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PRÉFACE DE CETTE SECONDE ÉDITION

avec une grande inctulgence. Il est vrai que plusieurs de mes juges ignoraient alors, ce qu'ils ont su depuis, que j'étais un Torquemada, un I.aubardcmont littéraire, n'attendant que le retour probable de l'inquisition et de l'ancien régime, pour dévouer au fagot, comme dit M. Planche, tous les poètes et tous les écrivains de l'école philosophique et libérale. En att 'ndant cet heureux moment, j'ai'torise de grand cœur ceux qui m'ont loué par surprise à retirer leurs éloges, et je prie ceux qui veulent bien me maintenir leur estime de recevoir ici l'expression de ma reconnaissance.

Septembre 1835.

Au mois d'octobre 183.., une femme jeune encore, d'une beauté expressive et fatigue'e, descendit de voiture, à la porte d'un des plus élégants pensionnats de Paris. Elle tenait par la main une petite fille de dix à douze ans.

Lorsqu'elle fut entrée et se fut n'ommée, la maîtresse de l'établissement, madame Aubert, la regarda, pendant quelques moments, avec une attention singulière, très-différente de l'empressement obséquieux que témoignent d'ordinaire les maîtres de pension, surtout aux parents qui arrivent en voiture : même, à mesure qu'elle lui annonçait, en fort bons termes, son intention de lui confier sa fille, cette expression de curiosité méchante, presque répulsive, devenait de plus en plus visible, et peut-être madame Aubert allait-elle répondre par un refus, lorsque son regard tomba sur cette enfant qui se collait timidement à la robe de sa mère. Sa résolution parut changer à finstant.

C'est qu'il eût été difficile d'imaginer quelque chose de pi us suave et de plus charmant que ce frais visage, encadré dans une petite capote de mousseline blanche. L'enfant ressemblait à sa mère, mais comme l'azur paisible des lacs de Suisse ou de Savoie ressemble à l'azur de l'Océan. On eût dit que le mélange d'un sang plus calme et plus pur avait tempéré et comme assaini, en cette douce créature, l'ardeur superbe, inquiétant éclat du sang maternel. C'étaient presque les mêmes traits ; seulement, ce qui, chez l'une, avait été accentué ou altéré par la fuite des années ou les épreuves de la vie^, gardait, chez l'autre, ces nuances vagues, ces lignes indécises qui marquent le mystérieux passage des dernières ombres de Tenfance aux premières lueurs de la jeunesse.

Par état, madame Aubert était physionomiste ; elle se tint pour satisfaite de son rapide examen, et déclara qu'elle se chargerait volontiers de cette nouvelle pensionnaire. 11 ne restait plus dès-lors qu'à débattre les conditions, ou plutôt madame Aubert n'eut qu'à dicter les siennes; car sa belle interlocutrice céda sur tout, ne souleva aucune objection , et se montra magnifique dans tous les détails relatifs à l'éducation de sa fille. Elle demanda qu'on lui donnât les meilleurs maîtres, que la peinture et la musique lui fussent enseignées par des artistes célèbres, qu'on ne reculât devant aucune dépense pour cultiver ses dispositions natur'^lles. De temps à autre, par un geste quelque peu théâtral, elle passait sa main blanche et effilée dans les cheveux de l'enfant, qu'elle pressait sur sa poitrine, en disant avec un accent passionné : a C'est ma fille. Madame ! c'est ma fille ! » exclamation pathétique à laquelle l'institutrice répondait par un sourire d'assentiment, qui n'exprimait pas une confiance bien robuste en cet excès d'amour maternel.

Deux fois pourtant, pendant cet entretien, cette personne si décidée à tout aplanir, parut prête à se révolter. Madame Aubert Tavertit, avec quelque insistance, qu'il fallait qu'elle Jui abandonnât, d'une façon absolue, toute son autorité sur sa fille, qu'elle consentît à ne jamais la faire sortir, et se bornât à venir la voir à la pension. Cette clause rigoureuse, qui n'atteignait évidemment pas les autres pensionnaires, fit rtionter la rougeur au front de cette femme, qui réussit cependant à rester impassible. Mais un éclair passa tout à coup dans ses yeux, un cri de colère, de douleur peut-être, à grand'peine étouffé, vint mourir sur ses lèvres, lorsque, tous les arrangements terminés, madame Aubert, prenant une plume et un registre, lui demanda, non sans un peu d^embarras :

— Sous quel nom dois-je inscrire mademoiselle?

Celle à qui s'adressait celte question, fit un efïort violent pour se contenir. Elle y parvint, et répondit d'une voix assez ferme :

— Mais sous son nom, le mien, celui de mon mari ;

Aurélie d'Ermancey.

Madame Aubert s'inclina et écrivit.

Quelques instants après, madame d'Ermancey pressait de nouveau sa fille dans ses bras avec un luxe de démonstrations qui la fit éclater en sanglots et en larmes : madame Aubert, désirant abréger cette scène, s'empara à son tour des mains tremblantes d'Aurélie, et essuya doucement ses yeux avec une de ses tresses blondes, tandis que sa mère, s'arrachant à cette dernière étreinte, s'écriait : Au revoir, mon enfant ! à bientôt, mon Aurélie ! Après quoi, la porte se referma, et l'on ne tarda pas à entendre le bruit de la voiture qui repartait en emmenant madame d'Ermancey.

ii) CONTES ET NOUVELLES.

Nous ne prétendons pas décrire, dans sa paisible uniformité, la vie qui commença pour Aurélie à dater de son entrée cliez madame Aubert. Toutefois, à ce courant monotone se mêlaient pour elle quelques incidents, quelques souvenirs, qu'il importe de retracer.

Aussi loin que pouvait remonter sa jeune mémoire, elle se souvenait d'un homme, à la figure grave et triste, qu'elle appelait son père. 11 lui semblait qu'elle avait passé les premières années de son enfance, avec sa mère et lui, dans une maison de campap^ne dont la façade, tapissée de plantes grimpantes, et le jardin plein de gazouillements et d'ombre, lui apparaissaient vaguement, comme dans le plus lointain de ses rêves. Plus tard, à l'âge de six ou sept ans, elle se souvenait encore qu'elle s'était trouvée, un joui', à Paris, dans un grand cabinet très-sombre, rempli de vieux papiers et de gros livres, eu présence d'un homme âgé, velu de noir, qui avait longuement causé avec son père et sa mère. Puis cet homme s'était tourné vers elle, lui avait fait signe de s'approcher, et lui avait dit d'une voix douce, mais solennelle :

— Mon enfant, avec qui aimez-vous mieux demeurer? avec votre père ou avec votre mère?

Aurélie n'avait pas compris d'abord, et s'était bornée à le regarder avec ses grands yeux étonnés : il avait répété sa question d'une façon plus solennelle encore. Aurélie, troublée, éperdue, n'ayant qu'un sentiment bien confus de la situation, a\ait jeté les yeux autour d'elle. Elle avait vu près de la che-

AURÉLIE. il

minée, son père assis en silence, pâle et pensif comme d'habitude, et appuyant son front contre le marbre. Sa mère, au contraire, était debout devant la fenêtre, le visage animé, l'œil en feu, dans tout l'éclat de son orageuse beauté. Un rayon de soleil l'enveloppait tout entière : elle couvait sa fille du regard, et ce visage superbe, frémissant d'émotion et de tendresse, eût pu offrira im peintre le type de Niobé. Par un mouvement irrésistible, Aurélie avait tendu vers elle ses petites mains. Alors elle s'était sentie prise, embrassée, emportée comme une proie : son père, le cabinet sombre, l'homme vêtu de noir, tout avait disparu ; elle s'était retrouvée en voiture, sur les genoux, de sa mère, qui la couvrait de caresses, de larmes, de baisers ; et, depuis, elle ne l'avait plus quittée.

Cette scène, on le comprend, occupait un point culminant dans Tes souvenirs de mademoiselle d'Ermancey. Elle y revenait sans cesse, et sans cesse elle y trouvait un nouveau sujet de tendresse pour sa mère. Cette image déjà lointaine, mais toujours présente, cet ardent regard fixé sur elle, ets'emparant de toute sa personne comme d'un bien que nul n*a^ait le droit de disputer, étaient lestés gravés dans son âme enfantine, et rien n'avait pu prévaloir contre cette empreinte ineiTaçable. Pourtant Aurélie se demandait bien souvent pourquoi elle ne voyait pins son père; paifois même, dans les premiei^ temps, elle le demandait à madame d'Ermancey ; celle-ci lui répondait que son père a^ait mieux aimé vivre à la campagne, que sa santé et ses goûts le retenaient loin de Paris; et elle détournait l'entreticR à l'aide d'un jouet ou d'une caresse. Peu à peu, Aurélie, comme tous les enfants placés dès le seuil de la Aie en face de situations exceptionnelles, s'était accoutunîée à réfléchii-, et bientôt elle avait deviné qu'elle ne devait plus

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questionner sa mère. Mais elle ne l'en avait aimée que davantage, et jamais elle n'avait senti s'élever dans son esprit une pensée qui pût amoindrir cet amour ou seulement le troubler. Elle croyait son père insensible et froid parce qu'elle l'avait toujours vu grave et triste. Elle se disait que sans doute il ne l'avait pa^; regrettée puisqu'il avait si peu fait pour la retenir, et qu'il n'aimait probablement pas madame d'Ermancey, puisqu'il persistait à vivre loin d'elle.

Cependant, à mesure qu'Aurélie grandissait, un peu d'inquiétude se mêlait à son amour pour sa mère. Du moins elle n'y trouvait pas ce calme délicieux que renferment d'ordinaire ces sortes de tendresses, et il lui semblait que cette âme à laquelle elle s'était donnée tout entière, lui écbappait de temps à autre, sans qu'il lui fût possible de comprendre ces variations soudaines. Si mademoiselle d'Ermancey n avait pas été trop jeune pour analyser ses propres impressions, elle eût reconnu peut-être que c'était cette inquiétude même, ce vague et indéfinissable malaise, qui donnait à son amour filial une vivacité passionnée. C'est une t liste condition des affections humaines, qu'elles restent toujours un peu inégales, et qu'on soit porté à aimer moins par cela même qu'on est trop sûr d'être aimé : voilà pourquoi Ton peut si aisément surprendre, chez les enfants, une sorte d'égoïsme naïf qui n'est que la certitude de ce qu'ils inspirent, et qui se contente de recevoir sans trop s'occuper de rendre.

Au reste, madame d'Ermancey excellait à réparer ces intermittences et ces lacunes dont souffrait Aurélie. Dans les moments qu'elle donnait à sa fille, elle savait mettre assez d'animation, d'entrain, de vives étreintes, de caressantes paroles pour faire oublier des journées de négligence et d'abandon.

AURÉLIE. iS

Avec elle d'ailleurs, l'autorilé maternelle dépouillait toute allure officielle et rigide. Dès qu'Aurélie avait dû l'entendre et lui répondre, elle l'avait traitée comme une compagne, tantôt se faisant enfant comme elle, tantôt l'élevant jusqu'à soi dans des conversations brillantes où elle résumait tout ce qu'une jeune intelligence pouvait aborder sans fatigue et sans ennui. Cette vie, malgré les heures de solitude et d'absence, était charmante : pourtant quelques changements s'y opérèrent, qui, sans altérer encore ces relations, les rendirent plus rares et moins intimes. Dans les premiers temps de son séjour à Paris, madame d'Ermancey avait occupé un appartement trèssimple, dans une des rues les plus désertes de l'Ile Saint-Louis. Elle n'y recevait personne, et écrivait continuellement. Au bout de deux années, on eût dit qu'un coup de baguette magique avait subitement transformé cette existence silencieuse et isolée. Madame d'Ermancey était venue habiter un bel hôtel de la rue de Courcelles, et y avait réuni, en quelques mois, tout ce que le luxe et le bon goût peuvent combiner de délicates recherches. Auréhe, âgée de neuf ans alors, avait été d'abord éblouie de cette élégance, de ces fleurs, de cette soie, de ces dorures ; mais elle n'avait pas tardé à regretter la petite chambre et le froid salon de l'île Saint-Louis : car sa mère, dans cette nouvelle demeure, ne lui appartenait plus. Elle était entourée d'amis et de visiteurs qui se disputaient tous ses instants. Chaque soir, Auréhe, avant de s'endormir, entendait le piano, mêlé à de joyeux rires, à des causeries bruyantes qui se prolongeaient bien avant dans la nuit. Elle s'étonnait et s'effrayait de tout ce mouvement et de tout ce bruit : non pas qu'elle fut négligée ou abandonnée ! Parmi ces nouvelles connaissances, il y en avait qui lui apportaient des bouquets, des

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albums, des livres, qui s'occupaient d'elle comme d'une grande personne, et s'extasiaient sur sa figure, sa grâce, ses progrès, rà-propos de ses réparties. Malgré toutes ces séductions, elle les aimait peu : elle trouvait que tous ces amis, la plupart inconnus la veille, étaient trop familiers avec sa mère, lis parlaient à madame d'Ermancey comme à un homme, à un camarade, et échangeaient avec elle, à l'anglaise, ces vigoureuses poignées de main qui ne tirent pas plus à conséquence en amitié qu'en politique, mais qui peuvent sembler très-signiticatives à un provincial ou à un enfant. Souvent aussi, lorsqu'elle entrait dans le salon, les conversations s'arrêtaient tout à coup, ou bien madame d'Iirmancey, lui montrant la pendule, l'avertissait, avec une exactitude inaccoutumée, qu'il était temps de se retirer. Au milieu de cette vie agitée, les heures qu'Aurélie avait l'habitude de passer avec sa mère, devenaient de plus en plus rares. Les regards de madame d'Ermancey étaient toujours aussi tendres, ses manières aussi expansives, ses carresses aussi passionnées; mais, entre chacune de ces caresses, il s'écoulait souvent des journées, parfois des semaines. Cette espèce de barrière invisible, qui s'élevait peu à peu entre la mère et la liile, affligeait Aurélie sans qu'elle eût un moment l'idée ni de chercher à se l'expUquer, ni d'essayer de s'en plaindre. Aussi, lorsque madame d'Ermancey lui annonça que, pour des raisons indépendantes de sa volonté, il lui était impossible de la garder auprès d'elle^ et qu'elle allait la placer dans un pensionnat afin d'y terminer son éducation, Aurélie fut moins étonnée et moins malheureuse qu'elle ne l'eût été, deux ans aupaiavant ; elle entra chez madame Aubert à demiconsolée par l'espoir que sa mère, la voyant moins souvent, l'aimerait davantage, et que ce lien si doux, affaibli peut être

par rhabitnde de vivre ensemble, se resserrerait de nouveau par la privation et l'éloignement.

Une fois en pension, l'heureux naturel d'Aurélie ne tarda pas à lui attirer rafîeclion de madame Aubert; cette afieclion pourtant ne se laissa deviner qu'après une épreuve de quelques semaines pendant lesquelles mademoiselle d'Ermancey fut soumise, à son insu, à une minutieuse surveillance dont elle n'aurait ni pu apprécier les motifs, ni mesurer l'étendue. Mais lorsque madame Aubert se fut assurée que sa première impression ne l'avait pas trompée, que ce visage frais et pur reflétait une âme pure et fraîche, et qu'aucune atteinte du dehors n'avait touché à cette fleui' d'innocence et de candeur, elle se sentit saisie, pour cette enfant, d'un attendrissement profond, d'un attachement sincèie. Aurélie n'en rencontra pas moins, pendant ces années régulières et paisibles, de nouveaux sujets d'observation et de tristesse. Ainsi, tout en se félicitant d'avoir si vite obtenu les bonnes grâces de madame Aubert, elle s'apercevait aisément qu'il se mêlait à cette amitié un sentiment étrange, une sorte de pitié ou du moins d'anxiété secrète, comme en face de malheurs inévitables et prévus. D'autres incidents, d'autres remarques froissèrent ou étonnèrent mademoiselle d'Ermancey. Ses compagnes allaient, deux fois par mois, passer une journée chez leurs parents, et c'était alors, au départ et au retour, un mouvement, une joie, une fête, l'annonce ou le récit de mille amusements, de mille plaisirs î Aurélie ne sortait jamais, et, la première fois qu'elle en demanda la cause à madame Aubert, celle-ci l'attirant sui* ses genoux avec une émotion visible, la conjura de ne plus lui adresser cette question. Les visites de madame d'Ermancey à la pension étaient courtes, irrégulières, bizarres. Elle embras-

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sait sa fille avec des transports fougueux : un instant après, elle semblait distraite, préoccupée, rejetée loin d'Aurélie par quelque pensée inquiète qu'elle avait laissée sur le seuil et qu'elle allait y retrouver. Pendant ces visites, lorsqu'il y avait d'autres personnes au parloir, il était facile de s'apercevoir que madame d'Ermancey devenait Tobjet d'un vif sentiment de curiosité. Bientôt, à ces remarques générales vinrent s'ajouter pour Aurélie des sujets de réflexions plus intimes et plus personnels. Son regard était si doux, son humeur si égale, que presque toutes les élèves ressentaient, dès Tabord, de l'inclination pour elle. Simple et aimante, Aurélie répondait à leurs avances, et il se formait entre ces jeunes âmes une de ces liaisons faciles auxquelles le cœur, à cet âge, se livre d'autant plus vite que rien ne lui a appris à se méfier ni à se contraindre. Cela durait ainsi pendant quelque temps. Puis, sans que mademoiselle d'Ermancey pût se Texpliquer, sans qu'elle eût le moindre tort, sa nouvelle amie lui montrait plus de froideur ; une ombre s'étendait sur cette affection naissante : on commençait par se rapprocher moins ; on finissait par s'éviter. Aurélie ne comprenait rien à ces refroidissements subits; elle était trop fière pour essayer de retenir ou d'interroger ces amitiés qui se retiraient d'elle. Un jour pourtant, qu'elle voyait prêle à lui échapper de la même manière et sans plus de motif une jeune fille à laquelle elle s'était attachée davantage, elle ne put s'empêcher de lui demander, les larmes aux yeux : — ,« Que t'ai-je fait? Pourquoi ne m'aimes-tu plus? » — La pensionnaire, après avoir longtemps refusé de répondre, lui dit enfin en sanglotant : — « Je t'aime toujours, mais mes parents me l'ont défendu. » — Aurélie alors, sentant vaguement qu'il y avait là quelque douloureux mystère, s'interdit

de rapprofondir davantage. Elle fit un vaillant effort pour en détourner sa pense'e, et pour se créer dans son cœur un sanctuaire où rien ne pût pénétrer, ni humiliation, ni plainte, ni ressentiment, ni soupçon.

Les choses en étaient là, et mademoiselle d'Ermancey venait d'accomplir sa seizième année, lorsqu^arriva à la pension une nouvelle élève, nommée Laurence Daruel. Un peu plus âgée qu'Aurélie, Laurence, dès le premier jour, la prit en amitié. La pauvre Aurélie ne pouvait oublier les durs mécomptes que lui avaient précédemment attirés des avances du même genre; elle se souvenait de ce qu'elle en avait souffert, mais elle ^souffrait aussi de la rigoureuse réserve qu'elle s'était imposée à la suite de ces épreuves. Son cœur aimant ressemblait à ces riches que ne décourage pas Tingratitude, et qui trouvent plus triste de garder leur or que de mal placer leurs bienfaits ; elle n'eut pas la force de repousser cette affection qui s'offrait à elle, et répondit aux empressements de Laurence, tout en se disant qu'il lui arriverait probablement avec celle-là, comme avec les autres, et qu'au bout d'un certain temps elle verrait ce beau feu pàhr et s'éteindre. Il n'en fut pas ainsi. Laurence était orpheline, presque sans fortune ; l'indépendance de son caractère, la hardiesse de ses idées, contrastaient avec cette physionomie un peu uniforme que donne l'éducation aux jeunes filles bien nées. Ayant peu à attendre du monde, elle se croyait dispensée d'en accepter les jugements et d'en subir le joug. Moins naïve qu^Aurélie, mais

trop distinguée pour ne pas comprendre tout ce qu'il y aiait en elle d'attrayant et de sympathique;, elle dut à la fois l'aimer beaucoup, et prendre beaucoup d'ascendant sur elle : c'est ce qui arriva ; lorsqu'au bout d'un mois Aurëlie vit que l'amitié de Laurence, loin de se refroidir, devenait chaque jour plus cordiale, elle s'y abandonna avec plus de confiance, y trouva plus de charme, et y en apporta davantage. Bientôt une circonstance singulière vint encore resserrer ce lien qu'Aurélie avait d'abord regardé comme si fragile. Un jour que madame Aubert entra inopinément dans la salle d'études, mademoiselle d'Ermancey vit Laurence pâlir tout à coup, saisir un volume broché, recouvert en jaune, qu'elle tenait sur ses genoux, et le lui passer furtivement en joignant les mains comme pour lui adresser une silencieuse prière. Aurélie jeta les yeux sur le livre, y lut le nom de l'auteur, Arsène Gérard, et ne comprenant pas ce qu'il pouvait y avoir là de dangereux et de si terrible, posa tranquillement le volume à côté d'elle. Madame Aubert passait de banc en banc , faisant sa visite hebdomadaire; lorsqu'elle fut près d'Aurélie, elle prit le livre, lut le titre, regarda la jeune fille avec plus de tristesse que de colère, et se contenta de dire à demi-voix: — « Au fait, c'est vrai... si c'était une autre, je pourrais la punir, mais vous, je ne puis pas même vous gronder. » — Aurélie continuait à ne pas comprendre ; mais, une heure après, à la récréation, Laurence se jeta dans ses bras, en lui disant avec une vive émotion :

— Oh! merci I merci, chère amie! tu m'as sauvée !

