière et parfois ils y passaient la nuit. Une fois, en guise de jeu, le garçon lâli monta à cheval sur un lion; le lion ayant fait un bond, Jâli tomba à terre; il se blessa au visage et le sang coula ; un singe prit alors des feuilles d’arbre et essuya le sang de son visage, puis il le mena au bord de l’eau et le lava. Le prince héritier, de l’endroit où il était assis, vit de loin cette scène et s’écria : « Les animaux ont-ils donc de tels sentiments! » En ce temps, dans le royaume de Kuru, il y avait un brahmane pauvre qui, à quarante ans, s’était marié; sa femme était fort belle ; lui, au contraire, avait douze sortes de laideurs : son corps était noir comme de la poix ; sur son visage il avait trois callosités; l’arête de son nez était mince; ses deux yeux étaient en outre verts; sa figure était ridée; ses lèvres étaient pendantes; sa parole était bégayante ; il avait un gros ventre et le derrière saillant; ses jambes étaient tordues

et dififormes; enfin sa tête était chauve; il avait tout Taspect d’un démon. Sa femme, qui, avait horreur de lui, avait prononcé des imprécations dans le dessein de le faire mourir; un jour que cette femme était allée puiser de l’eau, elle rencontra une bande de jeunes gens qui se moquèrent de son mari et le tournèrent en dérision ; ils lui demandèrent : « Vous qui êtes si merveilleusement belle, comment pouvez-vous être la femme d’un pareil homme?» Elle répondit à ces jeunes gens : « La tête de ce vieux est blanche comme le givre sur les arbres; du matin au soir, je voudrais faire en sorte qu’il meure; mais qu’y puis-je, s’il se refuse à mourir? » La femme alors partit en emportant de l’eau et en pleurant; à peine fut-elle de retour qu’elle dit à son mari : «Je suis allée prendre de l’eau, mais une bande de jeunes gens s’est réunie pour se moquer de moi. Il vous faut me chercher une esclave; quand j’aurai une esclave, je ne serai plus obligée d’aller moi-même puiser de l’eau et les gens ne se moqueront plus de moi. » Son mari lui répondit : « Je suis extrêmement pauvre ; où voulez-vous que je trouve une esclave ?» Sa femme répliqua : « Si vous n’allez pas me chercher une esclave, je m’en irai et ne demeurerai plus avec vous. » Elle ajouta : « J’ai toujours entendu dire que le prince héritier Sudâna, pour avoir exercé une libéralité excessive, avait

été banni par le roi son père dans la montagne Tan-Vo ; or, il a un fils et une fille; allez et demandez-lui de vous les donner. » Le mari objecta que la montagne Tan-fo était à plus de six mille H de distance et qu’il n’y avait pas d’autre moyen que d’aller dans cette montagne pour adresser cette demande au prince; mais sa femme lui dit : «Si vous ne me cherchez pas une esclave, je me tuerai en me coupant la gorge. — j’aimerais mieux, lui répondit son mari, périr moi-même plutôt que de causer votre mort. » Il ajouta : « Si vous voulez que je fasse ce voyage, il faut que vous me donniez des provisions de route. » A quoi sa femme répondit : « Partez seulement; je n’ai aucune provision. » Le brahmane prépara donc lui-même quelques provisions, puis il se mit en chemin.

Il atteignit d’abord le royaume de Çibi et, arrivé en dehors de la porte du palais, il demanda au portier : « Où se trouve maintenant le prince héritier Sudâna ? » Le portier entra aussitôt pour informer le roi qu’un brahmane était dehors et demandait à voir le prince héritier. A cette nouvelle, le roi fut ému et dit avec irritation : « C’est uniquement à cause de cette engeance que j’ai banni le prince héritier; pourquoi maintenant de tels hommes viennent-ils encore? » Il ajouta, en se servant d’une image : « Ceci est comparable à un feu qui se consumait lui-même, mais auquel

