LE CAP1TA1>'E GARBAS
— J'ai autrefois passé près d'un an dans les environs de Grenoble .-j'avais connu cette famille; le vieux comte de Montmeillan avait un fils et une tille...
— Le fils, Marcelin, est mort, cet hiver, veuf et sans enfants ; la fille, Henriette, ou plutôt sœur Cësarie-Rose, est morte au couvent des Carmélites en 1845.
— Elle y a donc passé vingt-huit ans!... vingt-huit ans d'austérités, d'immolations et de sacrifices pour des fautes qui n'étaient pas les siennes ! Ah ! c'est Dieu qui m'avertit et me condamne par votre bouche; je vois que mes pressentiments ne me trompaient pas, et que, moi aussi, je n'ai plus qu'à mourir !
Cette douleur si Maie, si profonde, me gagnait peu à peu, sans qu'il me fût possible encore d'en bien démêler la cause. Le capitaine était là, debout, devant moi, sa tête brune et ridée à demi-penchée sur sa poitrine. A la lueur du gaz et des derniers feux épars dans la cour, je vis rouler dans ses yeux une larme. Je lui pris la main et la pressai sans mot dire. Mon émotion me servit mieux que n'eût pu le faire la curiosité la plus habile; il répondit à ma silencieuse étreinte, et me dit à demi-voix :
— Ecoutez! la famille de Montmeillan est éteinte; le triste secret, le souvenir d'amour et de désespoir qui me liait à cette famille n'appartient donc plus qu'à moi seul. D'ailleurs, je sens que je serai tué demain. Ce souvenir me pèse comme un remords, elilme semble que je mourrai plus tranquille, quand je me serai confessé à un honnête homme...
— Je ne suis pas , niurmiu-ai-je en souriant tristement , im confesseur bien respectable ; il en est dont le caractère est sacré, les consolations puissantes, dont le pardon serait absolu....
— C^est vi'ai, répondit le capitaine Garbas. A travers les hasards de ma vie de soldat, que de fois j'y ai pensé I que de fois je me suis dit que, pendant que sœur Césarie-Rose me pardonnait et priait pour moi, il me serait doux de pouvoir prier aussi, prier pour moi et pour elle ! Enfant d'un pays où la foi se respire avec l'air, bien souvent il m'a semble que la voix de Dieu m'appelait.... mais jamais comme ce soir !.... A présent, il est trop tard; nous n'avons plus que quelques heures, et je ne puis pas quitter mon poste. Demain, si je ne suis pas tué raide et si vous me voyez tomber, promettez-moi de tout faire pour me procurer un prêtre.
Je le lui promis. Il ajouta avec plus de calme :
— Merci I Maintenant, cette promesse fait de vous mon ami... mon seul, mon dernier ami, et à un ami l'on peut tout dire... Votre nom?
— Lionel.
— Lionel, écoutez-moi !
Nous étendîmes nos manteaux sur une botte de paille abandonnée par son premier habitant ; le capitaine Garbas lalluma son cigare. Nous nous assîmes côte à côte, et il commença son récit en ces termes :
— Je ne m'appelle pas Paul Garbas, et je ne suis pas Français; je m'appelle Paolo Garba, et je suis Calabrais.
En 1809 (j'avais à peine seize ans), j'étaisgardeurdechè^res, au service d'Antonio, liche fermier des envh'ons de Martorano. La ferme d'Antonio Paëse, située sur le plateau d'une colline, dominait, d'un côté la mer, de l'autre la forêt de Sainte-Euphémie.
Je me souviens encore de ce paysage, comme si je pouvais effacer de ma vie trente-huit ans de douleurs et d'exil, et
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rouvrir mes regards d'adolescent sur l'étable au toit rustique, où se pressait, le soir, mon grêle troupeau; sur les bouquets d'yeuses qui accidentaient çàet là les bruyères grisâtres; sur la mer bleue et brumeuse tachetée de voiles blanches; sur les grands bois qui dessinaient à droite leur sombre et immense rideau.