— Sauvée! et de quoi? demanda Aurélie stupéfaite.

— De la colère de madame Aubert qui m'eût punie, renvoyée peut-être... car ce livre... Mais, Aurélie, tu me regardes de ton petit air effaré, comme si tu ne savais rien !..,

ATJRÉLIE. i9

— Eh ! que puis-je savoir? Qu'est-ce donc que ce livre, ou plutôt que cette énigme?

— Quoi donc ! c'est toi qui me le demandes ? murmura Laurence très-etonnée à son tour; et elle fixa sur son amie un regard pe'nétrant : elle lut sur ce charmant visage une candeur si vraie, une si complète innocence, qu'elle en futprofonde'ment émue, et sautant de nouveau au cou d'Aurélie :

— Je suis une sotte, lui dit-elle, et c'est toi qui vaux mieux que nous toutes ! — Puis, comme mademoiselle d'Ermancey essayait de l'interroger encore, elle lui mit gaîment la main sur la bouche, fredonna les premières mesures de la cavatine du Barbier, et, sans vouloir plus rien entendre, entraîna de force sa compagne dans le jardin.

Cet épisode redoubla l'intimité des deux jeuues filles, et bientôt Laurence Daruel choisit Aurélie pour sa confidente ; elle lui raconta que, de toute sa famille, il ne lui restait plus qu'un frère, qui s'appelait Jules, et qu'elle aimait passionnément; qu'ils avaient tous deux pour tuteur un vieux magistrat, nommé M. Marbeau; que grâce à lui, Jules, après avoir fait de bonnes études et passé de brillants examens, allait entrer dans la magistrature, et y aurait un avancement rapide. Dès quelle parlait de son frère, Laurence était intarissable; elle dépeignait sans cesse à Aurélie les efforts et les espérances de ce laborieux jeune homme, entré dans la vie par l'étroit et rude sentier des privations et du travail. Tous ces panégyriques, à vrai dire, ne produisirent d'abord que peu d'impression sur Aurélie ; elle voyait Jules Daruel chaque fois qu'il venait visiter sa sœur, et elle n'en était pas éblouie. Jules avait vingt-deux ans à peine ; sa figure était régulière, sa taille élevée, sa physionomie intelfigente, mais tout cela manquait de jeunesse, et

on se sentait, en le regardant, plus attristé que séduit ; on eût dit qu'afin de se poser d'avance en magistrat, ou de plaire à M. Marbeau, Jules avait éteint le feu de ses regards, ridé son front juvénile, et qu'il s'était fait, pour ainsi parler, le volontaire de la maturité et de la vieillesse. 11 y avait perdu cette grâce, ce rayon que rien ne remplace, et qui illumine un jeune visage comme le soleil de mai éclaire les collines et les prairies.

Cependant, à force d'entendre parler de lui, Aurélie s'accoutuma bientôt à le regarder avec moins d'indifférence : son premier mérite, à ses yeux, fut celai d'être le frère de Laurence, car celle-ci prenait chaque jour plus d'autorité sur elle par l'originale franchise de son caractère et la vivacité de son esprit. Jules, de son côté, en retrou%ant presque constamment les deux Jeunes filles ensemble, s^habituait insensiblement à les regarder comme deux sœurs. Il commença à éprouver pour Aurélie un sentiment presque fraternel, qu'il ne distingua pas d'abord de celui que lui inspirait Laurence, et qui s'infiltra goutte à goutte dans son âme sans l'agiter, ni l'effrayer. Les courts moments qu'il venait passer auprès de sa sœur étaient ses seules distractions, ses seuls plaisirs; ils lui devinrent plus doux encore, lorsque l'image d'Aurélie se glissant peu à peu à côté de celle de Laurence, un charme nouveau l'attira chez madame Aubert. Tout est bonheur pour les jeunesses austères, pour les âmes que le travail et Tétude ont sevrées des enivrements du monde; elles savourent avec déhces ce dont s'apercevraient à peine les désœuvrés, les heureux, ceux qui ont usé trop tôt leur faculté de sentir dans des émotions ardentes ou factices.

Chaque fois que Jules prenait le chemin de la pension, son

pas était plus léger, son regard plus vit'^ son cœur battait plus librement dans sa poitrine. Il s'asseyait au parloir entre Laurence et Aurélie, ou bien quand le temps était beau, il leur proposait une promenade dans le jardin. Le jardin n'était pas grand, le soleil était rare; pourtant ces pâles rayons, cette verdure chétive, le pénétraient de leurs discrètes influences. Peut-être même ce cadre mélancolique convenait-il mieux à Jules, et le préparait-il plus sûrement aux sentiments tendres, parce qu'il s'accordait davantage a.ec sa vie intérieure et Fétat habituel de ses pensées. Peut-être se serait-il méfié d'une affection qui se serait offerte à son cœur au milieu des splendeurs d'un riche paysage ou parmi les fêtes bruyantes du monde, tandis que là, sous les tilleuls rabougris de madame Aubert, en face de cet étroit horizon clos de charmilles et de murailles, Aurélie, au heu de se détacher trop vivement sur le fond de son existence, y apportait une harmonie de plus.

A mesure qu^une familiarité plus intime s'établissait entre ces trois personnes, un peu isolées toutes les trois (car Tamour de madame d'Ermancey pour sa fille ne se manifestait que par éclairs), un changement visible s'opérait chez Jules Daruel : ce sentiment nouveau, dont il ne se doutait pas encore, donnait à l'expression de ses traits, au son de sa voix, à l'ensemble de ses manières, ce qui lui avait manqué jusqu'alors ; il ledevenait jeune, et Aurélie, en le regardant, s'étonnait de ne plus ressente celte vague impression de froideur dont elle n'avait pu se défendre dans les premiers temps. Laurence s'en aperçut, et comme son esprit romanesque avait déjà décidé que Jules et Aurélie devaient s'aimer, elle se servit, auprès de son amie, d'une arme toute puissante. Sans l'effaroucher encore par des allusions trop claires, elle lui prouva, par vives raisons, com-

bien son frère, dans l'austère profession qu'il allait embrasser, serait à plaindre s'il ne renconuait pas sur le seuil un cœur aimant, une femme qui s'associât vaillamment à son sort, allégeant ses ennuis, relevant son courage, et lui offrant ces inépuisables tendresses où 1 ame se désaltère comme s^abreuve aux fontaines voilées d'ombre le voyageur fatigué. L'idée de dévouement se présenta donc à Anrélie presqu'en même temps que l'image de Jules ; ce fui assez pour qu'elle s'y reposât plus complaisamment, et prît à la longue, pour de l'amour, ce qui n'était que ce besoin de faire du bien et de se dévouer, particulier aux natures d'élite.

Jules Daruel commençait à se distinguer parmi les jeunes avocats; son protecteur, M. Marbean, désirait qu'il plaidât pendant quelque temps, avant de demander pour lui une place de substitut. Ce grave personnage accompagnait quelquefois son pupille chez madame Aubert : c'était de tous points, un magistrat de la vieille roche; démarche, physionomie, costume, langage, tout en lui rappelait ces antiques figures parlementaires, auxquelles il était aussi difficile d'arracher une complaisance qu'un sourire. La première fois que M. Marbeau avait vu mademoiselle d Ermancey, son visage s^était rembruni ; il avait fixé sur elle un regard inquisiteur, et Aurélie, en le considérant avec attention, avait éprouvé une émotion confuse, voisine de l'efifroi. Ce vieillard de haute mine lui était-il déjà apparu en songe? l'instinctive frayeur qu'il lui causait était-elle pressentiment ou souvenir? elle n'en savait rien, mais sa vue la troublait tout en l'attirant ^aguement, comme ces secrets dont on a peur, et qu'on voudrait pourtant éclaircir. Au bout de deux ou trois visites, M. Marbeau, qui avait questionné madame Aubert, et appris d'elle tout ce que valait mademoiselle d'Er-

mancey, perdit un peu de son dir méfiant et sévère; il la contempldil avec une expression de tristesse qui la rendait, à son tour, nfélancolique et pensive. Plus tard, lorsçii'il Teut vue, sérieuse et naï'.e, affectL'.euse et prévenante, entre Jules et Laurence, comme entre un frère et une sœur, M. Mcrbeau, malgré le Troid des ans et la rigidité de son caractère, ne put tout à fait échapper au charme que cette gracieuse créatiu'e exerçait autour d'elle; mais on eût dit que dans ces moments mêmes, il était en proie à une lutte intérieure ; qu'à cet irrésistible intérêt qu'il ressentait pour Aurélie, s'ajoutait je ne sais quelle sombre pensée, la prévision d'un malheur inconnu, d'une destinée orageuse, planant sur cette paisible destinée. Mademoiselle d'Ermancey démêla quelques-uns de ces sentiments, et, comme elle avait depuis longtemps deviné chez madame Aubert des dispositions analogues, elle se demandait avec anxiété pourquoi l'on ne pouvait l'aimer sans s'attrister ou s'alarmer pour elle. Alors lui revenaient à l'esprit les faits bizarres que lui retraçait sa mémoire, et qui, à mesure qu'elle réfléchissait, prenaient peu à peu des formes plus distinctes, comme se dessinent à l'horizon les rochers et ler; montagnes, quand s'évanouissent les brumes flottantes du matin. Toutefois, Aurélie, dins ses conjectures, s'arrêtait toujours devant une image sacrée, celle de sa mère. De plus en plus certaine qu'il y avait dans sa position quelque chose d'exceptionnel et d'étrange, elle en vint, par une pente insensible, à s'unaginer que son père qu'elle n'avait pas revu depuis dix ans, etdontrexistence même ne se révélait plus à elle, avait commis un de ces grands crimes qui foudroient toute une famille, tels qu'elle en lisait dans l'histoire ou en entendait raconter par ses compagnes ; ou bien qu'il avait rendu sa femme si malheureuse qu'une séparation avait

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été nécessaire. En songeant alors combien sa mère avait dû souffrir^ elle s'expliquait les inégalités de sa tendresse, l'irrégulaiité de ses visites, les nuages qui assombrissaient son front ; et elle Ten aimait encore plus.

Un soir d'été, M. Marbeau était venu à la pension de madame Aubert; Jules Daruel s'y trouvait déjà, et il entraîna son tuteur au jardin avec Aurélie et Laurence. La soirée était belle ; un rayon du soleil couchant jouait sur les toits voisins et venait mourir sur les cîmes des platanes et des tilleuls ; les rosiers, les géraniums et les chèvrefeuilles secouant leurs gouttelettes nacrées, livraient à l'air du soir des senteurs pénétrantes • l'atmosphère avait ces vagues arômes, ces chaudes bouflées qui réjouissent les vieillards et disposent les jeunes gens à la rêverie et à l'amour. Jules avait plaidé la veille avec un légitime succès, et M. Marbeau, plus expansif que de coutume, lui montrait, dans un avenir prochain, la récompense de ses travaux. A chacune de ces paroles encourageantes, Jules Daruel, exalté par ces premiers bonheurs, reportait ses regards sur Aurélie, comme pour lui dire qu'en elle seule était le secret de ses succès et de ses espérances. Elle aussi le regardait involontairement, et elle se demandait si c'était bien là le même jeune homme qu'elle avait vu naguère morne et pensif, le front baissé, l'œil éteint. Ces déhcieux étonuements d'une àme virginale se sentant graduellement éclore à une vie nouvelle, donnaient à la beauté de mademoiselle d'Ermancey un caractère si enchanteur, que M. Marbeau hii-même en fut frappé, et que Laurence, cédant tout à coup à un mouvement dont on ne pouvait suspecter la franchise, s'écria avec une vivacité charmante : « — Mon Dieu, Aurélie, que tu es belle ! » « — Et toi, Laurence, que tu es méchante! » murmura Aurélie en se

jetant, pour cacher sa rougeur, dans les bras de son amie.

Au tournant de l'allée, mademoiselle d'Ermancey poussa un cri de joie ; elle venait d'apercevoir sa mère qui, ne l'ayant pas trouvée au parloir;, s'était dirigée vers le jardin. L'arrivée de madame d'Ermanoey^dans un pareil moment, lui parut le complément et comme la consécration de son bonheur; il lui sembla que son ange gardien la lui envoyait pour qu'elle pût embrasser, d'un seul regard, tout ce qu'elle aimait, et mettre sa piété filiale de moitié dans ses nouvelles tendresses. Elle était si émue qu'elle ne remarqua pas d'abord qu'à la vue de M. Marbeau sa mère avait tressailli et s'était arrêtée : ce trouble ne dura qu'un instant ; madame d'Iirmancey surmonta son hésitation, et se rapprocha du groupe, précédée de sa fille qui avait couru à sa rencontre, et qui la tenait encore par la main. — « Ma mère, c'est M. Marbeau, conseiller à la cour royale et tuteur de Laurence, » dit-elle en lui montrant le vieux magistrat.

— J'ai depuis longtemps l'honneur de connaître Madame, répliqua celui-ci très-froidement.

Madame d'Ermancey le salua d'un air de contrainte; elle essaya de dire quelques mots, Aurélie luirépondit; mais le charme était rompu ; entre ces âmes si unies, si épanouies tout à l'heure, quelque chose venait de se détendre ou de se briser. M. Marbeau avait repris son attitude imposante et sévère, comme s'il s'agissait de juger un criminel ; Jules était soucieux, taciturne, embarrassé. Laurence seule contemplait, d'un œil avide, cette femme, belle encore, dont le front haut et le regard de flamme annonçaient des facultés éminentes. La conversation se traina péniblement pendant quelques minutes; puis M. Marbeau fit un signe à Jules, et s'inclinant à demi, sans se départir de son

air sec et glacial, il s'en alla avec le jeune homme. Un moment après, madame d'Ermancey dit adieu à sa fille, en l'embrassant avec une énergie convulsive, comme si de loini.ains orages s'étaient subitement réveillés en elle. Laurence et Aurélie restèrent seules, toutes deux tristes et abattues. Qu'était-il donc arrivé? quelle mauvaise fée avait mis en fuite l'expansion et la joie du cœur? Aurélie l'ignorait, peut-être Laurence aurait-elle pu le lui dire, mais elle ne le lui dit pas, et Aurélie n'osa l'in-

terroger,

A quelques jours de là, madame Aubert fit monter mademoiselle d'Ermancey dans sa chambre : — Ma chère enfant, lui dit-elle d'un Ion affectueux et grave, asseyez-vous près de moi ; il faut que nous causions.

Aurélie obéit en silence. Madame Aubert continua ; — Depuis six ans que vous êtes dans ma maison, je vous ai constamment traitée comme ma fille ; je puis vous le dire aujourd'hui, sans crainte de vous inspirer trop de présomption, je n'ai, dans ma longue carrière, rencontré personne qui m'ait attachée autant que vous!... Hors une seule circonstance qui portait, hélas ! son excuse avec elle, vous ne m'avez pas donné un seul sujet de plainte. Je vous aime, et je mérite que vous m'aimiez... Aurélie, avez-vous confiance en moi?

— Comme en ma mère î répondit la jeune fille.

L'institutrice fronça le sourcil comme si celte réponse, sur les lèvres de mademoiselle d'Ermancey, n'était pas tout à fait de nature à la rassurer ; mais elle la regarda: elle comprit que

la pauvre enfant avait voulu exprimer par ces mots sa suprême confiance; et^ profondément attendrie, elle lui tendit une main qu'Aurélie garda dans les siennes pendant le reste de l'entretien.

— C'est bien, ma chère amie, ponrsuivit-elle ; pourtant j'am-aisle droit de me plaindre; une fille ne doit pas avoir de secret pour sa mère, et depuis quelque temps vous en avez un... Il m'a fallu le deviner !

— Un secret! murmura Aurélie en rougissant.

— Oui, un secret : Jules Daruel vous aime; et vous, Aurélie, l'aimez-vous ? Répondez-moi comme si vous interrogiez vous-même votre conscience et votre cœur !

Mademoiselle d'Ermancey baissa les yeux, se recueillit un instant, puis répondit à voix basse :

— Je ne sais pas... Si j'en étais sûre, il me semble que je vous l'aurais dit.

— Je vous remercie, mais ce n'est pas tout à fait répondre : songez que j'exige un aveu complet!.,

— Eh bien ! reprit Aurélie avec calme, je crois que je serais heureuse avec M. Jules. 11 y a surtout une idée qui m'est douce ; c'est celle de la bonne influence que je puis avoir dans sa destinée, du courage qu'il pourrait puiser dans jnon affection et qui l'aiderait à atteindre le but de son ambition et de ses travaux.

— Ce sont là de bons sentiments ; et, quoique les âmes enthousiastes soient souvent dupes d'elles-mêmes, je n'ai pas la force de vous blâmer. Je dis plus : je vous verrais avec plaisir devenir la femme de Jules Daruel ; il a compris qu'il avait sa fortune à faire ; il est bien élevé, d'une bonne famille de lobe ; il a de l'instruction et des talents : avant peu il aura

un état sérieux et honorable qui, à défaut de séductions brillantes, apporte du moins avec lui de sûres garanties de considération et d'estime. Pour \ous, Aurélie, pour vous plus que pour toute autre, un mari tel que celui-là, une position telle que celle qu'il vous donnerait dans le monde, me paraissent désirables. Mais enfin, ma chère enfant, la vie positive a ses exigences : on ne se marie pas en se promenant dans un jardin, sans autre approbation que celle d'une tête romanesque comme Laurence, ou d'une vieille amie comme moi... Il vous faut autre chose... Il vous faut...

— Le consentement de ma mère, interrompit mademoiselle d'Ermancey.

— Oui, de votre mère, et puis... d'une autre personne : mais, pour le moment, ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Vous le savez, Jules Daruel a un tuteur de qui dépendent, en grande partie, son avancement et sa fortune. M. Marbeau vient de me faire dire qu'il est un peu soufîrant, qu'il me prie de passer chez lui ce matin, et de vous amener avec moi.... qu'en dites- vous?

— Je suis à ses ordres et aux vôtres, répondit Aurélie, qui, au nom de M. ]SIarbeau, ne put se défendre d'une vague et douloureuse émotion.

— Eh bien! mon enfant, il nous attend ; la voiture est en bas, nous allons partir.

— Quoi ! déjà ! murmura la jeune fille.

— Vous avez peur! reprit madame Aubert en s'efTorçant de sourire : rassurez-vous, M. Maibeau cache, sous ses airs rébarbatifs, une bonté véritable. Nous lui parlerons avec franchise, et il n'est pas homme à nousaflliger sans nécessité.

Une heure après, madame Aubert et mademoiselle d'Er-

mancey entraient chez M. Marbeau. Il occupait, rue Saint- Dominique, un vaste appartement au fond d'une cour d'un aspect grandiose et triste. En montant l'escalier , Aurélie éprouvait une sensation pareille à celle que lui avait cause'e M. Marbeau lui-même, la première fois qu'elle l'avait vu. — « y a-t-il donc, pensait- elle, dans l'àme ou dans la me'moire, des affinités secrètes, des images endormies qui se réveillent à l'aspect d'une figure inconnue, d'une maison où l'on n'est jamais entré?» — Cette impression confuse la poursuivit jusqu'en présence du vieux magistrat qu'elles trouvèrent assis dans son cabinet.

