‹ Contes et nouvellesChapitre 5 sur 10 · AL15E11T · texte numérisé non relu

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écrire à sa mère; et s'il ne trouva pas dans cette causerie autant de charme qu'il l'aurait vonlu, si le souvenii' des manières froides et rigides de madame d'Esparon arrêta sous sa plume le libre essor de sa confiance et de son amour, Albert, pour s'en consoler, se dit tout bas qu'entre son père et lui cette contrainte n'existerait jamais : ce fut le dernier bonheur et la dernière injustice de sa journée.

Lorsqu'ils se retrouvèrent le lendemain, M. d'Esparon voulut profiter sur-le-champ de cette intimité fraternelle qu'il paraissait décidé à établir. — Voici, dit-il à Albert, comment nous vivrons : vous avez votre appartement séparé du mien ; vous serez entièrement libre de remploi de vos heures. Que cette confiance, élément de toute affection heureuse, ne nous abandonne jamais! soyons deux camarades, deux amis ! Le matin, je reçois ou je travaille ; c'est le moment que vous pourrez choisir pour votre correspondance et vos études. Après déjeuner, nous ferons ensemble quelque lecture, puis nous monterons à cheval. En rentrant, nous nous rendrons notre liberté jusqu'au diner. Le soir, je vais au spectacle ou dans le monde ; quand vous le voudrez, ma soirée vous appartiendra, et vous ne sauriez me la demander assez souvent.

En établissant cette vie indépendante, bien qu'en commun, M. d'Esparon restait maître de la varier sans cesse par d'adroites alternatives; il pouvait ne montrer à son fils que ce qui devait lui plaire sans l'effaroucher. Octave, en effet, avait facilement pénétré ce caractère à la fois aimant et loyal, confiant et austère : il avait compris que plus Albert lui apportait d'enthousiasmes et d'illusions, plus il serait funeste qu'il rencontrât auprès de lui de quoi les altérer ou les flétrir. Cette clairvoyance, qui accompagne toujours l'afiection dans les es-

prils un peu préoccupés d'eux-mêmes, faisait déjà deviner au comte qu'Albert lui appartenait pour jamais, s'il réussissait à lui faire traverser cette vie nouvelle sans qu'il se doutât des misères sociales qui, en froissant ses principes, affligeraient sa tendresse et pourraient seules lui donner le courage de repartir. Rendons celte justice à M. d'Esparon : il ne se méprit pas un instant sur la nature des sentiments de son fils. Au lieu d'y voir, comme un homme vulgaire n'y eût pas manqué, l'cntraiuement banal d'un échappé de province, il y Yitla noble et naïve confiance d'une âme qui jugeait de tout d'après ellemême. Les intelligences élevées, lors même que la pratique de la vie ou l'influence des passions les a fait déchoir, demeurent juges intègres de ce qui réalise un certain idéal de beauté morale; elles sont semblables à ces exilés qui tressaillent encore lorsqu'ils entendent parler la langue de leur ancienne patrie.

Cette matinée fut charmante. Quelques heures après le déjeuner, Albert, qui montait admirablement à cheval, mais qui n'avait jamais eu entre les jambes que des chevaux de Gap> lourds, disgracieux et trapus, entendit piaffer dans la cour. Son père l'attira près de la fenêtre, et, lui montrant une jument arabe, à l'œil ardent et doux, aux jarrets fins et nerveux, tenue en main par un jockey, il lui dit en souriant : — La voulez-vous? — Le jeune homme bondit de joie, descendit l'escalier en courant, sauta sur cette belle bête ; puis, se souvenant tout à coup qu'il avait quelqu^>n à remercier, il se cambra sur la selle, se retourna à demi vers la fenêtre d'où son père le regardait, et, par un geste plein de reconnaissance et de grâce, il l'appela auprès de lui.

M. d'Esparon demanda sou cheval; ils sortirent ensemble.

La journée était belle , le temps sec et clair ; ils prirent la grande avenue des Champs-Elysées. Albert, qui ne connaissait encore de Paris que ce qu^il en avait vu par la portière de la diligence, sentit passer dans tout son être im frisson de jeunesse et de vie, lorsque, respirant à pleins poumons cet air frais et piquant, il promena ses regards à travers les arbres effeuillés, qui découpaient leurs massifs sur le ciel etle paysage. Il découvrait tantôt la pointe d'or du dôme des Invalides, tantôt la blanche silhouette de l'Arc-de-Triomphe, tantôt les détours lointains de la Seine, reflétant dans ses eaux tranquilles l'ombre immobile de ses ponts ou les aspects changeants de ses rives. Ces merveilles servaient de fond et de cadre à ce tableau vivant qui se renouvelle chaque beau jour d'hiver aux Champs- Elysées et au bois de Boulogne, et dont tous les détails étaient pour Albert de nouveaux sujets de surprise et de ravissement. Bientôt il put remarquer qu'au milieu de la foule M. d'Esparon était l'objet d^me curiosité flatteuse et attentive : presque tous ceux qu'ils rencontraient semblaient non - seulement empressés de le saluer, mais surtout jaloux d'être salués par lui. Bien des femmes, après lui avoir fait un signe amical, se retournaient pour le voir encore ou pour se le montrer. Parmi les personnes dont il recevait ces marques de déférence, il y en avait d'illustres, dont le nom était parvenu jusque dans les Hautes-Alpes; Octave les nommait à son fils sans affectation, et Albert éprouvait un sentiment d''orgueilleuse joie, analogue à celui que Virgile, dans un beau vers, attribue à une heureuse mère.

Leur promenade touchait à sa fin; ils approchaient du rondpoint des Champs-Elysées, lorsqu'ils virent venir un coupé très-élégant. Au moment où il passait près d'eux, Albert, en

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se rangeant, jeta par hasard im coup d'oeil dans la voiture^ et vit une femme d'environ trente ans^d'une beauté remarquable, qui regarda Octave d'un air triste et doux. Comme M, d'Esparon l'avait saluée, Albert se retourna vers lui pour lui demander qui elle était; mais un incident bizarre intercepta la question et la réponse. A peine la voiture les eut-elle croisés, que le cheval d'Octave fit tout à coup volte-face pour la suivre et rebroussa chemin pendant quelques secondes. 11 fallut que le comte, pris au dépourvu, se raffermît en selle et réprimât d'un vigoureux coup d'éperon ce singulier caprice. Une fois le cheval corrigé et ramené dans le droit chemin, M. d'Esparon le lança au galop ; son fils le suivit, et ils arrivèrent au logis sans pouvoir échanger une parole.

Cet incident n'eut pas de suite. En rentrant, Octave avait bien l'air un peu préoccupé; mais Albert ne le remarqua point. A dater de ce jour, ils commencèrent une existence bizarre, paradoxale, au demeurant charmante pour tous deux. Comme tous les hommes légers, M. d'Esparon avait cet art de rendre la vie douce, que dédaignent trop les gens d'une inflexible vertu. En quelques semaines, il eut organisé les journées de son fils de manière à l'enlacer dans le double réseau de la variété et de l'habitude; il s'adressait tour à tour à chacune de ses facultés, et la connaissance parfaite qu'il avait de cet invisible clavier, qu'on appelle l'âme humaine, l'aidait à frapper toujours juste. Après le thé, ils lisaient ensemble quelque beau livre du bon temps, et cette lecture, commentée par un homme supérieur, ouviait à Albert tout un monde d'idées. Son intelligence peu cultivée, mais d'une admirable droiture, faisait des pas de géant dans ces études attrayantes, où Octave avait soin de cacher son esprit derrière celui de son fils et de lui laisser

l'initiative de chaque pensée qu'il lui suggérait. Puis, lorsqu'il voyait poindre la monotonie, cet écueil des belles choses, M. d'Esparon coupait court à l'entretien, et une heure après ils couraient à cheval, comme deux compagnons de folie et de jeunesse, à travers les environs de Paris, si beaux, si poétiques en hiver, lorsque le sable durci craque sous les pas et que la brume dessine au loin ses horizons fantastiques. Us passèrent quelque temps ainsi. Peut-être Octave, en arrangeant cette mise en scène de sa vie pour l'usage de son fils, avait-il d'abord été guidé par cet intérêt, cet amour- propre d'auteur, curieux de résoudre une difficulté piquante, de débrouiller victorieusement les nœuds d'une intrigue délicate. Bientôt il s'étonna du sentiment nouveau qui le passionnait pour son œuvre et l'attachait à Albert par des liens chaque jour plus puissants. Usé par le monde, rompu aux luttes journalières, il renaissait à la vie morale dans l'intimité de cet enfant, en qui il se retrouvait purifié et rajeuni, riche de ce qu'il avait souflert. C'était là pour M. d'Esparon comme une seconde conscience ; c^était la source refoulée ou tarie qui reparaissait peu à peu, prête à laver les cicatrices et les souillures. S'il se fût rapproché d'Albert quelques années plus tôt, avant d'appauvTir son cœur dans cette existence factice où le cerveau règne seul, cette heureuse crise eût probablement été décisive ; mais il en est de certaines habitudes de l'esprit et de certains écarts romanesques comme de ces abus de vigueur physique qui, laissant au corps la faculté des tours de force, le rendent incapable d'un travail sain et continu. D'ailleurs, pour pratiquer dans toute leur étendue les affections légitimes, il faut s'être accoutumé de bonne heure à se sacrifier soi-même ; il faut savoir s'immoler sans cesse, et c'est ce qu'Octave ne savait pas.

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Au bout de trois mois, quelques symptômes imperceptibles parurent à la surface de cette existence, comme ces légers plis qui glissent sur une eau tranquille et en rident le frais cristal, sans qu'on devine encore s'ils sont tracés par une brise amie ou s'ils présagent une tourmente. M. d'Esparon commença à s'absenter plus souvent. Un jour, Albert, entrant brusquement chez son père, le trouva causant avec deux ou trois inconnus auxquels il fit signe de se taire, et qui, après quelques mots de politesse, se retirèrent discrètement. Un autre jour, M. d'Esparon reçut devant son fils une lettre d'une forme mince et élégante,- il rougit, la lut rapidement et la chiffonna entre ses doigts ; son agitation était visible, et un quart d'heure après il prit son chapeau sous un prétexte quelconque, et sortit. Tout cela n'était pas bien grave, surtout pour Albert qui n'en connaissait pas la portée, et qui était, dans ces occasions, plus surpris que mécontent, plus contrarié qu'attristé. S'il.y avait dans ces courts épisodes quelque chose d'inquiétant pour sa rigomeuse droiture, Albert ne s'en doutait pas; il marchait dans la vie avec la sécurité d'un voyageur qui a remis à son guide le soin de le protéger. Dans sa sublime ignorance, il ne soupçonnait pas le mal; goûtant d'ailleurs auprès de son père un bonheur que rien ne troublait encore, il se préoccupait chaque jour davantage d'une pensée qui lui était chère, qui seule pouvait tranquilUser sa conscience lorsqu'il s'effrayait de se trouver si heureux. A mesure qu'il achevait de se laisser séduire par tout ce que le caractère d'Octa\ e avait d'attrayant et de poétique, il se croyait plus sûr de réaliser l'espérance qui ne l'avait jamais abandonné, et qui lui montrait dans l'avenir M. et madame d'Esparon rapprochés par son influence. Alors il se rejetait avec une pieuse ardeur vci's le souvenir de sa

mère ; alors aussi il lui écrivait de longues lettres auxquelles elle répondait toujours de la même manière, en lui j'appelant ses devoirs, en l'engageant à se méfier des séductions du monde, et surtout sans jamais lui dire un mot d'elle-même. Cette réserve glaciale affligeait vivement Albert et désorientait de plus en plus celte àme partagée entre une affection lointaine qui parlait un si fi-oid langage et une tendresse complaisante qui ne lui avait demandé que de s'associer à ses joies. Au milieu de ces incertitudes le temps s'écoulait, et quiconque eût pu lire dans le cœur de M. d'Esparon et de son fils eût deviné sans peine que la destinée de Tun ou de l'autre, et peut-être de tous les deux, dépendait du premier incident qui viendrait troubler le calme apparent de cette vie.

