VARIATIONS SUR UJ\ PARADOXE
Si vous êtes (ils, votre père vous a dit ceci : Travaille, un liomnie instruit ariivcà tout. Si vous êtes père, vous avez dit à vos fils : Etudie, une bonne instruction vaut une fortune.
Soit!
Le 1o septeniljre ^837, à huit heures du matin, un facteur entra dans une maison de la rue Meslay, une des rues les plus silencieuses de Paris, quoiqu'elle traverse un des quartiers les plus bruyants du monde, et déposant une lettre sur la table du portier, il dit en tendant la main pour recevoir le prix de ladite lettre :
— Monsieur Lebrun ? trois sous.
— Voilà vos trois sous, fit la portière en plaçant la lettre dans le casier du locataire à qui elle était adressée.
Avez-vous quelquefois médité sur le contenu d'une lettre que vous ne pouviez ouvrir, sur ce sphinx de papier plié en quatre et qui va porter d'un pointa un autre de la terre, la joie, la tristesse, l'espérance de quelqu'un, en restant silencieux pour ceux entre les mains de qui il passe avant d'arriver à sa destination? Avez-vous apprécié le bienfait de la lettre? Vous vous êtes dit : La lettre, c'est le rapprochement momentané des distances, c'est une poignée de main pardessus les montagnes, c'est l'invisible chaîne qui lie les mondes entre eux. La lettre a deux visages, comme Janus; elle est bavarde et muette, renferme tout et ne dit rien ; est pleine d'intérêt, de cœur ou d'esprit pour celui ou celle àquielle est adressée; est absurde et inintelligible pour le tiers qui la lit par accident. Prenez vingt lettres au hasard, et lisez- les : l'une sera une lettre d'affaires ; celle-ci une provocation, celle-làune invitation àdiner,etcependanttoutes, avant d'être ouvertes, avaient la même physionomie, étaient pliées de la même façon , portaient le même cachet, c'est-à-dire le même masque. N'est-ce pas l'i-
mage de la vie ? Que d'émotions dilTércntes sous cette enveloppe qu'on appelle l'homme et qui est toujours la même ! sous ce cachet qu'on nomme le cœur et qui ne varie pas! Puis un jour, la lettre qui vous a causé le plus d'émotion quand Vous l'avez reçue, vous la jetez au feu, ses caractères se tordent et grimacent quelques instants sous le baiser mortel de la flamme, et tout est fini : il ne reste pas même des cendres de ce passé brûlé. Ainsi de votre cœur. Un jour en l'ouvrant avec curiosité, vous avez trouvé dedans un nom et vous avez été heureux, puis ce nom a disparu, et vous êtes devenu indifférent. Mais pour détruire ce nom, vous n'avez pas eu besoin de brûler votre cœur comme une lettre : le nom s'est effacé tout seul, et la page écrite est redcvenue une page blanche, mais qui tomberait peut-être en poussière si vous vouliez encore écrire quelque chose dessus.
Donc, le 15 septembre 1837, on apporta une lettre pour M. Lebrun, rue Meslay.
Qu'était ce M. Lebrun et que contenait cette lettre? Voilà la question. M. Lebrun était un gros homme de quarante-cinq ans environ, qui avait fait une petite fortune dans les toiles, avait eu une femme et avait une fille. Voyez déjà que de raisons pour qu'il reçût une lettre. M. Lebrun était laid, mais sa fille était
jolie; M. Lebrun était bête, mais sa fille était spirituelle ; M. Lebrun était gros, mais sa fille était bien faite; enfin M. Lebrun était égoïste, mais sa fille avait du cœur. Aussi, malgré tous ces défauts, mademoiselle Lebrun menait-elle M. Lebrun par le bout du nez, comme on dit vulgairement.
Quand la bonne de M. Lebrun descendit pour aller faire les emplettes du matin, la portière lui remit la lettre qu'elle venait de recevoir, et celle-ci, de retour, la remit à son maître, lequel, assis devant son bureau et vêtu d'une robe de chambre à palmes en imitation de cachemire, écrivait des lettres, lui aussi. M. Lebrun avait été longtemps dans le commerce comme nous l'avons dit tout à l'heure, et tout le temps qu'il y avait été, il avait eu l'habitude de faire son courrier et d'écrire dès huit heures du matin à ses correspondants de la province et de l'étranger. Il y avait quatre ans que M. Lebrun ne faisait plus d'affaires avec personne, mais il était convaincu qu'il en faisait, et il n'eût pas laissé passer une matinée sans écrire au moins quatre ou cinq lettres. Ce qu'il mettait dans cette correspondance, nul n'eût pu le dire, pas même lui ; mais il écrivait, il avait l'air affairé, c'était tout ce qu'il lui fallait.
M. Lebrun avait même trouvé à ce propos une
phrase dont il était conteiii et qu'il j opétait souvent en l'accompagnant de son rire de rentier :
— Je sais bien quand je mourrai, moi, disait-il.
— Quand mourrez-; ous? lui demandait-on.
— Je mourrai la veille du jour où je n'écrirai plus. M. Lebrun était donc à son bureau, et pour mieux
voir ce qu'il écrivait, il avait relevé ses lunettes sur son front, car, comme vous l'avez sans doute remarqué, quand un homme qui porte des lunettes veut voir distinctement une chose, il lève ses lunettes jusqu'à la moitié de son front ou les baisse jusqu'au bout de son nez, afin de voir par- dessus ou pardessous.
J'ai fait si souvent cette remarque, que je suis arrivé à croire qu'il n'y a que les gens poursuivis par la police et qui veulent défigurer leur signalement qui continuent à porter des lunettes et à s'abîmer les veux en se forçant de voir à travers un verre.