Il salua Aurélie avec bonté, madame Aubertavcc déférence; mais il était facile de deviner qu'une pensée pénible le préoccupait.

— Mtdemoiselle, dit- il après les premières phrases de politesse , c'est moi qui aurais dû me présenter chez vous ; pardonnez-moi mon indiscrétion en faveur de ma santé et de mon âge. Si je me suis permis cet oubli apparent des bienséances mondaines, c'est que la circonstance l'exigeait... Jules Daruel m'a tout dit...

— Alors, vous savez, Monsieur , reprit vivement madame Aubert, que cette chère enfant n'a pas cédé à un de ces entraînements romanesques qui mériteiaient mon blâme et le vôtre. Vous savez que ce qu'elle veut, ce qu'elle espère, c'est se dévouer à M. Daruel, lui rendre la route pins facile et plus douce en y marchant à ses côtés, lui offrir ce dont a besoin tout Jiomme de cœur en entrant dans une carrière pleine de labeurs : une main amie qui le soutienne, qui lui montre le but et qui l'aide à y arriver !...

— Hélas! cela, c'est du roman encore, répliqua tristement

30 CONTES ET NOUTELLES.

M. Marhcau. — Il s'arrêta un instant, comme accablé d'avance de ce qu'il avait à dire ; puis, raffermissant sa voix et se tournant vers Aurélie :

— Madame Aubert ne se trompe pas ? lui dit-il ; ce sont bien là vos sentiments pour M. Daruel?

— Oui, Monsieur, répondit-elle.

— Eh bien ! pardonnez à ma rude fianchise ; le moment est trop solennel pour que nous restions plus longtemps dans le domaine des illusions et des chimères.... V'ous voulez être, dites-vous, un encouragement et un auxiliaire dans la destinée de M. Daruel ? vous y serez une entrave. Vous voulez le rapprocher du but ? vous l'en éloignerez. Vous voulez être son bon ange? vous seriez son mauvais génie...

— Oh 1 Monsieur, interrompit Aurélie avec un cri de douleur si vrai qu'il vibra jusque dans l'âme de ce pâle vieillard, et fit monter à son front une légère rougeur.

— Oh ! non, pas vous... ce ne serait pas vous ! poursuivitil précipitamment... Vous, je vous confierais sans inquiétude le bonheur de mon fils, si j'en avais un... Mais derrière cette vie si pure, il y en a une autre... Ne le savez-vous pas?

— Moi, s'écria mademoiselle d'Ermancey, je ne sais rien.

— Est-ce possible? reprit M. Marbeau, au comble de la surprise, en s'adressant, d'un air de doute, à madame Aubert.

— Elle ne sait rien ! j'en étais sûre, dit celle-ci avec des larmes dans la voix : sainte et sublime ignorance ! que ne peut-elle la conserver toujours !

— Alors, mon enfant, ma tâche auprès de vous est plus cruelle encore que je ne le croyais, continua M. Marbeau ; car il faut que je vous révèle de tristes secrets... Mais, auparavant, regardez-moi bien : est-ce que ma figure ne vous

rappelle pas un lointain souvenir ? Est-ce que vous ne me reconnaissez pas ?

— Attendez... attendez, re'pondit Aurélie, en promenant ses regards autour d'elle, et comme illumine'e d'une clarté soudaine. Ce cabinet à tentures grises, ces livres, ces papiers, cette cheminée de marbre noir, ces vêtements de deuil... Oui, c'est bien cela, et je m'explique maintenant l'émotion indéfinissable que j'avais ressentie auprès de vous!... C'est ici que j'ai vu mon père pour la deraière fois ; c'est vous qui m'avez demandé si je voulais vivre avec lui ou avec ma mère !

— Oui, Aurélie! il y a de cela dix ans; c'est moi que vos parents avaient pris pour conseil et pour arbitre; c'est moi qui eus le bonheur de leur éviter un de ces éclats dont le scandale défraie la malignité publique, et qui creusent entre deux cœurs irrités des abimes infranchissables. Monsieur et madame d"Ermancey voulaient tous deux vous garder; ils voulaient faire valoir leurs droits, recourir aux tribunaux, mettre des avocats en présence ; un procès était imminent : c'est alors que j'eus l'idée d'en appeler à votre décision enfantine. Je leur fis donner leur parole qu'ils respecteraient ^ otie choix comme un arrêt du ciel. Il arriva ce que j'aurais dû prévoir. Enlre l'affection timide, contenue, qui se repliait sur elle-même pour cacher ses blessures, et la tendresse expansive, éclatante, qui se révélait par des transports et des caresses, pauvre enfant, vous ne pouviez hésiter; madame d'Ermancey triompha.

— Mais, interrompit Aurélie avec angoisse, poiu-quoi se séparaienl-ils? Ils étaient doue malheureux ensemble? M. d'Ermancey était donc bien dur pour ma mère?

— Lui! le meilleur des hommes; le cœur le plus loyal; l'àme la plus droite...

32 CONTES ET îsOUVELLES.

— Mais enfin, Monsieur, pour qu'il se séparât de ma mère, fallait bien qu'il ne Taimât pas !...

— Il l'aimait avec passion... il l'aimait trop... reprit M. Marbeau, à qui chacune de ses paroles semblait coûter un douloureux effort ; seulement. . . il ne savait pas la comprendre !

— La comprendre ! dit Aurélie dont la douce physionomie exprima un vif e'tonnement.

— Oui, c'est le mot inventé par ces natures superbes qui se représentent comme supérieures à tout, pour avoir le droit de ne s'assujettir à rien. Quiconque refuse de s'associer aux chimères de leur orgueil; quiconque ne leur offre qu'une destinée commune, enfermée dans le cercle étroit des affections honnêtes et des joies paisibles, n'est pas capable de les comprendre et n'est pas digne de les aimer î... Madame d'Ermancey pouvait-elle rester ensevelie à la campagne, entre son mari et sa fille, lorsque s'ouvraient dans son imagination splendide d'éblouissants horizons, lorsqu'elle entendait une voix intérieure lui dire qu^eUe n'avait qu'à ressaisir son indépendance et venir à Paris pour y régner en souveraine : souveraine par la beauté et par le talent?

— Oh! ma mère! ma mère! balbutia AuréHe éperdue.

— Il faut être juste, poursuivit le vieillard avec une sombre ironie; l'événement lui a donné raison... Elle a brisé ce qu'elle appelait sa chaîne, et, au bout de deux ans, succès, talent, renommée, hommages, elle avait tout conquis; ce n'était plus la même femme; la gloire l'avait débaptisée; le nom honnête avait disparu dans l'éclat du nom illustre : il n'y avait plus de comtesse d'Ermancey, il y avait Arsène Gérard !

— Arsène Gérard ! murmura Aurélie en regardant madame Aubert comme pour rappeler un autre souvenir.

— Oui, mon enfant, dit à son tour celle-ci. Arsène Gérard e madame d'Ermancey, c'est une même personne... Mais cela, du moins, vous le saviez?... Ce livre que je trouvai un jour à vos côtés?...

— Hélas! Madame, j'ignorais tout; ce nom m'élait inconnu; ce titre, je le lisais pour la première fois ; ce livre, je ne l'ai pas ouvert; c'était une autre pensionnaire qui l'avait mis là, et je ne songeais même pas à le cacher!

— Comment! chère et noble fille ! s'écria madame Aubert de plus en plus attendrie ; même ce léger tort, le seul que j'aie eu à te reprocher en six ans, tu en étais innocente ! Et tu t'exposais à être grondée, punie pour une autre I... Oh! Monsieur, Monsieur! poursuivit-elle en s'adressant à M. Marbeau : si vous saviez quel trésor vous faites perdre à Jides Daruel!... Je m'y connais... c'est le bonheur de sa vie qui passe en ce moment à sa portée, et qu'il ne retrouvera plus !

M. Marbeau ne parut pas avoir entendu ces dernières phrases, et reprit avec sa gravité habituelle :

— Maintenant, Mademoiselle, vous savez ce qu'il n'était plus possible de vous laisser ignorer. Madame d'Ermancey a échangé la calme et modeste vie de famille contre l'ardente et capricieuse vie d'artiste. Sous un nom autre que le sien, elle a publié des ouvrages que l'orgueil de l'intelligence et du cœur a pris pour catéchisme et pour code ; elle a plaidé la cause de ces passions révoltées qui ont fait son tourment et son génie. 11 n'est pas une imagination de vingt ans qui n'ait tressailli au contact de ces pages enflammées; pas un lecteur, jeune ou vieux, enthousiaste ou désabusé, qui ne sache quel nom réel se cache sous celui d'Arsène Gérard... Comprenez-vous à présent pourquoi la fdle de cette femme, si innocente qu'elle soit

de ses entraînements, ne peut pas épouser un homme prêt à entrer dans une carrière où tout est régulier comme le devoir, recueilli comme le travail, silencieux comme la vertu ? Comprenez-vous pourquoi cette existence bruyante pèserait sur cette existence paisible, et pourquoi enfin, au lieu d'être pour Jules un appui et un secours, vous seriez pour lui un empêchement et un obstacle?

Pendant que M. Marbeau parlait, le visage d'Aurélie, encore baigné de larmes, s'éclairait comme d'une pensée nouvelle.

— Je vous crois, et je suis prête à vous obéir, dit-elle : je suis prête à ce sacrifice puisqu'il vous paraît nécessaire à l'avenir de M. Daruel. Qu'importent d'aifieurs mes sentiments d'hier? jIs n'existent plus; il en est un qui se révèle à moi et qui doit absorber tous les autres : il est une place que j'ai laissée vide et que j'ai bâte de remplir... Par grâce, Monsieur, où est mon père ?

— M. le comte d'Ermancey n'a pas quitté sa maison de campagne, à Sernage, près de Valence.

— Et pour aller là, combien faut-il de temps?

— Environ ti'ois jours.

— Je veux y être dans trois jours; je veux partir ce soir; mais, hélas! reprit-elle plus tristement : que suis-je aujourd'hui pour M. d'Ermancey? sait-il encore que j'existe? m'aime-t-il encore? mon long oubli, ma coupable indifférence, n'ont-ils pas fait de moi une étrangère pour ce foyer qui ne me reconnaîtra plus? ce cœur que j'ai froissé m'accueillera-t-il? ces bras dont j'ai fui Tétreinte se rom riront-ils pour moi ? qui me guidera dans ces ténèbres? qui m'épargnera dans ce dernier malheur : être repoussée par mon père !

Pour toute réponse, M. Marbeau ouvrit son bureau, en tira une lettre cachetée et la donna à Anrélie :

-T- Vous pouvez la lire, elle est pour vous, lui dit-il.

La lettre était de M. d'Ermanceyj. et d'une date déjà ancienne. Voici ce qu'il écrivait à sa ûile :

« Ma chère enfant, j'ignore si ces lignes vous parviendront. D'après ma volonté formelle, elles ne vous seront remises qu'au moment où vous vous souviendrez de moi. Dieu veuille que ce souvenir, éteint aujourd'hui^ ne soit pas réveillé dans votre àme pa]' un malheur ou un chagrin !

» Je ne vous en veux pas. Vous m'avez préféré une autre affection que la mienne ; je ne puis ni m'en étonner ni m'en plaindre : celle-là parlait un langage que je ne sais pas parler. 11 y a d'heureuses natures, qui ont la faculté d'exprimer phis qu'elles ne ressentent. Il y en a d'autres qui ont le. tourment de ressentir plus qu'elles ne peuvent exprimer. Un jour, peutêtre, vous reconnaîtrez... Ah ! que ce jour n'arrive jamais, s^ii doit vous coûter un soupir ou une larme !

» Ce qui m'afflige le plus, mon enfant, ce n'est pas la pensée d'être si longtemps séparé de vous, ce n'est pas même cette cruelle préférence qui donne à votre éloignement un caractère d'injustice. C'est l'idée que pendant cette longue séparation, n'entendant pas pai'ler de moi, vous croirez que je ne vous aime plus, peut-être même, que je ne vous ai jamais aimée. Vous vous tromperiez, Aurélie : les tendresses expansives et sonores, qui ont tant de prise sur les jeunes cœurs, sont inégales et mobiles ; elles ressemblent à ces torrents de nos montagnes, qui tarissent en temps de calme, et ne s'alimentent que par les orages. La mienne n'est pas ainsi; elle se nourrira de ses privations et vivra de ses blessures. Du fon

36 CONTES ET NOUTELLES.

de la retraite où je vais rn'enfermer pour toujours, je suivrai, à votre insu, chacun de vos pas dans la vie ; mais je n'y inter-

iendrai point, et vous serez libre de croire que je suis devenu pour vous un indifférent, un étranger. Pardonnez cette dernière fierté à une afleclion méconnue. Pardonnez-moi de refuser les miettes de cet amour filial que j'eusse savouré avec tant de délices dans toute sa plénitude. Tout ou rien, telle est la devise des vrais cœurs de pères. Leurs sentiments et leurs bonheurs s'amassent lentement , jour par jour, comme le trésor des avares : ils se composent de cette possession de tous les instants, de cette intimité de toutes les heures, qui confondent peu à peu deux existences et deux âmes, et non pas de ces entrevues rapides qui semblent dérobées à d'autres soucis, à d'autres liens. Qu'irais-je faire auprès de vous? Vous demander une furtive caresse, et profiter, pour Fobtenir, des moments où vous seriez seule? Faire fléchir votre jeune intelligence à ces intermittences bizarres, si différentes de ce que vous verrez parmi vos compagnes? Perdre ainsi le finit de mon sacrifice sans en amoindrir l'amertume? Ah ! malheur à Penfant sur le front de qui l'on peut distinguer les baisers de son père de ceux de sa mère ! Il en est de ces tendresses comme de ces jumeaux qui viennent au monde liés l'un à l'autre, et qu'on tue en les séparant.

» Non, Ajrélie, je ne vous verrai plus que si vous me redemandez. D'ici là, pourtant, mes mesures seront prises pour préserver votre adolescence de dangers qu^^lle ne soupçonnera pas. Avant douze ans, vous serez placée dans une pension sure. Je laisse à Paris un homme excellent, M. Marbeau, qui m'a déjà rendu de grands services, et à qui je confie celle lettre comme je lui ai confié mes douloiu'eux secrets. Sans m

nommei' ni se trahir, il saura où vous êtes, et pourra suppléer de loin l'autorité paternelle. Un jour, penl-être, il lui sera donné d'épier dans votre cœur le réveil d'un sentiment, qui, j'en suis sur, n'est qu'endormi : ce jour-là, il vous remettra ma lettre ; ce jour-là, mon enfant, dites-vous bien que je vous aime et que je vous tends les bras. Mais ce n^est pas tout encore, Aurélie : si ce bonheur doitm'être accordé, je ne veux pas, en vous retroinant, vous ravir à celle que vous m'avez préférée. Elle aussi, alors, aura peut-être l'econnu le vide de ce qui J'entraîne et l'enivre aujourd'hui; elle aussi, dans ses heures de désabusement et de lassitude, tournera un regard de regret vers le toit qu'elle a quitté. S'il en était ainsi, mon enfant, dites-lui que ma maison lui sera toujours ouverte ; dites-lui qu^à ce foyer qui vous aime, il y aura toujours deux places : la vôtre et la sienne.

» Le comte Maurice d'Ermancey. »

Aurélie pressa cette lettre sur ses lèvres avec une pieuse ardeur; puis elle dit à M. Marbeau :

— Monsieur, plusieurs de vos paroles m'ont été cruelles : pourtant, je vous remercie. Le mal que vous m'avez fait, je l'ai mérité. Grâce à cette juste expiation , je deviens moins indigne de l'affection qui m'est rendue. Voilà, ajouta-t-elle, en montrant la lettre de M. d'Ermancey, voilà le baume que j'emporterai sur mon cœur et qui guérira mes blessures.

S'adressant ensuite à madame Aubert, elle lui dit, d'une voix moins assurée : Madame, les dernières lignes de cette lettre expriment une vague espérance qui m'impose un devoir de plus. Avant de partir pour Sernage, il est une personne que je dois voir et qui se décidera peut-être à y retourner avec

moi. Je ne puis différer d'un instant l'accomplissement, hélas ! trop tardif^ de cette mission sacrée : voulez-vous m'accompagner chez madame d'EiTnancey?

— Oui, mon enfant, je suis prête.

En ce moment, M. Marbeau se rapprocha d'Aurélie. Depuis le commencement de cette scène, il était facile de voir que sa rigidité habituelle avait de nouveau fléchi devant les grâces et la douleur de mademoiselle d'Ermancey.

— Mademoiselle, lui dit-il, je dois accomplir toute ma lâche ; mais elle est trop pénible pour que je veuille encore l'exagérer : il ne sera pas dit qu'un dernier moyen se sera présenté de concilier mes devoirs avec vos sentiments et ceux de Jules, et que je l'aurai repoussé. 11 y a dans la lettre du comte d'Ermancey un passage qui m'a frappé tout comme vous : il y indique comme possible le retour de celle dont l'abandon a fait autour de lui la solitude et le vide. Si cet espoir n'est pas trompé ; si vos prières et vos larmes ramenaient à Sernage madame d'Ermancey ; si, fatiguée de sa vie fiévreuse et dévorante, elle partait avec vous, alors, je pourrais vous rendre tout ce que je vous enlève aujourd'hui. Le monde ne serait pas plus inexorable que celui qui a seul sur elle le droit de grâce ou de châtiment. Le monde, d'ailleurs, oubhe vile ; d'autres renommées, d'autres œuvres, d'autres éclats le distrairaient bientôt : Arsène Gérard disparaîtrait à son tour et redeviendrait madame d'Erniancey. Sa lille, au lieu de subir une injuste mais inévitable solidarité, rentrerait dans les conditions communes ; tout serait changé, et T honnête homme dont vous deviendriez la compagne pourrait marcher au but,

e front haut, sans qu'un fantôme importun vînt l'arrêter en chemin.

— Vous entendez, Madame ? dit Aurëlie, dont le regard allait de U. Marbeau à madame Aubert. J'accepte avec joie ce présage et cette promesse, non pour moi, qui ne veux rien, qui ne suis rien, mais pour ma mère, que je veux aimer et respecter toujours ; pour ma mère , dont je retrouve l'image chérie un moment effacée par mes larmes... Oui, elle viendra, j'en suis sûre; elle ne résistera pas aux supplications de sa fille, à cette voix douce et prophétique qui l'appelle encore à travers les années enfuies.... 11 n'y a pas un instant à perdre.... Partons, allons chez ma mère !

— Allez, mon enfant, lui dit M. Marbeau avec un attendrissement qu'il n'essayait plus de cacher; allez, et puissiez-vous réussir! Jamais cause plus sainte n'a été confiée à des mains plus pures. Ange de réconciliation et de paix, si la bénédiction d'un vieillard peut vous porter bonheur, recevez la mienne : je vous aime et vous bénis !

Aurélie entraîna madame Aubert. Elles remontèrent en voiture et franchirent rapidement la distance qui sépare le faubourg Saint-Germain de la rue de Courcelles. Pendant le trajet, le visage de mademoiselle d'Ermancey était si rayonnant que madame Aubert en fut effrayée et lui dit à plusieurs reprises :

— Ma chère fille, je vous en conjure, ne vous livrez pas trop à cette espérance... La déception serait si cruelle !

— Elle viendra! Elle m'accompagnera àSernage.... Je le croi?;, je le sens, je le sais, murmura Aurélie, avec une exaltation qui n'admettait pas de doute.

Elles arrivèrent à l'hôtel de madame d'Ermancey. Auréhe s'élança la première.

— Ma mère ! dit-elle, en passant à la hâte devant le concierge.

Celui-ci ne l'avait jamais vue ; il lui demanda qui elle était. Elle fut obligée de se nommer.

— Madame est partie ce matin, dit-il alors de cet air impassible qui donne aux mauvaises nouvelles quelque chose de plus écrasant.

— Partie ! s'écria Aurélie en pâlissant.

— Oui^ pour rilalie ou pour l'Espagne... Je ne sais pas trèsbien...