Au moment où Albert arrivait à Paris, le colonel George de Charvey s'y trouvait depuis quelque temps. 11 y était venu pour revoir sa fille alors pensionnaire dans un couvent, et ce lien l'y retenait chaque jour avec plus de force. Ce cœur énergique, à qui la vie des camps avait laissé toute la fraîcheur de ses émotions paternelles, éprouvait un plaisir toujours nouveau à assister au développement juvénile de cette gracieuse enfant ; mais, comme un colonel de cavalerie ne peut pas rester constamment auprès d'une élève du Sacré-Cœur, George de Charvey employait en observateur le temps qu'il ne passait pas auprès de sa fille.

L'intérêt affectueux qu'il avait voué à madame d'Esp'aron ne s'était point affaibli; à Paris, il entendit beaucoup parler

d'Octave, de sa célébrité, de son talent, et bientôt il apprit l'arrivée d'Albert auprès de son père. Tout cela lui inspira le désir de connaître ce monde, cette \ie d'artiste, à laquelle M. d'Esparon ét&it mêlé. Les abords lui en furent faciles : riche, précédé d'une belle réputation militaire, bien né et n'ayant jamais rien écrit, double recommandation auprès des hommes de lettres, M. de Charvey fut accueilli avec empressement ; il put étudier, d'après nature, ces mœurs si antipathiques à son caractère et si nouvelles pour lui.

Ce fut une étude étrange et douloureuse pour cet homme franc et sévère, que la discipline avait accoutumé à plier toutes ses actions aux loi? précises du devoir. Il marchait de surprise en surprise à travers cette brillante Bohême où chacun se croyant, par la grâce de Dieu et de ses œuvres, affranchi des règles ordinaires, substitue au code universel celui que lui dictent ses passions, ses dédains ou ses fantaisies ; monde bizarre, toujours plus prêt à idéaliser le bien qu'à le pratiquer; hommes singuliers qu'on appelle des artistes, faute de trouver pour eux un nom assez sévère ou assez beau! Pourtant, chez tous ces hommes, il y avait eu un germe de grandeur et de bonté, de force et de dévouement ; mais le moi avait tout étouffé. Habitués à n'avoir foi qu'en eux-mêmes, s'imaginant que la société n'est faite que pour seconder les desseins de leur génie, oubliant que toute supériorité doit au contraire, sous peine de déchoir, concourir à la destinée commune, ils a\ aient brisé le faisceau des premières croyances pour s'isoler dans leur orgueil stérile. Les uns, après avoir chanté en vers divins les joies de la famille, les saintes douceurs du foyer domestique, la religion des souvenirs, et cette couronne de poésie et d'innocence qui s'effeuille du front penché des mères

sur le frais visage des enfants, n'avaient pu résister aux malsaines atteintes de ce midi de la vie aussi dangereux que celui du jour. Le tumulte des sens, les suggestions de la vanité, les conseils de l'ambition avaient fait taire dans leur àme les chastes voix de la Muse. D'autres, après s'être posés en prédicateurs d'un art nouveau, avaient démenti dans la pratique leurs théories spécieuses et imité ces sectaires qui compromettaient par leurs actions l'autorité de leur parole. D'autres encore, patriciens de l'intelligence, déshonoraient dans l'orgie leurs titres de noblesse. Il y en avait qui, au lieu de chasser les vendeurs du temple, y proclamaient de leur propre voix et y installaient de leurs propres mains la vente et le marché, l'agiotage et les enchères. Ceux-ci, par une commode méprise, confondant les inspirations de leur talent avec les désordres de leur vie, essayaient de faire de leurs ouvrages les pièces justificatives de leurs faiblesses et de contraindre le monde à s'incliner devant elles, à peu près comme Louis XIV forçait sa cour à reconnaître ses bâtards légitimés. Ceux-là , moins orgueilleux, mais plus coupables, se faisaient les courtisans des révoltes du cœur, pareils à ces flatteurs de l'insurrection qui trahissent l'intérêt du pays en caressant les passions du peuple. Les plus purs, ceux qu''environnait une auréole de gloire et de respect, n'avaient pas échappé aux maladies morales de notre époque. Sous des trésors apparents d'amour pour l'humanité se cachait un fonds immense de contentement d'eux-mêmes, une contemplation solitaire de leurs propres mérites. Se sachant supérieurs aux autres hommes, ils n'avaient pas cet égoïsme banal qui n'aime rien, mais cette sérénité olympienne qui se fait le centre de tout. Aussi, malgré l'éclat de leur esprit ou la beauté de leurs ouvrages, on sentait^

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en les approchant, qu'il y a^ait entre leur cœur et le reste du monde une ligne de démarcation que Famitié ni Tamour ne dépasseraient jamais. Ils ne se préféraient pas, ils se suffisaient, et ce sentiment, peut-être involontaire, donnait quelque chose de factice à leur bienveillance et à leur vertu.

Tels furent les traits généraux qui s'offrirent aux regards de M. de Charvey. Dans le monde où il les recueillit, il lui fut aisé de connaître la vie et le caractère de M. d'Esparon, sans avoir besoin de se lier avec lui. 11 éprouvait en effet une répugnance invincible à rechercher la société d'un homme qu'il n'aimait pas et à épier ses sentiments et sa conduite, même dans l'espoir d'être utile à Albert, car c'est à lui qu'il songeait en observant ces tristes détails. Albert lui était cher, comme le sont d'ordinaire aux nobles cœurs ces jeunes têtes sur lesquelles ils peuvent transporter une autre affection, plus secrète et plus tendre, et s'unir, par un intérêt commun, avec la femme qu'il leur est interdit d'aimer. M. de Charvey fit même quelques tentatives pour arriver jusqu'à lui; mais, dans les premiers temps, M. d^Esparon et son lils vécurent si retirés, que les amis les plus intimes du comte trouvèrent à peine accès dans sa maison. Un peu plus tard, lorsque Oclave reprit quelquesunes de ses habitudes mondaines, M. de Charvey, en le revoyant, chercha vainement Albert à ses côtés; le jeune homme, absorbé jusque-là par le bonheur d'être avec son père, ne lui demandait jamais de l'accompagner dans le monde, et ces dispositions sédentaires convenaient trop bien à M. d'Esparon pour quMl essayât de les combattre.

M. de Charvey n'avait donc pu réussir encore à voir Albert d'Esparon, et il se demanda souvent avec douleur par quel moyen il pourrait protéger ce jeune homme contre les séduc-

tiens et les périls qui l'entouraient. Alors, pour se consoler, il retournait auprès de sa fille, et si, en la regardant, une pense'e qui lui était douce lui revenait à l'esprit, s'il aimait à entrevoir dans le lointain la possibililé d'une union entre ces deux enfants qu'il associait déjà dans sa tendresse, il 5e [disait en soupirant que ce projet n'était qu^un rêve et que bien des événements pouvaient encore le renverser.

Un matin, M. de Charvey se promenait au Musée; on était à la fin de mars : le Salon venait de s'ouvrir, et le public commençait à arriver. Le colonel rencontra dans la foule un étudiant nommé Lucien Dalvèze, qui lui avait été récemment recommandé. Lucien était un de ces jetmes gens qtii, sous prétexte de venir à Paris se préparer à une carrière sérieuse, y gaspillent leur temps et leur esprit dans toutes lo? futilités littéraires, et rapportent quelques années plus tard, dans leur pi'ovince, une imagination découragée, une paresse railleuse, un fonds inépuisable de dédain et d'ennui.

M. de Charvey ignorait les habitudes et les tendances de Lucien ,• quelques mots, échappés dans la conversation, le mirent sur la voie. Il lui tint alors un langage rude, austère^ où il lui présenta, tel qu'il l'avait vu, ce monde si beau en perspective. Il lui fit une peinture sévère, mais vraie, de quelques-uns de ces hommes que transfigure l'admiration loinlaine. Il essaya de lui faire comprendre tout ce qu'il y avait de faux et de convenu dans ces natures de poëtes, et de lui indiquer ces perpétuels contrastes entre ce qu'elles expriment et ce qu'elles sentent, entre ce qu'elles paraissent et ce qu'elles sont. Le colonel s'écliaufïait peu à peu. En parlant à Lucien, il se souvenait d'Albert; il eût voulu que chacune de ses paroles pût parvenir jusqu'à lui^ et ce souvenir le rendait plus

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énergique et plus éloquent. Lucien, qui défendait son terrain pied à pied, citait quelques noms et quelques œuvres; M. de Charvey le réfutait aussitôt et ne laissait debout aucune de ses idoles. Us étaient entrés dans le salon carré. En face d'eux, ils aperçurent le portrait d'Octave d'Esparon. Involontairement M. de Charvey s'en approcha, comme pour invoquer cette image à l'appui des paroles amères qu'il adi'essait à Lucien. 11 regarda un instant cette figure spirituelle, à laquelle le peintre n'avait pas manqué de donner une pose et une expression d'une poésie extatique; puis il dit à Lucien d'un ton bref:

— Tenez, voilà encore un de vos demi-dieux, n'est-ce pas ?

— Oui, certes, répliqua l'étudiant.

En ce moment même, un jeune homme, qui se tenait depuis quelques minutes près du portrait de M. d'Esparon, s'approcha d'eux et les écouta : ce jeune homme était Albert. 11 s'était arrêté devant cette toile, retenu par un charme bien naturel, et que rendait plus puissant encore l'espoir de recueQlir dans la foule quelques propos flatteurs pour celui qu'il aimait tant. Aussi, lorsqu'il entendit les dernières paroles échangées entre Lucien et M, de Charvey, éprouva-t-il une émotion violente ; dès lors le colonel eut deux auditeurs au lieu d'un.

— Ai -je donc tort d'admirer OctaNC d'Esparon ? a^ait repris Lucien, qui paraissait difficile à convaincre.

Au lieu de répondre, M. de Charvey lui dit en le regardant fixement : — Vous souvenez-vous, Monsieur, de votre enfance? vous êtes encore assez jeune pour n'avoir pas à remonter bien haut...

— Oui, je m'en souviens, répondit l'étudiant assez étonné de la question.

— Et que vous retracent vos souvenirs?

— Mais... des images communes à tous les enfants : mon père et ma mère veillant tous deux auprès de moi, et plus tard se partageant le soin de guider mes premiers pas dans la vie.

— Et si, pendant ces années heureuses, vous n'aviez jamais aperçu votre père, si voire mère seule avait veillé sur vous, qu'auriez-vous pensé ?

— J'aui'ais pensé que mon père était mort, répliqua Lucien ému malgré lui.

— Eh bien ! reprit le colonel en indiquant du doigt le portrait, si vous aviez été le fils de cet homme, vous vous seriez trompé ; car il vit, et pendant de longues années, il a abandonné sa femme et son fils...

Albert frissonna à ces terribles paroles; une sueur froide mouillait son front; il eût voulu s'avancer jusqu'à cet inconnu, dont chaque mot lui déchirait le cœur, et lui jeter un sanglant démenti ; mais une force invincible le retint : il voulait tout entendre.

— Sa femme ! son fils ! et pourquoi ? demanda Lucien.

— Parce que ces hommes que vous admirez, dédaignent ces devou's trop simples pour qu'on puisse s'enorgueillir de les avoir accomplis, parce que, poussés par un funeste désir de poétiser la vie, ils s'aigrissent contre ce qui les gène, et maudissent ce qui les arrête. Ces liens les froissent et les blessent d'autant plus qu'ils s'y débattent davantage ; puis vient le jour où, par un dernier et coupable effort, ils parviennent à les briser, et s'élancent vers cet horizon où les appellent deux fantômes : la passion et la renommée ! . . .

— Et ces deux fantômes?...

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— Octave d'Esparon les a atteints : la renommée... je n'ai pas besoin devons le dire...

— Et la passion?

— La passion, reprit brusquement la colonel ; si vous tenez à le savoir, allez le demander à la duchesse de Dienne !..,

Après cette réponse, M. de Char\ ey entraîna Lucien comme s'il eût regretté d'en avoir trop dit. Albert resta un moment cloué à sa place ; il lui semblait qu^un abîme s'était ouvert devant ses pas. Rien de distinct ni de précis ne s'offrait encore à sa pensée ; mais il venait d'entendre de cruelles accusations contre l'homme qu'il avait déifié dans son cœur. Les derniers mots prononcés près de lui renfermaient surtout un sens dont il frémissait. Il fallait à tout prix sortir de cette incertitude. A l'âge d'Albert et dans les dispositions où il se trouvait, ce sont toujours les résolutions les plus violentes qui se présentent les premières ; son parti fut pris à Tintant.