Un jour d'automne, j'avais conduit mes chèvres sur la lisière de la forêt, où croissait une plante aromatique dont elles e' talent friandes. Au coucher du soleil, lorsque je voulus les rassembler pour les ramener à la ferme, je m'aperçus quil en manquait deux.
J'étais au désespoir. Outre que j'aimais comme des sœurs ces plaintives petites bêtes, jusque-là mes seules compagnes, je savais qu'Antonio ne plaisantait pas sur le chitîre de ses chèvres. Je m'enfonçai donc résolument dans Ja forêl de Sainte-Euphémie, suivant tant bien que mal un étroit sentier dont les ondulations capricieuses se perdaient à tous monients dans les groupes d'arbres. Je marchais ainsi depuis une demiheure, m'arrêtant de temps à autre pour ctieroher à me reconnaître au milieu de l'obscurité croissante, lorsque j'arrivai à une clairière où les dernières lueurs du jour, tamisées à travers le feuillage , me firent apercevoir, adossée et comme tapie sous un épais massif de hêtres, une pauvre cabane d'où s'exhalait un peu de fumée. En même temps, une jeune fille à peu près de mon âge parut sur le seuil, et courut vers moi, en me disant toute joyeuse et toute essoufflée :
— Je suis sûre que les chèvres sont à vous ?
Elle me raconta qu''elle était sortie, une heure auparavant, pour faire du bois , et qu'elle avait vu venir à elle ces deux chèvres, courant d'un air fort effrayé; sans doute le bruit
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OU rôdeur de quelque bête sauvage était la cause de cette frayeur. Alors^, n'osant s'éloigner de sa cabane, elle avait pensé que le plus sage était d'y remiser ces pauvres fugitives, espérant qu'elles seraient bientôt réclamées.
Tout cela me fut dit d'un ton simple et doux qui m'alla au cœur. A mesure que la jeune fille me parlait, son joyeux sourire s'évanouissait pour faire place à une expression de tristesse qui paraissait lui être habituelle. Je voulus la remercier, mais ne trouvant pas de paroles, je pris sa main que je pressai dans les miennes ; elle ne la retira pas, et fixant sur moi son regard rempli d'innocence et de candeur, elle me demanda mon nom :
— Paolo ; et le vôtre ? ajoutai-je.
— Luisella.
— Eh bien ! Luisella , je vous remercie ! dis-je en m'éloignant.
A dater de ce jour, ce ne furent plus mes chèvres qui occupèrent la première place dans mon cœur: elles cessèrent d'être mes seules compagnes. Comme vous pouvez aisément le croire, je sus retrouver le petit sentier; je m'enfonçai de nouveau dans ses profondeurs sinueuses; je revis Luisella et ne tardai pas à l'aimer. Ce fut presque un amour d'enfant, naïf et pur, vague et radieux comme l'adolescence et le matin. Voir Luisella, m'asseoir auprès d'elle sur les grands tas de feuilles sèches que l'automne amoncelait au pied des arbres, grimper comme un chat sauvage jusqu'aux plus hautes touffes de labrusques ou de ronces, pour lui rapporter une grappe de i*aisin ou de mûres, c'était mon bonheur, ma joie, ma vie. Seulement, je remarquais avec inquiétude que Luisella était toujours triste ; et quand je la questionnais sur le motif de sa
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tristesse, elle refusait de me répondre. Elle ne consentait jamais à me recevoir dans sa cabane ; il y avait même des jours où elle me quittait brusquement, en me suppliant de ne pas la suivre. Bref, j'ignorais tout de sa vie, lorsqu'elle possédait déjà la mierme.
A la fin, ma jeunesse et mon amour lui ayant inspiré plus de confiance, Luisella m'apprit qu'elle habitait cette cabane avec son père, mais que celui-ci, presque constamment en campagne, uereweiràii qu'à de rares intervalles, pondant quelques heures de la nuit, pour chercher de la poudre ou des provisions; puis, qu'il disparaissait de nouveau, exposé à tous les hasards, à tous les périls. Ensuite elle me dit en balbutiant le nom de son père : il s'appelait TiodoroMileto.