— Partie ! répétait la jeune fille, les yeux secs et le corps immobile.

— Oh ! Madame se décide vite ! reprit le concierge avec un gros rire. Hier soir, il n'était question de rien. Ce matin, les ordres, les paquets, les chevaux, le diable et son train.... A dix heures, on était en route.

— Et madame d'Ermancey n'a rien laissé pour sa fille? dit madame Aubert, épouvantée de la pâleur d'Aurélie.

— Ah! au fait, c'est \rai, faites excuse Je crois bien

que mamselle Mariette a un petit chiffon de papier Mam-

selle Mariette!...

Une élégante camériste parut à la fenêtre, demandant de quoi il s'agissait. Sur quelques mots du concierge, elle descendit, présenta une lettre à mademoiselle d'Ermancey, et lui dit, en la saluant avec une politesse glaciale : Excusez-moi, mademoiselle, j'allais la porter à votre pension.

Aurélie avait froid au cœur. Dans cette maison, qui était celle de sa mère, aucun visage ne lui souriait; on la traitait en étrangère, en inconnue.

La lettre de madame d'Ermancey ne contenait que quelques lignes. On voyait qu'elle l'avait écrite à la hâte^ sur le marchepied de sa voiture.

« Ma chère enfant, disait-elle à sa fille, pardonne-moi si je pars sans aller te voir. Je cède une fois encore à ce démon des voyages^ à cet amour de l'imprévu, auxquels j'ai demandé si souvent l'oubli de mes peines et Tapaisement de mon cœur. Je m'ennuyais horriblement ; Paris est affreux au mois d'août ; j'avais besoin de respirer un autre air, de me chauffer à un meilleur soleil, de voir de vraies montagnes et de vrais arbres. Je vais en Espagne. J'ai parié avec mes amis que d'ici à huit jours je leur écrirais de l'Alliambra. Adieu! j'espère que mon absence ne sera pas trop longue : je te rapporterai un costume complet de maja sévillane, avec lequel tu seras johe à croquer. » Je t'embrasse et je t'aime. ta mère. »

Aurélie tira de son sein la lettre de M. d'Ermancey : elle montra à madame Aubert ces deux morceaux de papier, dont le contraste renfermait tout le secret de sa destinée. — Tout est fini ! Je n'ai plus rien à apprendre, dit-elle, en maîtrisant d grand'peine les sanglots qui l'étoufTaient.

— Et maintenant, ma pauvre enfant, que voulez-vous faire? lui demanda madame Aubert, dont le cœur se brisait au spectacle de cette doideur.

— Emmenez-moi ! Emportez-moi d'ici ! répondit Auréhe en éclatant. Pas un moment de plus devant ces gens odieux qui me déchirent de leur indifférence, devant cette maison dont la vue me glace comme celle d'un tombeau ! Emmenez-moi ! Faites-moi partir, partir tout de suite ! Ce n'est plus qu'auprès de mon père que je puis relever la tête, respirer et vivre !

Il fallait pourtant retourner à la pension pour les préparatifs indispensables de ce triste départ. Là, une dernière épreuve attendait Aurélie : elle ne put éviter de revoir Laurence. Celle-ci avait dans l'esprit trop d^originalité et d'indépendance

pour admettre que la célébrité de madame d'Ermancey fût un obstacJe entre Aurélie et Jules. — Ne tV.n va pas ! ne t'en va pas ! répétait-elle à son amie, tout en pleurant avec elle. Jules t'aime; il ne peut être heureux qu'avec toi : il fléchira M. Marbeau : nous ferons entendre raison à ce vieux puritain. Voyez le beau malheur, avoir pour belle-mère une femme de génie!

— Tais-toi ! Je ne le connais plus, je ne connais phis M. Daruel! répondit Aurélie avec une énergie fébrile. Je suis une fille ingrate et coupable.... Chaque heure, chaque minute de plus que je passerais ici serait volée à la seule affection, au seul devoir qui me reste..,. Laurence, adieu pour toujours!...

— Mai s, .mon frère ?

— Tu lui diras que c'était un rêve, une folie; que M. Marbeau a raison; que je serais dans sa vie une entrave insurmontable. Aujourd'hui, il se révoltera peut-être ; dans huit jours, il se résignera; avant un an, il aura tout oubhé! ...

Madame Aubert avait eu pitié du trouble et du désespoir d'Aurélie. Elle s'était chargée de tout disposer pour son voyage, afin que la pauvre affligée n'eût pas à s'occuper de ces détails. Au bout de deux heiu-es, elle avait recruté une vieille sousmaîti"esse, taillée tout exprès pour les personnages muets, et qui avait aisément consenti à accompagner Aurélie jusqu'à Sernage. Les places étaient arrêtées, les malles faites, l'argent du voyage mis à part dans une bourse. L'active et ingénieuse affection de madame Aubeil avait tout préparé : il ne lui restait plus qu'à conduire Aurélie à la diligence et à lui du-e adieu.

L'adieu fut tendre et triste. Laurence voulut les accompagner : sa douleur était phis bruyante et plus emportée que celle d'Amélie. Mademoiselle d'Ermancev eilt le courage de

se contenir jusqii^à la fin, etcene fui qu'après que la voiture, s'ébranlant sur le pavé, l'eut dérobée aux regards de madame Aubert et de Laurence, qu'elle donna un libre cours à ses sanglots et à ses larmes.

Pour arriver à Sernage, situé à une lieue de Valence, dans une plaine que côtoient les montagnes du Dauphiné, mademoiselle d'Ermancey avait à suivre la route de Paris à Châlons, et à prendre ensuite les bateaux de la Saône et du Rhône.

Elle entra donc, le surlendemain de son départ, dans le bateau de Châlons, toujours accompagnée de madame Durand, la respectable sous-maîtresse, qui ne larda pas à s'endormir. Comme d'habitude, il y avait, en ces premiers moments, grand encombrement de voyageurs dans la salle commune. Le jour se levait à peine, et cette salle triste et basse était éclairée par deux chandelles qui répandaient une lueur fumeuse et blafarde. Aurélie s'y sentait mal à l'aise : pour respirer un peu d'air pur, elle remonta sur le pont, rassembla autour d'elle son manteau et ses paquets, et s'assit, le visage tourné du côté où le ciel commençait à se teindre des premières clartés du matin. Ses joues, pâlies par l'insomnie de la route, portaient la trace de ses larmes ; un abattement profond se trahissait dans toute sa personne. Les objets extérieurs lui semblèrent d'abord répondre à l'état de son âme. Des figures inconnues passaient et repassaient devant elle, avec cette indifférence du voyageur affairé, esclave de sa valise ou de sa malle. Un épais brouillard luttait contre l'aube, et estompait de ses masses

M CONTES ET îsOUVELLES.

confuses les clochers de la ville et les arbres de la rive. L'eau jaune et limoneuse de la rivière venait battre le flanc du bateau avec un clapotement monotone. On senla|t courir dans Taii* ce léger frisson qui précède, même en été, le lever du soleil, et se glisse dans les veines comme un dernier adieu de la nuit.

Quelques instants s'écoulèrent; le brouillard se dissipa, et le bruit régulier des roues annonça que le bateau était en marche ; tout s'anima comme par enchantement, l'horizon, les lointains, l'amphithéâtre des collines. Aurélie éprouva bientôt une hivolonlaire sensation de bien-être. Ces fraîches harmonies matinales étaient déjà quelque chose à Tàcreté de sa doulem\ Elle s'abandonnait graduellement et à son insu, à ces spectacles de la nature, immortels consolateurs, qui ont des affinités mystérieuses et douces pour toutes nos douleurs comme pour toutes nos joies. Une brise tiède caressait son front, jouait dans ses cheveux et venait essuyer ses paupières encore humides. Constamment enfermée entre les quatre murs d'une pension, ne connaissant presque la campagne que par le jardin de madame Aubert, elle contemplait avec un intérêt toujours croissant ces riches prairies où le soleil levant faisait étinceler les gouttes de rosée, et où paissaient de beaux troupeaux de vaches, les pieds dans l'herbe, le cou penché vers l'eau transparente.

Pendant que l'attention d'Anrélie était ainsi absorbée par le tableau mobile qui se déroulait sous ses yeux, deux voyageurs, qui se promenaient sur le pont, la remarquèrent, et le plus âgé des deux se rapprocha sans qu'elle s'en aperçût. C'était un homme de cinquante-cinq ans environ, dont la figure, pleine de distinction, respirait la bienveillance et la bonté. Il fut frappé de l'isolement d'Auréhe, de la tristesse peinte dans ses

traits, de la grâce instinctive de son attitude, de ce long regard fixé sur l'horizon comme pour échapper à des souffrances intérieures. Cédant à un attrait indéfinissable, il fit encore quelques pas vers elle, et put lire, sur un des paquets, l'adresse suivante : « Mademoiselle Aurélie d'Ermancey, à Seinage (Drôme). » Il fît un geste de surprise et retourna précipitamment auprès de son compagnon, jeune homme de vingt-cinq ans à peine, qu'à divers traits de ressemblance il était facile de reconnaître pour son fils. Celui-ci avait regardé attentivement mademoiselle d Ermancey, mais de plus loin, et comme s'il eût craint de Feflaroucher ou de lui déplaire.

La matinée avançait, et Aurélie, toujours plongée dans sa contemplation mélancolique, ne paraissait pas se douter de la fuite des heures. Les deux voyageurs se consultèrent pendant quelque temps. A la fui, le plus âgé se décida : il se dirigea de nouveau vers Auréhe, et, se découvrant avec une courtoisie respectueuse devant la jeune fille étonnée :

— Mademoiselle, lui dit-il, le hasard vient de me faire lire sur vos bagages le nom de mon meilleur ami, et la joie que j'en éprouve sera mon excuse... D'ailleurs, ajouta-t-il en montrant avec un sourire plein de grâce ses cheveux déjà presque blancs, voilà, j'espère, qui doit me protéger mieux encore et me justifier auprès de vous... Étes-vous la fille du comte Maurice d'Ermancey?

— Oui, Monsieur, répondit Aurélie, en levant sur lui ses beaux yeux.

— Et moi, Mademoiselle, je me nomme le marquis d'Aubcrive ; je suis l'ami, le camarade d'enfance de votre excellent père, et, de plus, son voisin de campagne... Vous paraissez voyager seule; voulez-vous, en faveur de mon âge et de mon

ami lié pour Maurice d'Ermancey, me permettre de vous oflrir mes services, et de devenir votre compagnon de voyage?... Vous allez à Sernage ?

— Oui, Monsieur.

— En ce cas, Mademoiselle, nous ferons route ensemble, d'ici à Lyon et de Lyon à Valence. Je vais chez moi, à Sougères, à trois quarts d'heure de Sernage; mais, auparavant, j'ai une nouvelle grâce à vous demander : souffrez que je vous présente mon fils, Emmanuel d'Auberive.

Le jeune homme, qui s'était tenu à Técart pendant que son père parlait à Aurélie, s'avança alors, et lui lit un profond salut, auquel elle répondit en rougissant. Il y eut d'abord un peu d'embarras; mais lorsque mademoiselle d'Ermancey, surmontant sa timidité et son trouble, put considérer plus attentivement M. d'Auberive et son fils, cet embarras disparut. 11 y avait sur leurs visages tant d'aménité et de franchise, dans leurs manières tant de simplicité et de charme! Aurélie en regardant Emmanuel, fut amenée involontairement à le comparer à Jules Daruel : ils étaient à peu près du même âge ; et pourtant, quelle différence ! Jules, nous l'avons dit, semblait avoir renoncé à paraître jeime ; chez Emmanuel, au contraire, la jeunesse éclatait de toutes parts. On voyait que rien n'avait comprimé ni assombri cette heureuse et riche nature, qu'il n'avait eu qu'à se laisser vivre et grandir sous de bienfaisantes influences. Il suffisait d'ailleurs de l'observer dans ses relations avec son père, pour comprendre quel doux abri lui avait conservé cette printanière fraîcheur de cœur et d'esprit. 11 y avait quelque chose de touchant et de charmant dans cette intimité absolue, «jui, sans altérer les habitudes de déférence et de respect, faisait de M. d'Auberive et de son fils deux camarades.

deux amis. Us ne s'étaient jamais quitte's : \enf de bonne heure, le marquis avait concentré sur cette tête chérie tous les souvenirs d'un bonheur perdu, toutes les espérances d'une tendresse naissante ; et;, depuis, il n'avait vécu que pour ce fils, sa consolation et sa joie. Au moment de leur rencontre avec mademoiselle d'Ermancey, ils revenaient d'une excursion aux bords du Rhin et en Suisse, et, bientôt, pour distraire Aurélie, dont ils avaient remarqué la tristesse, ils se mirent à lui raconter leurs impressions de voyage, Emmanuel avec feu et enthousiasme, M. d'Auberive avec cette sérénité, cette chaleur communicative que conservent en vieillissant les âmes pures et droites. Je conviens, avant d'aller plus loin, que voilà un marquis bien invraisemblable, et qu'il ressemble bien peu à ceux que nous rencontrons au théâtre et dans les romans : je prie le lecteur de me pardonner cette invraisemblance, et d'admettre pour les marquis une exception honorable, comme il en a tant admis pour les repris de justice et les courtisanes î AuréHe croyait rêver ; ce beau ciel, ce frais paysage, les aspects changeants de ces deux rives qu'elle voyait fuir comme fuient, à mesure qu'on avance, les mouvantes perspectives de la vie, ces deux voix amies qui rompaient tout à coup son isolement et hii retraçaient de riantes images, tout cela, sans dissiper ses chagrins, leur donnait déjà un nouveau cadre. Déjà les sujets de regret qu'elle laissait à Paris, lui apparaissaient comme détachés d'elle par le temps et la distance. La jeunesse a beau faire; elle a beau, dans l'orgueil de sa douleur, se la représenter comme incurable ; il n'en est rien : ses affections et ses joies brisées i-essemblent au feuillage des chênes, qui ne tombe, au printemps, qu'à l'approche d'une sève et d'une végétation nouNelle.

Lorsque M. d'Auberive vit qu'Aurélie était moins intimidée, et que la confiance commençait à s'établir, il fit un signe à Emmanuel, qui s'éloigna discrètement. Alors prenant un ton plus affectueux et plus paternel encore, il questionna mademoiselle d'Ermancey sur les motifs et les détails de son voyage; mais il le fit avec tant de délicatesse et de tact, que ses questions ne pouvaient paraître ni indiscrètes ni blessantes, et qu'Aurélie sentit redoubler la sympathie qui l'attirait vers lui. Tout en évitant de mentionner les incidents qui avaient amené son départ de Paris, et même de parler de sa mère, elle dit à M. d'Auberive, qu'ayant terminé son éducation, et désormais maîtresse de choisir sa direction en ce monde, elle cédait à un désir irrésistible et à un devoir évident, en allant retrouver son père qu'elle n'avait pas vu depuis dix ans. Pourtant à l'âge d'Aurélie, la dissimulation est difficile : à mille indices involontaires, au tremblement de sa voix, aux réticences de son récit, M. d'Auberive comprit aisément que ce départ avait été entouré pour la jeune fille de circonstances douloureuses, qu'elle s'y était décidée brusquement, à la lueur d'un de ces éclairs qui devaient tôt ou tard lui découvrir ce qu'elle avait longtemps ignoré. Devinant, en partie du moins, ce qu'elle avait souffert, arrivant peu à peu à pénétrer le secret de cette àme restée naïve au milieu de ces premières douleurs comme une fleur dans des ruines, il ressentit une émotion profonde, et ce fut lui qui, à la fin de cet entretien, eut des larmes dans la voix.

— Mademoiselle, reprit-il, comptez- vous vous présenter ainsi, seule et à l'improvisle, chez M. d'Ermancey ?

— Je ne sais pas, répondit-elle en hésitant... je n'y avais pas trop réfléchi... je me fiais au hasaid, à la Providence...

AURÉLIE. Ad

— Eh bien ! si vous le permettez, ce sera moi qui en prendrai pour un jour le rôle auprès de vous. Ma voiture doit m'attendre à Valence ; je vous conduirai moi-même à Sernage ; je préparerai votre père à la joie émouvante que va lui causer votre arrivée; je jouirai un moment de son bonheur, et puis je vous laisserai ensemble.

Auréhe le remercia avec effusion. Bient<3t, Emmanuel revint auprès d'eux^ et la conversation recommença, plus cordiale encore et plus animée. N'y a-t-il pas dans la vie des jours et des heures qui comptent double pour le cœur, où les sentiments vont plus vite, où ce qui n'eût été, eu temps ordinaire, qu'une simple connaissance, devient presque une intimité? Mademoiselle d'Ermancey l'éprouvait à son insu. Elle s'abandonnait, sans y songer, à Fattrait de ces deux natures chevaleresques, dont la distinction naturelle répondait admirablement à tout ce qu'il y avait en elle d'instincts élevés et poétiques. Aurélie, en effet, tenait de sa mère ce don de poésie native qui n'est jamais plus attrayant et plus vrai, chez les femmes, que lorsqu'il s'ignore lui-même : don précieux ou funeste, qui devient un péril pour les superbes et un charme chez les humbles !

La journée s'écoula rapidement. Le lendemain matin, à mesure qu'on approchait de Valence, l'émotion de mademoiselle d'Ermancey devint plus vive, et il lui sembla que M. d'Auberive et son fils la partageaient. Lorsqu'on ne fut plus qu'à quelques lieues, et qu'on vit s'élever, au-dessus des peupliers et des saules qui baignent leurs racines dans le Rhône, les montagnes de la Drôme et du Vivarais, Emmanuel, Toeil brillant de plaisir, lui montrait chaque massif d'arbres, chaque groupe de maisons, chaque pli de collines, les appelant par

50 CONTES ET NOUYELLES.

leur nom, lessaluant comme des amis que l^on fête au retour, après une absence. — A coup sûr, l'Oberland est plus pittoresque, disait-il; les bords du Rhin ont des aspects plus grandioses ; la Yang-Fraû et le Mont-Blanc dépassent de bien haut nos pics dentelés et grisâtres; et cependant mon cœur bat plus vivement qu^il ne battait, il y a quelques jours, devant ces magnifiques paysages. D'où vient donc ce charme mystérieux et infini que la bonté de Dieu attache au pays natal? Est-ce le souvenir? est-ce l'espérance? est-ce la certitude d'y revoir ceux qui nous aiment? est-ce le bonheur d'y ramener ceux que nous aimons ? — Et ses yeux se fixaient sur son père : mais, un instant après, son regard retomba sur Aurélie, et elle en fut troublée. Elle aussi songeait que si elle avait eu le sort des autres enfants, si elle avait grandi dans la maison paternelle, à l'ombre de ces peuphers qu'elle allait revoir en inconnue, elle éprouverait, au lieu d'un sentiment cruel d'isolement et de vide, quelques-unes de ces joies si douces qu'Emmanuel dépeignait si bien. A cette pensée, toutes ses tristesses, un moment distraites, lui revinrent : une larme se iBt jour à travers ses longs cils et glissa lentement sur sa joue. Emmanuel s'en aperçut. 11 devina qu'il avait, sans le vouloir, causé un chagi'in à Aurélie, et lui en demanda pardon d'un air si ému, qu'à son tour elle se reprocha de n'avoir pas su cacher ses impressions et d'avoir troublé la joie de ce jeune cœur. Entre deux âmes délicates, cet échange de peines involontairement causées, réparées avec candeur, et finalement partagées, porte avec soi des séductions vagues et comme un premier prélude à des sentiments plus intimes. Emmanuel, assurément, ne s'en doutait pas; il croyait n'éprouver pour mademoiselle d'Ermancey que cet intérêt amical dont son père

lui donnait l'exemple, et que justifiait trop bien cette situation singulière, relevée par tant d'innocence et de grâce. Aurélie était plus loin encore de penser qu'il pût y avoir pour elle autre chose que ce qu'elle venait de perdre ou ce qu'elle allait retrouver. Pourtant, l'image de ce jeune homme, lui montrant de la main le pays natal, malheureux de l'avoir attristée, consolé en la voyant sourire, s'associait aux émotions de ces heures rapides. Elle ne songeait qu'à M. d'Ermancey ; mais à ses côtés, dans une soite de perspective lomtaine, elle plaçait ces deux aimables compagnons de voyage qui la ramenaient vers lui.