M. de Charvey et son compagnon, après avoir regardé quelques tableaux, se disposaient à sortir du salon carré qu'ils traversaient dans toute sa longueur. Albert marcha droit à eux, et au moment où il passait près du colonel, trébuchant tout à coup comme s'il avait été poussé par la foule, il lui marcha sur le pied, et appuya de tout son poids.

— Prenez donc garde à ce que vous faites, dit M. de Charvey.

— Et vous, riposta Albert d'une voix sourde, prenez garde à ce que vous dites.

Le colonel comprit aussitôt qu'il y avait entre ce jeune homme et lui autre chose qu'une inadvertance ou une impolitesse. Se penchant rapidement à son oreille : — Monsieur, lui dit-il, on nous regarde, passons dans la galerie.

ALBERT. IJl

11 se diiigèrent vers ces solitaires asiles de la peinture malheureuse, que les ai'tistes ont décorés du nom funèbre de Catacombes. Arrivés là, le colonel s'arrêta, et dit à Albert :

— Voyons, jeime homme, expliquons-nous, Sans le vouloir, je vous ai offensé, n'est-ce pas?

Albert fut tout à fait dérouté par cette façon d'entamer l'entretien ; mais il n'était pas homme à s'arrêter. Pris au dépourvu par la question de 31. de Charvey, trop agité pour calmer ses paroles, il répondit d'un air décidé :

— Non, Monsieur, c'est moi qui vous ai offensé, et je suis prêt à en subii^ les conséquences; je me nomme Albert d'Esparon.

Le colonel bondit comme un lion à la première balle qui Teffleure ; il s'avança ^ ers le jeune homme, et lui secouant les deux bras de ses mains nerveuses : — Vous! dit-il ; vous 1... vous êtes Albert d'Esparon, le fils de la comtesse d'Esparon?

— Je suis le fils du comte Octave d'Esparon, répondit Albert eu regardant M. de Charvey avec une fixité provocante.

Celui-ci comprit tout; il devina qu'il avait été écouté, et ce jeune homme si enthousiaste, si confiant, froissé dans ses sentiments les plus chers, lui inspira une vive affection, une ardente pitié.

— Et moi. Monsieur, lui dit-il doucement, je suis le colonel Charvey. Je vous pardonne, ajouta-t-il avec un sourire, d'appuyer un peu trop fort sur le pied des gens; qu'il n'en soit plus question, et soyons bons amis.

En prononçant ces paroles, M. de Chai'vey tendait la main à Albert; celui-ci retira la sienne.

— Mais, moi, Monsieur, rèpliqua-t-il, je ne vous pardonne pas la façon dont vous avez parlé de mon père ; je veux savoir

ce que signifiaient \os paroles. Si vous avez calomnié M. d'Esparon, avouez-le; si vous avez dit vrai, expliquez-vous. Encore une fois, je suis son fils; j'ai le droit de tout démentir ou de tout savoir !...

— Et si je ne veux rien ajouter à ce que le hasard seul \ous a fuit entendre?

— Alors, Monsieur, il faudra bien que vous m'en rendiez raison.

La situation se compliquait. Cette énergie, cette loyale colère, enchantaient le colonel; mais son embarras était grand : se faire auprès d'Albert le délateur de M. d'Esparon lui semblait une indignité; terminer les choses à l'amiable devenait de plus en plus impossible: l'attitude du jeune homme était celle de la menace, et, malgré lui, M. de Charvey se sentait remué par ce ton, ce langage auquel il était peu accoutumé.

— Eh bien ! i\îonsieur, j'attends! ajouta Albert avec plus de force. Voulez -vous vous rétracter? voulez-vous tout me dire? voulez-vous vous battre?.., 11 me semble que je parle clairement.

Le colonel hésitait encore, cherchant un moyen de se tirer de ce mauvais pas ; il n'en vit point. Se rapprochant alors d'Albert, il lui dit avec une sorte de rudesse affectueuse :

— Vous êtes donc bien décidé à me faire faire une folie!... Allons, Monsieur... puisqu'il le faut absolument, je suis à vos ordres, nous nous battrons.

Les conditions furent bientôt arrêtées : il fut convenu que les deux adversaires se rencontreraient le lendemain matin au bois de Boulogne, et qu'ils se battraient à l'épée. Le colonel semblait être sur son terrain ; il réglait tout avec la prévoyance

d'un homme habitué à ces sortes d'affaires. De temps en temps il s'interrompait pour regarder avec un intérêt bizaiTe celui avec qui il devait se couper la gorge, et tout en expliquant à Albert qu'il amènerait un chirurgien et qu'ils se placeraient à cinq pas pour se porter l'un sur l'autre, il se disait qu'il eût bien mieux aimé lui sauter au cou.

Cinq minutes après, lorsqu'Albert se retrouva seul dans la rue et qu'il ne fut plus soutenu par ce sentiment qui nous sert de cuirasse quand on nous regarde ou qu'on nous écoute, une tristesse affreuse s'empara de lui. Sans le savoir, sans se l'avouer, il était en proie à son premier doute ; il y avait dans le langage, dans l'accent, dans toute la personne du colonel un air d'autorité contre lequel il s'était raidi tant qu'ils avaient été face à face, mais qui, à mesure qu'il recouvrait son sangfroid, le frappait davantage. Un nom surtout, le nom de cette duchesse de Dienne, lui revenait sans cesse, et par une injustice familière aux affections vives, il le chargeait de tout le poids de ses rancunes. Son imagination ne s'arrêtait pas à préciser le rôle qu'elle avait pu jouer dans la vie de son père ; mais il lui demandait compte de sa première souffrance, et c'était assez pour qu'il maudit cette image importune qui détruisit la paix de son cœur sans en altérer la pureté.

Les événements de cette journée n'étaient pas finis pour Albert; lorsqu'il rentra, on lui remit une lettre dont la seule vue lui causa une vague frayeur. Quoique portant le timbre de Blignieux, cette lettre n'était pas de madame d'Esparon. La suscription, d'une grosse écriture à peu près illisible, faisait honneur à la science hiéroglyphique des bureaux de poste. Albert l'ouvrit d'une main tremblante, et, à travers raille caprices d'orthographe, voici ce qu'il lut :

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« Monsieur Albert, je ne suis qu'une vieille servante, et vous trouverez peut-être que je me mêle de ce qui ne me regarde pas; mais, en conscience, je ne puis laisser aller les choses comme elles vont, et il n'est pas bien que vous les ignoriez. Je vous dirai donc que votre mère, la chère et sainte femme ! vous écrit tous les huit jours, et que vous croyez, par conséquent, recevoir exactement de ses nouvelles... Vous vous trompez. Dans ses lettres, elle ne fait que vous recommander d'être sage, de rester toujours bon chrétien, de vous méfier de cette grande ville où Ton dit qu'il y a tant de beaux habits et de mauvais cœurs, mais elle ne vous dit jamais rien d'ellemême. Eh bien ! la vérité est que depuis votre départ, elle dépérit : voilà le grand mot lâché.

» Oui, monsieur Albert; vous voilà bien étonné, n'est-ce pas ! elle qui a toujours été si froide, qui se laissait à peine embrasser!... Que voulez-vous? elle est ainsi faite, nous ne pouvons pas la changer ; c'est un de ces caractères qui gardent tout en eux-mêmes, tout en dedans, jusqu'à ce que cela les étouffe. Votre mère ne vous a peut-être pas cajolé autant que vous Tauriez voulu, mais elle vous aime à faire compassion. Pendant ces treize ans, où d^'autres, qui ont la langue plus mielleuse se sont fort bien passés de vous, elle vous a soigné comme moi-même je n'aurais pas su le faire. Quand vous alliez à la chasse, il fallait la voir ! Toute la matinée elle priait Dieu; puis, lorsqu'arrivait l'heure où elle espérait votre retour, elle s'acheminait, quelque temps qu'il fit, jusqu'à la chapelle de Sainte-Marthe-des-Neiges, d^où l'on découvre tout le revers de la montagne par où vous reveniez. Là, elle restait immobile, jusqu'à ce qu'elle vous eût vu poindre en haut du sentier : alors elle rentrait à la hâte, comme si elle eût fait

une mauvaise action et qu'elle eût craint d'être surprise ; voilà comme elle est.

» Et quand vous avez eu cette grosse fièvre maligne qui nous a tous tenus, pendant quarante jours, entre la vie et la mort, il ne faut pas croire qu'elle ait laissé approcher personne de votre lit, pas même moi, ni qu'elle ait consenti à se coucher une seule de ces quarante nuits : non, elle e'tait toujours là, à votre chevet, goûtant les potions, touchant votre front et vos mains, puis murmurant tout bas, comme si elle eût parlé au bon Dieu, puis vous regardant avec ses grands yeux secs qui me faisaient plus de mal que si elle eût pleuré. Et cependant ce fut justement dans ce temps-là que, Jacques allant faire des emplettes chez le pharmacien de Briançon, celui-ci, qu'il trouva lisant la gazette, lui raconta que votre père venait de publier une bien belle... je ne sais plus comment cela s'appelle; mais on dit qu'il en tira beaucoup d'honneur et de profit.

» Et, depuis votre départ, monsieur Albert, comme je voudrais que vous pussiez la voir! 11 est vrai que si vous pouviez la voir, c'est que vous seriez ici, et alors elle ne souffrirait plus. Les premiers jours, elle ne pouvait pas tenir en place; elle allait et venait dans les chambres, comme une âme en peine ; elle détachait les chiens, s'en amusait une minute, puis les renvoyait brusquement. Elle se promenait jusqu'à la chapelle de Sainte-Marthe, comme si elle espérait vous voir paraître au bout du sentier, ensuite elle revenait à la maison sans rien dire à personne ; mais, depuis quelques semaines, elle ne bouge presque plus, et elle ne m'inquiète que davantage à cause de son abattement et de cette obstination à ne se laisser distraire par rien; Vos lettres mêmes n'ont pas l'air de la consoler; elle

maigrit à \ue d'œil, et ce n'est pas étonnant ; car dans ses quatre mois elle n'a pas mangé de quoi nourrir une alouette. » Voilà, monsieur Albert, ce que j'ai voulu vous apprendre; si vous trouvez que j'ai eu tort, pardonnez-moi en songeant que depuis trente ans je mange votre pain, et que j'aime mieux vous manquer de respect que d'attacliement. J'ai dû vous dire la vérité, vous ferez ensuite ce qui vous plaira; ce n'est pas à une pauvre vieille comme moi de vous dicter votre conduite, mais je connais votre bon cœur et je suis bien tranquille. En attendant votie honorée réponse, et en vous priant d'excuser la liberté que j'ai prise, je suis votre bien humble et bien dévouée servante,

» Marianne Bréchet. »

Cette lettre fut pour Albert comme un de ces éclairs qui, sillonnant tout à coup une nuit d'orage,jettent pour un moment sur ce qui nous entoure une clarté plus vive que le jour. Il commença à réfléchir, à regarder dans le passé, et il y lut bien des souvenirs auxquels il n'avait pas voulu songer. Il ne fit point encore descendre son père du piédestal où il l'avait placé ; car les âmes aimantes se hâtent d'accroître leur affection pour ceux qu'elles ont méconnus, bien avant de la retirer à ceux qu'elles craignent d'avoir trop aimés; mais, en quelques heures, il rendit à madame d'Esparon tout un arriéré de reconnaissance et de tendresse. Ce sentiment le ramena à de tristes réalités. 11 était à deux cents lieues d'elle ; elle souffrait horriblement de son absence, et il allait se battre! Alors il lui sembla que la voix lointaine de la vieille Marianne s'était élevée comme un reproche terrible ou un sombi-e présage. Son dnol du lendemain, qui jusque-là l'inquiétait peu, lui apparut

comme un crime. Les chances de cette rencontre, auxquelles il n'avait pas même songé, devinrent pour son imagination exaltée une réponse écrite avec du sang à cette lettre écrite avec des larmes ; par malheur il n'était plus temps de reculer, et cette nécessité, qui le désespérait, devint son refuge contre .son désespoir môme. Demain, se dit-il, j'aurai tout expié ou je réparerai tout.