Par le plus grand des hasards, Julie était à côté de son père quand la bonne apporta la lettre que la portière lui avait remise. Il va sans dire que Julie était 'le nom de baptême de mademoiselle Lebrun. Nous disons par le plus grand des hasards, parce qu'ordinairement Julie ne se levait pas avant dix heures et demie, pour déjeuner à onze heures. Une
légère rougeur qui colora ses joues quand elle vit l'écriture de cette lettre que son père allait ouvrir, eût peut-être indiqué à un observateur, s'il s'en fût trouvé un là, que cette lettre matinale n'était pas étrangère au hasard qui faisait que Julie se trouvait levée à huit heures.
Nous avons dit que Julie était charmante ; nous allons le prouver. Elle était de taille moyenne, avait les cheveux noirs et les yeux bleus, le teint rose et les dents blanches, les épaules arrondies et la taille mince, les bras bien faits et les mains effilées, la jambe ronde et le pied petit.
0 mystères bienfaisants de la nature ou de la civilisation, qui donnez des filles jolies à des pères trèslaids, soyez bénis sans discussion et acceptés sans examen !
— Tiens ! dit M. Lebrun en étudiant l'adresse de la lettre en question, je ne connais pas cette écriture-là.
Et M. Lebrun, se renversant sur* le dos de son fauteuil recouvert de maroquin, se mordit le bout de l'index de la main droite, et continua d'étudier l'écriture de la lettre.
— Ouvre-la, mon père, tu verras bien de qui elle est, dit Julie en posant son bras sur le dos du fau-
teiiil, et en se penchant vers son père avec un grand battement de cœur.
— Tu as raison, fit le père, et il détacha le cachet. Nous appuyons sur le mot détacha parce que M. Lebrun était de ces hommes qui, convaincus que tous les mois d'une lettre sont de la plus grande importance, n'en brisent pas, mais en détachent doucement le cachet, pour ne pas enlever, par trop de précipitation, un mot de la missive, lequel mot pourrait, l)ar son absence, faire perdre à la lettre, ou tout au moins à la phrase à laquelle il aurait été ravi, une partie de son sens, même son sens tout entier.
— Ah ! c'est de M. Léon, fit M. Lebrun en passant tout de suite à la signature.
— Ah ! vraiment, fit Julie.
— Que peut-il avoir à me dire, ce charmant jeune homme? Voyons.
Et M. Lebrun lut à haute voix :
« Monsieur,
(( Vous allez trouver ma lettre bien étrange et ma demande est bien hardie. »
— Quelle jolie écriture il a, le gaillard! interrompit M. Lebrun ; quelle main pour un teneur de livres !
Malheureusement pour lui, il ne l'est pas. Continuons :
« Et ma demande bien hardie, reprit M Lebrun en traînant sur les mots. Mais je ne puis résister plus longtemps aux désirs de mon cœur, et si je dois mourir j'aime mieux mourir de votre refus que du doute. »
— Qu'est-ce que tout cela veut dire?
— Continuez, mon père.
Le marchand de toiles poursuivit sa lecture.
« J'aime votre fille, et mademoiselle Julie m'aime, je le crois. »
M. Lebrun fit un bond sur sa chaise en lisant cette phrase.
— H f aime et tu l'aimes ! s'écria-t-il. Ai-je bien lu?
— Oui, mon père.
— Ainsi tu l'avoues?
— Ma mère vous aimait bien, je puis bien aimer M. Léon.
— C'est vrai; mais moi j'étais dans le commerce.
— Eh bien ! mon père, répliqua Julie avec le plus grand sang-froid, si c'est pour cela que manière vous aimait, c'est pour la raison contraire que j'aime M. Léon.
— Mais que veut-il?
— Il veut ma main.
— Je crois bien que sa demande est hardie. Mais comment sais-lu qu'il veut ta main ?
— Parce qu'il m'a dit hier qu'il vous écrirait pour vous la demander.
— Ainsi vous vous parliez en cachette?
— Oui, mon père.
— Souvent?
— Très -sou vent.
— Oh!
-— 11 me disait qu'il m'aimerait toute la vie.
— Et tu lui répondais?
— Que je l'aimerais jusqu'à la fin de mes jours.
— Et quand vous parliez-vous ainsi?
— Quand je vous servais du thé.
— Et cela se passait sous mes yeux?
— Toujours.
— Et je ne voyais rien?
— Vous ne pouviez rien voir, papa, vous aviez toujours vos lunettes.
— C'est bien, fit M. Lebrun en se levant et en pliant la lettre sans continuer de la lire, c'est bien, mademoiselle, vous retournerez à votre pension.
— Qu'y ferai-je? demanda .Tulie d'un ton qui prouvait qu'elle ne redoutait pas le moins du monde
les menaces de son père, et qu'elle était sûre d'en avoir bon marché.
— Vous y attendrez que je vous aie trouvé un mari.
— De votre choix, mon père?
— De mon choix.
— Ah I je ne l'épouserai pas, alors.
— Vous ne l'épouserez pas?
— Non, mon père.
— Parce que...
— Parce que ce ne sera pas M. Léon.
-— Ainsi c'est M. Léon qu'il vous faut.
— Oui, papa.
— Vous n'en voulez pas d'autre?
— Non, papa.
— Et vous croyez que je consentirai à ce mariage?
— Oui, papa.
— Je vais écrire à M. Léon de ne plus remettre les pieds chez moi.
— Oh ! je le verrai tout de même»
— Et où cela, s'il vous plaît?