on rajoute des branches sèches ; mon chagrin est semblable au feu qui se consumait; la venue de cet homme demandant à voir le prince est semblable aux branches sèches qu’on ajoute. » Le brahmane dit : «J’arrive d’un pays lointain, parce que j’avais entendu parler de la renommée du prince héritier qui pénètre en haut jusqu’au ciel azuré et atteint en bas jusqu’aux sources jaunes; le prince héritier est charitable et ne s’oppose à aucun des désirs qu’on lui exprime; voilà pourquoi je suis venu de loin, ayant quelque chose à lui demander. » Le roi répondit : « Le prince héritier demeure solitaire au plus profond des montagnes et il est extrêmement pauvre. Gomment pourrait-il vous donner quoi que ce soit? — Bien que le prince héritier ne possède plus rien, répliqua le brahmane, j’attache beaucoup d’importance à le voir. » Le roi chargea donc des gens de lui montrer le chemin.

Ainsi, le brahmane se dirigea vers la montagne Tan-fo : quand il arriva au bord de la grande rivière, il n’eut qu’à penser au prince héritier et put aussitôt la traverser. Le brahmane s’engagea alors dans la montagne et rencontra un chasseur auquel il demanda : « Avez-vous eu l’occasion de voir, dans cette montagne, le prince héritier Sudâna?» Le chasseur savait bien que le prince héritier avait été banni dans cette montagne pour avoir fait des libéralités aux brahmanes; il empoigna

donc ce brahmane, l’attacha à un arbre et se mit à le battre jusqu’à ce que son corps ne fût plus qu’une plaie; puis il l’injuria, disant : «je voudrais vous percer le ventre à coups de flèches et dévorer votre chair; qu’avez-vous besoin de demander où est le prince?» Le brahmane pensa : «Je vais être tué par cet homme; il faut que je lui tienne un langage trompeur. » Il lui dit donc : « N’auriezvous pas dû m’interroger? — Qii ’est-ce à dire?» demanda le chasseur. Le brahmane reprit -.«Comme le roi son père souhaitait voir le prince héritier, il m’a envoyé à sa recherche pour que je l’invite à rentrer dans le royaume. » Le chasseur aussitôt le délia et le détacha; il lui fit toutes ses excuses en disant que vraiment il n’avait pas su quelles étaient ses intentions; puis il lui montra où se trouvait le prince.

Le brahmane arriva donc à l’endroit où se tenait le prince héritier; quand celui-ci le vit venir, il fut extrêmement joyeux; il alla à sa rencontre et lui rendit hommage; puis il lui demanda de ses nouvelles : « D’où venait-il ? Avait-il pu n’être pas trop fatigué du voyage? Qu’avait-il à demander?» Le brahmane répondit : « je viens de loin ; tout mon corps est souffrant; en outre, j’ai grand faim et grand soif. » Le prince héritier le pria donc d’entrer et de s’asseoir; il lui présenta des fruits et un breuvage; quand le brahmane eut bu de l’eau et eut

mangé des fruits, il dit au prince héritier : «Je suis originaire du royaume de Kuru; depuis longtemps j’ai entendu parler de vos dispositions charitables, car votre renommée est connue dans les dix régions. Je suis fort pauvre et je voudrais vous demander de me donner quelque chose. » Le prince répondit : « Il n’est rien que je veuille vous refuser ; mais tout ce que je possédais a été distribué; je n’ai plus rien à vous donner. — Si vous n’avez plus aucun objet, répliqua le brahmane, faites-moi don de vos deux enfants pour qu’ils prennent soin de ma vieillesse. » Quand il eut répété cette requête à trois reprises, le prince héritier lui dit : « Vous êtes venu exprès de loin dans le désir d’avoir mon fils et ma fille ; comment pourrais-je me refuser à vous les donner ? »

