‹ Contes et nouvellesChapitre 4 sur 9 · À M. MARCEL, NÉGOCIANT, RUE DE CLÉRY · texte numérisé non relu

À M. MARCEL, NÉGOCIANT, RUE DE CLÉRY

« Lyon, le.

» Mon cher frère,

» Je suis arrivé hier à Lyon, mais il était trop tard » pour me rendre tout de suite chez M. Rousseau. » J'ai soupe, et je me suis endormi; mais, ce matin » de bonne heure, j'ai fait la commission. M. Rousseau y> va t'expédier de huit à dix pièces de son dernier » article; il est superbe et très-bon marché. Il n'a pas » le gros de Naples que tu demandes, il ne pourra » l'avoirque dans quelquesjours. Quant aux rubans, » je crois qu'ils te conviendront ; je ne les ai pas » trouvés chez M. Rousseau, il m'a fallu aller chez » les Louvard, qui seront enchantés de faire des af-

» faires avec toi. Tu régleras à cent dix jours. C'est » toujours trois semaines de plus. J'ai fait emballer » et expédier tout de suite, puis je suis rentré à » l'hôtel, où j'ai été témoin d'une scène assez cu- » rieuse. Comme j'allais passer le seuil de la porte, » tfne chaise de poste s'y arrêta, et une femme, » toute en noir, toute voilée, sans bagage, ayant » un peu l'air d'une folle, ayant surtout l'air de ne » pas vouloir être vue, descendit de cette voiture, » et, passant devant moi, courut au bureau de l'hô- » tel en disant :

— « Donnez-moi une chambre.

— » Oii, madame?

— » Où vous voudrez. »

» J'étais assez intrigué. Je fis un signe au domes- » tique, que je connais. Il la ht monter dans une » chambre contiguë à la mienne.

— « Bonne chance, monsieur! me dit-il ; c'est du » fruit de Paris, ca. »

La dame était entrée dans sa chambre sans X même la regarder; elle avait demandé qu'on la » laissât, disant qu'elle n'avait besoin de rien, mais » qu'elle attendait quelqu'un, un simple nom de » baptême.

» Ma chambre n'était séparée de la sienne que

» par une cloison, au milieu de laquelle il y avait » une porte condamnée. J'entendais et pouvais voir » tout ce qu'elle faisait par une lézarde de la porte. » Je tenais à connaître sa figure. Ce ne fut pas long. » Elle ôta son châle, son chapeau, qu'elle jeta à la )> volée sur le lit, et, avec une grande agitation, se » mit à compter des billets de banque, qu'elle res- » serra ensuite sur son sein en disant : « Cela sulîît » pour le moment. »

» Elle était très-bien, ma foi : brune, un peu maigre, mais de beaux yeux et des cheveux magnifiques. J'espérais qu'elle allait se déshabiller, mais elle n'y songeait guère.

«Pendant ce temps, la chaise de poste était partie. Mon inconue allait de la porte à la fenêtre, et elle regardait, et elle marmottait des mots auxquels je ne comprenais rien, et elle piétinait dans cette chambre avec de jolis petits pieds. La bonne vint pour faire le lit, elle la laissa faire, ce qui me fit supposer que la personne qu'elle attendait pouvait bien n'êtrepas une femme. Cela pouvait devenir amusant, je fus enchanté de l'aventure. Le lit fait, la bonne redescendit et la dame recommença à se promener de long en large.

» La situation se prolongea ainsi pendant une

bonne heure sans autre incident, et véritablement la place commençait à n'être pas pour moi d'une îgaicté folle.

» L'arrivée de cette femme devait certainement intriguer les gens de la maison. Je descendis, ^en attendant mieux, pour savoir ce qu'on en disait, me promettant d'avoir l'œil au guet et de monter derrière celui qui était si impatiemment attendu.

» On avaitfaitcauser le postillon. J'appris qu'elle venait de Paris ; qu'elle avait payé les guides triples, et qu'elle avait l'air d'une femme qui se sauve.

» Je demandai à voir son passe-port : il portait le nom de mademoiselle Pauline Durand , dame de compagnie.

» Elle n'avait pourtant guère l'air d'une dame de compagnie, surtout avec cinquante mille francs en billet de banque dans son corset.

