EUPHÉMIE
JULIEN A LYDIE
« Marseille, le....
» Soyez heureuse, madame.
» J'ai fait tout ce que vous vouliez.
» Dans quinze jours je me marie.
» Adieu.
» Julien. »
CAMILLE A EUPHEMIE.
« Paris, le.
» C'est moi, ma chère Euphémie, qui ai du nouveau à te conter !
» N'arrive-t-il pas que je suis de moitié dans un grand secret qui t'intéresse fort !
» Je connais la dame en question, je l'ai vue, je lui ai parlé ; mais écoute le récit des choses telles qu'elles ont eu lieu. Ce sera bien plus simple.
» Figure-toi que la veille ou Tavant-veille du jour où j'ai reçu ta dernière lettre, j'étais à travailler avec manière, quandonannonçamadamede***,c6ttemême dame à qui ma mère avait communiqué ta première
lettre. Je ne la connaissais pas, puisque je suis sortie tout récemment de pension, et je fus bien aise de la voir, puisqu'elle joue un rnle dans ton histoire. Mais j'étais loin de me douter du rôle véritable qu'elle y joue.
» Madame de *** entra toute vêtue de noir , tout agitée, toute pâle. Elle parut fâchée de me trouver là. Cette femme est belle; elle n'est plus toute jeune, elle a bien une trentaine d'années, mais il y a dans toute sa personne un cachet de distinction qui frappe, qui attire, qui charme. On voit tout de suite qu'on n'a pas affaire à une personne ordinaire.
» Son voile était baissé. Elle le releva en entrant, et je pus détailler ses traits, c'est-à-dire des cheveux noirs, en bandeaux, luisants comme l'ébène; un front haut, d'une pâleur d'ivoire , des yeux grands, bleus, surmontés de sourcils d'un arc admirable , et légèrement cernés de nacre, ce qui ajoute à leur brillant ; un nez aristocratique, dans le genre de celui de Marie-Antoinette, un peu moins prononcé ; une bouche gracieuse, ni trop grande ni trop petite ; de belles dents; enfin une tournure, un goût et un parfum de véritable femme du monde. On devine, en voyant cette femme, une naissance élevée, une éducation parfaite, une élégance facile, en un mot tout ce qui
caractérise ces femmes familiarisées dès l'enfance avec la vie, si longue à apprendre, des salons parisiens. Elle était gantée à merveille, et l'on voyait jouer, sous les plis de son gant, la souplesse de sa main. De petits pieds. Un cachemire comme j'en ai peu vu, à fond noir. Une robe de soie brune, longue, aux plis amples, dans une jupe étroite, ce qui est bien plus gracieux, quoi qu'on dise, que les jupes larges. Une capote qui ne peut venir que de chez la Baudrant, qui fait les chapeaux un peu chargés, mais qui est seule capable de coiffer une femme comme il faut. Une démarche rapide, ferme, assurée. Une taille mince,haute,avantagée par un corsage plat, boutonné par devant. Je te recommande ces façons de robe, quand tu seras mariée. C'est négligé, mais c'est charmant. Voilà ce que je remarquai dans madame de**"^, et tu avoueras que c'était assez remarquable.
» Cependant il était évident, rien qu'à voir son agitation, qu'elle n'avait dû s'occuper que médiocrement de sa toilette, et qu'elle s'était habillée au hasard.
» Mais le hasard n'est jamais dangereux pour une pareille femme. Elle l'a depuis longtemps asservi à son goût.
» Madame de'''^^ me fit un petit snlutdetête, et ne
s'occupa de moi que pour paraître contrariée de me trouver là.
— « Qu'avez-vous donc, chère Lydie? » lui dit ma mère. Vous paraissez tout émue.
— » En effet, j'aurais à vous parler.
— » Camille, laisse-nous. »
» J'allais me rasseoir. Quel contre-temps ! Je pris mon ouvrage et je passai dans la chambre voisine, mais en me promettant bien d'écouter ce qui allait se dire. J'étais curieuse de savoir ce qui pouvait ainsi émouvoir cette charmante personne, et de connaître quelque chose du cœur qui battait sous un corsage si bien fait. J'entendis àpeu près le dialogue suivant :
— (( Votre fille, chère baronne, a-t-elle reçu de nouvelles lettres de Marseille ?