Peut-être s'^é tonnera -t-on que le colonel de Charvey eût si facilement consenti à se battre avec un jeune homme qu'il aimait et qu'il eût aouIu protéger; mais M. de Charvey avait toutes les idées comme toutes les vertus du soldat. 11 lui semblait d'ailleurs impossible qu'Albert, alliant une telle rigidité de principes à une si aveugle confiance, ne rencontrât pas tôt ou tard sur son chemin quelque affaire de ce genre. Dès lors il valait mieux que dans cette initiation cruelle, mais inévitable, il trouvât au bout de son épée un adversaire tel que le colonel; car celui-ci, dont l'adresse égalait la bravoure, se croyait sûr de tenir entre ses mains toutes les chances du duel, et c'est là ce qui l'avait surtout décidé. Il comptait désarmer Albert, profiter de cet avantage pour prendre quelque ascendant sur ce jeune homme, et faire de cette rencontre une leçon décisive.

Ce fut avec cette résolution et cette espérance que le colonel arriva, accompagné d'un chiriu-gicn et d'un témoin, au rendezvous indiqué. Albert Tattcndait depuis quelques minutes avec deux jeunes gens de sa connaissance qui avaient consenti à le

suivre, non pas sans faire nne légère grimace et lui expliquer, à sa très-grande surprise, les mois de prison et les séances de cour d'assises auxquels ils s'exposaient pour lui rendre ce service.

Il était huit heures du matin. Une pluie froide qui tombait depuis le lever du jour avait rempli de grandes flasques d'eau les allées latérales du bois de Boulogne ; l'herbe était glissante ; les branches des taillis qu'ils .traversaient pour trouver une place favorable leur renvoyaient au visage des goulelettes glacées. Enfin ils arrivèrent à une clairière protégée contre les regards par im massif assez épais : le colonel proposa à Albert de s'an'êter là.

C'était évidemment un duel étrange ; les témoins l'avaient si bien compris qu'ils ne disaient rien pour l'empêcher, et qu'ils laissaient M. de Charvey maître de tout diriger à son gré. Si les fleurets n'avaient pas été démouchetés, on eût dit un maître d'armes s'apprêtant à donner une leçon à son élève favori. Albert était si calme, un courage si déterminé brillait dans ses yeux, que le colonel se tenait à quatre pour ne pas l'embrasser. Il ôta son habit, Albert en fit autant; il imitait tous ses mouvements, tous ses gestes. M. de Charvey prit les fleurets des mains du témoin et en oflrit un à son adversaire. Celui-ci se mit en garde, et le duel commença.

A peine eurent-ils échangé deux ou trois passes, que le colonel frémit d'épouvante. Il venait.de reconnaître que le jeime homme élait de sa force. En effet, pendant ses longues années de solitude, Albert avait acquis dans cet exercice une habileté assez grande pour lutter même avec les maîtres. Lui aussi s'était fié à son adresse pour épargner M. de Charvey, le forcer de s'avouer vaincu, et apprendre au sujet de M. d'Esparon

quelque chose de précis. Ce fut donc avec une angoisse terrible que chacun d^eux reconnut qu'il n'était pas assez supérieiuà son adversaire pour éviter de le blesser ; ils se batth-ent en silence pendant quelques minutes. Au bout de ce temps, le colonel poussa un cri d'effroi, parce qu'il vit quelques gouttes de sang sur le bras blanc et nerveux d'Albert. Cehii-ci, trop échauffé par le combat pour sentir cette égratignure, arrivé d'ailleurs à ce moment où les jeunes têtes perdent toute prudence, se fendit avec un élan irrésistible. U s'enferrait si M. Charvey eût tenu la pointe au corps j mais le colonel avait prévu la botte. Il leva le bras, et, pendant que sa lame effleurait l'épaule d'Albert, il reçut le coup dans le côté. — Bien touché, dit-il en souriant.

Le sang jaillit en abondance. Albert, qui n'avait pas sourcillé, pâlit tout-à-coup. U lança le fleuret loin de lui et se précipita vers M. de Charvey, que le chirurgien avait à l'instant soutenu dans ses bras. La blessure n'était pas grave , Tabondance même du sang rassurait l'homme de l'art ; mais Albert était incapable de l'entendre : il prenait la main du colonel, il lui demandait pardon, il 's'accusait de violence et d'injustice, il se traitait de meurtrier.

— Calmez-vous, Albert, lui dit M. de Charvey ; ma blessure n'est rien , et vous, vous êtes un brave garçon !

Le regard languissant du colonel exprimait une affection si vraie, il venait de montrer tant de généreux courage, que pour Albert chacune de ses paroles devait avoir la solennité d'un oracle. Aussi le jeune homme lui prit de nouveau la main, et lui dit d'une voix à demi étouffée par les sanglots :

— Oh! Monsieur, vous me pardonnez donc ?

— Je fais plus, Albert, je vous aime !

— Eh bien! si vous m'aimez, «in mot, un seul mot, qui m'éclaire dans les ténèbres où je marche^ qui m'arrache au doute affreux où m'ont jeté vos paroles d'hier! Ce que tous disiez de M. d'Esparon, ajouta-l-il plus bas, est-ce bien vrai ? en êtes-vous bien sûr ?

M. de Charvey ne répondit point. 11 ne se résignait pas plus que la veille à se faire aupiès d'Albert le délateur de son père. Plus il pensait que cet instant devait donner d'autorité à son langage, plus il lui répugnait de parler.

— Oh! ]\lonsieur, un mot, par pitié, un mot ! répétait Albert avec une insistance désespérée.

C''était trop d'émotion pour le colonel; le sang qu'il perdait l'affaiblissait peu à peu ; ses dernières blessures n'étaient pas encore fermées ; la torture que lui causaient les questions d'Albert venant s'ajouter à ses souffrances ; il chancela, et s'appuyant sur lui :

— Vous aussi, par pitié, répéta-t-il d'une voix [éteinte , ne m'interrogez plus.

— Oh ! rien qu'un mot, un seul, et je vous bénirai toute ma vie, répéta lejeune homme, qui, dans son ardeur, ne s'aper^ cevait de rien.

— Eh bien!... votre père est un poëte, et votre mère est une sainte, murmura M. de Charvey ; puis il s'évanouit.

Les témoins le transportèrent dans une voiture, aidés du chirurgien, qui, tout en maugréant contre les équipées et les mauvaises têtes, affirma de nouveau que ce n'était rien. Albert remonta seul dans le liacre qui l'avait amené et reprit le chemin de la maison paternelle. La pluie avait recommencé ; les Champs-Elysées étaient encore solitaires. Albert, en suivant la grande avenue, comparait tristement ce retour à sa

première promenade avec M. d'Esparon, si pleine d^enchantements, de confiance et de soleil; il n^hésitait pas sur ce qu'il avait à faire ; sa conduite était trace'e, et il ne songeait ni à ajourner ni à marchander son obéissance au devoir. Seulement, lorsque la voiture s'arrêta devant la maison de son père, il sentit qu'il lui restait encore là une affection et une espérance ; quelques instants après , il était auprès de M. d'Esparon.

Sa pâleur, ses traits bouleversés, ses vêtements en désordre, donnèrent bien vite l'éveil à Octave ; il devina qu'il venait de se passer quelque chose d'extraordinaire ; il interrogea vivement son fils, qui lui avoua tout.

L'agitation du comte fut si vraie , son désespoir si grand , ses angoises si profondes , qu'Albert retomba dans ses incertitudes et se demanda de nouveau si l'homme qui parlait si bien le langage du cœur méritait les sévères paroles du colonel. M. d'Esparon commença à reprocher à son fils de n'avoir pas eu plus de ménagement pour .sa tendresse ;, de s'être exposé sans l'avertir à un semblable péril ; mais Albert lui prouva sans peine qu'en pareille circonstance il n'y a rien de mieux que d'épargner à ceux qui nous aiment l'horrible douleur de savoir d'avance ce qu'il n'est plus temps de prévenir, où la triste envie de mettre obstacle à ce qu'ils ne sauraient empêcher. M. d'Esparon, qui l'écoulait avec une sorte d'admiration inquiète, frémissante encore du danger passé, finit par convenir qu'il avait raison. Sa pensée prit alors un autre cours, et une question bien naturelle arriva sur ses lèvres :

— Quelle était, demanda-t-il, la cause de ce duel ?

Le jeune homme regarda son père et se tut. Ses douleurs, un moment oubliées, recommençaienl. M. d'Esparon, répéta

sa question avec plus de chaleur, et, à l'embarras des réponses d'Albert, il comprit bientôt qu'il s'agissait de lui-même,

— Et que disait-on de moi ? reprit-il après un moment d'hésitation.

— Ce que le fils de madame d'Esparon ne devait pas entendre ; ce que le fils de M. d'Esparon était forcé de relever.

Octave rougit et se mordit les lèvres ; mais il était en ce moment sous l'influence d'un sentiment trop sincère pour ne pas faire bon marché de lui-même, et, ne songeant qu'à son fils, il mesura d^un œil épouvanté les périls et les chagrins auxquels cette susceptibilité chevaleresque exposait Albert.

— Ah ! dit-il enfin, c'est moi qui suis coupable ; j^aurais dû le prévoir ; j'aurais dû penser que ce que j'essayais était impossible , que vous étiez trop pur pour l'air que nous respirons ici !

Albert avait espéré que son père se défendrait avec indignation; il attacha sur lui un regard de reproche, puis il ajouta ;

— Ainsi donc vous me trompiez?

— Et le sais-je moi-même? N'avais-je pas oublié, en vous revoyant, tout ce qui n'est pas vous? Avais-je un autre but que de vous retenir ? Et maintenant que faire ? Chaque fois que je vous verrai sortir, chaque fois que vous passerez quelques heures loin de moi, je serai dans des transes mortelles.... Albert! Albert! cher et cruel enfant, pourquoi n'avoir pas plus de pitié de votre père ?

— Rassurez-vous, répondit Albert en affermissant sa voix, cette inquiétude et ces périls ne seront pas de longue durée; je viens vous demander la permission de retourner à Blignieux....

— Partir! vous, me quitter! s'écria le comte en pâlissant.

— Il le faut; le charme que j'ai trouvé auprès de vous ne doit pas me faire oublier une autre affection, d'autres liens,...

M. d'Esparon resta un moment la tête appuyée dans ses mains ; quand il la releva, le regard qu'il fixa sur son fils était empreint d'une telle tristesse, que le pauvre Albert sentit sa résolution chanceler.

— Oui, reprit Octave, je sais bien que je n'ai pas le droit de vous retenir malgré vous. J'avais espéré... il me semblait... cette vie était si douce !... votre présence me faisait tant de bien ! — En cet Instant, la voix lui manqua, et il se détourna brusquement.

Albert n'y put tenir ; il se rapprocha de son père et lui dit doucement : — Oh ! ne vous plaignez pas ! Laissez-moi, je vous en prie, le peu de courage qui me reste. A quel point je vous aimais, vous l'avez deviné, n'est-ce pas? Aujourd'hui encore je donnerais ma vie pour vous épargner ce chagrin ; mais il le faut; ma mère n'a que moi au monde, mon absence la tue ; d'ailleurs, voici sa fête qui approche...

— C'est ^Tai, murmura Octave ; elle s'appelait Marceline.

— Et ce jour là (hélas ! c'est la seule fois dans l'année où je la voie sourire ! ) j'attends son réveil pour lui offrir un beau bouquet de roses des Alpes.

— Les roses des Alpes!... reprit M. d'Esparon. Pâles et aimables fleurs que j'ai cueillies bien souvent sur la pointe de nos rochers !... J'étais jeune alors, jeune et pur comme vous, Albert ! Ah! quel est donc ce charme invincible des premières émotions? — Et Octave se tut, comme accablé sous le poids de ses pensées.

Albert essaya quelques paroles consolatrices, mais son père

'ISi CONTES ET NOUVELLES.

ne l'entendait plus ; cette imagination mobile se reportait, à vingt ans de là, vers cet tiumble coin de terre qu'elle avait si longtemps dédaigné.