— Par ma fenêtre, et je lui écrirai.
— ïu lui écriras! Et que lui écriras-tu?
— Que je l'aime, que vous êtes un tyran, et que quand je serai majeure, je l'épouserai malgré vous.
— Et où as-tu pris ces beaux principes-là?
— Je les ai lus.
— Dans quel livre ?
— Dans le Code.
— Dans le Code ! Qui croirait jamais que ce tabernacle des droits de l'homme et des lois de la société renferme de pareilles choses !
— Article 227, chapitre des Droits des enfants majeurs.
— Sais-tu ce que tu auras en dot en te mariant?
— Oui, mon père, soixante mille francs.
— Je te supprimerai ta dot.
— Vous ne pouvez pas. C'est la fortune de ma mère. A ma majorité il faudra que vous me rendiez mes comptes. Article 86, chapitre des Tutelles.
— Et qui t'a dit que toutes ces choses- là étaient dans le Code ?
— M. Léon; vous savez bien qu'il sait tout, mon père.
— Et qu'il n'a rien, en revanche.
— Peu importe, il fera sa fortune.
— Jamais.
— C'est vous-même qui le lui avez dit.
— Moi !
— Vous; je vous ai entendu vingt fois le complimenter sur sa grande instruction et ajouter qu'avec cela il était sûr de l'avenir. Voyons, mon petit père, rasseyez-vous et causons.
M. Lebrun se rassit, et Julie sur ses genoux.
— Vous m'aimez bien, n'est-ce pas, reprit lajeune fiileen arrangeant les nœuds de la cravatedesonpère.
— Oui, et c'est seulement...
— Parce que vous m'aimez que vous ne voulez pas que j'épouse M. Léon, n'est-ce pas? Eh bien, moi, je vous dis, mon petit père, qu'il faut que ce mariage se fasse.
— Non; M. Léon n'a rien. Tu ne peux pas être heureuse en ménage avec trois mille livres de rente, en admettant encore que tu places tes soixante mille francs à cinq pour cent, ce qui est difficile par le temps qui court; tu n'auras les cent vingt mille francs qui sont ma fortune, qu'à ma mort, et grâces à Dieu, je me porte bien ; par conséquent, il te faut un mari qui t'apporte au moins ce que tu lui apporteras, une soixantaine de mille francs.
— M. Léoji les gagnera.
— Qu'il les gagne, nous verrons après.
— Si vous aviez continué la lecture de sa lettre, vous ne vous seriez pas tant mis en colère, et nous nous serions entendus tout de suite.
— Tu sais donc ce qu'il y a à la fin de cette lettre ?
— Certainement, puisque j'en ai la copie dans ma poche.
— Oh ! les petites filles ! quels démons ! Monsieur Lebrun reprit la lettre.
« Être le mari de votre fille, voilà la seule ambition, l'unique but de ma vie. Mais je veux la rendre heureuse, et elle ne peut f être qu'à la condition de ne manquer de rien et de pouvoir satisfaire tous ses besoins, tous ses caprices même. Vous savez combien je suis instruit, et combien l'instruction et les arts offrent de ressources à qui les a cultivés. Accordezmoi un an. Pendant cette année je me mettrai à l'œuvre, soutenu par l'espérance du résultat, et au bout de cette année, je viendrai vous demander mademoiselle Julie; car pendant ce temps, dussé-je ne pas dormir, dussé-je vivre de pain et d'eau, j'aurai amassé cinquante mille francs au moins, et ce sera un commencement. Omnia labc-^ vincit improbus. »
— Qu'est-ce que veut dire celte phrase ?
— Un travail opiniâtre \d .mplic de tout, fit Julie.
— Tu sais donc le latin?
— Oui, mon père.
— Tu sais le latin ?
— Oui, c'est M. Léon qui me l'a appris pour pou- \()iv correspondre avec moi dans une langue que \ous ne compronicz pis. Mais acbevez de lire cette
lettre :
« Si dans un an, reprit M. Lebrun, qui n'en revenait pas que sa fille sût le latin, je n'ai pas réussi, alors, Monsieur, vous pourrez disposer de la main de mademoiselle Julie et il ne me restera plus qu'à mourir. »
— Eh bien! que dites-vous, mon père?
— C'est assez raisonnable.
^- A la bonne heure ! Ainsi vous consentez ?
— Il le faut bien, puisque tu le veux.
— Dans un an vous accorderez ma main à M. Léon ?
— Si dans un an M. Léon a gagné et m'apporte cinquante mille francs.
— Il les gagnera. Ainsi, je puis lui annoncer cette bonne nouvelle et lui dire de monter vous en remercier.
— Comment !
— Il attend en bas, dans la rue, votre réponse.
— Tu l'y as vu?
— Je le sais. Il m'a dit hier qu'il serait dans la rue à neuf heures ce matin, et voici que neuf heures sonnent.
Julie s'approcha de lafenêtre, l'ouvrit, et ramenant rapidement deux ou trois fois de suite son doigt dans la direction de ses yeux, elle se trouva avoir fait le geste qui dans tous les pays de la terre signifie :
Venez, — et celui à qui elle avait fait ce geste et qui en le voyant avait bondi de joie, s'élança dans la maison.
— Remerciez mon père, fit la jeune fille en poussant Léon vers M. Lebrun; il accepte votre proposition.
— Que de reconnaissance ! s'écria Léon en prenant les mains du père.
— Vous aimez donc bien ma fille?
— De toute mon âme, monsieur.
— Et vous croyez arriver h votre but?
— J'en suis sûr.
— Que possédez-vous déjà?