» C'était peut-être une voleuse, cette belle inconnue!

» Quand je dis belle, c'est pour ceux qui aiment les femmes maigres; moi, je ne les aime pas.

a Bref, de réflexion en réflexion, j'en arrivai à s'opposer qu'il y avait là-dessous une histoire d'amour.

» Je ne me trompais pas. Je rôdais à peu près

iô

depuis quatre heures dans l'hùtel, tanlùt en bas^ tantôt en haut, quand uii jeune liomme y arriva pédestrement. Rien qu'en l'apercevant je devinai que c'était le Quelqu'un en question. C'est un beau garçon. Il avait l'air ému, embarrassé même, et dès que je l'eus vu paraître, je m'esquivai et je grimpai chez moi quatre ta, quatre pour être tout de suite à mon poste d'observation. 11 avait demandé s'il n'était pas arrivé une dame de Paris ; on lui avait indiqué le numéro à colé du mien. Mais au lieu d'escalader les deux étages, comme c'est le devoir d'un amoureux qui vient rejoindre sa Dulcinée, il s'arrêta à lapremière marche, s'essuya le front et monta comme un homme qui réfléchit. Penché sur la rampe, je voyais tout. Je ne comprenais pas très-bien cette liésitation. Enfin il arriva à la porte comme je venais de refermer doucement la mienne, et il frappa.

— » Entrez ! » lui dit une voix, et presque aussitôt j'entendis un cri, mais un cri qui m'émut, car ilj y avait dedans autant de bonheur qu'il est possible d'en mettre dans un son.

)) Ah ! cela ne doit pas être désagréable d'être aimé de cette femme-là. Quelle énergie ! elle sauta au cou du jeune homme et l'embrassa à l'étouffer.

— (( Te voilà! s'écriait-elle. Est-ce bien toi! Tu

» vois, je suis venue ! Dis-moi que tu es heureux, » dis-moi que tu m'aimes ! dis-moi que nous ne nous » quitterons plus ! Oh ! laisse-moi pleurer ! c'est » trop de bonheur ! »

» Et la pauvre femme tremblante, fiévreuse, sanglotait et riait.

» Elle étouffait tout bonnement ; elle essayait de parler et ne le pouvait pas ; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle ne voulait pas lâcher son amant, et que jamais naufragé ne s'est cramponné à une planche comme elle se cramponnait à lui.

» Je ne trouvais pas dans le jeune homme la même expansion qu'en elle. Il est vrai que dans le bonheur qu'elle avait, il pouvait bien y en avoir pour deux.

» Il la dominait de toute la tête, et son regard, qui passait par-dessus elle, avait quelque chose de triste et de contraint.

» Je t'assure que j'avais peur que cette femme s'en aperçût. Elle ne m'était déjà plus indifférente. On ne peut pas voir une créature aimer ainsi, sans prendre intérêt à elle.

» Le jeune homme se détacha de ses bras, et d'une voix calme, il lui dit en la regardant :

— » Et votre mari !

— » Il saura tout.

— » Et s'il en meurt?... »

» Elle ne répondit rien ; elle secoua la têle, comme pour empêcher la signification de cette phrase d'arriver jusqu'à ejje.

— « Et votre enfant? » reprit le jeune homme sur le même ton.

— « Ah ! ne me parlez pas de mon enfant!

— » S'il vous maudit et vous méprise?...

— » J'aurai ton amour ! Mais pourquoi me re- » gardes-tu ainsi ? Il y a comme de la colère, comme » de la haine dans tes yeux.

— » Non. Seulement je raisonne en face d'une si- » tuation comme la nôtre. J'ai peur pour vous.

— » Oh ! ne t'inquiète pas de moi : je suis heu- » reusc !

— » Alors, c'est pour moi que j'ai peur. -- » Que veux-tu dire?

— » Nous allons fuir, n'est-ce pas ?

— » Oui, et sans regarder derrière nous !

— » Je n'ai pas de fortune. Comment vivrai-je ?

— » J'ai tout prévu, mon ami. La société est morte » pour nous, et avec elle ses exigences.

— » Ce qui veut dire que je partagerai votre for- » tune et que vous m'entretiendrez? Pour qui donc

» me prenez- vous? » dit le jeune homme en rougissant.

— « Comment ! voilà tout ce que tu trouves à me » dire en me revoyant?