A midi, le bateau aborda à Valence. Madame Durand, qui s'était parfaitement acquittée de son rôle silencieux et passif, remit ses pou\oirs entre les mains de M. d'Auberive, et repartit pour Paris, chargée de mille souvenirs pour madame Aubert. En débarquant, le marquis trouva sa voiture, qui était venue, conformément à ses ordres, l'attendre sur le quai. On avait en outre amené pour Emmanuel un cheval de selle qu'il aimait beaucoup, et qui hennissait de plaisir en le reconnaissant. 11 demanda alors à son père et à Aurélie l'autorisation d'escorter la voiture, ajoutant que si on voulait le rendre bien heureux, on lui permettrait, en approchant de Sernage, de prendre les devants et daller avertir M. d'Ermancey. M. d'Auberive consentit à cet arrangement. Comme il consentait, Aurélie n'osa pas dire non ; mais elle ne put s'empêcher de remarquer avec quel joyeux élan Emmanuel sauta sur son cheval, et cette joie Finquiéta sans qu'elle pût s'expliquer pourquoi. On prit la route qui conduisait à Sernage, en serpentant à travers des collines plantées à mi côte de vignes et de haies vives. Il faisait un temps magnifique; l'air des mou-

tagnes et du Rhône tempérait Tardeur du soleil. Ce n'e'taient plus les pâles horizons et les ciels humides du nord ; ce n^étaient pas encore les chaleurs mates et desséchantes de la nature méridionale. Aurélie restait silencieuse et le marquis respectait son silence. Chaque fois qu^elle regardait au dehors, ses yeux rencontraient Emmanuel, monté sur son beau cheval, dont les vives allures faisaient encore mieux ressortir sa bonne mine et l'élégance de sa taille. Hlle eût voulu éviter de le voir, et se recueillir tout entière en elle-même; mais comment se détourner de ces collines où s'était abritée sa première enfance, et qui lui annonçaient Sernage? Était-ce sa faute si, sur le premier plan de ce paysage qui reprenait possession de son cœur, lui apparaissait ce jeune homme , chevauchant à quelques pas?

A un angle de la route, M. d'Auberive lui montra, siu' une pente douce et boisée, un château de belle apparence, flanqué de deux tourelles dont les pignons pointaient à travei's une épaisse futaie. — C'est là que nous habitons^ c'est Sougères, dit-il. Aurélie, se penchant à la portière, aperçut alors dans le lointain, au pied d'un des mamelons qui se découpaient sur la plaine et dont les derniers allaient se perdre à Thorizon, une maison entourée d'arbres, pareille à une tache blanche sur un fond de verdure. Par uu mouvement instinctif, elle la montra au marquis, en Tinterrogeanl du regard. — Oui, mon enfant, lui dit celui-ci avec une gravité pleine de tendresse, vous ne vous trompez pas : c'est Sernage. En môme temps, Emmanuel partit au galop, et bientôt on le perdit de vue. Dix minutes après, la voiture entrait dans une avenue d'ormeaux qui précédait une toi'rasse et une habitation élégante. M. d'Auberive fit arrêter ; on mit pied à terre ; la jeune fille tremblait si fort,

que le marquis était obligé de la soutenir. En ce moment, ils virent, au bout de Tavenue, la porte d'entrée s'ouvrir, et deux hommes \enir à leur rencontre. L'un des deux avait besoin, lui aussi, qu'on le soutînt, et c'était Emmanuel qui le portait presque dans ses bras : — Voilà Maurice d'Ermancey I Voilà votre père ! s'écria M. d'Auberive. Aurélie tendit les mains dans cette direction, et, tombant à genoux sur la route : — Mon père, dit-elle, d'une voie entrecoupée , mon père, pardonnezmoi !

— Te pardonner, ma fille chérie ! Je t'espérais et je t'aime ! dit M. d'Ermancey, en la relevant et en la pressant avec transport sur sa poitrine.

M. d'Auberive et son fils, témoins de cette scène, n'essayaient pas de retenir leurs larmes. Grâce à ce tact parfait qui est la politesse du cœur, le maïquis comprit qu'il fallait laisser seuls, pendant quelques instants, Aurélie et son père. — Adieu, Maurice, dit-il, en lui serrant la main .- le bonheur n'aime pas les importuns. Nous reviendrons dans quelques jours... Mademoiselle, je me féliciterai toute ma vie d'une rencontre qui ma permis d'être pour quelque chose dans un moment comme celui-ci.

On amena le cheval d'Emmanuel : il était blanc d'écume.

— C'est pour arriver quelques secondes pbis vite que tu as surmené ton fidèle Dick ! reprit M. d'Ermancey. Cher Emmanuel ! Digne messager de mon bonheur ! Ah ! je t'aimais déjà comme un filsl...

Ces dernières paroles, bien que fort simples et dites sans arrière-pensée, firent tressaillir Auréhe. — Ainsi, pensait-elle, il est de moitié dans tout, même dans la joie, même dans l'étreinte de mon père !

M. d'Ermancey prit le bras de sa fille et rentra avec elle dans la maison. 11 ne se lassait pas de contempler Aurélie. 11 s'émerveillait de sa beauté, de sa grâce, de cet épanouissement de jeunesse qui se découvrait à lui tout d'un coup, au lieu de s'être révélé, comme pour les autres pères, par gradations insensibles. 11 cherchait dans ses traits charmants la trace lointaine de ce visage d'enfant dont dix années le séparaient, et peut-être aussi, hélas ! une vague ressemblance avec un autre visage qui s'associait dans son souvenir aux orages et aux amei'tumes de sa vie. Aurélie, toujours au bras de M. d'Ermancey, parcourait la maison avec une sorte de religieuse ivresse ; elle allait de chambre en chambre, essayant de retrouver Tempreinle, de respirer le parfum des années disparues. Dans cette revue rapide, elle passa devant une porte fermée, qu'elle voulut ouvrir comme les autres. — Non, mon enfant, celle-là ne s'ouvre plus, dit tristement M. d'Ermancey. Auréhe baissa la tête, et son cœur se serra ; c'était l'appartement de sa mère.

La nouvelle de son arrivée ne tarda pas à se répandre. Les domestiques et les fermiers, tous vieux serviteurs, accoururent pour saluer leur jeune maîtresse. Ils Tavaient vue naître ; ils l'avaient bercée dans leurs bras ; ils avaient pleuré son départ et son absence. Aurélie revit ces bonnes et honnêtes figures, qui lui semblaient ne s'être qu'endormies dans un des replis de sa mémoire. Tout était nouveau pour elle, et rien cependant ne lui était étranger. Elle se souvint alors de l'aflreux moment qu'elle avait passé, le jour de son départ, à l'hôtel de madame d'Ermancey. Étrange contraste ! Chez celle qu'elle avait préférée, on l'avait traitée en inconnue; chez cehii qu'elle avait quitté, elle était restée présente à tous les cœurs. — Ma

fiUe, lui dit M. d'Ermancey, en lui montrant les blés jaunissants^ les prés, le verger, le tioupeau qui revenait à l'abreuvoir avec un gai tintement de clochettes , voilà votre petit royaume : puissiez-vous vous y trouver bien !

Dès lors commença pour Aurélie une vie égale et calme, dont elle ne ressentit d'abord que les douceurs. Reprendre chaque jour d'une façon plus intime et plus complète, auprès de M. d'Ermancey, cette place longtemps négligée, échanger avec lui tout un arriéré de tendresse, apporter dans son existence et dans sa maison ces mille petits détails que les femmes entendent seules et qui répandent sur chaque chose un air d'élégance et de bien-être, Aurélie n'en demandait pas davantage. Désormais sûr de son affection, M. d'Ermancey s'y abandonnait avec joie, et son caractère y perdait peu à peu cette timidité ombrageuse, cette défiance de lui-même que lui avaient laissées ses premiers chagrins : sa fille, heureuse de le voir heureux, oubliait tout ce qui n'était pas lui, et lorsqu'elle écrivait à madame Aubert, elle put lui parler de ses joies filiales sans qu^aucune ombre vînt se glisser sur ce véridique tableau. Elle éprouvait en outre ce sentiment vague et délicieux qu'un éloquent écrivain a appelé ['ivresse des champs : le matin, lorsqu'elle ouvrait sa fenêtre, et qu'au lieu de la sombre cour de sa pension, elle voyait le ciel bleu, les lointains à demi-bdignés dans une brume lumineuse, le jardin, les arbres, les prés, tout le mouvement de la vie rustique, elle sentait son cœur s'épanouir; elle aspirait à longs traits cet air

frais et pur, et remerciait Dieu de lui avoir donné, à l'abri des orages entrevus, ce nid paisible sous la feuille'e.

Sougères, le château du marquis d'Auberive, n'était séparé de Seruage que par un bois de pins qui courait à travers les pentes, et où l'on avait ménagé des sentiers dont la trace capricieuse se perdait çà et là dans les fourrés. Ce bois était charmant, et Auréhe aimait à se promener dans ces agrestes détours, parfumés de cette senteur acre, particulière aux arbres verts. Mais elle s'arrêtait toujours à moitié chemin : pourquoi? il lui eût été difficile de l'expliquer. Elle ne redoutait à coup sûr ni le marquis, ni son fils : pourtant il lui semblait qu'elle pensait trop souvent aux circonstances de sa rencontie avec eux. Ils étaient venus faire plusieurs visites à Sernage, et elle avait cru démêler, dans leurs physionomies et leurs manières, quelques légers changements. Elle n'y retrouvait plus, au môme degré du moins, ce libre élan, cette cordiahté sans bornes, cette familiarité sympathique qui avait répandu tant de charme sur le voyage et sur l'arrivée. Ces changements étonnèrent Aurélie, et ce qui l'étonna bien davantage, ce fut d'en être préoccupée. EUe fit alors un retour sur elle-même : avec celle force de réflexion qu'elle avait contractée dès l'enfance, elle se demanda par quel singulier mirage cet Emmanuel, inconnu naguère, que le hasard avait jeté siu^ sa route, s'était un moment emparé de son imagination. Elle se persuada aisément qu'il n'y avait eu là qu'une sorte de surprise, causée par l'exaltation oii Tavait jetée son voyage, et que l'intervention fortuite de M. d'Auberive et d'Emmanuel dans les émotions de son retour à Sernage n'était, après tout, qu'un épisode de son rêve, comme les riants paysages qu'elle avait traversés. Mais qui ignore les caprices de la pensée, et comment elle dévie du but

que l'on se croit le plus sûr cratteindre? Pour se fortifier contre toute illusion nouvelle, Aurélie chercha à réveiller, dans son âme, le souvenir de Jules Daruel; elle chercha à raviver, à faire saigner sa blessure, et elle s^aperçut tout d'abord que ce souvenir était éteint, cette blessure cicatrisée. Elle ne pouvait réussir à se rappeler Jules que pour le comparer à Emmanuel, et ce parallèle, une fois maître de son esprit, n'en sortait plus : à côté de l'image effacée du jeune légiste en habit noir et en cravate blanche, elle voyait sans cesse poindre la noble et élégante figure du jeune cavalier, galopant près de sa voiture ou soutenant dans ses bras M. d'Ermancey. — Quelle folie ! et que m'importe tout cela ? disait-elle alors pour couper court à ces visions dangereuses; et elle retournait à la hâte auprès de son père.

M. d'Ermancey, par malheur, ne pouvait ni soupçonner, ni comprendre ce qui se passait dansl ame d'Aurélie. 11 manque à l'alfection paternelle, même la plus délicate , ce don de divination et de seconde vue qui fait du cœur des jeimes filles un livre toujours ouvert pour les yeux de leurs mères. M. d'Ermancey d'ailleurs était plus dévoué que pénétrant ; il avait eu tant à souffrir au contact d'une organisation poétique et passionnée, que poésie et passion étaient devenues pour lui quelque chose de pareil à ces gouffres qui donnent le vertige et auxquels on évite de penser. 11 voyait Aurélie, tendre et empressée auprès de lui, accourant chaque matin dans ses bras avec une caresse dans le regard et un sourire sur les lèvres ; rien ne l'avertit que cette âme pure et aimante fût, si près de lui, exposée à un danger et à un chagrin.

Un jour même, dans une de ces bonnes causeries au coin

du feu que commençaient à prolonger les soirées d'automne, M. d'Ermancey laissa échapper quelques molsquilirent comprendre àAurélie qu'à l'époque de sa naissance, aucun nuage n'ayant encoie troublé la paix de Sernage, et Emmanuel d'Auberive ayant alors cinq ou six ans, on avait songé des deux parts à un projet de mariage entre ces deux enfants , projet qui semblait justifié d'avance par le voisinage, la convenance des fortunes et l'intimité des deux familles. Cette confidence lui causa une nouvelle émotion , et ramena sa pensée vei's Emmanuel, au moment même où elle s'efforçait le plus de l'oublier. A l'aide de questions adroites, auxquelles son père n'opposait du leste aucune méfiance, elle parvint à compléter ce premier renseignement : il lui fut, hélas ! trop facile de savoir à la suite de quels événements ce projet avait été abandonné. Ce ne fut pas tout ; elle apprit bientôt, soit par M. d'Ermancey, soit par des indiscrétions du dehors, d'autres détails qui ajoutèrent encore à son anxiété et à son trouble, par l'effort même qu'elle fit pour se démontrer qu'ils lui étaient indifférents.

La famille d'Auberive était arrivée depuis longues années, dans le pays, à cette supériorité incontestée, qui résulte d'une grande fortune, d'un grand nom noblement porté, et surtout d'une longue série de générations sur lesquelles il n\j a rien à dire, pour nous servir de l'expression consacrée par ce vocabulaire de province, trop négligé peut-être des philologues et des moralistes. Riche déjà de la fortune de sa mère, doué de tous les avantages extérieurs, admirablement élevé par un père qui l'adorait, Emmanuel devait être, à vingt lieues à la ronde, le point de mire de tous les salons et de tous les castels où fleurissaient ces plantes délicates, d'une croissance si prompte

et d'une culliire si savante, qu'on appelle les fllles à marier. Emmanuel était, en un mot, et toujours d'après le même vocabulaire, le meilleur parti de la contrée : quiconque a pratiqué la province, sait à quels empressements et à quels privilèges donne droitce titre onéreux. La situation de M. d'Ermancey s'était au contraire fort amoindrie depuis quinze ans. Un des efifels les plus sûrs des dissidences domestiques est de rendre pauvres, en les séparant, ceux qui seraient riches en restant unis. Lorsqu'elle eut ohtenu un à un tous ces renseignements, et y eut ajouté ce qu'on lui taisait, c'est-à-dire l'effet moral produit par le départ de madame d'Ermancey, Aurélie put comprendre qu'elle n'était plus un parti convenable pour Emmanuel. Elle s'exagéra même cette disproportion pour en faire une impossibilité, et, sa fierté venant à son aide, elle se dit qu'elle aurait là la plus puissante de toutes les anues contre ce sentiment qu'elle ne s'expliquait pas encore, mais dont elle avait peur et honte. Elle se promit de profiter de la leçon terrible qu'elle avait reçue, de ne pas renouveler à Seraage la cruelle épreuve de Paris, et surtout de ne pas exposer le nom de sa mère à être jeté une seconde fois à son oreille, comme l'arrêt de mort de ses affections ou de ses espérances. Malheureusement, ces agitations n'étaient pas de nature a lu^ rendre Emmanuel plus indifférent. A chacune de ses visites , elle remarquait, tantôt qu'il était triste, et que cette tristesse, sur ce visage franc et ouvert , formait un poignant contraste ; tantôt qu'il regardait son père avec inquiétude, comme s'il était retenu par la crainte de déplaire à M. d'Auberive en se montrant trop empressé auprès d'elle; tantôt, que M. d'Auberive lui-même la contemplait avec un singulier mélange d'anxiélé, de sympathie et de regret.

Toutes ces remarques aboutissaient à des récriminations contre elle-même, — Pourquoi celle persistance à observer des détails qui devaient l'intéresser si peu? Remarquait-elle toiites ces nuances, lorsque Jules Daruel venait la voir à la pension ? S'inquiétait-elle de savoir s'il était triste ou gai ? froid ou em pressé ? Ce n'était donc plus la même chose? Quelle honte ! un jeune homme qu'elle n'avait pas vu dix fois, qui ne songeait pas à elle ! Et la pauvre Aurélie frémissait de se deviner si bien, et elle demandait à Dieu du courage contre Emmanuel et contre elle-même.

Vers ce temps-là, un officieux bavard apprit à Aurélie que mademoiselle Valentine de Reynald, riche héritière et passablement jolie, paraissait définitivement destinée à devenir la femme d'Emmanuel d'Auberive. Mademoiselle d'Ermancey crut sincèrement que cette nouvelle et ce nom lui rendaient le calme qu'elle avait vainement demandé à ses propres réflexions. Il lui tardait de recevoir là-dessus une communication positive, d'apprendre le moment précis de ce mariage, de voir s'élever enfin cette barrière que son imagination ne franchirait plus. Cependant quelques mois s'écoulèrent , et rien ne vint confirmer cette nouvelle. M. d'Ermancey et sa fille vivaient si retirés,. que les rumeurs du dehors ne parvenaient point jusqu'à eux. Hélas ! Auréhe eût souffert bien davantage si elle eût connu les bruits et les commérages qui commençaient à circuler dans le pays. Il était très-vrai qu'un mariage avait été presque résolu, l'hiver précédent, entre Emmanuel d'Au berive et mademoiselle de Reynald, et que, pendant son voyage en Suisse, le marquis avait laissé à son notaire ses pouvoirs pour rédiger d'avance les principaux articles du contrat. Mais il était vrai aussi que, depuis leur retour, cette affaire qui avait

paru toucher à sa conclusion, restait suspendue. On assurait même qu'Emmanuel allait beaucoup moins souvent faire sa cour à la brillante Valentine. Quel étail le motif de ce retard ? comment Fexpliquer, surtout de la part d'un homme aussi esclave de sa parole que Te'tait le marquis d' Au berive? Excellent texte à commentaires. Chez le préfet, chez le receveur générai^ on mit sur le tapis cette grande question : Pourquoi Emmanuel d'Auberive n'e'pouse-t-il pas Valentine de Reynald ? On fut bientôt sur la voie : madame de Reynald la mère, sèche et altière douairière, qui, depuis trois ans, couchait en joue ce mariage comme un chasseur à Taffût, sut que M. d'Auberive et Emmanuel avaient rencontré sur le bateau à vapeur mademoiselle d'Ermancey. On lui raconta, en les enflant, quelques-unes des circonstances de ce romanesque retour. Alors des renseignements précis sur Aiuélie fiu-ent demandés et apportés. Huit joursaprès, il était bien avéré dans ce petit monde où trônait madame de Reynald, et où elle avait, comme toutes les royautés , ses complaisants et ses flatteurs , qu^\urélie avait été élevée chez sa mère avec tous les artistes et tous les comédiens de Paris; qu'elle chantait comme mademoiselle Grisi et dansait comme Fanny Elssler; qu'elle ressemblait trait pour trait à madame d^Ermancey, et se préparait à imiter fidèlement ses exemples; que ce pauvre M. d'Ermancey avait été obligé de recourir à la supplication et à la menace pour obtenir, après dix ans d'abandon et d'oubli, qu'elle vînt passer quelques mois à Sernage ; enfin, qu'elle avait ensorcelé M. d'Auberive et surtout Emmanuel en déployant tout un arsenal de coquetteries, de talents d'agrément, et de phrases sentimentales. — Quoi d'étonnant? Les livres d'Arsène Gérard avaient été ses premières lectures; elle y avait vu comment on

s'y prend pour tourner la télé aux hommes que l'on rencontre sur les grands chemins. — Que voulez-vous, ma chère ? disait une amie de madame de Reynald, qui avait trois filles très-laides, et qui, au fond, était fort aise de la mésaventure de Valentine; nos filles ne sont pas de force à lutter contre de pareils moyens de séduction; ce n'est pas là l'éducation que nous leur avons donnée, etc., etc., etc. Une fois sur ce terrain, les conversations allaient loin.