— Rien...
— Cependant, vous avez une place, vous mo l'avez dit plusieurs foi?.
— Oui, monsieur; au ministère des linances.
— Combien gagnez-vous par mois?
— Cent treize francs soixante-quinze centimes.
— Ce n'est pas assez.
— Aussi, vais-je quitter cette place.
— Prenez garde ! vous ne gagnerez peut-être pas tant avec toute votre instruction.
— Détrompez-vous, monsieur. Nous vivons heureusement dans un siècle où le travail trouve sa récompense.
— Cependant jusqu'à présent vous n'avez trouvé que cent treize francs soixante-quinze centimes par mois.
— Jusqu'à présent je n'avais pas aimé, monsieur, et cette faible somme suffisait à mes goûts simples.
— Ainsi, vous savez beaucoup de choses, reprit M. Lebrun avec l'admiration de l'homme qui n'a jamais rien su que sa langue, juste ce qu'il en faut pour vendre de la toile, et l'arithmétique tout ce qu'ilen faut pour savoir gagner vingt-cinq ou trente pour cent.
— Oui, monsieur, je sais beaucoup de choses.*
— L'anglais, vous le parlez ?
— Couramment.
— L'allemand?
— Comme le français.
— L'italien?
— Sur le bout du doigt.
— L'espagnol ?
— A merveille.
— Le latin, le grec?
— A fond. Je sais môme l'arabe.
— L'arabe ! hein, mon père, fit Julie, voilà qui est beau! Si vous saviez l'arabe, vous, comme vous seriez content!
— Comment, monsieur, vous lisez ces lettres longues, maigres et tordues qui ressemblent à du vermicelle ?
— A livre ouvert.
— Vous dessinez aussi?
— Oui. Je pourrais faire une bonne copie d'un grand maître. Je fais un peu d'architecture, je suis très-fort en chimie, je sais l'histoire universelle, l'histoire naturelle; j'ai fait mon droit. Et vous croyez qu'en un an je ne tirerai pas cinquante mille francs de tout cela!
* — Cinquante mille francs I c'est beaucoup d'argent ; mais je ne me dédis pas, et je tiendrai ma promesse. Revenez le 15 septembre 1838. Cependant je vous donnerais tout de suite ma fille, si vous aviez
l'argent que vos parents ontde'pcnsé pour vous faire apprendre tout ce que vous savez, quand bien même vous seriez un ignorant.
— Vous attendrez patiemment pendant toute une année, Julie? dit Léon à la jeune fille.
— Oui, mon ami, je vous le jure.
— Allons, monsieur, au 15 septembre 1838, fit Léon en se retirant après avoir serré la main de celle qu'il aimait.
— Monsieur, j'ai l'honneur de vous saluer, répliqua M. Lebrun, aux lèvres duquel cette phrase, qu'il avait répétée pendant vingt années, chaque fois qu'il avait pris congé d'un client ou d'une pratique, revenait sans cesse, parée d'une intonation prétentieuse et d'un sourire insignifiant.
Dix mois et demi après cette scène, un homme pâle à la barbe longue, aux joues creuses, presque en haillons, était assis dans une chambre basse, sombre et malsaine d un mauvais hôtel de Londres. Il avait laissé tomber sa tête sur sa poitrine, ettenaitdela main gaucho un pistolet dont il faisait jouer la gâchette et le chien avec la main droite. Cet homme pâle, maigre, en haillons, qui n'avait pas mangé depuis deux jours, c'était Léon, qui allait se brûler la cervelle.
Une lettre était déposée sur la table. Cette lettre portait le nom et l'adresse de Julie.
Elle ne contenait que ces mots :
(( J'ai tout fait pour gagner la somme que demanilait votre père, je suis plus pauvre que lorsque je ^ ous ai vue pour la dernière fois, et je n'ai pas mangé depuis deux jours. Quand vous recevrez cette lettre, je serai mort en pensant à vous. La balle d'un pistolet aura fait ce qu'aurait fait la faim si j'avais osé espérer encore.
)v Soyez heureuse, Julie, ce sera mon dernier vœu avant de mourir.
» 18 juillet 1838.
y> LÉON. »
Léon relut une dernière fois cette lettre et la cacheta.
— Allons, se dit-il, faisons-nous grâce des six semaines qui me séparent encore du 15 septembre 1838; et il arma le pistolet qu'il tenait à la main, s'apprêtant à se l'appuyer sur la tempe; car lui qui savait tout, il savait que c'est à la tempe et non dans la bouche qu'il faut se tirer un coup de jiistolet quand on veut mourir sûrement et instanlanément.
Au moment oii il allait lâcher la détente, sa porte s'ouvrit brusquement, donnant passage à un gros
homme, à la mine bourgeonnée, vêtu d'une veste de drap et d'un tablier blanc retroussé et formant l'angle. Ce mastodonte humain était maître de l'hôtel où Léon vivait, si l'on peut appeler cela vivre.;
Le premier mouvement de Léon, ce mouvement dont on n'est jamais le maître, fut non pas de lâcher la détente, mais de retirer sa main de la position où elle était et de cacher son arme derrière son dos.
Mais ce mouvement n'échappa point au tavernier, qui, s'approchant du jeune homme, lui dit :
— Qu'est-ce que vous faites donc là, vous? Et il amenait à lui la main et le pistolet.
— Vous alliez vous brûler la cervelle?
Léon fit signe que oui.
— Et les quarante schellings que vous me devez ?
— Je ne les ai pas.