En ce moment, les deux enfants étaient allés jouer; le prince héritier les appela et leur dit : « Un brahmane est venu de loin pour me demander de vous donner à lui; j’y ai consenti; partez avec lui. » Les deux enfants accoururent se réfugier sous les aisselles de leur père et leurs larmes jaillirent; ils disaient : « Nous avons souvent vu des brahmanes, mais jamais nous n’en vîmes de cette sorte; ce n’est pas un brahmane; c’est un démon. Maintenant notre mère est allée recueillir des fruits et n’est point encore revenue;

cependant notre père nous prend pour nous donner à manger à un démon ; notre mort est certaine. Quand notre mère reviendra et qu’elle nous réclamera sans nous trouver, elle sera comme la vache qui recherche son veau; elle pleurera, se lamentera et s’abandonnera à l’affliction. » Le prince héritier dit : « J’ai fait une promesse; comment pourrais-je la reprendre? Ce brahmane n’est point un démon et ne vous dévorera point; vous donc, partez. » Le brahmane dit : « je désire m’en aller, car je crains que leur mère ne revienne et qu’alors je ne puisse plus partir; vous m’avez témoigné des sentiments excellents, mais, si la mère des enfants revenait, elle détruirait vos bonnes dispositions. — Depuis ma naissance, répliqua le prince, je fais des libéralités et je ne m’en suis jamais repenti. » Le prince prit de l’eau et en lava les mains du brahmane, puis il tira vers lui les deux enfants et les lui donna; la terre alors trembla. Les deux enfants ne voulaient pas suivre le brahmane; ils revinrent devant leur père et, se mettant à deux genoux, lui dirent : « Quel crime avons-nous donc commis dans nos existences antérieures pour que nous soyons maintenant atteints par de telles souffrances, et pour que, étant de race royale, nous devenions les esclaves d’un homme ? Devant notre père, nous nous repentons de nos fautes; puisse par là notre châtiment disparaître et le

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bonheur se produire et puissions-nous de génération en génération ne plus jamais rencontrer pareille infortune. » Le prince héritier répondit aux enfants : « Toutes les affections dans ce monde doivent être un jour rompues; toutes choses sont impermanentes ; comment pourrait-on les conserver? Quand j’atteindrai à la sagesse sans supérieure et égale en tout, je vous sauverai. » Les deux enfants lui dirent : « Vous ferez nos adieux à notre mère, car maintenant nous nous séparons pour toujours; nous regrettons de ne pouvoir prendre congé d’elle personnellement; c’est sans doute les fautes commises dans nos vies antérieures qui nous valent ce malheur. Nous songeons à notre mère qui, quand elle nous aura perdus, s’affligera de nos souffrances et se désolera de nos peines. » Le brahmane dit : «je suis vieux et affaibli ; ces deux enfants vont chacun me quitter pour aller auprès de leur mère ; comment alors les reprendrai-je? 11 faut que vous me les livriez attachés. » Le prince héritier tint donc les mains des deux enfants derrière leur dos pour permettre au brahmane de les attacher; celui-ci les lia ensemble et prit le bout de la corde qui les retenait tous deux; puis, comme les deux enfants ne voulaient pas le suivre, il les frappa jusqu’à ce que le sang jaillît et coulât sur le sol. Ce spectacle arracha des larmes au prince héritier ; la terre en fut ébranlée.

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Le prince héritier et tous les animaux accompagnèrent de loin les deux enfants; puis, quand ils ne les virent plus, ils s'en retournèrent. Tous les animaux, suivant le prince héritier, revinrent à l’endroit où jouaient les enfants, se tordirent de douleur en poussant des cris et se jetèrent sur le sol.

Cependant, le brahmane était parti en emmenant les deux enfants. En route, le garçon enroula la corde autour d’un arbre et refusa d’aller plus loin, espérant que sa mère viendrait. Le brahmane les frappa avec un bâton tant qu’enfin les deux enfants lui dirent : « Ne nous battez plus ; nous marcherons spontanément. » Levant les yeux au ciel, ils s’écrièrent : «O divinités des montagnes, ô divinités des arbres, ayez pour nous un sentiment de pitié; maintenant nous devons aller au loin pour être les esclaves d’un homme et nous n’avons pas pu dire adieu à notre mère. Dites-lui qu’elle laisse là ses fruits et qu’elle vienne promptement nous voir. » En cet instant, leur mère qui était dans la montagne, ressentit une démangeaison sous le pied gauche et en outre son œil droit eut un clignotement, tandis que du lait sortait de ses deux seins; elle fit alors cette réflexion : «Jamais encore je n’ai éprouvé ces sensations étranges; qu’ai-je besoin de m’occuper de ces fruits? Il faut que je m’en retourne pour voir s’il n’est pas

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arrivé quelque malheur à mes enfants. » Elle laissa donc là ses fruits et s’en revint.