Aurélie ne savait heureusement pas un mot de ce qui se disait d'elle. Un jour, à la fin d'avril, à celte douce époque de l'année où chaque débris de l'hiver se cache sous un bourgeon et une fleur, elle reçut une lettre de madame Aubert, qui lui annonçait sans beaucoup de façons le mariage de Jules Daruel avec la fille d'un des collègues de M. Marbeau : une place de substitut devait être le cadeau de noce. — Je vous fais part de ce mariage un peu brusquement, ajoutait la bonne dame, parce que je suis sure que vous l'apprendrez avec une grande résignation. Oui, mon enfant, grâce à ma vieille expérience, j'ai parfaitement deviné ce que vous ne savez peutêtre pas encore très- bien : c'est que vous n'avez jamais aimé Jules Daniel.

Aurélie ne le savait que trop, et la joie qu'elle éprouva en voyant se briser ce frôle et dernier lien qui la rattachait au passé, acheva de l'éclairer sur l'état de son cœur. Cette fois^ elle cessa de lutter contre le sentiment qu'elle avait combattu usqu'alors, et pour qui chaque incident de sa vie intime deve-

naibune victoire nouvelle. En reconnaissant à quel point madame Aubert avait raison, et combien elle s'était trompée lorsqu'elle avait cru aimer Jules Daruel, elle saluait, elle consacrait l'affection véritable, comme ces néophytes qui envoyant tomber le dernier temple de leurs idoles, se prosternaient devant le vrai Dieu ! Il en est de l'amour comme de ces maladies qui, longtemps stationnaires, font en un jour assez de ravages pour ne pouvoir plus être ni méconnues, ni guéries. Ce jour était arrivé pour Aurélie : elle plongea au fond de son cœur, et en rapporta cette perle divine, cette perle faite avec des larmes, dont rien n'égale la pureté ni le prix. Son sort était décidé : elle aimait !

Mais à ce sentiment profond, immense;, invincible, ne se mêlait aucune espérance. — Emmanuel ne le saura jamais ! pensa-t-elle : le voir quelquefois, prier pour lui chaque jour, vivre sans cesse auprès de mon père, m'abreuver à la source des immolations et des sacrifices... Mon Dieu, je ne vous demande rien de plus !

Elle sortit; ses sensations étaient trop vives ; elle avait besoin de les épancher dans le sein de cette belle nature qui, depuis six mois, la consolait et la calmait. Le soleil avait déjà ces molles tiédeurs, mêlées de rayons et de brises, qui répandent partout le mouvement et la vie. Aurélie s'enfonça dans un de ces sentiers qui conduisaient à Sougères à travers le bois. De temps à autre elle levait les yeux, et elle apercevait au loin, au-dessus du massif onduleux des pins, les tourelles du château, paisibles souNcraines de ce frais paysage. Elle songea un moment que, si son enfance et sa destinée avaient été celles des autres jeunes filles, elle aurait pu devenir l'heureuse habitante de Sougères, l'heureuse compagne d'Emmanuel. Elle

G4 CONTES ET NOUTELLES.

repoussa vite ce rêve ; regretter ce bonheur perdu^ c'eût été accuser celle qui le lui faisait perdre.

Elle poussa cette promenade un peu plus loin que d'ordinaire. Deux ou trois fois, en se rapprochant de Sougèrcs^ elle crut voir, dans l'épaisseur du bojs, quelque chose comme une ombre, une figure, qui disparaissait derrière les arbres quand Aurélie s^arrêtait pour la regarder. Elle s'imagina d'abord que c'était un pâtre qui se cachait pour ramasser quelques branches mortes. Ensuite elle pensa qu'elle s'était trompée, et que le jeu de la lumière dans ces flots mouvants d'ombre et de verdure, avait causé son illusion. Arrivée à une éclaircie d'où l'on découvrait à une distance égale Sougères et Sernage, mademoiselle d'Ermancey trouva à ses pieds un bouquet, fraîchement coupé, de fleurs de Paulownia. Qui avait posé là ces fleurs? Il n'y avait qu'un seul paulosMiia dans tout le pays, et il se trouvait dans le jardin de Sougères. Auréhe regarda de nouveau à droite et à gauche, et ne vit personne. Elle ramassa le bouquet, le respira un moment, en détacha une de ces belles grappes violettes qu'elle mil à sa ceinture, laissa retomber le reste, et retourna pensive sur ses pas.

Au lieu de rentrer à Sernage par la grande porte, elle fit un détour pour rester plus longtemps seule, traversa le jardin, et monta dans sa chambre par l'escalier de service. Sa croisée était ouverte ; en s'avançant, Aurélie aperçut son père assis sur la terrasse au-dessous de sa fenêtre, et lisant un journal; elle aflait l'appeler, lorsqu'elle vit dans l'avenue le majquis d'Auberive. Il était seul, contre son habitude, et, à mesure qu'il approchait, mademoiselle d'Ermancey lui trouvait un air solennel et grave qu'elle ne lui connaissait pas. Un insurmonable pressentiment la cloua à sa place; elle laissa la fenêtre

AUEÉLIE. 65

ouverte, et se tint derrière le rideau, se proposant de descendre après qu'elle aurait entendu les premières paroles qu'échangeraient son père et le marquis.

Au bruit des pas de M. d'Auberive, M. d'Ermancey jeta son journal, se leva, et lendit la main à son vieil ami.

— Maurice, dit le marquis d'un ton noble et calme, tu t'étonnes peut-être que je vienne seul aujourd'liui : c'est que j'ai une demande à l'adresser ; je viens te demander la main de ta fille pour mon fils Emmanuel.

Aurélie éprouva comme un vertige de bonheur, mais ce bonheur fut de courte durée ; M. d'Ermancey réfléchit un moment, puis répondit d'une voix ferme :

— Mon ami, je te la refuse.

Aurélie chancela comme si un coup de maillet l'eût frappée au cœur; elle fut obligée, pour ne pas tomber, de se cramponner à l'appui de la fenêtre, et pourtant, dans cette angoisse suprême, elle ne perdit pas une syllabe de Tentr^tien qui suivit.

— Tu me refuses, toi, Maurice, s'écria le marquis d'un air de profonde surprise ; ce mariage n'a-t-il pas été autrefois le plus cher de nos lêves ? Emmanuel n'est-il pas riche, bien né, d'un caractère aimable? un père ne peut-il pas lui confier sans crainte le bonheur de sa fille "'*

— Oh ! ce n'est pas cela ! tu sais bien que ce n'est pas cela ! reprit M. d'Ermancey avec uii sourire navrant de tristesse.

— Qu'est-ce donc alors?

— Écoute ; si tu veux que je te réponde avec une entière franchise, — et pour cela il me laudia raviver une cruelle blessure, — si tu veux que je te dise tout, tu dois aussi tout me dire; me le promets-tu... foi d'honnête homme?...

Un nuage passa sur le front de M. d'Auberive; il hésita^ mais il répondit : Je te le promets.

— Eh bien ! cette demande si étrange, si brusque, que tu viens de me faire, quels en sont les motifs? Souviens-toi que je veux les connaître tous.

— Le motif!... c'est qu'Aurélie est ravissante et qu'Emmanuel l'aime éperdûment : peut-il donc y en avoir un meilleur?

— Il y en a un autre, d'Auberive, il y en a un antre, j'en suis sûr ; et quand même j'en pourrais douter, ton embarras me le prouverait. Mon ami, tu ne sais pas mentir! parle donc, tu me l'as promis.

— Tu le veux... mais non, je n"en aurai jamais le courage... je vais te déchirer le cœur...

— Eh ! ne sais-tu pas que ma plaie saigne encore, qu'elle saignera toujours? interrompit M. d'Ermancey avec une sombre énergie : que ce soit ta main ou la mienne qui en arrache l'appareil, qu'importe?

• — Eh bien! Mamice, cette demande que je t'ai faite, j'au- - rais dû te la faire à genoux. Pour Emmanuel, ce mariage est le plus désiré des bonheurs; pour moi, il est le plus sacré des devoirs. Sans m'en douter, j'ai compromis ta fille... ce voyage, cette rencontre, ce soin que nous avons pris de ramener Aurélie dans tes bras, tous ces faits si innocents et si simples, ont été commentés par la médisance... On a prétendu que mademoiselle d'Ermancey, cet ange de pureté et de candeur, avait déployé, pour nous plaire, des séductions romanesques...

— Et c'est pour réparer ce tort involontaire, fait par vous à ma pauvre enfant, que tu me demandes sa main pour ton fils, reprit M. d'Ermancey; c'est bien, c'est très-bien!... Je n'en avais pas besoin pour savoir que si la loyauté et la déU -

catesse étaient exilées de la terre^ on les retrouverait dans le cœur d'un d'Auberive. Mais, que ta conscience se rassure, ce n'est ni Emmanuel, ni toi, qui avez compromis ma fille.

— Et qui donc ? murmura le marquis.

— Tu me le demandes?... Dis-moi, crois-tu que si vous aviez rencontré sur votre route toute autre jeune fille de ce pays, et si vous aviez fait pour elle ce que vous avez fait pom- Aurélie, la langue la plus venimeuse, la calomnie la plus inventive eût trouvé là-dessus un seul mot à dire?

M. d^Auberive garda le silence.

— Tu ne me réponds rien ; cette fois tu m^as compris, poursuivit M. d'Ermancey. Oui, mon ami, si Fenvie et la malice se sont si aisément emparées de la réputation d'Aurélie, c'est qu'Aurélie n'est pas placée dans les conditions ordinaires; c'est que cette réputation leur était livrée d'avance par un implacable souvenir, par une tache ineffaçable... Comprends-tu, maintenant, pourquoi je te refuse ma tille?

— Mais, Maurice, ma demande est très-sérieuse, très-sincère! s'écria le marquis éperdu.

— Je le crois, et c'est pour cela que ma réponse doit être sincère et sérieuse. Penses-tu que la calomnie s'arrêterait après qu'Emmanuel aurait épousé Aurélie ? crois-tu qu'elle ne se retremperait pas éternellement à cette source funeste? Tu le sais, d'Auberive, notre Dauphiné est fier de vous : dans ce temps où tout s'en va, votre race a conservé intact cet honneur, ce vieil et pur honneur qui est le premier des biens... Si jamais tu pouvais l'oublier, je m'en souviendrais pour toi... Quand je regarde ton Emmanuel, si enthousiaste, si beau, si digne de sa sainte mère, je retrouve en lui celte fleur de noblesse que notre siècle ne connaît plus, qui bientôt peut-être

68 CONTES ET NOUYELLES.

ne sera plus qu'un nom, mais que nous ne devons pas laisser périr, nous qui en sommes les gardiens... Quoi! tu voudrais que ton ami d'enfance, que ce pauvre comte d'Ermancey, qui t'aime depuis cinquante ans, fût cause qu'on pût dire un jour quelque chose d'offensant pour un d'Auberive? Non, mille fois non... abandonnez-nous, Aurélie et moi, à notre solitude et à notre misère, nous aurons la force de les supporter.

— C'est toi qui es le plus noble, le plus géne'reux des hommes, reprit le marquis avec une sorte d'admiration douloureuse, mais tu exagères la portée d'un souvenir qui ne doit pas retomber sur ta fille...

— 11 retombe sur elle de tout son poids; ce qui arrive aujourd'hui aiTivera demain, après-demain, toujours. Quiconque enviera le bonheur d'Emmanuel et d'Aurélie aura là, sous la main, une arme empoisonnée au service de sa haine. Pour les railleurs et les méchants, Auréhe sera toujours la iille d'Arsène Gérard. Si elle a des succès dans le monde, si on vante ses grâces ou ses talents, il suffira d'un mot pour que l'éloge tourne en épigramme, pour que l'orageuse image d'Arsène Gérard se reflète dans chacun de ces talents, dans chacune de ces grâces. Peut-être, au milieu des premiers enivrements de la possession et de l'amour, Emmanuel mépriserait- il ces coups de poignard et ces coups d'épingle... peut-être, en le voyant heureux refuserais-tu d'y penser... Mais après, quel supplice pour lui et pour toi! quelle torture de ne plus retrouver en vous, ni autour de vous, cette belle sécurité contre laquelle il n'y a rien à dire, devant laquelle il n'y a rien à taire ! Et si un propos insultant, une parole outrageante arrivaient jamais jusqu'à Emmanuel? Si tu voyais ce fils adoré prêt à laver dans son sang un sarcasme ou une injure?...

— Assez!... assez!... Maurice; tu m'épouvantes, dit le marquis, que ces derniers mots avaient fait pâlir... Mais enfin ces pauvres enfants ne pourraient-ils pas vivre à la campagne, s'enfermer dans leur bonheur, s'abriter à l'ombre de ces collines que n'atteignent pas les bruits du monde?... Ces fantômes que tu redoutes ne les poursuivraient pas jusqu'ici.

— Us les poursuivraient partout... Tiens, en veux-tu la preuve? Vois cet article de mon journal de ce matin :

« On lit dans la Gazette de Madrid, 29 mars :

» La femme célèbre, connue dans la littérature et dans le

» monde sous le pseudonyme d'Arsène Gérard , est en ce

» moment à Madrid. Elle était hier au théâtre de la Reine, avec

» Furst- Wagner, l'illustre compositeur. On sait qu'Arsène

» Gérard s'appelle, de son vrai nom, la comtesse d'E , et

» qu'elle tient aux meilleures familles du Dauphiné. »

Le marquis d'Auberive parut un moment découragé. Hélasl reprit-il, que vais-je dire à Emmanuel? 11 aime tant Aurélie ! Il en deviendra fou de douleur!

— Emmanuel a vingt-quatre ans; à cet âge, il n'y a point d'invincibles amours, il n'y a point de douleurs irréparables. D'ailleurs, il a pour toi tant de déférence et de respect ! Tu lu diras que ce mariage t'afflige, et il y renoncera.

— Mais je lui ai dit que je consentais, répliqua le marquis avec un soupir. Ecoute, Maurice, ton sévère langage, tes prévisions sinistres m'ont ému et troublé, j'en conviens. L'enthousiasme, l'amour d'Emmanuel dissiperont tous ces nuages. Laisse-moi deux jours de réflexion, après quoi nous reviendrons auprès de toi... Et si nous persistons... n'est-ce pas? tu ne seras pas inexorable ?

— J'y consens ; mais ces sujets sont trop douloureux pour

qu'il soit possible d'en parier deux fois. Nous avons échangé aujourd'hui tout ce que nous avions à nous dire. Emmanuel et toi vous reviendrez dans deux jours. Si vous persistez dans votre demande, j'appellerai Aurélie, et elle prononcera. Si, comme je le crois, comme je l'espère, tes réflexions te ramènent à mon avis, tu ne m'en diras plus un mot. Seulement, vous prendrez congé de nous, en annonçant im nouveau voyage, un voyage d'un an. C'est le meilleur moyen de distraire Emmanuel, de faire tomber les bruits malveillants, et, plus tard, de vous mettre en mesure de renouer avec les Reynald.

— Mais tu ne sais donc pas qu'Emmanuel, depnis qu'il a vu ta fille, ne Aeut plus entendre parler de Valentine? murmura le marquis en se levant.

— Je l'ignore, et je ne veux pas le savoir, répondit M. d'Ermancey a^ ec fermeté.

M. d'Auberive embrassa son ami, et, un moment après, Aurélie le vit s'éloigner dans l'avenue.

— C'est vrai, dit-elle tout bas ; les scrupules de l'honneur me repoussent^ comme m'ont repoussée les calculs de l'ambition.

Ce fut sa seule plainte ; elle rassembla ses forces, et écri\ ii à M. d'Auberive les liernes suivantes .

« Monsieur le marquis,

» Je viens me confier à votre honneur, à votre amitié. Par- » donnez-moi mon indiscrétion ; j'étais près de ma fenêtre, et » j'ai entendu les premiers mots de votre conversation avec » mon père. Je suis vivement touchée, profondément recon- » naissante de votre démarche , mais elle ne peut avoir de

AURÉLTE. 71

» suite. Le jour où j^ai eu le bonheur de vous rencontrer (jour » qui ne cessera jamais de m'ètre cher), je \ous parlai de » quelques circonstances douloureuses au milieu desquelles )) j'avais quitté Paris; je ne vous les révélai pas toutes. 11 en » est une qui m'interdit tout nouveau lien , toute affection » nouvelle ; désormais je ne dois et ne puis plus vivre que » pour mon père, et j'ai retrouvé près de lui une paix qu'il » serait cruel de troubler.

» Je suis, monsieur le marquis, votre dévouée servante,

» Au RÉ LIE d'ErMANCEY. »

. Ces lignes envoyées à leur adresse, Aurélie détacha de sa ceinture la fleur de paulownia qu'elle avait ramassée dans le bois de Sougères, la porta une dernière fois à ses lèvres, et la plaça entre les feuilles d'im album, à coté de la lettre de son père.

Puis elle descendit auprès de M. d'Ermancey. Elle était pâle, mais calme, et nul, pendant ces deux jours, n'eût pu se douter de ce qui se passait dans son cœur. Son père était plus agité qu'elle.

Le surlendemain, dans i'après-midi, M. d'Auberive arriva avec Emmanuel. Leurs yeux se fixèrent sur Aurélie; elle soutint courageusement ce regard.

— Mon cher Maurice, et vous, Mademoiselle, dit le marquis, recevez nos adieux pour quelque temps ; nous partons ce soir poiu' l'Italie, et peut-être irons-nous de là jusqu'en Grèce et en Egypte.

— Mais nous reviendrons... il serait trop affreux de se quitter sans se dire au revoir! interrompit Emmanuel, dont les traits bouleversés et la voix remplie de larmes, trahissaient les déchirements et la douleur.

Au bout d'un quart d'heure, M. d'Auberive et son fils se levèrent, prirent congé et partirent. M. d^Ermancey et Auréiie les accompagnèrent jusqu'à l'entrée de l'avenue. Quand ils eurent disparu, mademoiselle d'Ermancey dit à son père ;

— 11 ne reviendra pas ; ou, s'il revient, ce sera pour épouser mademoiselle de Reynald.

— Quoi ! ma fille ! tu savais?

— Tout: j'ai tout entendu; j'étais là, reprit-elle en lui montrant sa fenêtre.

— Et tu l'aimais?

— Oui, mon père.

M. d'Ermancey resta un moment silencieux et accablé; puis, attirant Auréiie sur son cœur :

— Pauvre enfant ! s'écria-t-il avec une indicible tristesse ; punie pour les fautes d'une autre !

— Mon père ! dit Auréiie, en se serrant près de lui : Aimonsnous ! prenons courage ! prions Dieu ! il nous donnera la force de nous soumettre et d oublier.

Dans la partie la plus aride du département des Hautes- Alpes, à une demi-lieue de la route de Grenoble, on voit un château d^assez sombre apparence, dont les aiche'ologues auraient peine à déterminer le style et la date. Ce cliâtean, appelé Blignieux, se compose d'un bâtiment carré, flanqué de deux tourelles décapitées pendant la révolution, et recouvertes d'une toiture en tuiles rouges. La grille fait face à une avenue d'ormeaux rabougris, aboutissant à un chemin frayé jusqu'à la grande route à travers des terres pieiTeuses. Une longue terrasse, parallèle à la façade, donne vue, à droite, sur un paysage terne et froid, qui n'a ni le caractère grandiose des montagnes du Dauphiné, ni la physionomie riante des plaines de la Provence. Ce sont des collines d'un dessin vulgaire, d'une teinte pâle et argileuse, se succédant, par mamelons inégaux, jusqu'aux premiers contreforts des Alpes. La végétation y est souffreteuse; les habitants ont un air de pauvreté

74 CONTES ET iSOlIVELLE».

qui serre le cœur. Quand vient la saison des pluies, rien n'est plus triste que ces horizons écrasés par un ciel bas et estompés par la brume.

Il y avait, au moment où commence mon récit^ bien des années que le bonheur et la joie semblaient exilés de ce château. Blignieux appartenait au comte Octave d'Esparon, qui l'avait quitté depuis longtemps en y laissant sa femme et son fils. Les détails de cette séparation à l'amiable n'étaient qu'imparfaitement connus : ces vieux murs en avaient gardé le secret.