Ces confidences et ce nom me firent frémir ; je savais ce que signifiaient ces mots : être en campagne, et le nom de Tlbdoro Wileto était celui d'un de ces hommes audacieux, révoltés contre Joachim Murât, et dont la guerre civile avait fini par faire de redoutables bandits. Je compris alors la tristesse, l'inquiétude, les larmes de Luisella ; car la position de ces révoltés devenait chaque jour plus périlleuse et plus horrible.
On était alors au commencement de l'hiver 1810 ; ce fut une affreuse époque pour les Calabres. La guerre de partisans, qu'y continuaient, en dépit de toutes les mesures du roi Joachim, quelques hommes dévoués à Ferdinand et quelques bandes de forçats envoyés tout exprès de Sicile par les Anglais, avait dégénéré, à la longue, en une sanglante série de massacres et de guet-apens. Les soldats français ne pouvaient plus voyager isolément ou par petits pelotons , sans tomber, au détour d'un sentier ou sur l'arête d'un ravin, mortellement atteints par les balles ou les poignards de ces brigands. Tout
favorisait cette guerre atroce : la iiaine des habitants contre les Français, rimprudence de ceux-ci, et la nature même de ce pays creusé de précipices, bosselé de montagnes, coupé en tous sens par des taillis épais, des gorges profondes, des bois impénétrables.
Murât, irrité de voir qu'il perdait à ce jeu bon nombre de ses plus braves gens, voulut en finir , il nomma le généial Manhès commandant des provinces calabraises avec des pouvoirs illimités.
Manhès n'y alla pas par quatre chemins, 11 établit son quartier général à Cosenza, à dix lieues environ de Martorano; puis, par des attaques vigoureuses , il refoula prjesque tous les révoltés dans la forêt de la Scilla et dans celle de Sainte- Euphémie.
Une fois ce premier succès obtenu, il calcula que ces bandits réfugiés dans les bois, au milieu de la saison rigoureuse, ne pourraient pas y vivre, et que, pour qu'ils vécussent, il faudrait ou qu'ils vinssent chercher des provisions dans les fermes ou les villages, ou qu'on leur en apportât de ces villages et de ces fermes.
Alors il décréta que tout homme, toute femme , qu'on trouverait allant aux champs avec un morceau de pain dans leur poche, seraient immédiatement fusillés; que les gardes de la sicarera (gardes nationaux indigènes) envoyés à la poursuite des brigands et rentrant à la ville avant que le dernier de ces brigands fût tué ou pris, seraient immédiatement fusillés: que tout syndic, ayant dans sa commune un certain nombie d'hommes en campagne, et n'ayant pas, après simple avertissement, réussi à lui livrer mort ou vif le nombre exact de ces hommes, serait immédiatement fusillé : il va sans dire que
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le village administré par ces malheui-eux syndics devait être cerné, brûlé, rasé, et les habitants passés par les armes.
Telle était la situation, telles étaient les mesm^es terribles qui semaient l'épouvante dans le pays tout entier, et que Luisella me retraçait en pâlissant, lesyeux-monillésde pleurs, la voix entrecoupée de sanglots.
Par suite des plans stratégiques du général Manhès , deux compagnies de carabiniers à cheval vinrent à Martorano. Elles étaient commandées par le capitaine Goguillot ; parmi ses officiers, celui qu'il aimait le plus élait le heutenant Albéric d'Offanges.
Albéric avait à peine vingt-deux ans ; il était beau, et, dans son regard vif, dans le sourire de ses lèvres un peu sensuelles, il eût été impossible de découvrir le moindre indice de cruauté. Quelquefois, en gardant mes chèvres, près du chemin qui conduisait de Martorano à la ferme de mon maître, je voyais Albéric passer à cheval, l'œil fier, la taille souple, plein de grâce et de vigueur juvéniles. Etait-ce haine contre les oppresseurs de mon pays? était-ce dépit de le voir si brillant et si beau, moi, pauvre pâtre, aussi dédaigné que mes chèvres V était-ce pressentiment ? je l'ignore ; ce que je sais, c^est qu'au bout de quelques jours je détestais Albéric.