— » Ce que je vous dis, je l'ai* appris dans vos » lettres.

•— » Oh ! j'étais folle, alors. Est-ce que notre amour » ne nous met pas au-dessus de tous les préjugés » humains?

— » Vous peut-être; moi, non.

— » Je ne comprends pas ! » s'écria]cette femme en reculant devant la crainte de comprendre.

— « C'est pourtant bien simple. Depuis un mois » vous m'écrivez tous les jours au nom de votre mari, » au nom de votre enfant, au nom du monde : vous » me parlez de mon avenir, vous me dites de me ma- » rier. Je suis incapable, dites-vous dans votre pre- » mière lettre, d'accepter de la femme que j'aime » autre chose que son amour; et aujourd'hui vous » quittez enfant, mari, monde ; vous brisez mon ave- » nir, vous me séparez de ma fiancée, et vous m'of- » frez de l'argent ! C'est moi qui ai le droit de ne pas » comprendre.

— » Tout ce que je t'écrivais, tu le sais bien, je » me faisais violence pour te l'écrire. Chaque mot me

» coûtait une nuit de larmes. Vois comme je suis » changée ! Je n'ai pas dormi deux heures depuis ton » départ. Tu as le droit de me dire ce que tu me dis, » car tu as le droit de me punir du mal que je t'ai » fait en essayant défaire le bien. Mais j'ai tes lettres » aussi, ces lettres dans lesquelles tu me rappelles, » et me voici! Ne crois qu'à ce que je te dis aujour- » d'hui. Notre situation nous place momentanément » en dehors des conditions ordinaires. Nous irons » vivre en Suisse, en Italie. Partout il y aura du » travail pour ton talent ; tu ne dépendras pas de » moi. Quelle folie ! Non, tu plaisantes, tu me » railles un peu. Est-ce que tu serais là, si tu pen- » sais tout ce que tu viens de me dire? et si tu es » là, c'est que tu es prêt à partir avec moi, c'est » que tu m'aimes toujours. Est-ce qu'un amour » comme le nôtre n'est pas éternel? Est-ce que notre » séparation était possible? Est-ce que tu ne m'at- » tendais pas tous les jours?

— » Non, je ne vous attendais pas.

— » Tu ne m'aimes donc plus? »

» Le ton dont cette phrase fut dite, tu comprends que je ne saurais te l'expliquer. J'attendais impatiemment la réponse.

— « Je ne dis pas cela ; je dis seulement que

» je suis ici parce que c'est mon devoir d'y être.

— » Votre devoir !. .. quel est ce mot?

— » Oui. Mon devoir d'honnête homme, du moment » que vous sacrifiez tout pour moi, est de sacrifier » tout pour vous : mon avenir, mon talent, mon )) honneur même. Que faul-il faire? Je suis prêt.

— » Oh! vous ne m'aimez plus ! et vous aimez » cette femme!

— » Je ne sais qu'une chose, c'est que je vous » avais dévoué ma vie, que je vous ai supplié de ne » pas me laisser partir, et que vous m'avez ordonné » devons quitter; que dans cet hôtel, dans cette » chambre même où nous sommes, car il y a d'é- » tranges hasards dans la vie, je vous ai écrit pour » vous demander de me rappeler, et que vous m'avez » froidement répondu de continuer ma route; je sais » enfin que votre calme logique m'est tombée goutte » à goutte sur le cœur, et que je suis arrivé àMar- » seille navré, désespéré, mourant. Je ne vous ai » obéi qu'à la dernière extrémité, et j'ai vu celte » femme, comme vous l'appelez, cette pauvre enfant » (je l'appellerai ainsi, moi) que vous condamniez, » au nom de l'honneur et de l'amour même, à cette » espèce de cadavre que vous lui envoyiez. A cette » époque, vous me faisiez l'éloge de cettejeune fille.