Bien jeune encore. Octave d'Esparon s^était trouvé, par la mort de ses parents, à la tête de son patrimoine. Elevé à Paris, pendant ces années si riches en enthousiasme qui marquèrent la seconde période de la restauration, il était revenu dans sa province avec une foule de ces idées vagues, attrayantes, qui, colorées par le rayon de la jeunesse, forment tout un monde imaginaire, beaucoup plus séduisant que le nôtre. Aussi n'avaitil accepté de l'existence que le côté romanesque : des rêveries au lieu d'activité, des sentiments au lieu de principes, voilà ce qu'il apportait dans cette vie où les luttes les plus ignorées ne sont pas toujours les moins honorables, où les vertus les plus obscures sont quelquefois les phis belles.

Obéissant à un de ces caprices d'imagination famiUers aux natures mobiles et qui les poussent, en un instant, d'un extrême à l'autre. Octave, à vingt-quatre ans, avait cru trouver dans le mariage l'accomplissement ou l'oubli de ses rêves juvéniles ; il avait épousé mademoiselle Marceline de Giireull, fille d'un riche propriétaire fixé dans la vallée d'Ogerelies, près de Grenoble. Mademoiselle de Gureuil avait dix-eept ans à peine, et tout ce qu'on savait d'elle, c'est qu elle était belle, grave et

pieuse. Son père la maria sans appréhension : les goûls poétiques d'Octave d'Esparon 1 avaient préservé de ce que les provinciaux appellent des sottises, et le vieux gentilhomme, élevé dans les idées de son temps, ne pouvait pas même soupçonner le genre de péril qu'apportent avec eux les caractères tels que celui-là. Quant à Marceline, son éducation austère, sa rigide piété, ne lui permettaient de préférer personne, et elle avait tendu la main à Thomme choisi par M. de Gureuil sans se douter qu'il lui fût possible de songer à un autre.

Bien près d^elle pourtant, dans une habitation du voisinage, il y avait un jeune homme qui, sans 1 avouer à personne, n'avait pu se défendre d'un sentiment profond pour mademoiselle de Gureuil. George de Gharvey, troisième fils d'une famille nombreuse, se savait destiné au métier des armes par nécessité et par goût, et l'inégalité des positions lui eût fait regarder comme une folie de prétendre à la main de Marcelme. 11 avait donc soigneusement renfermé clans son âme un penchant que condamnait sa raison sévère, et3 grâce à son eitrêmeréserve^ nul ne l'avait deviné. George était de ceux qui pensent qu'on profane certaines affections en les laissant entrevoir. Dès que son âge et ses études le lui avaient permis, il était entré au service, et il était déjà en gamison lorsqu'il avait appris le mariage de mademoiselle de Gureuil avec Octave d'Esparon.

Ce mariage ne fut pas heureux : au bout de quelques moisj Octave avait commencé à ressentir les premiers symptômes de ce malaise qui s'empare des imaginations ardentes, lorsqu'elles sont forcées de substituer les lignes intlexibles d'une vie tracée d'avance au\ horizons lumineux et changeants qu'elles disposaient à leur gré. Ce ne fut d'a}x»rd que de l'inquiétude, im

besoin de rêverie, un désir de produire au deiiors les pensées qui l'agitaient. Octave n'avait point perdu de vue le mouvement poétique qui fut si remarquable à cette époque; il s'y était associé pendant quelque temps, et, se voyant éloigné de Paris, se croyant condamné pour toujours à l'obscurité et à l'inaction, il éprouvait une sorte de mécontentement qui n'était pas encore de la révolte, mais qui ressemblait déjà à de l'ennui. Lorsqu'il songeait aux chances de célébrité qu'il avait perdues, il se disait bien, pour se consoler, qu'on n'est point vaincu lorsqu'on n'a pas lutté, et qu'en restant libre, il eût pu conquérir une place dans la littérature contemporaine ; mais plus son amour-propre s'accoutumait à cette idée, plus il souffrait d'être obligé de réduire à des conjectures ce dont il eût pu faire des réalités.

Pour démêler et combattre ces symptômes, il eût fallu une femme clairvoyante, habile, qui sût feindre la passion si elle ne réprouvait pas, et traiter M. d'Esparon comme un malade dont on flatte les manies. La vanité a cela de remarquable qu'elle est à la fois très-difficile à assouvir et très-facile à amuser. S'unir aux vagues aspirations d'Octave, devenir sa conGdente et son pubUc, lutter sans cesse dans ses bras contre ces deux ennemis des rêveurs inconnus, l'orgueil de ce qu'ils pourraient faire, et ie regret de Ce qu'ils ne font pas, voilà par quels légitimes artifices madame d'Esparon aurait pu arrêter les progrès du mal. Elle ne deviiia ni le danger, ni le moyeu de le prévenir. Trop sérieuse et trop sincère pour paraître passionnée lorsqu'elle n'était qu'obéissante, rattachant toutes ses aifeclions aux lois précises du devoir, dépourvue de cette vivacité cxpansive qui appelle la confiance, Marceline aurait eu besoin de rencontrer un cœur dévoué qui, à force d'attentions

ingénieuses etde délicates prévenances, l'amenât insensiblement à se livrer da^antage^ à ne plusse méfier de ce qu elle pouvait ressentir ou inspirer. Octave, avec ses alternatives de transports et de sombre humeur, avec celte nuance d'exagération inséparable de certaines natures d'artiste, ne pouvait qu'effaroucher ce caractère contenu, ennemi de toute démonstration factice. Madame d'Esparon acheva donc de se replier sur ellemême, peu soucieuse de suivre son mari dans ces voies inconnues où elle le laissa s'isoler.

Dès lors, il s'éleva entre eux une mystérieuse barrière, une hostilité sourde qui devait s'aggraver chaque jour. 11 en est du bonheur domestique comme de ces tissus précieux, mais frêles, que la moindre déchirure suffit pour mettre en lambeaux. Octave s'obstina de plus en plus dans cette conviction de sa valeur poétique, dont on eût pu le distraire en ayant l'air de la partager. Madame d'Esparon s'habitua toujours davantage à sceller ce cœur qui se sentait méconnu avant même d'être offensé. L'année suivante, elle eut un fils, et, au lieu de faire de cette joie un sujet de rapprochement entre deux âmes déjà désunies par mille déchirements secrets, elle eut l'imprudence de se retrancher dans sa maternité comme dans ime forteresse imprenable. Absorbée par ses soins pour son fils, elle ne remarqua pas que M. d'Esparon s'accoutumait à vivre loin d'elle. 11 sortait chaque jour pour faire de longues promenades, et ne lentrait que le soir, inquiet et agité. Sa journée s'était passée à poursuivre des fantômes, et son imagination, échauffée par l'oisiveté et la solitude, avait peuplé ce mélancolique paysage de ce qui manquait à sa vie. Gloire, plaisirs, éclat des fêtes, emploi de ses facultés inactives, il avait tout demandé aux brises qui glissaient sur ses tempes, aux nuages qui montaient dans

l'espace, et le soir, rentré dans ce château, retrouvant une femme qui l'humiliait de sa résignation et de son silence, il retombait du haut de ses chimères dans Taride réalité.

Une pareille situation ne pouvait durer; bientôt s'élevèrent quelques orages d'un effet d'autant plus désastreux, que madame d'Esparon restait constamment, pendant ces crises, silencieuse et impassible. Son mari' reprenait, à propos de quelque épisode vulgaire, ce thème toujours nouveau et toujours le même : cette glorification du poétique aux dépens du vrai, ces allusions perpétuelles à sa destinée manquée, à sa vocation méconnue. Madame d'Esparon ne lui répondait pas. Octave, qui eût mieux aimé des reproches et des tempêtes, se débattait contre ce silence ; il s'iiTitait de jeter dans le vide ses déclamations éloquentes; emporté par l'ardeur du moment, il devenait provoquant et hostile ; la verve de sa colère amenait sur ses lèvres quelques-unes de ces pai'oles incisives, irréparables, qui entrent dans le cœur comme une lame, cl sur lesquelles le cœur se referme, gardant la lame et la plaie. Elle se levait alors, toujours calme ; elle sortait de l'appartement sans que ses yeux trahissent aucune souffrance, et, un instant après, ou l'eût retrouvée agenouillée à son prie-Dieu, ou inclinée sur le berceau de son enfant.

Cette vie, agitée sans éclat, monotone sans sérénité, ne tarda pas à inspirer une profonde antipathie à M. d'Esparon ; ces tristes contradictions révoltaient, non pas sa raison et son cœur, mais la distinction de son esprit et la délicatesse de son goût. Seulement, au lieu de les amoindrir, en se résignant à n'être qu'honnête sans prétendre à être grand, il songea à leur échapper d'une façon plus conforme à ses préoccupations vaniteuses. Une idée qu'il tr.iila d'abord de chimère, qui resta longtemps

confuse et inavouée, se mêla peu à peu à ses rêveries : puisque, dans cette existence qu'il subissait^ il ne pouvait ni goiUer le bonheur ni le donner, il se dit qu'il pouvait s'y dérober sans crime; que pour le repos, la dignité de tous deux, une séparalion était préférable à ces récriminations impuissantes qui ne remédiaient à rien et aigrissaient tout. Une fois que cette idée se fut emparée de lui, il perdit à se familiariser avec elle le temps qu'il aurait dû employer à s'en défendre, et bientôt il lui fut aussi difficile de la cacher que de la vaincre. Madame d'Esparon la devina : découragée par de longues épreuves, entraînée par cette espèce de douloureux fatalisme qui pousse les cœurs blessés au-devant de nouvelles blessures, elle ne fit rien pour combattre ce' projet coupable. Octave vit un consentement tacite, un secret désir peut-être dans cette résignation passive qui le rassurait et l'irritait tout ensemble ; il cessa de se contraindre, et chaque incident de leurs froides ou orageuses journées ne fit que les rapprocher davantage de ce dénoûment qui devenait inévitable, dès l'instant qu'ils ne le regardaient plus comme impossible.

Si réservée, si maîtresse d'elle-même que fût madame d'Esparon, sa situation devait forcément se refléter dans sa correspondance avec son père. Celui-ci comprit, entre deux accès de goutte, que sa fille n'était pas heureuse, et, en homme sûr de son fait, il écrivit à son gendre pour le tancer vertement. Dans le contact des âmes droites, mais communes, avec les esprits brillants et égarés, ce qui achève ordinairement de tout perdre, c'est que celles-ci mettent autant de rudesse à réparer le mal que ceux-là ont mis de délicatesse à le faire. La lettre de M. de Gureuil était tout simplement une sévère mercuriale, qui ne tenait aucun compte des prétentions d'Octave, et où l'irascible

\ieillard se montrait parfaitement étranger à nos raffinements modernes. 11 écrasait en outre M. d'Esparon du détail des perfections de sa fille, énumération intempestive, qui suffit pour nous rendre une femme antipathique et nous faire haïr toutes les vertus dont on nous reproche de n'être pas dignes.

Ce fut le coup de grâce : M. d'Esparon entra chez sa femme avec cet air sombre et résolu que prennent les hommes faibles quand ils veulent être violents. — Vos plaintes, dit-il, vos accusations, vos ressentiments, ont porté leurs fruits; votre père, renseigné par vous sans doute, me traite comme on ne traiterait pas Técolier le plus indocile, le visionnaire le plus insensé î

— Je puis vous assurer. Monsieur, dit madame d'Esparon, que mon père peut avoir deviné, mais que je ne vous ai pas trahi.

*— Votre père a raison. Madame, reprit Octave d'un ton ironique qui déguisait mal sa colère. Non, je ne suis pas digne de vous; non, je ne puis rester ici sans vous rendre malheureuse en étant moi-même malheureux. Pourquoi chercher à nous tromper plus longtemps ? Il n'y a qu'un moyen d'échapper à ces cofiisions pitoyables, d^alléger la chaîne à laquelle nous sommes rivés tous deux : il faut que je parte, que je vous quitte... au moins pour quelques années.

— Si vous jugez cette séparation nécessaire, si vous espérez y retrouver le bonheur, vous êtes le maître, lui dit-elle en pâHssant un peu, mais toujours calme.

— Vous le voyez, ce moyen ne vous effraie point; vous l'aviez prévu, approuvé peut-être. Qu il soit donc fait selon notre désir à tous deux ! je vais partir pour Paris; je veux savoir enfin si je suis vraiment un fou, un enfant, un maniaque, si ces idées de gloire et de poésie qui me tourmentent sont des chi-

mères comme vous le pensez, ou des pressentiments comme je le crois. Je vous laisse ce château, je vous laisse mon fils; vous conserverez ainsi tout ce que vous aimez, -— et sans doute, ajouta-t-il avec un sourire amer, votre cœur me saura autant de gré de ce qu'il perd que de ce qu'il garde !...

Nul ne sut ce qui se passa à Blignieux pendant les heures qui suivirent ce dernier entretien. Le lendemain, au point du jour, Octave était parti. Pour les domestiques et pour le monde, peut-être aussi pour se donner le change à lui-même, il affecta de dire que cette absence ne serait pas éternelle ; mais M. d'Esparon et sa femme comprirent en se quittant qu'ils se séparaient pour jamais.

A Paris, le comte se lança dans la vie littéraire ; il renoua d'anciennes relations, il devint à la fois écrivain et homme du monde, et, si le succès pouvait être une excuse. Octave fut promptement justifié. Il avait trop hâte de réussir, il était trop avide des jouissances de Fimagination et de Tamour-propre pour songer à lutter contre le courant, à se préserver de cet excès où se sont appauvries de nos jom's tant de facultés éminentes. Seulement il y apporta une sorte de distinction et d'élégance suffisantes pour la plupart des lecteurs qui se croient délicats lorsqu'ils ne sont que frivoles. En un mot , M. d'Esparon, au bout de quelques années, avait à peu près réalisé le rêve de sa jeunesse. 11 était arrivé à cette célébrité qui n'est pas précisément la gloire, mais qui lui ressemble, surtout pour les gens intéressés à s'y tromper.

Quant à madame d'Esparon, elle poursuivait sans bruit, sans murmure, sa vie solitaire de Blignieux. Ses relations avec le voisinage, qui n'avaient jamais été très-suivies, avaient cessé tout à fait. En général, on la plaignait, on l'estimait, mais

sans vive sympathie. Le monde n'est-il pas presque aussi sévère pour l'abus de certaines vertus que pour l'éclat de certaines fautes ? 11 était facile de prendre pour de la fierté la réserve de madame d'Esparon, et son austérité pour de la raideur. Aussi avait-on trouvé presque naturel qu'Octave, dont on connaissait les goûts, n'eût pu s'accorder avec ellC;, et lorsque la rupture avait eu lieu, tout en blâmant un peu M. d'Esparon, on avait mis une affectation bienveillante à ne point paraître surpris.

Fort indifférente aux jugements du monde, peu comraunicative avec les gens de sa maison, madame d'Esparon s'était exclusivement consacrée à l'éducation d'Albert ; mais là encore l'attendait une douleur plus intime et plus cruelle peutêtre que toutes les autres.

Presque toujours seul avec sa mère, ne la quittant jamais, lui tenant lieu de tout , il semble qu'Albert ne pouvait aimer qu'elle, qu'il devait se former entre eux un de ces liens qui confondent deux âmes dans une àme, deux vies dans une vie. il n'en fut pas tout à fait ainsi. Albert avait été, dès le berceau , une de ces créatures d'élite que Dieu, dans sa bonté, accorde quelquefois aux unions malheureuses , comme il permet aux arbres brisés par l'orage de renaître de leurs racines en un rejeton plus vert et plus beau. Il tenait à la fois de sa mère et d'Octave; il avait de l'une la loyauté et la droiture, de l'autre l'organisation délicate et poétique. Malheureusement l'éducation que lui donnait sa mère fut , comme l'affection même de madame d'Esparon, plus austère qu'attrayante, plus sérieuse que tendre. Justement prévenue contre les écarts de l'esprit, la comtesse s'attacha surtout à éloigner de son fils ces dangereuses lueurs qui lui avaient coûté si cher;

mais elle manqua le but en le de'passanl. 11 y avait dans Fàme caressante d'Albert , à mesure qu'il grandissait , un besoin d'épanchement et de ten^lresse que madame d'Esparon ne satisfit pas. Alors, dans son ignorance de toutes choses, il s'était adressé des questions timides sur Tabsence de son père. Il s'était élancé sur cette trace mystérieuse sans autre guide que sa curiosité inquiète. Lorsque Octave avait quitté Blignieut, Albert approchait de sa sixième année ; c'était assez pour qu'il conservât du comte une image douce et confuse comme les rêves de cet âe^e. Il y avait surtout un souvenir auquel il restait obstinément fidèle : le souvenir d'une nuit d'automne pendant laquelle, à travers son sommeil, il avait cru entendre dans la maison un mouvement et un biuit inusités. Vers le matin, sa porte s'était ouverte tout à coup ; un homme s'était avancé précipitamment vers son lit. Un pâle visage, se penchant sur lui, avait promené un long baiser sur ses joues et sur son front; puis tout avait disparu, et le jour même, on avait dit à Albert que son père était parti.

Pendant quelque temps, il avait questionné sur ce départ madame d'Esparon, qui lui répondait vaguement que le comte voyageait; mais les enfants ont pour certaines plaies de famille un instinct si sûr et si pénétrant, que bientôt Albert comprit qu'il ne devait plus mterroger. C'est alors que madame d'Esparon, si elle avait su détourner à son profit ces premières inquiét!ides , aurait aisément effacé dans l'àme d'Albert toute affection antérieure ; c'est alors aussi qu'attristé par la froide austérité de sa mère, il revint à ses premières impressions. Il retrouva dans sa mémoire cette vision matinale qui lui avait montré une dernièie fois son père au moment du suprême adieu : il lui sembla que c'était de cette heure que dalait pour

lui la faculté de sentir et d'aimer, et il en fit profiter Octave. Bientôt à ces idées confuses \int s'ajouter un autre sentiment. 11 n'y a plus aujourd'hui de pays, si arriéré qu'il soit, où les journaux ne pénètrent : on n'en recevait pourtant aucun à Blignieux ; mais un jour Albert trouva par hasard sous sa main un numéro dépareillé où Ton parlait d'Octave d'Esparon comme d'un homme célèbre. Les mots de succès, de talent, de gloire, y étaient répétés à chaque ligne ; c'est l'usage aujourd'hui, et l'on distribue sans compter ce genre de largesses, comme on prodiguait les assignats dans les derniers temps de la république. Albert en ressentit une joie si vive, qu'il en fut presque effrayé. Emporter ce journal dans sa chambre, lire et relire ces quelques lignes, les presser contre ses lèvres, se sentir saisi d'un respect superstitieux pour ces carrés de papier qui lui parurent ne pouvoir jamais mentir, tel fut pour lui le résultat de cette découverte. Dès lors l'affection indécise et curieuse qu'il avait conçue pour son pèi-e devint un véritable enthousiasme^ auquel se mêla l'orgueil de porter son nom et le désir de s'initier à sa vie.

Cependant Albert, s'il éprouvait trop de contrainte auprès de madame d'Esparon ou un penchant trop vif pour la séduisante et lointaine image, n'avait jamais pensé qu'il lui fût possible de quitter sa mère. Comme tout semble facile dans les premiers jours de la jeunesse, il aimait mieux se représenter dans une sorte de vague perspective un rapprochement entre monsieur et madame d'Esparon, rapprochement dont il serait peut-être l'heiu-eux médiateur : là s'arrêtaient ses rêves et ses désb's ; mais sa mère ne pouvait tenir compte de toutes ces nuances. Le seul mystère qu'elle eût pénétré, c'était cette partialité blessante qui déchirait les fibres les plus déli-

cates de son cœur. Bien qu'elle n'en fît point un reproche à Albert et qu'elle ne parût pas même s'en être aperçue, cette cruelle découverte jetait une teinte plus sombre sur ses relations avec son fils, et cette vie à deux, que leur tendresse eût pu adoucir, se consumait, sans confiance et sans joie, sous ce ciel sans sourire et sans soleil.