— )) Non.
— » Dès qu'elle en recevra, je vous en prie, communiquez-les-moi.
— » Que se passe-t-il donc?
— » Ecoutez, chère amie. Nous n'avons jamais eu de secrets l'une pour l'autre. Ce n'est pas aujourd'hui que je voudrais qu'il en fût autrement. »
» Je te laisse à penser si je redoublai d'attention. r> Madame de *^* continua :
— (( J'ai fait tout ce que j'ai pu pour le bonheur
» de Julien. Si vous saviez ce que j'ai répandu de » larmes intérieures, ce qu'il m'a fallu de force et de » courage pour lui tenir les froids raisonnements » que je lui ai tenus, pour lui écrire les lettres que » je lui ai écrites! J'ai cru que j'en mourrais! J'y ai » perdu le sommeil et la santé. J'ai prié Dieu. Je » me suis rattachée à mon fils. Tout ce que la fa- » mille, la religion, le devoir, peuvent opposer aux » tentations du souvenir, aux besoins du cœur, je » l'ai appelé à moi; mais l'abnégation humaine a ses » limites. A force de se heurter contre ma poitrine » pour s'élancer vers lui, mon cœur s'est brisé. Mon » énergie est à bout Aujourd'hui Julien croit que j'ai » aimé autrefois, et qu'une ancienne douleur fait » ma résistance à celle-ci. Il me défend de lui écrire ! » Il ne m'aime plus ! Il me méprise peut-être ! Que » devenir, mon Dieu! Il faut que j'aie un cœur où » verser cette douloureuse confession. Elle m'é- » touffe! Vous, mon amie, conseillez-moi, soutenez- » moi! Depuis que j'ai lu la lettre de cette jeune )) fille, lettre dont, par un effort suprême, j'ai en- » voyé une copie à Julien, j'ai peur d'être jalouse » de cette enfant, si noble, si généreuse. Il va l'ai- » mer! Je comprends maintenant que j'acceptais le » sacrifice tant que je pouvais croire que ce ma-
» riage ne serait pour Julien que le repos d'une âme » malade; mais cette femme m'est supérieure, et » elle sera safemme; elle aura pour elle la jeunesse, » le droit, l'avenir. Et moi, moi, je l'aime plus que » jamais ! J'ai cru que j'allais devenir folle. Je pre- » nais les résolutions les plus insensées. Hier, je » voulais partir, abandonner mon mari, mon fils ; » aller retrouver Julien, qui doit m'aimer encore, qui » me sacrifiera tout quand je reviendrai à lui. Puis, » heureusement, j'ai pu attendre, je suis sortie, j'ai » pensé à vous, j'ai voulu savoir s'il y avait ici une » lettre qui parlât de lui. Que faire? Que devenir? y> Je vous en prie, mon amie, protégez-moi contre » moi-même I »
» Et la pauvre femme sanglotait.
» Il paraît que c'est sérieux, la vie !
» Je croyais rêver, moi. Quel homme que ton futur mari., et comme il est aimé !
))Ma mère essaya de calmer madame de*^''. Elle lui dit tout ce qu'elle devait lui dire en pareille circonstance. Mais cela me parut bien. peu de chose, en opposition à ce que je venais d'entendre. Si madame de*** n'eût été dans un état d'épuisement physique complet, elle n'eût même pas écouté ma mère. Mais à peine si elle pouvait se soutenir.
» Que lui a donc écrit M. Julien?
» Il paraît que décidément il commence à t'aimer.
» En tout cas, il te sacrifie là une bien adorable personne ! Oh ! l'amour! quelle terrible chose! Dieu veuille que je n'aime jamais !
))',Bref, ma mère, après avoir promis à madame de*** de lui montrer la première lettre que je recevrais et d'être la première à lui conseiller de faire revenir M. Julien, s'il y avait lieu, a fini par s'emparer d'elle, par la calmer un peu, et par la ramener chez son mari, qui, à ce qu'il paraît, ne se doute de rien. Les maris mettent donc leurs yeux dans la corbeille de noces ? A en juger par ce que je vois, ce ne serait ])as le plus vilain cadeau à faire à leur femme.