— Oui, disait-il, il me semble que c'est hier; les plus fraîches de ces fleurs sauvages croissaient dans ce grand ravin qui sépare notre plateau de la première chaîne des Alpes, et qu'on nomme la Combe-aux-Loups. Oh! je n'airien oublié. Un pont rustique traversait le ravin, il conduisait à un petit sentier tracé, à travers la montagne, par le pied des chasseurs, et qui se perdait, au bout d'une demi-lieue, dans un bois de mélèzes...

— Le bois d'Estève !

— Oui, le bois d'Estève, c'est bien cela, et chacun de ces noms réveille en moi un monde de souvenirs !... c'est de la lisière de ce bois que la vue embrassait tout le paysage; en se retournant pour mesurer le chemin parcouru, on apercevait, bien loin, les pau^Tes tourelles de Blignieux, et, un peu plus près, aux bords du ravin, cette petite chapelle dont le porche m'a si souvent servi d'arbi...

— Sainte-Marthe-des-Neiges, interrompit Albert...; ce lieu m'est doublement sacré, doublement cher : c'est là, lorsque j'allais à la chasse, que ma mère venait épier mon retour ; c'est de là qu'elle me voyait paraître quand je sortais du bois d'Estève, et ses inquiétudes se calmaient en me voyant.

— Elle vous aime donc bien, vous? dit Octave d'une voix émue. Au fait, poursuivit-il tout bas et comme se parlant à lui-même, le cœur de l'épouse peut rester fermé, celui de la mère , jamais !

— Oui, mon père, elle m'aime, je le sais maintenant, et cependant j'en avais douté jusqu'ici.

— Que dites-vous?

— Comme elle n'est pas expansive, comme ses regards sévères, ses lèvres scellées n'avaient jamais encouragé mes caresses, je l'accusais de froideur...

— Vous aussi!... s'écria M. d'Esparon en tressaillant.

— J'aurais voulu trouver en elle ces élans de confiance et de tendresse que je sentais toujours prêts à s'échapper de mon cœur ; et , faute de les trouver , j^ai cru qu'elle ne m'aimait pas.

— Oh ! Albert, Albert, il me semble que j'entends ma propre histoire!...

— Oui, reprit le jeune homme, voilà ce que je croyais, voilà ce que j'ai souffert; mais aujourd'hui j'ai la preuve que j'étais ingrat et injuste, que cette affection à laquelle je ne pouvais croire est réelle, immense, comme le cœur qui la renferme.

Et il tendit à son père la lettre de Marianne, qui depuis la veille ne l'avait pas quitté. M. d'Esparon la lut; mille pensées tumultueuses se reflétaient sur son front, sa poitrine se soulevait. A la fin il rendit la lettre à son fils, et, se promenant à grands pas dans la chambre :

— Hélas ! dit-il, qui sait s'il n'y a pas là une vérité qui m'accuse ! Doute poignant qui m'a souvent poursuivi, et dont je me croyais délivré ! Albert, c'est moi peut-être, moi seul qui me suis trompé ! je n'ai pas compris cette nature rigide et fière j je n'ai pas su conserver \is-à-vis d'elle ce calme, cette dignité, qui m'eussent donné assez d'ascendant pour l'assouplir. J'ai voulu tout emporter d'assaut ; mécontent de n'être aimé que par devoir, j'ai voulu éveiller en elle une passion impossible. J'avais espéré du moins qu'elle accueillerait avec enthousiasme les premiers essais d'une imagination qui ne sa-

vait que faire de ses ardeurs... et je n'obtenais que sa méfiance ou ses dédains ! Alors ce livre où je ne pouvais pas lire, j'ai trouvé plus court de le déchirer ; j'ai eu des paroles amères, des sarcasmes imprudents, des colères puériles, et, après avoir tout compromis, faute de savoir attendre, j'ai achevé de tout perdre faute de savoir pardonner !

— Pardoimer!... votre cœur a donc bien souffert?...

— Oui, répondit Octave en baissant la voix, mais il y a des choses que je n'ai avouées à personne, que je ne me suis jamais dites à moi-même... Et aujourd'hui l'idée de ce départ, les angoisses qui me déchirent, tout m'arrache ce triste secret. Albert, savez-vous quel a été entre nous le phis terrible grief, le plus insurmontable obstacle ? Mon orgueil.

— Ah! c'est donc vrai! balbutia Albert, qui, malgré lui, songea aux accusations du colonel.

— Oui, mon orgueil, qui me soufflait à Foreille que j'étais fait pour être adoré, que la femme qui ne m'aimait que par devoir ne méritait pas d^être ma compagne, et que, si je brisais ces chaînes, le monde me vengerait de son indiflérence et de sa froideur!

— En cela du moins vous ne vous êtes pas trompé. Pendant que ma mère commençait à Blignieux sa vie d'isolement, vous veniez à Paris, où vous trouviez le succès, la gloire, le bonheur !

— Ah ! Albert, que vous me connaissez mal ! D'autres peuvent croire que j'ai touché le but, réahsé mes rêves, que je n'ai phis qu'à me reposer dans ce que vous appelez de si beaux noms; si vous saviez quel fond immense de stérilité et d'amertume se cache sous ces jouissances factices, sous ces succès passagers ! L'imagination est une fée malfaisante qui se plait h

dëlruire son propre omTage ; Tidéal est une forme trompeuse qui cesse d'être dès qu'on y touche ! Torgueil est un abîme où s'absorbe et se dessèche tout ce qu'on y jette pour le combler ! M. d'Esparon semblait s'enivrer de ses douloureuses confidences : — Ah ! reprit-il en regardant son fils, pourquoi m'avez-voiis donné, outre la joie de yous revoir, celle de me sentir aimé ? Pourquoi ce charme de plus, maintenant qu'il faut tout perdre? Mallieureux! je ne puis accuser que moi-même! C'est moi qui devais prévoir ce qui me frappe aujourd'hui : regrets inutiles, iJ est trop tard !

— Et s'il n'était pas trop tard P dit Albert comme illuminé d'une idée soudaine ; s'il était temps encore d'obéir à la voix de Dieu, à la prière d'un fils, de rendre un peu de joie à celle qui est restée pendant tant d'années dans la solitude et l'oubli?

— Quoi! que dites-vous? Croyez-vous donc que ce soit possible?...

— J'en suis sûr.

— Je pourrais encore reprendre ma place à ce foyer que j'ai fui, ma place dans ce cœur que j'ai blessé?

— J'en réponds.

— Eh bieni s'écria M. d'Esparon, qui semblait cédera un entraînement surhumain, eh bien! vous l'emportez. Meure dans mon sein ce démon qui m'égare ! meurent ces ambitions que rien n'assouvit, ces rêves que rien ne réalise, ces éternelles inquiétudes qui se servent à elles-mêmes de pâture et de tourment ! Je m'attache à vous comme à mon sauveur : vous partez pour Bhgnieux ; Albert, partons ensemble!...

Albert poussa un cri : tous les doutes qu'il combattait depuis vingt-quatre heures tombèrent en un instant; en un instant, il

roprit plus de confiance et d'amour pour son père qu'il n'en avait jamais ressenti : — Ali ! dit-il Tœil rayonnant d'une joie divine, je savais bien qu'on vous calomniait ! je savais bien que Yous e'tiez le plus noble, le plus généreux des hommes! Et il ajoutait, tout en embrassant M. d'Esparon : — Quel bonheur que le colonel ne m'ait pas tué !...

Il y eut encore là pour tous deux quelques belles et douces heures. Comme Albert voulait partir sans délai, ils commencèrent sur le champ leurs préparatifs de départ ; ils s'en occupèrent ensemble, Albert avec une joie et un entrain charmant, Octave avec tant de vivacité et de hâte, qu'on eût dit qu'il évitait de réfléchir ou qu'il craignait d'hésiter. 11 fut convenu qu'ils partiraient le surlendemain, et que Louis, le \alet de chambre du comte, resterait quelques jours de plus à Paris pour terminer les derniers arrangements.

Ces préparatifs les occupèrent encore le lendemain une partie de la journée. Quand vint le soir, M. d'Esparon annonça à son fils que, pour dire im dernier adieu à la vie de Paris et saluer dignement ce monde qu'ils devaient quitter dans quelques heures, ils iraient aux Italiens. La saison allait finir, et les dernières représentations sont toujours les plus belles. Ce jour-là on donnait Otello. Si Albert avait eu trente ans, si l'expérience de la vie lui avait appris à se méfier de certaines épreuves, il eût cherché le moyen d'éviter cette soirée; mais il était jeune, il était heureux, il se croyait sûr de M. d'Esparon comme de lui-même ; il accepta donc avec empressement une offre qui lui promettait trois heures d'excellente musique, et il ne vit qu'un plaisir là où il y avait un péril.

ALBERT. d29

M. d'Esparon et son fils arrivèrent au Théâtre-Jtalien un peu avant l'ouverture d'Otello ; ils prirent place au second rang des stalles. Octave, en se retrouvant dans son centre habituel, en revoyant cette salle où mille détails, inaperçus pour d^autres, le ramenaient aux fugitives impressions de la vie du monde, .s'étonna d'y prendre plus d'intérêt qu'à l'ordinaire, et il ne put se défendre d'un peu de trouble lorsqu'il songea à son héroïque résolution.

Au moment où Olello commença, Albert entendit, presque au-dessus de sa tête, le bruit d'une loge d'avant-scène qui s'ouvrait. Une femme y entra ; Albert crut vaguement la reconnaitre, et, comme il avait conservé précieusement tous les souvenirs qui se rattachaient à sa première promenade aux Champs-Elysées, il se rappela bientôt que c'était la femme qu'il avait rencontrée près du rond-point, dans cette voiture que le cheval de M. d'Esparon avait ^oulu suivre. 11 la regarda alors avec plus d'attention, et la trouva admirablement belle : il lui fut d'autant plus facile de l'examiner, qu elle se toiu'nait fréquemment du côté où il était placé, tout en écoutant avec attention, ou du moins avec patience, les propos d'un beau jeune homme à figure fade, mais irréprochable, qui était entré dans sa loge, et qui paraissait se donner une peine infinie pour qu'on le crût au mieux avec elle. Albert avait fait pou d'attention à ce jeune homme ; il ne remarqua pas davantage que, depuis l'arrivée de cette femme, M. d'Esparon semblait mal àv Taise, qu'il la regardait à la dérobée avec une agitation

singulière, tenant à peine sur sa stalle, et n'écoutant plus une note de l'opéra. Le motif de cette agitation était si puissant, qu'à la Un du premier acte, M. d'Esparon quitta sa place sans mot dire. Un instant après , Albert le vit entrer dans celte avant-scène et s'asseoir auprès de la belle inconnue. Il n'en fut pas surpris : il se souvint que le jour de leur rencontre Octave l'avait saluée, et il était dès-lors fort naturel qu'il allât lui faire une visite; mais cette visite se prolongea au-delà des limites ordinaires. Le coup de sonnette qui annonça le second acte n'eut pas même le pouvoir de rappeler M. d'Esparon. Depuis son entrée , une révolution évidente s'était accomplie dans cette loge ; le bel élégant qui avait d'abord figuré en première ligne, passant tout à coup à l'état de comparse, cachait son désappointement à l'ombre de son large binocle. Albert, incapable d'apprécier ce symptôme, commençait cependant à se préoccuper de cette longue absence de son père. Ce ne fut au premier moment qu'un malaise vague, indéfini, une curiosité impatiente. Bientôt cette curiosité s'accrut, cette impatience devint plus vive. Le rideau s'était levé pour le second acte, et OctaA e ne revenait pas. Peu à peu Albert sentit naître au fond de son cœur quelque chose de pareil à ces pressentiments dont on a peur, à ces pensées dont on a honte. A mesure que le temps s'écoulait , il hii semblait que ce pressentiment absurde, cette pensée impossible, prenait une forme, un corps, un nom ; un nom qu'il repoussait encore, mais qui revenait sans cesse et entrait plus avant dans son âme. En épelant malgré lui , de ses lèvres frémissantes , ce nom prononcé une seule fois devant lui par le colonel de Charvey, il avait la fiè\Te, il devenait fou, il eût voulu l'être. A la fin, il n'y put tenir. Se tournant vers un de ses voisins avec qui il avait échangé quoi-

ques remarques sur la musique et les acteurs, il lui dit en tremblant déjà :

— Monsieur, pourriez-vous me dire quelle est cette femme en robe de velours noir avec un camélia dans les cheveux?