Trois mois s'écoulèrent ainsi ; le printemps commençait à teindre de ses couleurs nos bois et nos collines. Mes entrevues avec Luisella devenaient plus rares ; car tel était l'effroi inspiré par ce joug de fer, qu'Antonio m'avait défendu de m'écarter de la ferme. Pendant les moments que je pouvais dérober à sa surveillance et passer auprès de Luisella, j'osais à peine Tinterroger sur son père; je savais seulement qu'il n^Hait pas encore arrêté.
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Bientôt, dans ces courtes entrevues, elle me sembla moins tendre, moins affectueuse que par le passé. Je comprenais sa tristesse ; je ne comprenais pas sa froideur. Ses regards, en s'arrêtant sur moi, avaient perdu de leur confiance et de leur calme. Je lui adressai quelques questions ; il lui fut facile de m'abuser en me répondant que toute affection, toute espérance lui était interdite, tant que son père courait d'aussi grands dangers. Un jour, devenant plus exigeant à mesure que je craignais d'être moins aimé, je dis à Luisella que, du nioment où je l'avais vue, j'avais senti que jamais je ne pourrais avoir d'autre fiancée; qu'au milieu de nos périls et de nos malheurs, ce nom si doux serait une consolation, un soutien pour elle et pour moi; et je lui demandai, suivant nos rustiques usages, d'échanger son anneau contre le mien.
A cette demande, je vis Luisella pâlir. Elle me regarda avec une expression où se confondaient la reconnaissance, le trouble, le regret; puis retirant sa main que j'avais prise entre les miennes :
— Après la guerre, me dit-elle ; en ce moment ce serait un crime !
Si j'avais été moins jeune, si j'avais su réfléchir, peut-être me serais-je demandé comment, malgré les mesures infaillibles, les ordres rigoureux de Manhès et de ses officiers, Tiodoro Mileto, le père de Luisella, n'avait pas encore été pris ; je ne songeai pas à m'en étonner, et le refus de la jeune fille m'attrista sans m'inspirer de soupçons.
Deux mois se passèrent encore ; on était à la fin de mai, et, avec le beau temps, la chasse aux bandits .était devenue plus vive. Je voyais de moins en moins Luisella ; elle n'habitait nuMiio presque plus sa cabane, forcée, me disait-elle, de s\mi
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foncer, pendant des semaines entières, dans les profondenrs de Sainte-Eiiphémie, pour porter quelques viM'es à Tiodoro.
Un matin, entraîné par mes inquiétudes et mon amour, je m'étais rapproché de la lisière du bois plus que ne le permettait mon maître Antonio. Je vis une figure blanche se montrer, disparaître, se montrer encore à travers les buissons et les troncs d^arbre. Je m'a\ançai : c^était Luisella.
— 11 a faim ! me dit- elle.
Ses yeux étaient ardents, sa main brûlante ; elle avait la fièvre.
Je ne répondis rien ; je rentrai précipitamment à la ferme, me saisis en cachette de deux gros pains et d'un reste d'épaule de mouton ; puis, revenant vers Luisella, je lui dis de m'indiquer où je trouverais son père. Enfant du pays, habitué depuis longtemps à dénicher les grives et les palombes, je connaissais tous les replis de la forêt.
— Non, dit Luisella, donnez ; c'est moi qui lui porterai ces vivres.
— C'est moi, répondis-je, qui suis allé les chercher, et c'est moi qui ai le droit de les porter. Oubhez-vous, Luisella, qu'il y a péril de la vie ?
Je ne croyais dire là que des paroles bien simples; cependant Luisella fit im mouvement comme pour se jeter à mes pieds. Elle me regarda avec un air d'admiration et de tendresse que je ne lui avais pas encore vu, et qui donna à sa beauté quelque chose de radieux.