En ce moment, le Çakra du second ciel, roi des devas Trayastrirnças, sachant que le prince héritier avait donné ses enfants à un homme et craignant que sa femme ne vînt mettre à néant ces excellentes dispositions, se transforma en un lion qui se tint accroupi en travers du chemin. La femme dit à ce lion : « Vous êtes le roi des animaux; moi aussi, je suis la fille d’un roi et je demeure comme vous dans la montagne; je désire que vous vous écartiez un peu pour que je puisse passer, j’ai deux enfants qui sont encore tout jeunes; ils n’ont rien eu à manger depuis ce matin et ne peuvent compter que sur moi. » Le lion, sachant que le brahmane était maintenant loin, se leva et laissa le chemin libre, en sorte que la princesse pût passer.

A son retour, la princesse vit le prince héritier qui était assis tout seul et elle n’aperçut pas ses deux enfants. Elle alla elle-même dans sa hutte de feuillage pour les y chercher, mais ne les trouva pas ; elle alla derechef dans les huttes des enfants et ne les y rencontra pas; puis elle se rendit au bord de la rivière où les enfants avaient coutume de s’amuser, mais là encore elle ne les vit pas; elle vit seulement les animaux : daims, lions et singes, avec 'lesquels ils s’amusaient habituellement.

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Madrî s’avança en se frappant elle-même et en poussant des cris; Teau de l’étang où jouaient les enfants en fut vidée et tarie. Madrî revint alors à l’endroit où était le prince héritier et lui demanda où étaient les deux enfants; le prince héritier ne répondit pas ; Madrî dit encore : « Quand mes enfants me voyaient venir de loin rapportant des fruits, ils tombaient à terre en courant vers moi, puis ils se relevaient en bondissant et s’écriaient : Maman est revenue! Quand ils me voyaient assise, ils étaient tous deux à mes côtés; dès qu’ils apercevaient un peu de poussière sur mon corps, ils me l’enlevaient. Maintenant cependant je n’aperçois pas mes enfants et mes enfants ne viennent pas auprès de moi. Qui les a pris ? Maintenant, de ne pas les voir mon cœur se brise. Dites-moi promptement où ils sont et ne me rendez pas folle. » Elle répéta ces paroles jusqu’à trois fois sans que le prince répondît rien. Madrî en conçut un redoublement de peine et prononça ces paroles amères : « Je pourrais encore supporter de ne pas voir mes enfants, mais votre silence augmente mon égarement. » Le prince héritier lui dit alors : « Un brahmane est venu du royaume de Kuru ; il m’a demandé les deux enfants et je les lui ai donnés. » Quand la princesse eut entendu ces mots, elle éprouva une telle émotion qu’elle tomba à terre comme une

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grande montagne qui s’écroule ; elle se tordait de douleur et se lamentait sans pouvoir s’arrêter. Le prince héritier lui dit : « Calmez-vous un moment. Vous souvenez-vous des faits anciens qui se passèrent au temps du Buddha Dîpankara ? J’étais alors un brahmacârin et je me nommais Pei-towei ; vous étiez une fille de brahmane et vous vous nommiez Siu-lo-fo ; vous teniez sept tiges de lotus et moi j’avais à la main cinq cents pièces d’argent ; je vous ai acheté cinq de vos fleurs parce que je voulais les répandre sur le Buddha ; vous m’avez confié les deux autres pour les offrir au Buddha et vous avez fait alors ce vœu : « Puissé-je, dans mes vies ultérieures, être toujours votre femme, et, belle ou laide, n’être jamais séparée de vous. » je fis alors avec vous cette convention solennelle : « Si vous désirez être ma femme, il vous faudra vous conformer à ma volonté; je ferai toutes les libéralités possibles et je ne m’opposerai à aucun des désirs qui me seront exprimés; je m’abstiendrai seulement de donner mon père et ma mère; mais, pour tous les autres dons que je ferai, vous suivrez ma volonté. » Vous me répondîtes alors que vous y consentiez. Or, maintenant j’ai fait don des enfants et voici que vous jetez le trouble dans mes sentiments excellents. » En entendant ces paroles du prince héritier, la princesse sentit son cœur et son

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intelligence s’ouvrir; elle se rappela que, dans une vie antérieure, elle avait promis d’approuver toutes les libéralités que ferait le prince héritier et d’acquiescer promptement à tous ses désirs.