— Ainsi, non-seulement vous ne me payez pas, mais encore vous vous tuez chez moi, c'est-à-dire que vous discréditez ma maison et m'embarrassez d'un homme mort ! Donnez-moi votre pistolet.
— Pourquoi?
— Vous le demandez ! Pour vous empêcher de vous tuer avant que vous ne m'ayez payé. Après, ce me sera parfaitement indifférent, mais encore faudra-t-il que vous vous tuiez hors d'ici.
— Ainsi, je n*ai pas même la liberté de mourir ! murmura Léon, que la misère, le désespoir, la faim et l'émotion qui précède le suicide, avaient jeté dans un affaissement complet, et qui, sachant à peine ce qu'il faisait, tendit son arme à son hôte.
Après tout, fit-il, je vous dois de l'argent, je vous appartiens, faites de moi ce que vous voudrez. Faites-moi arrêter si bon vous semble.
— Vous êtes donc bien malheureux?
— Ah ! oui, je le suis.
— Vous ne savez donc rien faire ?
— Je sais tout.
'— Tout?
— Oui, tout, depuis l'arabe et le grec jusqu'au moyen de faire du savon économique. Eh bien, je meurs de faim.
— Parbleu ! rien de tout cela ne fait vivre, et vous n'êtes pas le premier.
— J'ai voulu donner des leçons : on m'a offert douze cents francs par an ! Douze cents francs pour passer toutes mes journées à essayer d'instruire un tas de crétins de huit à douze ans, plus ignares, plus désagréables, plus laids les uns que les autres.
— Ensuite ?
— Ensuite, j'ai fait une traduction de chants ara-
bes, des chants magnifiques, complètement inconnus en Europe et capables de transformer toute la littérature du Nord.
— Eh bien ?
— Eh bien ! l'éditeur m'a demandé deux mille francs pour m'imprimer ma traduction.
— Il fallait essayer d'autre chose.
— C'est ce que j'ai fait. J'ai demandé des travaux au gouvernement français, une copie de tableau.
— Vous l'avez obtenue tout de suite ? On dit qu'en France les gouvernements ne sont occupés qu'à encourager les arts.
— On m'a offert huit cents francs pour copier un Velasquez, et il y avait un an de travail.
— Ah '.c'est fort amusant! Continuez, fit l'hote en posant ses mains sur ses hanches et en paraissant prendre le plus grand intérêt à tout ce qu'il entendait.
— Ah ! cela vous amuse, vous?
— Beaucoup.
Et le maître de l'hôtel s'asseyait, car il venait de réfléchir qu'il serait encore mieux assis que debout.
— Je me suis adressé à un journal, reprit Léon, pour traduire les nouvelles étrangères et faire des
articles scientiliques. Au bout d'un mois, j'avais gagné quatre-vingts francs, et reçu l'ordre de ne plus écrire sur les sciences, les abonnés ayant écrit que c'était ennuyeux.
— Ah! oui. Ces articles scientifiques, c'est insupportable! fit l'aubergiste avec un gros rire.
— Alors, j'ai réunîmes dernières ressources, et je suis venu en Angleterre.
— Vous avez bien fait.
— Parlant purement l'anglais, je comptais donner des leçons de français à de jeunes gentlemen ; mais j'ai eu l'imprudence de prononcer le mot chemise devant une lady, mère d'un de vos compatriotes, et le jour même on m'a congédié.
— Et depuis ?
— Depuis, je n'ai rien fait. Je suis venu demeurer chez vous, et je vous dois quarante shellings.
— Il fallait vous contenter de la première place que vous avez trouvée, celle de douze cents francs.
— Me contenter? j'aimais mieux mourir.
— Je me contente bien de ce que j'ai, moi, ht le maître d'hôtel avec orgueil, et il y a vingt ans que je fais la cuisine !
— Je m'en serais peut-être contenté, si je n'avais été amoureux.
— Vous êtes amoureux ?
— Oui. Et pour obtenir celle que j'aimais, il fallait que je gagnasse cinquante mille francs en un an.
— Cinquante mille francs en un an, quand moi, je n'ai encore que mille livres sterling, la moitié de ce que vous vouliez, et en vingt ans ! vous étiez fou, mon cher !
— Et dans six semaines expire l'année. Voilà pourquoi j'aimais autant mourir aujourd'hui que d'attendre cette époque.
L'hôtelier parut réfléchir profondément.
— Il me vient une idée, s'écria-t-il tout à coup.
— A vous ?
— A moi. Il vous faut cinquante mille francs?
— Oui.
— Si je vous en procure soixante mille, m'en donnerez-vous dix mille ?
Léon regarda l'aubergiste comme on regarde un fou.
— Je parle sérieusement.
— Vous pouvez me procurer soixante mille francs?
— D'ici à un mois.
Léon se leva et sauta au cou de son hôte, qui, repoussant de la main cette familiarité, continua :
— Avez-vous un bon estomac?
— Excellent! Mais qu'importe mon estomac?
— Avez-vous fait des excès?
— Jamais.
— Vous épouserez celle que vous aimez.
— Comment ?
— Ayez du courage, c'est tout ce qu'il faut.
— Que voulez-vous dire?
— Habillez-vous.
— Je n'ai pas d'autres habits que ceux que j'ai sur moi.
— Je vous en prêterai un alors, et je vais faire monter un barbier pour qu'il vous coupe votre barbe. Nous allons chez un grand seigneur, chez un lord, chez un pair d'Angleterre.
— Qui me donnera soixante mille francs ?
— Qui vous les fera gagner, si vous avez un bon estomac.
— Je n'y comprends rien.
— Vous n'avez pas besoin de comprendre. Avezvous un bon estomac ?