— Dans quelle loge ?

— Dans cette avant-scène de droite, balbutia Albert.

— Où nous voyons M. d'Esparon? fit le voisin avec un sourire qu^il voulait rendre spirituel.

— Justement.

— Eh ! c'est la belle duchesse de Dienne, dit l'officieux d'un air qui signifiait : D'où sortez-vous ?

Ce nom suffisait. Albert sentit qu'il y avait là la ruine de ses dernières espérances. Jetant un regard désolé sur la duchesse de Dienne et sur M. d'Esparon , il rentra courageusement en lui-même , et comprit que l'arrêt qui condamnait Octave était cette fois irrévocable.

Par une triste coïncidence, au moment où il cherchait à se familiariser avec sa douleur, semblable à ces blessés qui ont le courage de sonder eux-mêmes leur plaie, Desdemona, pâle, brisée, tout en pleurs, murmurait aux pieds de Brabantio ; S'il padre m'ahbandona ! La salle entière applaudissait. Malgré lui, Albert s'appliqua ces paroles désespérées. Alors il sentit que les larmes montaient aux bord de ses paupières, et, s'accoudant sur sa stalle, il cacha son visage dans ses mains*

Pendant ce temps , un drame plus vulgaire se passait dans la loge fatale. M. d'Esparon, en y montant, n'avait pas de but déterminé. Peut-être n'était-ii poussé que par cette inconséquence bizarre, mais fréquente, qui rend insupportable l'idée d'être remplacé, même auprès de la femme que l'on n'aime plus. La vue du bel attentif avait contribué, autant que celle de la

duchesse, à ramener près d'elle M. d'Esparon; mais une fois installé, cédant à la pente de son caractère, le comte avait trouvé madame de Dienne plus ravissante que jamais, justement parce qu'il pensait à son départ et croyait la voii* pour la dernière fois. Sous l'influence de cette idée, il avait été auprès de la duchesse ce qu'il savait être quand il croyait son cœur en jeu : spirituel avec sentiment , mélancolique avec grâce , séduisant enfln , même pour une femme qui ne pouvait plus guère s'abuser.

Depuis longtemps, en effet, madame de Dienne avait ^ u décroître son empire sur Octave. Elle aussi avait ressenti les effets de cette nature brillante, non moins incapable de dévouement et d'amour vrai dans le domaine de la passion que dans les limites du devoir. Alors, plus soucieuse de sa dignité que de son bonheur, elle avait accepté la situation, rendu au comte sa liberté, et posé elle-même les termes d'une rupture sans secousse et sans éclat. Je laisse au lecteur le soin de deviner si cette rupture et le vide qu'elle forma dans l'existence de M. d'Esparon n'étaient pas pour quelque chose dans ce réveil d'amour paternel qui lui avait fait appeler Albert. Ce sont là de ces mystères que ne s'avouent pas les cœurs où ils s'accomplissent, et il y aurait de la cruauté à être plus clairvoyant qu'eux-mêmes ; mais, depuis trois semaines, M. d'Esparon, à qui ce bonheur paternel ne suffisait peut-être plus, avait renoué quelques communications avec la duchesse. Elle l'avait accueilli avec une douceur résignée qui la rendait plus attrayante. Sans préméditation et sans emphase , elle s'était posée auprès d'Octave en femme qui regarde comme inévitables les mécomptes qui l'ont frappée, et qui, au lieu d'en faire un sujet de reproche, les attribue aux tristes conditions de la vie et à i'irrésisti-

ble courant des afïections humaines. C'était assez pour qu'elle apparût aux yeux de M. d'Esparon sous un jour nouveau ; et, comme elle était très-spirituelle, comme il y avait un charmant paradoxe dans ces conversations où, en plaidant pour le désenchantement qu'elle avait subi, elle forçait Octave à se faire l'avocat de la passion qu'il avait brisée, celui-ci, piqué au jeu, retourna chez elle assez souvent pour en reprendre l'habitude, et y trouva assez de plaisir pour s'imaginer qu'il redevenait amoureux.

C'est au milieu de ces circonstances qu'avaient eu lieu les derniers événements que je viens de raconter. M. d'Esparon, en se décidant tout à coup à partir pour Blignieux , sous l'empire des émotions sincères que lui avaient causées le duel d'Albert et l'entretien qui l'avait suivi, ne s'était plus préoccupé de madame de Dienne ; mais cette soirée, l'aspect de cette salle , la vue de la duchesse , celle de son nouvel adorateur, tout avait augmenté le danger, et nous venons de voir comment il y succombait.

La duchesse de Dienne fut-elle sa dupe t Céda-t-elle une fois encore à ce charme posthume qui fait croire aux femmes que des paroles d'amour sur les lèvres de ceux qui les ont aimées ne sauraient être tout à fait menteuses? Devina-t-elle vaguement qu'elle avait un rival à combattre dans la personne de ce jeune homme qu'elle voyait près de la stalle vide d^Octave ? Eut-elle quelque idée de ce départ, et un dernier retour de coquetterie ou de vanité l'en gagea- 1- il à essayer ce qu'elle avait encore de puissance? Le fait est que leur conversation s'anima de plus en plus, et, sous des apparences de raillerie ou de malice, eut des échappées affectueuses et tendres. De temps en temps. Octave, qui sentait le péril, faisait mine de se lever;

mais eJle le retenait par quelque gracieuse câlinerie. Il resta donc, et tous deux crurent un moment à la possibilité de rallumer des cendres éteintes : folle chimère, dont le premier effet était de déchirer, à quelques pas de là, un noble et jeune cœur !

Otello allait finir. Albert, incapable de demeurer plus longtemps en face de cette loge, goutîre de soie et de velours où s'étaient abîmées en un instant toutes les joies de son âme, n'attendit pas la fin du troisième acte, et s'enfuit comme un faon blessé qui retourne à son gîte. M. d'Esparon vit sortir son fils; il fit un mouvement comme pour aller le rejoindre dans le corridor; mais les femmes les plus loyales ont aussi leurs heures impitoyables : dans cette soirée, la duchesse de Dienne avait accepté la lutte ; dès lors il fallait qu'eUe la soutint jusqu'au bout. — Cher comte, dit-elle d'une voix plus douce que la romance de Desdemona, aurez-vous la complaisance de me donner le bras jusqu'à ma voiture? — 11 n'y avait pas moyen de résister à une prière modulée avec tant de grâce. Octa^e attendit donc la chute du rideau; madame de Dienne et lui sortirent ensemble de la loge. On sait avec quelle majestueuse lenteur l'auditoire des Italiens descend le grand escalier. Une foule compacte arrêtait à chaque pas la marche de M. d'Esparon et de sa belle compagne. Tous les yeux se dirigeaient vers eux : « C'est la duchesse de Dienne et Octave d'Esparon, disait-on à demi voix. — Le poëte et la muse! — Dante et Béatrix ! »

Ils amvèrent ainsi jusqu'au péristyle. Lorsque madame de Dienne fut montée dans sa voiture, Octave renvoya la sienne. 11 avait besoin de respirer, de réfléchir, de compter avec luimême. Le passage Choiseul était encore ouvert. 11 y entra,

alluma un cigare, et revint à pied cliez lui par les boulevards. La nuit était froide, mais calme et sereine. Des milliers d'e'quipages se croisaient dans tous les sens; des flots de lumière ruisselaient encore aux vitres des magasins et des cafés. M. d^Esparon croyait entendre des voix confuses lui répéter avec madame de Dienne : Restez ! — « Quitter tout cela ! se disait-il; abdiquer demain... être oublié dans six mois... Et pourquoi? pour un semblant de vertu et de bonheur, qui ne peut plus être ni le bonheur ni la vertu ! »

Il rentra, triste et indécis; on lui dit que son fils Tavait précédé de quelques minutes et s'était brusquement enfermé. Octave ne sut trop s'il devait essayer de le voir et de lui parler; il se dirigea furtivement jusqu'à sa porte : on apercevait audessous une raie lumineuse qui prouvait qu'Albert .veillait encore. M. d'Esparon prêta l'oreille et crut entendre le cri d'une plume courant sur le papier; il n'osa frapper. Trop mécontent de lui-même pour pousser plus loin sa tentative, il revint sur ses pas, plus agité, plus irrésolu que jamais.

Le lendemain, à son réveil, il sonna et demanda son fils. On lui annonça qu'il était parti à la pointe du jour. M. d'Esparon ne comprit pas d'abord; il sauta à bas de son lit, s'habilla à moitié, et courut à l'appartement d'Albert : il n'y avait plus personne. A mesure que la vérité se révélait à Octave, un tremblement nerveux s'emparait de lui; il parcourait dans tous les sens les deux ou trois pièces dont se composait cet appartement. Tout le mobilier était intact; chaque objet avait été soigneusement remis à sa place; les habits qu'Albert, par ordre de son père, avait commandés à Paris, étaient exactement rangés dans les placards. Le jeune homme n'avait emporté que le mince et modeste bagage avec lequel il était venu.

En conliiiLiant ses recherches, M. d'Esparon aperçut enfin une lettre qu'Albert avait laissée sur sa table de travail ; il se jeta dessus, déchira l'enveloppe et lut ce qui suit :

« J'ai prié Dieu qu'il m'inspirât ce que j'avais à faire; je le prie maintenant d'écarter de ma plume tout ce qui ne serait pas d'un fils respectueux et soumis. Pardonnez-moi donc si je pars sans vous; pardonnez-moi si cette lettre conserve quelques traces de sentiments que je repousse et que je renie.

» Je pars ; j'ai craint que Totie résolution d'avant-hier ne fût le résultat d'une exaltation factice, et par conséquent passagère. J'ai craint qu'il ne tous fût trop pénible, à cause de moi, de revenir sur une décision dont vous vous repentiriez plus tard. J'ai pensé que mon départ vous épargnerait à la fois l'embarras d'un instant et les regrets de toute la vie.

» Comment avais-je pu m'abuser à ce point? Renoncer pour nous aux succès, aux plaisirs, à tout ce qui rend votre \ie si brillante, si enviée! c'eût été trop. Dans une heure d'entraînement que je regarde aujourd'hui comme un rêve, j'ai pu croire ce sacrifice possible ; maintenant, je comprends tout ce qu'il vous coûtait, et je m'en veux de l'avoir espéré.

» Peut-être vaut-il mieux qu'il en soit ainsi pour une personne que je ne vous nommerai plus. Elle est fière, vous le savez ; si elle se fût livrée avec confiance à cette consolation tardive, et qu'ensuite... non, non; mieux valent certaines soufTi'ances que certaines humiliations ; mieux vaut un malheur dont on a cessé de se plaindre qu^m bonheur qui serait à charge à quelqu'un.

» Je ne sais ce que je vous écris ; j'ai déchiré vingt lettres, et j'ai peur encore que celle-ci n'exprime pas assez tout ce que je voudrais dire, ou dise trop ce que je veux taire. Que Dieu

me protège donc et me soutienne !... Il y a des moments où je regrette de vous avoir connu. Mes rêves étaient si purs et si doux!... Puis est venue notre réimion plus douce encore, et cette vie dont il faudrait savourer les délices sans en connaître les secrets. Ah! j'ai goûté tout cela avec trop d^'ardeur ; j^ai mérité d'être puni : j'ai été trop heureux, trop crédule, et je sais aujourd'hui... non, je ne sais rien, sinon que je pars et que je pleure.

» Je vais reprendre ma vie de Blignieux avec la pauvre délaissée. Il est temps que je revienne à celle qui a besoin de moi, à celle qui n'a que son fils à aimer. J'ai beaucoup à réparei", bien des chimères et des injustices à abjurer à ses genoux. J'espère que mes forces ne me trahiront pas, et, si je retrouve auprès d'elle tout ce que je perds ici, il me semble que je serai presque consolé.