» Je plaisante, mais je t'assure que j'ai le cœur tout gros de cette aventure.
» Quand j'ai reçu ta dernière lettre, j'ai eu l'air, bien entendu, de ne rien savoir de ce qui s'était passé, et, comme toutes celles que je reçois, je l'ai donnée à lire à ma mère.
» J'ignore quelle décision madame de*** prendra après l'avoir lue. Je ne doute pas, moi, du sens qu'elle peut renfermer pour elle. Il n'y a que dans certaines situations qu'on peut comprendre certaines
choses, et heureusement je suis loin de ces situations.
» Voilà, chère amie, le nouveau que j'avais à te conter. Fais-en ton profit selon ton sentiment, car je serais aussi embarrassée de te donner un conseil à toi qu'à madame de ^**.
» Tiens-moi au courant, mais adresse ta prochaine lettre à ma femme de chambre, car, comme tu me parleras de toute cette histoire que j'ai surprise en écoutant aux portes, je ne veux pas l'avouer à ma mère, ce que je serais forcée de faire si tu m'écrivais directement.
» Ton amie.
» Camille. »
CAMILLE A EUPHEMIE.
« Paris, le.
» Il y a une heure à peine que j'ai mis à la poste une lettre pour toi, chère Euphémie, et je me hâte de t'en écrire une seconde par le même courrier.
» Que de choses pendant cette heui'e !
» Je t'écris ces quelques mots à la hâte.
» Madame de *'^* vient de renvoyer ta dernière lettre à ma mère, qui la lui avait remise.
» Madame de*** n'y a joint que cette seule hgne :
« Je pars ! C'est un crime! Priez Dieu pour moi. »
)) A la réception de ce billet, ma mère a couru tout i\c suilc chez madame de'^**.
» Elle était déjà partie.
» Personne ne savait qu'elle ne reviendrait pas. » Ma mère n'a rien dit.
» Le mari est absent pour quelques jours. » Que d'affaires, ma pauvre amie! Que vas-tu devenir dans tout cela ?
» Eeris-moi tout. » Je t'embrasse du fond du cœur.
Camille. »
EUPHEMIE A CA3IILLE.
« Marseille, le...
» Tout est fini : ma vie est brisée, ma ])onne Camille!
» A peine avais-je lini de lire ta lettre, que monsieur Julien est entré dans le salon. Il était pâle comme un mort.
— « Mademoiselle, m'a-t-il dit d'une voix tremblante, il faut que je vous parle. »
» J'étais au moins aussi émue que h;i.
— » Je sais tout, lui ai-je répondu. Adieu, monsieur Julien ! »
» En même temps, je lui tendais la lettre. Il a jeté
les yeux dessus.
— « C'est la vérité, » m'a-t-il dit en me la j'eridant et en baissant la tête, comme accablé.
» Et il a ajouté après un silence :
— « Ainsi, vous m'ordonnez de partir ?
— » Je n'ai le droit ni de vous donner un ordre ni de vous faire une défense.
— » Cependant nous sommes fiancés...
— » Je n'ai que le droit de vous rendre votre parole, » et je vous la rends. Vous ne vous apparteniez pas » quand vous me l'avez donnée. Madame de ^"^^ vous » aime. Elle vous donne la plus grande preuve d'a- » mour qu'elle puisse vous donner. Je ne vois pour » vous qu'une manière d'y répondre, c'est départir » à l'instant même. C'est plus que votre devoir, c'est » votre bonheur qui vous l'ordonne. Votre mariage » n'était qu'une convention de famille, à laquelle » votre estime, votre raisonnement et votre dépit » vous faisaient consentir, en dehors de laquelle votre » cœur fût resté longtemps, sinon toujours. Ce qui » arrive est ce qui pouvait arriver de plus heureux. » Je garderai de vous le souvenir qu'on garde d'un » ami, d'un frère, et prierai Dieu pour vous et pour » cette femme, car je sais combien elle a souffert. » Ne voyez même pas ma mère, ne lui écrivez pas. » Je me charge de tout arranger. Partez; chaque mi-
» luite de retard est un vol que vous faites à un cœur » qui attend. Soyez heureux ! »
» Je me sentais étouffer, car réellement, depuis trois jours, je commençais à espérer. Cette attention avide, que la femme prête aux moindres incidents, aux moindres paroles de l'homme dont elle veut gagner l'affection, m'avait, je le croyais du moins, révélé quelque chose, comme un commencement d'habitude de la part de Julien.