Çakra, roi des devas, voyant quelle était la charité du prince héritier, descendit pour le mettre à l’épreuve avec le désir de lui demander encore quelque chose. 11 se transforma en un brahmane qui, lui aussi, avait douze sortes de laideurs, et, arrivé en présence du prince héritier, il lui parla en ces termes : « J’ai constamment entendu raconter, ô prince, que vous vous plaisiez à exercer la charité et que, quelle que fût la demande qu’on vous adressât, vous ne vous opposiez aux désirs de personne. C’est pourquoi je suis venu ici dans l’intention de vous demander pour moi votre épouse. » Le prince héritier répondit : «j’y consens; c’est fort bien; elle est à vous. » La princesse lui dit alors : « Si maintenant vous me donnez à un homme, qui subviendra à votre entretien ? » Le prince répliqua : « Si maintenant je ne fais pas don de vous, par quel moyen obtiendrai-je de réaliser en moi la pensée des pâramitâs sans supérieures et égales en tout? » Le prince héritier lava alors avec de l’eau les mains du brahmane, puis il amena sa femme et la lui donna. Çakra reconnut que le prince héritier n’avait en ce moment aucun sentiment de regret; tous les devas louèrent son excel-

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lence; le ciel et la terre furent fortement ébranlés. Alors le brahmane prit la princesse et l’emmena; mais, après avoir fait sept pas, il revint avec la princesse et voulut la remettre au prince héritier pour qu’elle ne fût plus donnée à personne; mais le prince lui dit : « Pourquoi ne la prenez-vous pas ? Aurait-elle quelques défauts? Parmi toutes les épouses, celle-ci est la meilleure; elle est la fille d’un roi qui règne actuellement sur un royaume et elle est la fille unique de ce roi. A cause de moi, cette épouse s’est jetée dans l’eau bouillante et dans le feu de l’ascétisme; elle a bu et mangé des boissons et des aliments grossiers et mauvais et n’a jamais reculé devant aucune de ces souffrances. Dans tous ses actes, elle est diligente et appliquée et son visage est beau. Emmenez-la maintenant et mon cœur sera content. « Le brahmane dit au prince héritier : « je ne suis point un brahmane ; je suis Çakra, roi des devas ; c’est pourquoi je suis venu pour vous mettre à l’épreuve. Quels sont vos vœux? » 11 reprit alors la forme de Çakra et apparut d’une merveilleuse beauté; la princesse lui rendit hommage et lui exprima trois souhaits : « En premier lieu, ditelle, faites en sorte que le brahmane prenne nos deux enfants et revienne les vendre dans notre pays; en second lieu, faites en sorte que nos enfants ne souffrent ni de la faim ni de la soif; en

troisième lieu, faites que moi et le prince héritier nous puissions retourner promptement dans notre pays. » Çakra, roi des devas, répondit : « 11 sera fait comme vous le désirez. » Le prince héritier dit à son tour : « Je souhaite qu’il soit fait en sorte que tous les êtres vivants obtiennent d’être sauvés et n’aient plus à endurer les souffrances de la naissance, delà vieillesse, de la maladie et de la mort.» Çakra, roi des devas, lui dit : « Très grand est l’objet de votre désir; il est fort élevé et rien ne lui est supérieur. Si vous désirez naître dans les deux et devenir un roi parmi le soleil et la lune, ou si vous désirez être dans le monde un souverain suprême et avoir une longévité prolongée, ce sont là des choses que je pourrais vous donner conformément au vœu que vous m’en exprimeriez; mais la majesté suprême dans les trois mondes échappe à mes atteintes. » Le prince héritier reprit : « Maintenant donc, provisoirement, je désire qu’il soit fait en sorte que j’aie de grandes richesses; je me plairai constamment à les distribuer en libéralités plus considérables encore que celles d’auparavant; je souhaite qu’il soit fait en sorte que le roi mon père et tous les ministres qui sont à ses côtés aient le désir de me revoir. » Çakra, roi des devas, lui dit : « 11 sera fait certainement comme vous le désirez. » Un instant après, il disparut soudain.