» Demain, à votre réveil, nous serons loin l'un de l'autre... hélas ! comme nous l'étions déjà ce soir, moins loin peutêtre... Oh! pardon! pardon! Je voudrais effacer avec mes larmes cette cruelle image; je n'ai rien vu, rien su ; j'étouffe dans mon sein, dussé-je en mourir, tout ce qui n'est pas résignation et respect. A Biignieux, je sens que je vous aimerai encore ; ta Paris, je ne vous reverrais jamais. )ï

M. d'Esparon lut et relut celte lettre; chaque mot, chaque réticence le déchirait de honte et de douleur , puis il promena un dernier regard sur cette chambre vide, et il en sortit comme un exilé.

S'il y avait eu là des chevaux de poste, nul doute que dans ce premier moment de désespoir il ne fut parti sur les traces de son fils : il songea même à en demander; mais il hésita, et une partie de la journée s'écoula avant qu'il se fut décidé.

i38 CONTES ET NOUYELLES.

Quatre heures arrivèrent; c'était l'heure où il avait coutume d'aller chez madame de Dienne. Machinalement il sonna. Sa voiture était prête, et, sans qu'il dit un mot, son cocher le conduisit à l'hôtel de la duchesse. Tous ceux qui connaissent l'histoire des passions, tous ceux qui savent à quel point il est difficile de les arrêter quand elles naissent et de les ranimer quand elles meurent, comprendront sans peine combien fut courte cette dernière illusion qu'Octave et madame de Dienne essayaient de ressaisir.

En partant de Paris, Albert n'avait pas éprouvé un moment d'hésitation, mais la confiance et l'enthousiasme étaient éteints dans son cœur. Dans les premiers jours de la jeunesse, on croit toutes les épreuves décisives; les joies comme les douleurs paraissent sans appel. Dépouillé en un jour des songes dorés de son adolescence, Albert s'imaginait que son âme était dévastée pour jamais, et que pas une fleur ne pourrait croître sur ces débris. Cependant, à mesure qu'il approchait du terme de son voyage, sa tristesse, sans s'effacer tout à fait, prit un caractère de mélancohe plus douce. Lorsqu'en jetant les yeux par la portière de la voiture, il aperçut dans le lointain les premières cimes du Dauphiné, il se sentit saisi de cette émotion que causent, après les crises de la vie, l'aspect de la campagne et le retour au pays natal. Quelques lieues avant Blignieux, il reconnaissait déjà chaque buisson de la route, chaque bouquet de bois, chaque accident de terrain ; il lui semblait alors que sa vie se rattachait au (il qu'il avait rompu quatre

mois auparavant, et il se demandait si ces quatre mois n'étaient pas un rêve.

En arrivant à la grange des Aubiers, à l'endi'oit même où le chemin de Blignieux s'embranche sur la grande route, Albert sauta, à bas de la diligence, laissa ses paquets à la ferme, et, le cœur palpitant, se dirigea vers le château au pas de course. En entrant dans la longue avenue d'ormeaux, il vit accourir ses deux chiens, qui avaient flairé son approche et qui se précipitèrent sur lui comme une trombe. Derrière eux marchait d'un pas plus lent la vieille Marianne, qui, depuis qu'elle avait écrit sa lettre à Albert, s'attendait sans cesse à le voir arriver, et venait tous les jours à sa rencontre. Le jeune homme se dégagea de ces premières étreintes; il courut jusqu'à la porte du salon et l'ouvrit d'une main tremblante. Sa mère était assise à sa place ordinaire. Rien n'était changé autour d'elle. N'eût été la pâleur de ses joues et l'amaigrissement de son visage, Albert aurait pu croire qu'il ne l'avait quittée que la veille. Lorsqu'elle le vit entrer, elle changea de couleur, se souleva à demi sur son fauteuil, puis s'y laissa retomber; il se jeta à ses genoux, et, pendant un instant , ce ne furent, entre elle et lui, que murmures confus et paroles entrecoupées.

— Ma mère! dit enfin Albert, c'est bien moi, me voici de retour, et pour ne plus repartir.

— Merci, mon enfant! répondit-elle ; puisque Dieu vous ramène ici, c'est qu'il permet que je vive, et me pardonne de vous trop aimer !

Comme si cette épreuve eût enfin vaincu la froide et rigide enveloppe dont madame d'Esparon recouvrait tous ses sentiments, ce fut le signal d'un changement visible dans ses manières à l'égard de son fils. Il lui apportait d'ailleurs tant de

dëvoûment, de reconnaissance et d'amour, qu'il ne se méprenait plus sur la réserve apparente qu'elle gardait quelquefois encore en répondant à ses caresses. Les natures contenues, lorsqu'on a Fart de les deviner, ont au moins cet avantage^ qu'on leur sait gré d'une foule de demi-teintes et de nuances qui, chez les caractères expansifs, passeraient inaperçues. Albert, pendant les premières semaines qui suivirent son retour à Biignieux, éprouva une jouissance délicate à ces découvertes qu'il faisait chaque jour dans le cœur de sa mère, et qui, par le léger efTort qu'elles lui coûtaient, lui devenaient plus précieuses.

Cependant il ne retrouvait pas le calme. Sa pensée, violemment détournée des objets trop chers qui l'avaient si longtemps attirée, essayait vainement de se reposer, à l'ombre de cette affection, dans cette vie dont il acceptait d'avance la paisible uniformité. 11 sentait s'élever en lui-même de secrètes agitations dont il ne pouvait déterminer ni la cause ni le but. Tout en se disant qu'il était heureux, il se surprenait encore regardant à l'horizon et interrogeant l'avenir avec d'indéfinissables inquiétudes. 11 croyait les apaiser en revenant à sa mère avec plus d'entraînement et de transports ; mais madame d'Esparon, quoique heureuse de posséder enfin le cœur de son fils, était incapable d'y lire : son mariage, sa vie sohtaire, l'avaient laissée si ignorante, que ces vagues symptômes, ce secret malaise qui perçait à travers les tendres démonstrations d'Albert, n'avaient aucun sens pour elle, et que cette nouvelle phase aurait pu se prolonger sans qu'elle s'en aperçut.

Un joiir, vers la fin de l'été, Albert se promenait sur la terrasse de Biignieux, lorsqu'un petit pâtre des environs vint hii dire que quelqu'un l'attendait à la grange des Aubiers. Albert,

à ces mots, ressentit un grand trouble; bien que, depuis son retour, il n'eût pas une seule fois parlé de son père. 11 ne pouvait s'empêcher de penser à lui. Dans cet inconnu qui l'attendait, et qui lui envoyait ce mystérieux message, il ne sut s'il devait espérer ou craindre de reconnaître M. d^Esparon; mais, à moitié chemin entre Blignieux et la grande route, cette incertitude fut dissipée ; il aperçut, venant à sa rencontre l'homme qui l'avait fait demander; ce n'était pas Octave, c'était le colonel George de Charvey.

Du plus loin qu'il vit Albert, le colonel lui tendit les bras; Albert s'élança vers lui aussi ému qu'un coupable, et bégaya quelques paroles sans suite. M. de Charvey lui dit en l'embrassant :

— Monsieur, lorsque deux hommes ont loyalement croisé le fer, il est d'usage que le vaincu fasse, après sa guérison, une visite à son adversaire. Je n'ai pas voulu y manquer, et me voici : me pardonnez-vous?

— Oh! Monsieur, dit Albert les larmes aux yeux ; c'est moi, moi seul qui veux, toute ma vie, vous demander pardon !

— Non, Albert, reprit M. de Charvey avec une dignité affectueuse ; vous vous êtes bravement conduit. M'en eût-il coûté dix palettes de sang, je me réjouirais de vous avoir vu enflammé d'un si beau courioux. J'ai su, depuis, que vous aviez quitté Paris le suilendemain pour venir retrouver votre mère. Albert, vous êtes un noble cœur.

Le jeune homme remercia du regard M. de Charvey, puis il lui demanda timidement ce qui l'amenait dans les Hautes- Alpes.

— Je pourrais vous dire, répliqua le colonel, que c'est le désir de vous revoir, mais ce motif n'est pas le seul.

Il s'interrompit un moment, puis il ajouta :

— Si j'avais écouté tout ce qu'on me disait là-bas, il ne tenait qu'à moi de me croire à la veille d'une grande fortune militaire ; mais j'avais payé ma dette au pays, le reste n'était plus qu'affaire de vanité; d'ailleurs, je n'ai pas eu le courage de me séparer de ma fille ; j'ai quitté le service, et je reviens, avec ma chère Alice, m'établir dans vos montagnes.

— Vous !

— Oui; j'ai racheté, à huit lieues d'ici, dans la vallée d'Ogerelles, la terre de Rouvre, qui avait appartenu à ma famille: il y a un joli château, un grand parc, beaucoup de gibier ;

vous viendrez nous y voir souvent bien souvent, n'est-ce

pas?

Albert s'inclina : ils marchèrent quelques minutes en silence. Le jeune homme brûlait d'adresser au colonel une question qui expirait sur ses lèvres. Celui-ci le prévint, et lui dit d'un ton qui excluait toute idée d'offense :

— Albert, vous ne me parlez point de votre père?

— Je n'osais pas, murmura-t-il.

— M. d'Esparon n'est pas heureux, il ne peut plus l'être. Votre départ a produit sur lui une impression douloureuse. Ensuite... les liens qui le retenaient à Paris ont achevé de se briser.

— Que dites-vous? balbutia le jeune homme.

— Oui ; la personne qui l'avait aimé n'a pu se faire plus longtemps illusion. Il y avait désormais dans cette affection quelque chose de factice qui les a révoltés tous deux. H se sont quittés, et cette fois c'est pour toujours. Elle est partie pour l'Italie, où l'on dit qu'elle compte se fixer.

— Et lui? demanda Albert le cœurseiTc'.

— 11 a cherché dans le travail une réhabilitation et une revanche ; mais là encore ses forces l'ont trahi. M. d'Esparon est de son siècle. Pressé de jouir, il n'a pas creusé ces mines sûres et profondes qui donnent le filon d'or pur. Son imagination s'est épuisée en prodigaUtés brillantes. Aujourd'hui il a passé quarante ans, l'âge où l'on fait de grandes choses quand on a patiemment fécondé sa pensée, l'âge où l'on succombe à la peine quand on a préféré les succès hâtifs à la gloire véritable. Aussi ce dernier effort ne l'a-t-il conduit qu'au sentiment douloureux de sa lassitude. 11 ne se l'avoue pas encore, mais il en souffre déjà. Je connais quelques-uns de ses amis;" ils m'ont raconté que M. d'Esparon n'éfait plus le même homme. En quelques mois, il a vieilli de dix ans. Il sent que sa renommée lui échappe, que de nouveaux noms font pàhr le sien, que ce terrain tant de fois exploité commence à sonner creux sous ses pas. Alors il s'irrite contre le monde, contre ses amis, contre lui-même. Tantôt il essaie de résister à l'évidence, il se rattache avec emportement à ces derniers lambeaux de talent et de gloiixi qui se déchiient entre ses mains : tantôt il prend une sorte de plaisir fébrile à proclamer lui-même sa déchéance, à maudire les illusions de sa jeunesse qui l'ont poussé hors des voies heureuses, à s'accuser non pas de ses fautes, mais de ses mécomptes et de ses chagrins.

— Hélas! que va-t-il devenir? murmura Albei^t.

M. de Chai'vey sourit avec plus de mélancohe que d'amertume. — Je crois pouvoir vous le prédùe, reprit-il; lorsqu'il sera en face d'une réalité trop inexorable pour pouvoir être méconnue, lorsqu'il se trouvera trop malheureux de son isolement et de son déclin, les souvenirs de son fils et de Blignieux l'assailliront avec plus de force. Alors, Albert, vous verrez

M. d'Esparon venii' frapper à votre porte et s'abriter sous votre toit, comme un pèlerin lassé du voyage. S'il en est ainsi, accueillez-le ; il sera digne de pitié; il aura perdu tour à tour tout ce qu'il demandait à la vie !

Albert, à ces révélations douloureuses, sentit redoubler sa tristesse. — C'est donc amsi, dit-il, que doit finir tout ce qui sourit à l'imagination et au cœur ! Rêverie, confiance, amour, \isions chéries de nos jeunes années, vous n'êtes que péril et mensonge !