— Oui, je vous le répète.
— Aimez-vous le pigeon?
— Qu'est-ce que le pigeon a à faire dans tout ceci?
— Répondez-moi. Aimez-vous le pigeon ?
— Je l'adore I
— Vous êtes sauvé, et je gagne dix mille francs. Attendez-moi, je reviens dans un instant.
Vingt minutes après cette conversation, Léon, rasé, vêtu d'un liabit quatre fois trop large pour lui, mais plus propre que celui qu'il portait depuis un mois, sortait de son hôtel, accompagné de son hôtellier, sans avoir encore pu faire dire à son compagnon où il le menait et quel rap|)ort les pigeons pouvaienl avoir avec l'amour et les cinquante mille francs dont il avait besoin.
rv
Maître Peters conduisit Léon dans un des plus riclies hôtels de Piccadilly.
— Lord Lenisdaie est-il visible? demanda l'hôtelier en restant respectueusement, son chapeau à la main, devant le laquais galonné auquel il s'adressait et en faisant signe à Léon d'en faire autant.
— Non, répondit le laquais, milord ne reçoit pas.
— Veuillez dire à Son Excellence, reprit Peters, que c'est quelqu'un pour les pigeons.
— Ah! si c'est pour les pigeons, lit le laquais, vous pouvez entrer.
Peters regarda Léon d'un air triomphant.
— Tout va bien, dit -il.
Léon croyait rêver.
Le laquais introduisit les deux visiteurs dans un salon tout ruisselant d'or et de soie, et leur dit avec une déférence qu'il n'avait pas montrée jusqu'alors :
— Je vais prévenir Son Excellence.
Au bout de dix minutes Son Excellence parut.
C'était un homme de soixante ans environ, grand, maigre, ayant les cheveux blancs, l'air distingué et le regard d'un homme habitué à protéger des soUiciteurs et à leur répondre.
— Milord, fit Peters en se levant ainsi que Léon et en faisant trois ou quatre saints des plus humbles, je viens proposer à Votre Excellence monsieur, qui désire concourir pour le prix des pigeons.
Lord Lenisdale regarda Léon comme un naturaliste regarderait un insecte qu'il verrait pour la première fois.
— Vous êtes Français? demanda le lord en se servant de la langue française pour parler à Léon.
— Oui, milord, répondit celui-ci en anglais, ce qui flatta le fils d'Albion.
— Et vous voulez concourir pour le prix de pigeons ?
— J'ignore ce que c'est que ce prix, milord; mais,
il y a un quart d'heure, j'étais au moment de me brûler la cervelle, quand M. Peters, mon hôte, est entré dans ma chambre et m'a, ému par le récit de mes malheurs, proposé de me faire gagner soixante mille francs en un mois ; seulement je n'ai pas encore pu lui faire dire par quel moyen.
— Voici ce dont il s'agit, monsieur, reprit l'Anglais du ton grave d'un diplomate qui traite les plus importantes questions politiques : il y a à Londres une société de savants dont je suis le président. Cette société, jalouse d'éclaircir tous les points de la science, a proposé un prix de soixante mille francs à celui qui mangerait pendant un mois, tous les jours, un pigeon rôti à son dîner. Cela semble bien facile au premier abord , mais personne n'a encore pu réussir, et cependant beaucoup de gens ont tenté l'épreuve. Les uns ont renoncé au dixième pigeon, les autres sont tombés malades au quinzième, et nous avons vu mourir trois candidats du vingt-deuxième au vingt-cinquième. Le prix n'était alors que de trente mille francs. La difficulté qu'il y avait à le gagner nous l'a fait augmenter de la même somme. Vous sentez-vous, monsieur, dans les dispositions nécessaires?
Nous renonçons à peindre l'étonnement de Léon.
— Oui, monseigneur, répondit-il sans trop savonce qu'il répondait et ne songeant qu'aux soixante mille francs, mais vous fournirez les pigeons.
— Bien entendu.
— Car mes moyens ne me permettraient pas de faire cette dépense.
— Et quand commencerez-vous ?
-- Dès aujourd'hui.
— Veuillez me dire votre nom, fit le lord en s'asseyant et en ouvrant un grand registre aux armes d'Angleterre.
— Léon ^**.
— Votre âge ?
— Trente ans.
— Votre profession ?
— Je n'en ai pas : j'étais employé dans un ministère et j'ai quitté ma place pour utiliser [ce que je savais d'une autre façon.
— Vous êtes donc savant?
— .T'ai reçu une assez bonne instruction.
— Nous avons dans notre société un helléniste distingué, lord Eourlam.
— J'ai entendu parler de lui, mais il a fait bien des fautes dans sa traduction d'Orphée.
■— Nous avons lord Gastrouck, rorientaliste.
— Qui a commis bien des erreurs dans ses Études sur le poëte Sadi.
— Vous parlez donc l'arabe?
— Oui, monsieur.
— Nous avons ensuite un grand archéologue.
— Lord Storley. Si j'avais l'honneur de le connaître, je lui démontrerais qu'il s'est trompé deux ou trois fois dans les dates qu'il assigne aux monuments égyptiens.
— Connaissez-vous aussi lord Galby ?
— L'astronome?
— Oui.
— Parfaitement, par ses ouvrages du moins.
— A-t-il aussi commis des erreurs ?
— Plus que les autres, attendu que moi, j'ai découvert une étoile qu'il n'a jamais soupçonnée, et que je lui ferai voir quand il voudra, étoile qui a quatre fois la circonférence de la terre.
— Ah çà! monsieur, vous savez donc tout?
— A peu près, milord.