Cependant le brahmane du royaume de Kuru

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était revenu chez lui avec les enfants ; mais sa femme se porta à sa rencontre et l’injuria, disant : «Comment osez-vous revenir en m’amenant ces enfants; ils sont de la race royale; vous, cependant, dépourvu de toute pitié, vous les avez frappés, de manière à ce qu’ils aient des blessures et à ce que tout leur corps soit couvert de sang et de pus; allez promptement les mettre en vente et cherchez-moi d’autres serviteurs. » Le mari suivit l’avis de sa femme et se mit en route pour aller vendre les enfants. Çakra, roi des devas, qui se promenait tout autour de la place du marché, dit : « Ces enfants sont à un prix élevé, personne ne peut les acheter. » Comme les enfants avaient faim et soif, le deva fit en sorte que, par le moyen d’une effluve spontanée, les enfants fussent entièrement rassasiés. Le roi des devas modifia alors les intentions du brahmane, qui se rendit dans le royaume de Çibi ; dans le royaume, les ministres et les gens du peuple reconnurent qu’ils avaient affaire aux enfants du prince héritier, aux petitsenfants du grand roi; grands et petits, tous les habitants furent saisis de compassion; les ministres demandèrent alors au brahmane comment il s’était procuré ces enfants; le brahmane dit : «Je les ai obtenus en les demandant; à quoi bon m’interroger? » Les ministres répliquèrent : « Puisque vous êtes venu dans notre royaume, n’est-ce pas

notre devoir de vous interroger ? » Les principaux ministres et les gens du peuple étaient tous disposés à enlever les enfants au brahmane ; mais il se trouva parmi eux un notable qui les réprimanda en disant : « Nous avons ici un exemple du degré auquel a pu atteindre l’esprit de charité du prince héritier; si maintenant nous enlevons les enfants, ne nous opposerons-nous pas aux intentions réelles du prince héritier? Le mieux est d’en référer au roi ; quand le roi en sera informé, il rachètera luimême les enfants. » Alors donc on s’arrêta et les ministres vinrent dire au roi : « O grand roi, vos deux petits-enfants sont maintenant mis en vente par un brahmane. » A cette nouvelle, le roi fut très surpris ; il appela le brahmane qui vint donc dans le palais avec les deux enfants. Le roi, sa femme, les ministres qui étaient à ses côtés et toutes les femmes de son harem, en apercevant de loin les deux enfants, se mirent tous à sangloter. Le roi ayant demandé au brahmane comment il se trouvait posséder ces deux enfants, il répondit : « Je les ai obtenus en les demandant au prince héritier. » Le roi appela les deux enfants et désirait les prendre dans ses bras, mais les enfants pleuraient et ne voulaient pas aller dans ses bras. Le roi demanda au brahmane à quel prix il vendait les enfants; avant que le brahmane eût pu répondre, le garçon dit : « Le garçon vaut mille pièces d’ar-

gent et cent vaches ; la fille vaut deux mille pièces d’or et deux cents vaches. — Les garçons, répliqua le roi, sont estimés par les hommes; pourquoi donc le garçon est-il bon marché et la fille chère? » Le garçon répondit : « Les femmes de votre harem n’ont aucune parenté avec vous, ô roi; les unes sortent de conditions humbles; d’autres étaient de simples servantes; cependant celles que votre fantaisie favorise deviennent élevées en dignité; elles sont couvertes de joyaux et mangent et boivent des aliments exquis; ô roi, vous n’aviez qu’un seul fils et vous l’avez chassé au plus profond des montagnes, tandis que chaque jour vous vous livriez aux réjouissances avec les femmes de votre harem sans jamais penser à votre fils. Par là, on voit clairement que les fils ont peu de valeur et que les filles en ont une grande. » En entendant ces paroles, le roi fut troublé et affligé; ses larmes coulèrent à flots et il dit : «J’ai été coupable envers vous. Pour quelle raison ne venez-vous pas dans mes bras ? Est-ce parce que vous r^e haïssez ou parce que vous craignez le brahmane ? » Le garçon répondit : « Nous ne nous permettrions point de vous détester, ô grand roi, et, d’autre part, nous ne craignons point le brahmane. Nous étions autrefois les petits-fils du grand roi, mais maintenant nous sommes les esclaves d’un homme. Comment les esclaves d’un homme pourraient-ils aller dans