Tout en parlant^ ils approchaient de la grande route. Déjà ils apercevaient la grange des Aubiers, dont le soleil couchant faisait reluire la treille poudreuse. La voiture de M. de Charvey était venue l'attendre à l'angle du chemin, que protégeaient contre la chaleur d'épaisses touffes de pruniers sauvages, suspendues aux fentes des rochers. Le postillon avait mis pied à terre et fumait paisiblement sa pipe. A droite, sur un tertre dont l'herbe, verte encore, contrastait avec les tons grisâtres d'alenloui", une jeune fille était assise, respirant avec délices l'air des montagnes, et regardant sans cesse du côté de Blignieux.

Lorsqu'elle vit M. de Charvey, son premier mouvement fut de se lever et de courir à lui avec une vivacité presque enfantine ; mais, quand elle s'aperçut qu'il n'était pas seul, sa couisc se ralentit peu à peu, si bien que le colonel et Albert firent les derniers pas pour arriver jusqu'à elle.

— Alice, dit alors M. de Charvey, je vous présente un ami, M. le vicomte Albert d'Esparon.

Alice fit une gracieuse révérence, et devint rouge comme une cerise. Albert n'était pas moins troublé qu'elle. Le regard du colonel allait de l'un à l'autre avec une complaisance qui ne laissait aucun doute sur ses desseins.

— Ma tille, dit-il enlin, il faut partii'. Nous avons encore huit bonnes lieues d'ici à Rouvre ; un autre jour, quand nous serons dans une tenue plus convenable, nous reviendrons à Blignieux ; j'aurai l'honneur de vous présenter à madame la comtesse d'Esparon.

Alice sauta lestement dans la voiture, non sans avoir jeté sur Albert un regard timide qui acheva de le bouleverser. — Allons donc, conscrit ! lui dit à voix basse le colonel avec un joyeux sourire; vous éliez moins ému sur le terrain en face de mon fleuret. Puis il ajouta tout haut : Albert, vous savez le chemin de Rouvre; deux relais d'ici aux Souchons, puis on tourne à gauche dans la plaine. Vous voilà renseigné ; maintenant, en route !

M. de Charvey monta en voilure, le postillon se remit en selle, et l'attelage repartit.

Une heure après, Albert était de retour à Blignieux: tout s'y passait comme d'habitude : ses chiens jouaient auprès de lui; madame d'Esparon, assise dans son grand fauteuil, ne rompait le silence qu'à de rares intervalles; on entendait dans l'escaher la voix grondeuse de la vieille Marianne.

Octave revint -il? Albert trouva-t-il à Rouvre l'oubli de ses premiers chagrins ? Je laisse au lecteur le soin d'arranger à sa guise cette conclusion de mon récit.

LE

CAPITAINE GARBAS

— Quant àmoi/ditle capitaine Garbas, il ne m'est rien arrivé de bien extraordinaire depuis que j^ai été fusillé.

Un hurrah de surprise, un immense point d'interrogation , multiplié par vingt cris différents, répondit à ces paroles.

Nous étions là, en effet, une vingtaine, groupés autour d'un gigantesque bol de punch, dans la cour de la mairie du premier arrondissement; artistes^ écrivains, hommes du monde , gardes nationaux, troupes de hgne, réunis par les tristes hasards de la guerre civile, pendant cette nuit du 23 juin 1848,' qui précéda la plus sanglante des quatre sanglantes journées. Grâce à cette mobihté de l'esprit français, qui aime à plaisanter avec les choses sérieuse? et à prendre au sérieux les choses plaisantes, chacun de nous s'efforçait de jeter un bon mot, un conte, un souvenir, à travers les préoccupations générales. Même , comme on savait qull y avait

i-48 CONTES ET NOUVELLES.

chance d'être tué le lendemain, rire quelque peu semblait de bon goût : car, vous le savez, la France est le pays où, au mérite d'être brave, on aime le mieux ajouter le plaisir de le paraître.

On avait donc fait venir un lac de punch contenu à grand peine dans une marmite de régiment, qui eût pu servir de bain de pieds à l'éléphant du Jardin -des-Plantes. Ces petites flammes capricieuses et bleuâtres, voltigeant comme des feux follets sur celte surface bouillonnante et sombre, ressemblaient assez aux folles idées du moment, flottant au dessus des sinistres et brûlantes réalités. Nous avions tous plus ou [moins cherché au fond de nos verres l'oubli des anxiétés de la veille et des périls du lendemain ; un journaliste avait risqué quelques bons mots ,* un touriste avait raconté une anecdote de ses voyages ; un chasseur avait paraphrasé une de ses dernières aventui es ; un peintre avait essayé une charge d'atelier. Bref, la plupart d'entre nous avaient fourni leur enjeu de gaité volontaire ou forcée , lorsque le capitaine Garbas, qui n'avait encore rien dit, obtint le plus grand succès de la soirée au moyen de ces quelques mots :

— Il ne m'est rien arrivé de bien extraordinaire depuis que j'ai été fusillé.

En ma qualité d'homme lettré, je me crus obligé d'intervenir.

— Il s'agit de s'entendre, dis-je en souriant : le capitaine n'a pas dit fusillé, deux 1, é, accent aigu, participe passif, mais fusilier j 1, i» e, r, substantif masculin.

— Non, reprit-il avec le même sang-froid, je n'ai pas dit fusilier, l, i, e, r, substantif masculin, mais fusillé, deux 1, é, accent aigu, participe passif.

Nouveaux cris, nouvelle suprisc, nouvelles questions.

LE CAPITAI>'E GAEBAS. 149

Mais déjà le capitaine Garbas était rentré dans le mutisme qui paraissait lui être habituel.

G^était, à M'ai dire, une figure étrange que le capitaine Garbas. Je ne l'ai vu que pendant quelques heures, et il m'a laissé une impression plus profonde, un plus durable souvenir que beaucoup de gens avec qui j'ai passé des mois et des années. Il pouvait avoir environ cinquante-cinq ans; il était de taille moyenne, maigre, sec, nerveux, et d'un teint très-brun qui contrastait, d'une façon bizarre, avec ses cheveux entièrement blancs, coupés courts, et ramenés sur les tempes avec une précision militaire. Ses traits fort réguliers, avaient dû être d'une grande beauté, avant que les chagrins, les fatigues ou l'âge eussent allongé Tovale, dégarni le front, attristé la bouche et ridé les joues. Ses yeux, dont le regard sombre et profond m'avait d'abord serré le cœur, m'étonnèrent par leur éclat pendant qu'il parlait.

Tous les efforts, toute la curiosité, toute l'insistance de mes compagnons, échouèrent contre la tacilurnité du capitaine Garbas. Pourtant l'inutilité de ces tentatives ne produisit pas l'effet que Ton aurait pu en attendre. Tout autre que le capitaine eût passé auprès de son sceptique auditoire pour un hâbleur, jaloux d'attirer l'attention et incapable de soutenir une gasconnade ; mais il y avait dans sa physionomie et son attitude q<ielque chose de si imposant et de si triste, que l'on se sentait porté, malgré soi, à respecter son secret plutôt qu'à douter qu'il en eût un. Peu à peu, les questions devinrent moins pressantes, les regards moins animés. D'ailleurs, la nuit avançait; le sommeil gagnait de proche en proche; déjà, le long des murailles de cette cour vaste et mélancolique , de grandes bottes de paille, étendues sur le pavé, s^étaient trans-

formées en lit de camp où reposaient des rangs pressés de dormeurs ; quand la couche de paille était assez épaisse, le lit avait deux étages, et chacun de ces deux étages un habitant. Sans distinction de grade et d'épaulettes, le caporal ronflait sous le voltigeur, et le sergent sous le caporal.

La plupart de nos buveurs de punch avaient sui\i l'exemple général, et s'endormaient les uns après les autres. Les dernières flammes de la réchauffante liqueur, à peu près épuisée, luttaient et s'éteignaient au fond du vase, hélas! comme allaient s'éteindre, quelques heures plus tard, les dernières flammes de la vie dans le cœur de plusieurs des braves gens qui m'entouraient. Bientôt il n'y eut plus d'éveillés, dans ce cercle si bruyant naguère, que le capitaine Garbas et moi.

La nuit avait un caractère de grandeur émouvante, bien différent de la grandeur sereine que demandent à ces heures paisibles les rêveurs, les amants et les poètes. Ce n'était pas une de ces belles nuits d'été, où Dieu fait ruisseler sur l'azur du ciel des myriades d'étoiles, comme les seuls diamants dignes de sa puissance infinie ; une de ces nuits limpides, douces harmonies de la vie des champs, poétiques compagnes de voyage, faites de vagues murmures, de vagues silences, de vagues parfums, des mille frémissements de la natm-e endormie : c'était une nuit sombre et troublée, où nos passions se faisaient sentir jusque dans le calme universel. Le ciel, pluvieux et froid malgré la saison, n'avait aucune des splendeurs de l'été; quelques rares étoiles, frissonnantes et mouillées, paraissaient et disparaissaient sous les nuages , comme nos débiles espérances sous le voile funèbre des calamités publiques. De temps à autre, un coup de fusil retentissait, isolé, perdu dans l'espace ; puis à intervalles réguliers.

LE CAPITAINE GARBAS. 151

on entendait le cri des factionnaires : Sentinelles, prenez garde à vous! s'e'lever, se répondre, se croiser, s'éloigner, s'affaiblir et se perdre dans les rues désertes. Ce qui rend les autres nuits si belles, c'est que Thomme s'y cache et s'y tait; ce qui rendait celle-là si sombre, c'est que Thomme y apparaissait partout, à l'imagination et à l'oreille, au regard et à la pensée. Tout à coup, le capitaine Garbas plongea une dernière fois son verre au fond de la marmite, le retira plein, le but rapidement; puis se tournant vers moi avec un regard scrutateur que je n'oublierai jamais, il me dit en me montrant mes camarades endormis :

— Vous êtes le seul de ces messieurs qui ne m'ayez pas demandé l'explication de mes paroles.

— C'est, lui répondis-je, que je me suis souvenu d'un vieil adage de mon pays.

— Et cet adage, que dit-il?

— Qu'un homme raisonnable ne doit pas aller au devant d'un secret, mais attendre que le secret vienne au devant de lui.

— Et vous attendez le mien ?

— Non; car vous ne savez pas si je suis digne de le connaître.

— C'est vrai... Vous n'êtes pas militaire ?

— Je n'ai pas cet honneur ; mais j'ai toujours eu pour le soldat un respect, pour la vie militaire un culte qui doit obtenir grâce pour mes allures de pékin...

— Vous n'avez jamais vu le feu?

— Jamais.

— Et êtes-vous sûr, demain, de ne pas avoir peur?

— Si j'ai peur, je tâcherai qu'on ne puisse pas le deviner.

— Par amour-propre ?

— Non, par honneur.

— C'est bien.

Le capitaine Garbas n'ajouta rien à ces paroles; mais, à son air inquiet;, à la mélancolie de son regard, on voyait que sa résolution de garder le silence était moins fei'me que tout à l'heure ; il se leva, et époussetant une manche de son habit avec le parement de Taulre :

— C'est singulier, dit-il, nous sommes à la fin de juin, et il ne fait pas chaud !... Cela me rappelle qu'à Mont-Saint-Jean, dans la nuit du 17 au 18 juin, j'éprouvai aussi un mouvement de frisson ; ce frisson fut un présage ; le lendemain, je reçus un coup de sabre qui me tint six mois entre la vie et la mort... Ah ! que ne suis-je mort alors !

Je lirai de ma poche deux cigares ; j'en pris un, et présentai silencieusement l'autre au capitaine Garbas. 11 me remercia du regard, battit le briquet, me tendit à son tour un morceau d'amadou brûlant sur sa pierre à fusil; puis, quand nous fûmes allumés tous deux, il me demanda ;

— D'où êtes-vous ?

— De Grenoble.

— De Grenoble ! s'écria- t-il avec un tressaillement teri'ible ; de Grenoble ! x\h ! je m'explique maintenant l'instinct bizarre, irrésistible, qui m'attirait vers vous... Eh! dites-moi, continuat-il en maîtrisant son émotion, pouvez-vous me donner des nouvelles de la famille de Montmeillan?

— Elle est éteinte.

— Oui... cela devait être... poursuivit-il avec une indicible tristesse; et il demeura quelques instants pensif, le front appuyé sur sa main : puis il reprit d'une voix mal assurée :

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