» VOUS me vantiez les joies de mon mariage , et , » comme vous venez de le dire, je ne croyais pas à » vos paroles. Dieu a voulu que je trouvasse dans » celte enfant une nature exceptionnelle, qu'elle » apprît toute la vérité et qu'elle acceptât naïvement » et simplement le seul droit auquel elle pouvait pré- » tendre, celui de me consoler. N'était-ce pas là un » bonheur dans mon infortune ? Vous m'aviez or- » donné d'oublier, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour » cela, et j'avoue que je n'ai pu voir sans attendris- » sèment la sollicitude tendre et désintéressée de ma- » demoiselle Euphémie pour une douleur dont elle » avait le droit d'être jalouse, et à laquelle elle con- » sentait à s'unir. Aujourd'hui , il vous plaît de » penser autrement. Soit que vous n'ayez voulu que » faire une épreuve, soit que la jalousie vous soit » venue tout à coup, vous me dites de revenir, je » reviens. Il convient à l'exaltation de votre esprit, » au raffinement de votre exigeante passion de jouer » avec la position et la vie de ceux que vous aimez ou » qui ne vous ont jamais fait de mal, soit ! C'est là un » caprice comme un autre; je m'y soumets, partons ! — » C'est bien. Vous ne m'aimez plus ! D'ailleurs, » si vous m'aviez aimée, vous ne seriez pas parti,

» quoi que j'eusse pu vous dire.

— » Madame...

— » Pas un mot de plus, monsieur, je vous mé- » priserais ! Vous êtes libre. »

» Et cette femme, bien belle à voir en cette émotion, remit son chapeau, son châle et son voile, et passa, haute et fière, devant son amant.

» Quant à lui, il restaun moment dans la chambre, muet et anéanti, puis il releva la tête, passa la main sur son front, et appelant le domestique :

— « A quelle heure part le bateau pour Marseille ? lui demanda-t-il.

— » Dans une heure.

— » C'est bien. » Et il quitta l'hôtel.

» Voilà rhistoire que je t'ai promise, mon cher ami. Si ta femme avait été là, elle se serait amusée, elle qui aime tant les romans.

» Dis à mon tailleur de me tenir mes habits prêts pour le 15. Je vais à Grenoble. J'y reste deux jours et je repars immédiatement pour Paris.

» A toi.

» Alphoinse. »

« Marseille, le..

» Madame veuve Ramel a l'honneur de vous faire part du mariage de mademoiselle Euphémie Ramel, sa fille, avec monsieur Julien Mévil, et vous prie d'assister à la bénédiction nuptiale qui leur sera donnée en l'église de..., le 21 décembre piochain, à midi précis.»

Deux jeunes gens descendent bras dessus, bras dessous, l'escalier du salon de l'Exposition, au Louvre. Le plus âgé (il a Yii>gt-1iuit ans) :

— « Eh bien ! qu'en dis-tu ?

— » Mon cher, c'est une belle chose. Tu n'as jamais rien fait d'aussi complet.

— » Alors tu vas venir chez moi ; je te montrerai une grande esquisse dont tu seras content.

— » Tu travailles donc beaucoup ?

— » Je n'ai que cela à faire.

— ') Et ta femme?

— » Elle est à la campagne chez sa mère.

— y> Avec les enfants?

— » Oui.

— » Vous vous aimez toujours?

— » Comme deux tourtereaux.

— » Alors tu es heureux?

— )) Tu le demandes ! Viens donc passer quelques jours à la campagne avec nous. Tu ne comptes pas repartir encore ?

— » Non , j'ai assez de voyages. A propos de voyages, devine qui j'ai rencontré à Floi'ence.

— » Qui donc?

— » Madame de *^*.

— 0 Bah! Qu'y faisait-elle?

— » Elle y demeure.

— » Vraiment?

— » Oui, nous avons beaucoup parlé de toi. Aliî comme elle est changée, mon cher! tu ne la reconnaîtiais pas. Elle a l'air d'avoir quarante ans. Elle se meurt tout bonnement d'une maladie de langueur. Son médecin m'a dit qu'elle !n'en avail pas pour un an.

— » Pauvre femme!

— » Dis donc, entre nous, tu as été son amant ?

— » Deux ans; mais elle était charmante alors. C'est même une histoire assez curieuse. Jeté conterai cela. Elle est seule à Florence ?

— » Non ; elle est avec son fils et son mari.

— » Avec son mari ? Oh ! les femmes ! Elles savent se tirer des plus mauvaises positions. Elles sont comme les chats, qui retombent toujours sur leurs pattes. »

Les deux amis s'éloignèrent en causant, mais je n'en entendis pas davantage.

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