les bras du roi du royaume? Voilà pourquoi nous ne nous permettrons pas de le faire. s> En entendant les paroles du jeune garçon, le roi sentit redoubler son affliction ; puis, en conformité avec ce qui venait de lui être dit, il paya au brahmane le prix convenu et appela de nouveau dans ses bras les enfants, qui s’y rendirent aussitôt. Le roi, tenant embrassés ses deux petits-enfants, caressait leur corps; il leur demanda : « Qu’est-ce que mange et boit votre père dans la montagne? de quoi peut-il se vêtir? » Les deux enfants lui répondirent ; « Il mange des fruits, des graines, des légumes et des racines; il se couvre d’une étoffe grossière qui lui tient lieu de vêtement; les cent sortes d’oiseaux le distraient et son cœur est exempt de tout chagrin. »

Le roi ayant renvoyé le brahmane, les enfants lui dirent : « Ce brahmane souffre beaucoup de la faim et de la soif; nous désirons que vous lui donniez un repas. » Le roi leur demanda : « N’êtes-vous donc pas fâchés contre lui ? Pourquoi vous inquiétez-vous encore de lui procurer à manger ? » Les enfants répondirent : « Notre père se plaisait à la sagesse, mais il n’avait plus rien dont il pût se servir pour faire la charité. Ce brahmane lui a demandé de nous donner à lui et ainsi il est devenu notre maître; nous n’avons point encore pu être ses serviteurs de manière à contribuer à l’accomplisse-

ment des sages intentions de notre père. Comment j pourrions-nous maintenant le voir souffrir de la j faim et de la soif sans éprouver des sentiments affec- i

tueux et bons à son égard ? Puisque notre père avait : donné ses enfants à ce brahmane, comment, ô grand roi, pourriez-vous lui refuser un repas?»

Le roi offrit donc à manger au brahmane qui, après s’être rassasié, s’en retourna tout joyeux.

Le roi envoya alors un messager chercher en toute hâte le prince héritier et le faire revenir; en conformité avec ces instructions, le messager alla chercher le prince héritier; il fut arrêté par la rivière qu’il ne pouvait franchir, mais il n’eut qu’à songer au prince héritier et il put aussitôt la traverser; arrivé auprès du prince héritier, il lui communiqua l’ordre du roi en lui disant qu’il devait promptement revenir dans le royaume et que le roi désirait vivement le voir. Le prince héritier répondit : Le roi m’a banni pour douze années dans la ^

montagne et il s’en faut encore d’une année que le |

terme ne soit arrivé; quand cette année sera 1

accomplie, je reviendrai. » Le messager retourna ^

dire au roi ce qui s’était passé ; le roi écrivit alors j

de sa propre main une lettre pour être remise au j

prince héritier; elle était ainsi conçue : «Vous êtes ' j un homme sage; pour ce qui est du passé, il vous faut être indulgent; pour ce qui est de l’avenir, il |

vous faut aussi être indulgent. A quoi bon vous |

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irriter et ne pas revenir ? J’attendrai que vous soyez ici pour boire et pour manger. » Le messager se rendit de nouveau, porteur de cette lettre, auprès du prince héritier; quand celui-ci eut reçu cette lettre, il commença parse prosterner devant elle, le visage contre terre; puis, après l’avoir adorée, il recula et tourna sept fois autour d’elle; ensuite il l’ouvrit et la lut.

A la nouvelle que le prince héritier devait s’en retourner, toutes les bêtes de la montagne sautaient et se tordaient de chagrin, se frappaient et poussaient des cris lamentables ; les sources en furent taries ; les femelles des animaux en perdirent leur lait; les oiseaux de toutes sortes criaient piteusement ; car ils allaient perdre le prince héritier.