— Et vous voulez maintenant savoir si voul pourrez manger trente pigeons en un mois?
— Non, milord : je veux gagner, par quelque moyen que ce soit pourvu que ce soit un moyen honnête, cinquante mille francs d'ici à un mois,
parce qu'à cette condition seule je pourrai épouser la femme que j'aime.
— - Eh bien! monsieur, je ferai mieux pour vous ; si vous gagnez le prix, je vous présenterai moimême au roi, et je vous ferai admettre dans notre société.
. Léon s'inclina en signe de remercîment.
— Nous disons donc, reprit lord Lenisdale, profession, nulle. '
— Oui, milord.
— Vous êtes né ?
— A Paris.
— Et vous demeurez maintenant?
— A l'hôtel du Lion noir, Horrible Street.
— Très-bien. Voici maintenant les clauses du traité. Vous serez libre de manger et de boire tout ce que vous voudrez; mais tous les jours, pendant un mois, à six heures, vous mangerez un pigeon rôti. Deux d'entre nous assisteront à votre repas et dresseront un procès-verbal de la façon dont il se sera passé. Il faut que le pigeon soit mangé intégralement. Si vous renoncez à l'épreuve, vous ne pourrez pas concourir de nouveau : si vous êtes malade par suite de cette nourriture, il vous sera alloué vingt livres pour les frais de maladie ; si vous suc-
combez, comme les trois candidats dont je vous parlais tout à l'heure, vous serez enterré aux frais de la société, et l'on gravera sur votre tombe la cause de votre mort.
— Merci de tous ces renseignements, milord ; mais veuillez me permettre de vous faire une question.
— Parlez.
— Votre société n'a pas proposé de prix pour quelque problème scientifique à résoudre, soit en agriculture, soit en histoire, soit en astronomie, soit en langues ?
— Non. Tout cela nous intéresse peu. Nous tenons par-dessus toutes choses à nous rendre compte des capacités du corps humain.
— C'est que vous comprenez, milord, que j'eusse mieux aimé utiliser mon intelligence que mon estomac
— N'avez'vous pas besoin de cinquante mille francs ?
— Oui, milord.
— Eh bien! c'est le seul moyen de les gagner. Les positions où sont arrivés nos savants sont des positions purement honorifiques et auxquelles leur amour-propre seul gagne quelque chose. Ainsi, voici qui est bien convenu, trente pigeons rôtis, fit le lord
en appuyant sur cette clause, d'aujourd'hui 31 juillet au l^"" septembre prochain.
— Où devrai-je prendre ce repas?
-- Où vous voudrez.
— Chez moi, fit Peters .
— Oui, fit lord Lenisdale.
— Et milord me permettra-t-il, demanda Peters, si monsieur gagne le prix, de faire des prospectus de mon établissement et de consigner dedans ce fait extraordinaire ?
— Je consulterai la société à ce sujet.
— Que milord est bon î
— Adieu, monsieur, continua le pair d'Angleterre ; puissiez -vous réussir ! je le souhaite ardemment dans votre intérêt et dans l'intérêt de la science, et comme je crois vous l'avoir déjà dit, si vous réussissez, la faveur du roi vous sera acquise, et les plus grandes maisons de Londres vous seront ouvertes.
— Allons ! se dit Léon en se retirant toujours accompagné de Peters, c'était bien la peine d'apprendre le latin, le grec, l'arabe, l'italien, l'espagnol, l'anglais, l'allemand, l'histoire, la géométrie, l'astronomie, l'agriculture, l'histoire naturelle, la physique,
la chimie et le moido-valaqiie, pour en être réduit à manger trente pigeons en un mois si je veux épouser celle que j'aime et gagnei- cinquante mille francs. 0 science! tu n'es qu'un mot !
Le soir même Léon se mit à l'œuvre.
Huit jours après , lord Bourlam et lord Storley, qui avaient voulu être les témoins des dîners pendant le mois entier, revenaient à sept heures du soir chez lord Lenisdale.
— Eh bien? leur disait celui-ci.
— Eh bien , il a encore mangé son pigeon aujourd'hui.
— Entièrement ?
— Entièrement.
— Quel gaillard 1
Le 15 août, lord Lenisdale dit aux deux témoins :
— Et notre parieur, est-il mort?
— Non.
— Il mange toujours son pigeon ?
— Toujours.
— Rôti?
— Rôti.
— Tout entier ?
— Tout entier.
— Allons, il a franchi la seconde période.
— Le 25, il alla voir lui-même Léon, qu'il reconnut à peine. Notre héros avait les yeux en feu et une fièvre de cheval.
— Comment vous trouvez-vous? lui dit le président de la société:
— Très- mal, répondit Léon.
— Et vous persévérez?
— Oui.
— Vous êtes le Wellington du pigeon !
— Merci de cet encouragement, milord.
— Lord Lenisdale voulut assister aux trois derniers repas que Léon ne pouvait plus faire qu'en se bouchant le nez, tant il trouvait infecte l'odeur du pigeon.
Qui croirait jamais que ce volatile renommé pour sa fidélité soit si mauvais à la longue !
Le 30 août, le peuple de Loiulres se pressait à la porte de l'hôtel de maître Peters. On eut peine à soustraire Léon aux marques de l'enthousiasme qu'il avait inspiré.
, Après avoir mangé le dernier pigeon, il lui fallut, tout ému de son triomphe et suffoqué par le mal de cœur, se mettre à la fenêtre et saluer la populace du quartier, à laquelle maître Peters faisait chaque jour des allocutions.