» Nous étions allés nous promener, ce jour-là même, avec ma mère, du côté de Montredon, sur le rivage. Au milieu de cette solitude, entre ces rochers impassibles et cette mer harmonieuse, il avait paru se détacher de sa pensée continue. Une cloche tintait au loin. Ma mère nous suivait à quelques pas, heureuse de nous laisser à nous-mêmes. Le temps était admirable. Il semblait ne plus y avoir que nous dans le monde. Nous étions silencieux, mais je surprenais de temps en temps Julien me regardant, m'étudiant. On eût dit qu'il cherchait une raison de m'aimerunpeu. Deux ou trois fois, je crus sentir son bras tressaillir sous le mien, comme si une penséeinattendue eût agité, malgré lui, son corps, en entrant dans son esprit. Rien ne nous disait de ne pas nous aimer. Tout semblait nous y inviter au con-
traire. L'avenir me paraissait bleu et infini, comme i'iiorizon transparent dans la limpidité duquel les flots se confondaient. Nous passâmes par un étroit sentier taillé dans le roc. J'aperçus une petite fleur bleue qui avait poussé, toute seule, tout étonnée, au milieu de cette sécheresse.
— « Voyez, dis-jeà Julien, il n'y a pierre si dure » qui ne produise une fleur. »
» Il me regarda avec une sorte de tendresse et s'approcha de cette fleur pour la cueillir et me la donner.
. — « Oh ! ne la cueillez pas, lui dis-je ; elle a dû » avoir tant de peine à pousser là I »
» Il me serra la main.
— « Vous êtes bonne, » me dit-il.
» Et je crus voir une larme dans ses yeux.
» Demain, je retournerai voir si cette fleur est morte. Je pourrai la cueillir, moi, car elle aura vécu plus longtemps que mon espérance, et elle aura déjà le parfum du souvenir.
» Quant à lui, il est parti en me disant ces seuls mots :
— « Gardez celte lettre comme mon excuse, et » Dieu veuille que je sois aussi heureux que vous le » souhaitez ! mais j'en doute. Jugez-en vous-même. »
» Il devait à la situation où nous étions de me dire ces paroles; il pouvait dire moins, il ne pouvait dire plus.
» Ah ! il aime bien profondément cette femme !
» Pourquoi me la sacrifierait-il, à moi, qu'il ne connaît que depuis quelques jours , et comment résister à une lettre comme celle qu'il venait de recevoir et qu'il m'a lemise pour se justifier à mes yeux, disait-il. En voici la copie :
« LYDIE A JULIEN
Paris, le...
» Pardonne-moi, Julien, ce que je t'ai fait souffrir » depuis un mois; mais je t'aime plus que je ne t'ai » jamais aimé! Je veux être à toi pour toujours! Tu » m'aimes trop pour que je ne te sacrifie pas tout. » Je pars pour Lyon. Quitte Marseille aussitôt que » tu auras reçu ma lettre. Tu me trouveras à Lyon, » dans l'hôtel même oii tu m'as écrit pour la pre- » mière fois après notre séparation, et où tu as été » si malheureux. De là, nous fuirons n'importe où. y> Pourvu que nous soyons ensemble, nous serons » heureux. L'avenir est à nous! Qu'importe le reste!
» Encore huit jours d'absence, el je serais devenue » folle. Viens vite me dire que tu m'aimes, A loi éter- » nellement I
» Lydie. »
» Et moi, Camille, moi, que vais-je devenir? Je ne fais que pleurer , et il me semble qu'en un jour mon cœur a vieilli de soixante années !