Le prince héritier mit alors des vêtements et s’en revint avec la princesse. Le souverain hostile du royaume rival, apprenant le retour du prince héritier, chargea des émissaires de mettre sur l’éléphant blanc un harnachement d’or et d’argent, de prendre avec eux le vase d’or plein de grains d’argent et le vase d’argent plein de grains d’or et de venir au-devant du prince sur la route pour les lui rendre en lui exprimant en ces termes son repentir des fautes qu’il avait commises : « Si auparavant je vous ai demandé l’éléphant blanc, c’est parce que j’étais stupide et insensé; à cause de moi, vous

avez été banni au loin; maintenant j’apprends que vous revenez et j’en conçois une grande joie; je vous restitue l’éléphant blanc et je vous présente les grains d’or et d’argent; je souhaite que vous condescendiez à les accepter, afin que mon crime soit supprimé.» Le prince héritier répondit : « Supposez qu’un homme ait préparé des aliments de toutes sortes de saveurs et les ait présentés à quelqu’un; si cette dernière personne, après les avoir mangés, les vomit à terre, comment ces aliments seraient-ils encore parfumés et purs? Pourrait-on les remanger? Maintenant, les libéralités que j’ai faites sont comparables à ce qui a été vomi : je ne puis en aucune façon les reprendre. Montez promptement sur l’éléphant et retournez exprimer mes remerciements à votre roi. On vous a bien fatigués, ô envoyés, pour que vous veniez au loin prendre de mes nouvelles. » Alors donc les émissaires montèrent sur l’éléphant et s’en retournèrent rapporter au roi ce qui s’était passé. A cause de cet éléphant, le souverain hostile de ce pays rival se transforma en un homme bienveillant et bon; lui-même, ainsi que tout son peuple, conçurent la pensée des pâramitâs sans supérieures et égales pour tous.

Le roi, père du prince héritier, monta sur un éléphant pour sortir à la rencontre de son fils. Le prince héritier s’avança aussitôt et lui rendit hom-

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mage en mettant son visage contre terre; puis il revint à la suite du roi ; tous les gens du peuple étaient transportés de joie; ils répandaient des fleurs, brûlaient des parfums, suspendaient des oriflammes et des dais en soie et faisaient couler sur le sol des essences parfumées pour accueillir le prince héritier. Celui-ci entra dans le palais et alla aussitôt devant sa mère; la tête contre terre, il lui rendit hommage et lui demanda comment elle se portait. Le roi confia au prince héritier tous ses trésors; le prince en fit des libéralités à son gré et fut plus charitable encore que précédemment. Comme sa charité ne se lassait pas, il obtint par là de devenir Buddha.

Le Buddha dit à Ânanda : « Telle est la manière dont j’ai pratiqué la charité dans une de mes existences antérieures. Le prince héritier Sudâna, c’est moi-même. Celui qui, en ce moment, était le roi son père, c’est maintenant mon père, le roi Çuddhodana; celle qui en ce moment était la mère du prince héritier, c’est maintenant Mâyâ ; celle qui en ce temps était la princesse, c’est maintenant Gopâ ; celui qui en ce temps était le religieux Acyuta demeurant dans la montagne, c’est Mahâmaudgalyâyana ; celui qui en ce temps était Çakra, roi des devas, c’est Çâriputra; celui qui en ce temps était le chasseur, c’est Ananda ; celui qui en ce temps était le garçon Jâli, c’est

maintenant mon fils Râhula; celle qui en ce temps était la fille Krsnâjinâ, c’est maintenant la mère de farhat Mo-U ; celui qui en ce temps était le brahmane qui demanda les enfants, c’est Devadatta; la femme du brahmane, c’est Cihcamânavikâ. Telles sont les peines et les souffrances que j’ai endurées pendant des kalpas innombrables et voilà comment aussi j’ai fait le bien pendant des kalpas innombrables. Conservez toujours ce sûtra pour l’exposer à tous les çramanas. »

Telle est la manière dont le Bodhisattva pratique la pâramitâ de charité.

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