Plusieurs savants étaient venus d'Ecosse pourvoir Léon ; mais ils n'avaient pu le voir que par le trou de la serrure, et encore il leur avait fallu donner au moins une livre à Peters.
Le 2 septembre le pari était gagné.
Maître Peters vendit à un touriste anglais, qui avait acheté la deux-cent-trentième canne de Voltaire, l'habit que Léon avait porté tout le temps qu'avait duré l'expérience. Il vendit cet habit cent guinées, et le collectionneur ne l'eût pas donné pour . mille.
Enfin, le 3 septembre 1838, on lisait dans le Times :
c( Nos lecteurs ont, sans aucun doute, entendu parler de ce jeune Français qui s'est présenté, il y a un mois, comme candidat au prix de pigeons proposé
par lord Lenisdale et par tous les membres de la société scientifique de Londres.
» Nous avons le bonheur de pouvoir annoncer que ce prix a été enfin remporté par ce jeune Français, sous les fenêtres duquel se presse depuis huit jours et en ce moment encore une foule curieuse et enthousiaste.
» Les trente pigeons ont été mangés intégralement, et les os ont été conservés pour être offerts et déposés avec un rapport constatant le fait au cabinet d'histoire naturelle.
» On se rappelle qu'avant ce jeune homme, plus de cent cinquante candidats avaient renoncé à concourir, après avoir lutté huit ou quinze jours, et que même trois d'entre eux sont morts.
» Il faut donc que ce jeune homme soit doué d'un bien bon estomac et d'une bien grande énergie. C'est hier qu'on a décerné le prix et une médaille d'or à ce jeune Français, M. Léon ***. Voilà donc un problème important résolu pour l'avenir. Un fort beau discours a été prononcé à cette occasion par lord Bourlam, notre grand helléniste. Lord Lenislade a répondu lui-même à ce discours par une fort belle théorie sur l'origine des cultes et la naissance des langues. Nous sommes heureux do pouvoir appren-
dre à nos lecteurs que M. Léon*** n'est pas un homme ordinaire que l'espoir du gain a poussé à cette expérience; c'est un savant, c'est un lettré de premier ordre. Aussi n'a-t-il fait cette expérience que par pure curiosité. Ce qui le prouve, c'est qu'il a donné dix mille francs à l'hôtelier qui lui faisait rôtir les pigeons. Le soir même il a été présenté au roi. Sa M. lui a fait don d'une tabatière enrichie de diamants, et l'a longtemps questionné sur les différentes impressions que le pigeon souvent répété peut produire sur l'organisation humaine. L'ambassadeur d'Espagne a écrit immédiatement à la reine pour lui demander la croix d'Isabelle la Catholique pour M. Léon *''*. Le prince Kourzoff a proposé cinquante mille roubles au lauréat, s'il voulait venir renouveler cette expérience en Russie; mais M. Léon ***, que sa famille et ses intérêts rappellent à Paris, a refusé cette offre avec regret, en ajoutant, du reste, qu'une seconde épreuve lui serait impossible, cequ'il a eu à souffrir pendant ce mois de pigeons, étant audessus de toute expression. »
Le 15 septembre 1838, Léon se présenta chez M. Lebrun, qu'il trouva avec sa fille dans la chambre même où un an auparavant il avait pris congé de lui.
— Eh bien? lui dit le père.
— Voici soixante-quinze mille francs , répondit Léon en tirant soixante-quinze billets de banque de sa poche.
— Vingt-cinq mille francs de plus! s'écria M. Lebrun émerveillé, tandis que Julie pâlissait d'émotion et rougissait de joie.
— Oui, fit Léon, non»seulement j'ai gagné de l'argent, mais on m'a fait des cadeaux que j'ai vendus et que représentent ces vingt-cinq mille francs.
— Et c'est à votre instruction que vous devez cela?
— Oui, répondit Léon avec un soupir, car il ne voulait pas avouer la source de cette fortune.
— Alors, fit Julie en se jetant au cou de son fiancé, si nous avons des fils, il faudra en faire des savants.
— Que le diable m'emporte si je leur apprends seulement à lire! se dit Léon à lui-même. — Et il épousa Julie, et il fut très-heureux, et il eut deux enfants qui, malgré le serment que leur père s'était fait, sont déjà deux prodiges et sont entrés dans le chemin qui mène à l'Académie des inscriptions et belles-lettres.
Maintenant que Léon n'a plus besoin de sa science pour vivre, il trouve à l'utiliser. Il a déjà publié sa
traduction des chants arabes, qui lui a fait un nom parmi les traducteurs, et rapporté trente-deux francs cinquajite centimes, le traité qu'il a fait avec l'éditeur, portant qu'il partagerait les bénéfices avec lui, et le livre ayant déjà produit un bénéfice net de soixante-cinq francs.
Cette histoire prouve-t-elle qu'il faille mépriser la science? Non. Elle prouve seulement qu'il ne faut lui demander que ce qu'elle doit donner, le travail toujours, la renommée quelquefois, l'obscurité souvent, la fortune jamais.
— Méprise-t-on l'amour, qui prend encore plus et qui donne encore moins ?
Prouve-t-elle qu'il faille mépriser les excentricités des Anglais? Non. Car, comme on le voit, les excentricités des uns peuvent servir au bonheur des autres, et toutes les routes qu'on prend pour arriver au bonheur sont bonnes pourvu qu'on y arrive.
Qu'est-ce qu'elle prouve alors?
• Elle ne prouve rien.
Ah ! sil elle prouve que le pigeon est une viande lourde, et que la Providence emploie tous les moyens pour venir au secours de ceux qui n'ont rien à se reprocher.