Pendant que ces deux âmes souffrantes luttaient ainei contre des douleurs cache'es, des changements graves s'étaient accomplis dans la destinée de George de Charvey : il avait perdu ses deux frères aînés, et s'était trouvé seul héritier de son nom. S'il ressentit alors un regret en songeant à la vallée d'Ogerelles , sa conduite n'en avait rien révélé. Toujours esclave de ce qu'il regardait comme son devoir, il avait fait un mariage de convenance ; sa femme était morte deux ans après en lui laissant une fille, et M. de Charvey, cédant de nouveau à sa vocation, avait confié cette enfant au soin d'une de ses sœurs et repris du service. Parvenu au grade de colonel après un long et rude séjour en Afrique, il n'avait jamais perdu de ^ue, pendant ses campagnes ou ses courtes apparitions en France, ce pauvre coin des Hautes-Alpes qu'habitait madame d'Esparon. Il avait appris tour à tour les tristes orages de son intérieur, la naissance d'Albert, le départ du comte et ses succès à Paris ; mais il n'était plus revenu dans le Dauphiné : madame d'Esparon ne l'avait pas revu, et elle soupçonnait à peine l'existence de cet ami inconnu, malheureux de ne pouvoir ni adoucir ses souffrances passées, ni la protéger contre de nouveaux chagrins.

Sr» tlONTES ET NOUVELLES.

Plus de douze ans s'élaient écoulés depuis le départ de M. d'Esparon. Albert venait d'accomplir sa dix-huitième année^ et cet anniversaire, au lieu d'égayer Blignieux et ses habitants, plongeait madame d'Esparon dans des réQexions mélancohques.

Seule dans son grand salon, vaste pièce presque démeiiblée et tendue d'une étoffe brune , elle tournait de temps en temps ses regards du côté des fenêtres qui donnaient sur la terrasse. On apercevait par les épaisses embrasures une partie de ce froid paysage, encore assombri par les brouillards de novembre. Tous les objets extérieurs étaient en harmonie avec les pensées de madame d'Esparon, qui, en recueillant ses souvenirs, n'y trouvait que sujets de tristesse.

Tout à coup sa rêverie fut interrompue par une voix jeune et vibrante qui retentit au dehors, mêlée à de joyeux aboiements. Un grand et beau jeune homme parut à Textrémité de la terrasse, suivi de deux chiens anglais dont il avait peine à réprimer les transports ; madame d'Esparon se plaçant derrière les rideaux d'une des fenêtres, le regardait sans se montrer , et son àme tout entière semblait concentj'ée dans ses yeux: Pourquoi Albert ne pouvait-il la voir? Pourquoi se cachait-elle presque, dans ces instants où l'amour maternel rayonnait sur son visage ? Peut-être eut- il sufli de la rencontre de leurs regards, pour révéler à son fils tout ce trésor qu'il méconnaissait !

En ce moment même, un domestique entra, et lui remit une lettre que le facteur venait d'appoiter. Un coup d'œil suffit

à madame d'Esparon pour on reconnaître l'écritare : celte lettre était de soji mari ; il lui redemandait Albert.

Les égoïstes ont un art merveilleux pour pardonner le mal qu'ils ont fait et s'envelopper dans l'amnistie qu'ils accordent à leurs victimes. A lire la lettre d'Octave, on eût dit qu'en quittant Blignieux, il avait songé à assurer le repos de madame d'Esparon non moins qu'à satisfaire ses rêveries ambitieuses; on eût dit que ces orages autrefois soulevés par rinquiète vanité du poëte étaient des torts réciproques ; on ne se fût pas douté surtout que les parts eussent été siinég'ales. M. d'Esparon, en constatant ses succès comme une sorte de justification et de revanche, trouvait tout simple de lui réclamer le seul bonheur qui lui manquât, cet Albert dont la présence serait pour lui cette source vive où se désaltère le coeiu-. «< Ce n'est, ajoutait-il, ni un ordre que je vous adresse, ni une demande ; c'est une prière. Ce que je veux avant tout, si Albert vient me voir, c'est qu'il s'y décide de son plein gré. J'aime mieux renoncer à lui que le contraindre.» Et il terminait ainsi, en homme qui, se croyant parfaitement quitte, n'a plus qu'à jeter quelques fleurs sur la tombe du passé : «Et maintenant, adieu. Madame. Je vous demande grâce pour cette lettre et pour le sentiment qui l'a dictée. Si j'ai osé vous rappeler mon souvenir, c'est que, vous jugeant d'après moi-même, j'ai pensé que ce souvenir avait perdu son amertume. Pardonnons-nous; le temps et l'absence, si tristes pour ceux qui s'aiment, sont consolants pour ceux qui n'ont pu s'entendre ; ils rident, mais ils cicatrisent ; ils affaiblissent les affections, mais ils effacent les rancunes. Soyons donc amis ; qu'en embrassant Albert, je puisse me dire que sa mère n'éprojive plus en songeant à moi ni regret, ni haine, et qu'elle ne maudit

ni le jour où je l'ai connue, ni le jour où je Tai quittée. » Madame d^Esparon lut deux fois cette lettre, comme si <ille eût voulu en bien peser chaque phrase et chaque mot. Avec cette rapide clairvoyance que donne l'habitude de souffrir, elle mesura en un instant Fétendue de ce nouveau malheur. Ce qu'elle avait deviné dans le cœur d'Albert ne lui laissait aucun doute sur la détermination qu'il allait prendre , et lui rendait mille fois plus cruelle la demande de M. d^Esparon. Cependant elle entassez de force pour contenir loute apparence d'émotion ; elle revint à la fenêtre, l'ouvrit et dit au jeune homme :

— Venez , Albert, j'ai à vous parler.

Albert obéit. Us restèrent un moment silencieux, mais madame d'Esparon s'accommodait mal de toute hésitation; ce fut elle qui entama l'entretien :

— Albertj dit-elle, vous venez d'avoir dix -huit ans, et ^ous n'avez jamais quitté Blignieux.

— Me suis-je plaint? répondit-il doucement.

— Non, et je vous en sais gré ; mais il ne faudrait pas que cette soumission vous fût trop pénible. Si Tun de nous deux doit faire un sacrifice, ce n'est pas vous.

Albert regarda sa mère comme pour deviner le sens de ses paroles. Elle continua :

— Cette vie est triste, je le sens : je ne suis pas une compagne bien gaie. Vous n'avez ici ni camarades, ni plaisirs de votre âge... excepté la chasse qui me fait peur sans que je vous l'aie jamais dit...

— Et pourquoi ne pas me le dire ?

— Parce qu'il y a des choses qu'il faut supporter sans se plaindre, et celle-là n'est pas la plus douloureuse.

IHiis, comme il allait répliquer, elle reprit brusquement :

ALBETlT. 89

— Voilà bien longtemps, Albert, que vous ne m'avez parlé de M. d'Esparon?

Il tressaillit : un éclair passa dans ses yeux.

— C'est qu'en commençant à réfléchir, dit-il, il m'a semblé que je ne devais plus vous parler de lui.

— C'est vrai, murmura-t-elle tout bas : aftreux châtiment des discordes de famille, que les noms les plus doux soient bannis de la bouche des enfants! — Vous avez eu raison, Albert, reprit-elle à voix haute, et, si je vous parle aujourd'hui de M. d'Esparon, c'est que j'y suis forcée : il trouve que je vous ai gardé assez longtemps.

— Que dites-vous ! s'écria-t-il éperdu et sentant se réveiller, à ces mots, toutes ses tendresses filiales.

— Je dis que M. d'Esparon veut avoir son tour, et qu'il vous appelle auprès de lui.

— Et vous y consentez? balbutia-t-il avec une émotion qu'il fut incapable de dissimuler.

— Ce n'est pas à moi de refuser ; ce serait à vous, ditelle en le regardant fixement, car c'est vous qu'il laisse le maître...

Le pauvre enfant n'eut pas le courage de répondre.

— Et vous ne refusez pas, n'est-il pas vrai? Môme silence.

— C'est bien, Albert, vous partirez demain. Maintenant je devrais peut-être vous parler de cette vie nouvelle, de ce monde où vous allez entrer, des périls qui vous y attendent... à quoi bon ? Que serait pour une âme entraînée les conseils d'une pauvre femme, ignorante de toutes choses ? Un écho toujours le même, qu'on écoute par respect et qu'on oubhe en l'écoutant... Oubliez-moi donc, .s'il le faut, Albert; mais pensez

90 COiNTJiS ET NOUVELLES.

quelquefois à Dieu, qui juge les cœurs, et que je prierai pour vous. A pre'sent, j'ai besoin d'être seule et de recueillir des forces contre celte séparation. Je vais vous envoyer un exprès pour arrêter votre place; la diligence vous prendra sur la grande route, devant la grange des Aubiers.

Tout le reste de la journée, elle parut éviter une nouvelle explication. Pour deviner ce qui se cachait sous cette froideur apparente, il eût fallu un observateur plus habile qu'Albert. Tout concourait donc à maintenir entre sa mère et lui cette barrière de glace qu'un dernier entretien aurait pu faire tomber. Il eût voulu répandre au dehors les pensées tumultueuses qui débordaient en lui. Prêt à réaliser ce qui ne lui avait jamais paru qu'un songe, prêt à saisir ces deux brillantes visions, son père et Paris, il aurait payé de son sang une de ces douces causeries où deux cœurs, au moment de rompre par l'absence le lien visible qui les unissait, y substituent par la confiance et l'amour un lien mystérieux qui les console. Voilà ce qui manquait à Albert. Il s'en alla dans la campagne et courut longtemps pour se dérober à la fièvre qui le gagnait. A la fin, il s'assit sur le talus d'un chem'in, au bord d'une prairie jaunie par l'automne. Il regarda ces collines qui avaient formé jusque-là tout son horizon, ces maisons éparses dans Jes champs et d'où s'échappait un peu de fumée, ces Alpes lointaines qui profilaient sur un fond grisâtre leurs dentelures argentées; — et palpitant à la fois de tristesse et d'espérance, seul au miheu de ce mélancolique paysage, il lui sembla que son cœui' trop plein confiait à cette nature inanimée ce qu'il ne pouvait dire à personne.

Le lendemain, Albert et sa mère se dirigèrent vers la grande route où (levait passer la voiture. Le mince bagage du jeune

ALIJEKT. 91

homme était porté par une vieille fille, nommée Marianne Bréchet, qui, après avoir successivement soigné dans leur première enfance madame d'Esparon et son fils, était resiée auprès d'eux sans attribution déterminée, Marianne Bréchet offrait dans toute sa personne le type aujourd'hui presque effacé de celle race de vieux serviteurs, dont le roman a un peu trop abusé pour que j'y insiste : gens inutiles et nécessaires, précieux et insupportables, dont le dévouement revêche nous impatiente et nous attache, qui nous servent malgré nous, qui nous aiment et nous tourmentent, que nous envoyons vingt fois le jour à tous les diables, et qui n'en sont pas moins sûrs de moui'ir sous notre toit ou de pleurer sur notre cercueil. Marianne n'avait cessé, depuis la veille, de quereller ses maîtres au sujet de ce départ, et elle continuait sa litanie tout en portant la malle d'Albert, dont personne ne l'avait priée de se charger. Les deux chiens suivaient, l'oreille basse, comme s'ils pressentaient ce qui allait se passer. Le jeune homme n'osait se livrer à ses impressions, et madame d'Esparon recouvrait les siennes d'un voile impénétrable. Au bout d'une demiheure, ils arrivèrent au grand chemin, en face de la grange des Aubiers, où la voilure devait prendre le voyageur. Us n'avaient plus que quelques minutes à passer ensemble. Albert, tout tremblant d'émotion, se jeta dans les bras de sa mère, qui, pendant un instant, le pressa sur sa poitrine avec une force surhumaine ; mais ce moment fut trop court pour qu'Albert put en profiler ; d'ailleurs, la diligence ariiva presi]ue en môme temps. Il y eut encore une japide étreinte ; puis le jeune homme monta à sa place ; les chevaux reprirent le galop : une main et un mouchoir s'agitèrent à la portière. Vingt pas plus loin, la route tournait brusquement, et le lourd atte-

lage disparut. Bientôt le bruit même des roues se perdit dans rëloignement, et madame d'Esparon, restée immobile sur le chemin, n'entendit plus que les lamentations de Marianne et la voix plaintive des deux épagneuls qui gémissaient à ses côtés.

Alors, elle regarda autour d'elle avec une morne douleur qu'elle n'avait plus besoin de cacher ; puis elle reprit à pas lents le chemin de Blignieux. Tous ses souvenirs lui revenaient en foule. Elle recueillait une à une les traces de ce passé dont elle avait enseveli les secrets dans son cœur résigné. Ce qu'elle avait souffert dans le contact de son âme chaste et noble avec l'imagination ardente et le cœur léger d'Octave lui semblait ravivé par le nouveau coup qui la frappait. Une seconde fois, elle se voyait punie de torts qui n'étaient pas les siens, blessée dans des affections que n'avaient pas su reconnaître ceux-là mêmes qui les inspiraient. Hélas! Albert aussi, Albert s'y était mépris, lui dont elle avait espéré plus de justice ! Et maintenant il lui échappait, à jamais perdu peut-être. L'influence fatale, le fantôme décevant lui enlevait encore cette dernière consolation, comme il avait emporté le bonheur et le repos de sa vie !

Cependant elle ne murmura ni contre le ciel, ni même contre Octave. A mesure qu'elle se rapprochait de Blignieux, elle renfermait peu à peu dans son âme ce trésor de résignation et de souffrance. Lorsqu'elle arriva au château, elle marcha droit à la chambre d'Albert, et se jetant à genoux sur la dalle : — Mon Dieu ! dit-elle, ayez pitié de lui, car vous seul maintenant pouvez le protéger !

Ce fut avec un iadicihle battement de cœur qu'Albert, trois jours après, frappa à la porte de l'hôtel qu'occupait le comte d'Esparon au coin de Fa venue Marigny. En le demandant, sa Yoix tremblait si fort, que le concierge hésitait à lui répondre, lorsqu'un homme, qui se tenait sur le peiTon, se précipita à sa rencontre. Avant qu'Albert eût pu reconnaître un visage entrevu dans le plus lointain de ses rêves, Octave (car c'était lui) le pressait dans ses bras, le serrait sur son cœui-, mêlant à ses étreintes plus de paroles tendres que le pauvre enfant n'en avait entendu.

Les transports de M. d'Esparon étaient d'aulant plus vifs, que cette heure d'émotion répondait admijablement à sa nature de poëte. Revoir son fils, qu'il avait quitté presque au berceau et qu'il retrouvait au plus radieux moment de la jeunesse, le revoir dans des conditions exceptionnelles, romanesques, qui poétisaient sa paternité, et ajoutaient à cette entrevue tout le piquant de la nouveauté, tout le charme du souvenir, c'était là pour Octave une de ces bonnes fortunes de l'imagination et du cœur qui devaient le rendre tout à fait heureux. Aussi fut-il iri'ésistible : il parla d'une façon vraiment attendrissante de sa joie, de son orgueil, de sa longue attente, indemnisée par ce seul moment. Albert, lorsqu'il osa regarder son père, fut étonné de le trouver si jeune. A dix-huit ans, on se figiu-e volontiers que tout le monde est vieux à quarante, et Albert s'était représenté M. d'Esparon courbé par l'âge, le travail et les chagrins. Octave, au contraire, comme tous les

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hommes qui se sentent vieillir, mais qui se croient voués à une jeunesse éternelle par leurs succès dans la poésie et dans le monde, luttait de son mieux contre les années. Ses cheveux d^un châtain clair, soigneusement ramenés, cachaient les rides qui commençaient à courir sur ses tempes; son regard vif, sa taille élégante, complétaient Tillusion. Albert, qui ne pouvait distinguer ce qu'il y avait de fatigue réelle sous cette jeunesse factice, fut frappé, en même temps que lui, d'une idée qui leur sourit à tous deux : c'est que M. d'Esparon semblait être le frère aîné de son fils, à qui, grâce à son air de vigueur et à l'expression réfléchie de ses traits, on eût pu réellement donner trois ^ou quatre ans de plus que son âge. Cette idée, qui autorisait entre eux plus de familiarité et d'abandon, rendait plus gracieuses encore les séductions que déployait Octave, et dont la coquetterie im peu féminine eût vaincu môme des préventions ou des répugnances, si Albert en eût apporté. C'est là ce que le comte avait craint : aussi, quelles ne furent pas sa surprise et sa joie, lorsque cinq minutes d'attention lui eurent fait comprendre que ce fils, dont il croyait avoir à reconquérir l'atfection, ne demandait, au contraire, qu'à l'aimer!

— Cher enfant, disait-il, on ne t'a donc pas appris à me haïr! — Et, pour toute réponse, Albert encouragé lui sautait au cou.

Lorsque les émotions de cette première entrevue se furent un peu calmées, Octave conduisit son fils dans l'appartement qu il lui destinait. Albert, dont les yeux ne s'étaient jamais arrêtés que sur le maigre ameublement de Bhgnieux, se crut transporté dans le pays des fées, lorsque son père, après avoir traversé avec lui une galerie remplie de tleurs rares, le fit entrer dans un charmant petit pavillon indépendant du corps de logis. Il y avait rassemhlé, non pas avec la profusion d'un

financiei', mais avec le tact d'un homme du monde et la rcclierche d'un artiste, tout ce qui pouvait flatter, chez Albert, un goût, un sentiment ou un souvenir. Ainsi, de belles armes de toutes les époques y confondaient leurs entrelacement? pittoresques avec des touffes de camélias et d'orchidées. Au-dessus d'un joli piano de Roiler, une étagère en ébène renfermait une centaine de volumes, choisis parmi les meilleurs de toutes les littératures, et un tableau de religion d'un vieux maître espagnol faisait face à une vue de Blignieux, peinte par Paul Huet, dont le poétique pinceau avait tiré un admirable parti de cette nature pauvre et attristée.

— Albert, dit M. d'Esparon, c'est ici que vous logerez. Depuis que j'ai l'espoir de vous revoir, j'ai pris plaisir à tout arranger moi-même; il n'y a pas un meuble, pas un objet, que je n'aie choisi. Serai-je assez heureux pour que tout vous plaise, et pour que, vous trou\ant bien ici, vous désiriez y rester longtemps?...

— Ah ! dit Albert, vous êtes trop bon pour moi : j'aimerai toutes ces belles choses, parce qu'elles me viennent de vous ; mais je n'en avais pas besoin pour que cette heure fût la plus belle de ma vie.

— Vous m'aimez donc?

— Oh ! mon père !...

11 y avait dans ce cri, qui sembla dilater la poitrine d'Albert, tant de puissance et cl(; jeunesse, qu'au milieu de sa joie Octave en fut trouljlé. En face d'un enthousiasme aussi ardent, il se sentit le cœur petit ; il éprouva comme un remords pour le passé, et peut-être de l'effroi pour l'avenir. Cependant il n'en fit rien paraître, et serrant dans ses mains les mains encore tremblantes de son fils ;

— A présent, liii dit-il, vous avez besoin de repos; que les premiers moments passés sous ce toit qui vous aime soient des moments de sérénité et de calme ! — Puis il ajouta plus bas :

— Albert, je suis sûr que, malgré la fatigue du voyage, vous allez écrire àBIignieux; remerciez en mon nom celle qui n'est pas ici...

Ainsi rien n^était oublié ; pas une fibre, dans le cœur d'Albert, qui n'eût été touchée tour à tour par cette habile main.

— Hélas ! disait-il, il a même pensé à elle... Et moi, depuis une heure je Tavais oubliée ! — Et peu s'en fallut que, dans son admiration et son repentir, le pauvre ^enfant ne trouvât que, même à Fégard de madame d'Esparon, Octave valait mieux que lui.

C'en était trop pour celte imagination pure et exaltée ; ces heures décisives renfermaient la réaUsation complète de ses rêves. C'était bien là l'homme inconnu, mais deviné, absent, mais chéri, qu'Albert avait paré de toutes les grâces de l'esprit, de tous les dons de l'intelligence. Trop agité pour pouvoir dormir, entouré, pour la première fois de sa vie, de ces exquise recherches dont sa distinction naturelle lui révélait le sens avant même qu'il en connût l'usage, respirant le parfum des fleurs qu'il avait souvent désirées," Albert éprouvait une sorte d'ivresse qui confondait pour lui les limites du réel et du possible. Déjà il croyait voir celui qui comprenait si bien toutes les délicatesses de l'âme achever son noble ou\Tage, tourner vers Blignieux des regards remplis de tendresse et de pardon, et, grâce à une filiale entremise^ faire cesser une séparation qui ne pouvait être que le résultat d'un malentendu. Heureux de cette pensée qui conciliait tout, rassuré par cette espérance sur toutes les émotions qui l'agitaient, Albert se mit alors à

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