— Paolo, murmura-t-elle, voulez-vous toujours être mon fiancé ?
Pour toute réponse je tombai à genoux auprès d'elle ; elle aussi s'agenouilla, et nous échangeâmes nos anneaux.
Après quoi, se relevant avec l'agilité cPune gazelle, Luisella me dit :
— Allez, Paolo ! je vais avec vous.
Je ne pus l'empêcher de m'accompagner dans cette excursion dangereuse, et j'étais si heureux de me trouver à ses côtés, de l'unir à moi par cette communauté de périls, que je n'avais pas la force de la repousser. Ce fut une journée étrange, remplie d'émotions tour à tour poignantes et douces, où la jeunesse et l'amour mêlaient leur magie à nos angoisses. Jamais matinée de printemps ne fut plus rayonnante et plus belle. Les mystérieuses retraites que nous parcourions semblaient s'éveiller sous chacun de nos pas, en mille harmonies confuses : chants d'oiseaux, bruissements d'insectes, caiesses de la brise à travers l'épaisse feuillée. Çà et là, en quelque percée soudaine, où le soleil arrivait d'aplomb, un rayon de mai jetait tout à coup sa vive lueur entre ces grandes masses d'arbres, remplies de fraîcheur et d'ombre. Quelquefois, lorsque les buissons devenaient trop touffus, lorsque nous rencontrions quelque ravin trop profond, quelque rocher trop rude, Luisella s'appuyait sur moi ; je sentais son bras charmant trembler sous les battements de mon cœur; et je priais Dieu, en ces instants, que notre course aventureuse ne finit jamais.
Au bout de quatre heures de marche, nous arrivâmes à un rocher creux, protégé contre les regards par un impénétrable entrelacement de ronces et de vignes sauvages, enroulées autour d'un épais taillis d'yeuses, et qu'on appelait San-Antoniello. C'est là que Tiodoro attendait sa fille.
Elle lui expliqua qui j'étais et le service que je lui avais rendu. Il me regarda d'un air sombre, et, se jetant sur les provisions avec une avidité famélique ;
LE CAPITALN'E GARBAS. 163
— Voilà donc, dit- il à Luiseila, celui qui me coûtera la Tie !... Je ne pus comprendre le sens de ces paroles. Elle rougit ; il
continua :
— Il y a trois jours que je n'ai rien mangé; trois jours qu'il m'a fallu quitter la ferme de Gemigliano, où j'étais si bien... d'où vient ce changement ? à qui la faute ?
Luiseila baissa les yeux sans répondre. Bien que les plaintes du brigand fussent pour moi autant d'énigmes, Fexpression de son visage, le son de sa voix, le feu sinistre de son regard, tout me faisait frissonner.
— Adieu, mon père, dit enfin Luiseila ; il faut que Paolo retourne bien vite à ses chèvres... Je reviendrai après-demain.
Tiodoro me regarda encore de cet air menaçant qui m'avait déjà glacé le cœur ; puis, laissant tomber la main que lui tendait sa fille :
— Au revoh", Luiseila!... Adieu, Paolo !... nous dit-il. Notre retour fut triste, silencieux; Luiseila baissait la tête
et n'osait plus me prendre le bras; moi, je n'osais pas l'interroger, et pourtant mille questions brûlantes se pressaient sur mes lèvi'es. Quand nous approchâmes de la lisière, je fis violence à mon émotion, et murmurai à l'oreille de ma fiancée :
— Luiseila, que voulait dire votre père ?
— Paolo , si vous m'aimez , ne me le demandez jamais ! répondit-elle en sanglotant ; et elle s'enfuit.
Rentré à la ferme de mon maitre, j'eus à subir une violente réprimande pour ma longue absence et pour la disparition des comestibles. Cependant, malgré son avarice et sa poltronerie, Antonio était un honnête homme ; je pouvais être battu, mais j'étais sûr de ne pas être dénoncé.
Aussi, trois jours après, au moment où je sortais avec mes
chèvres, mon étonnement fut grand lorsque je me vis an-êlé par quatre carabiniers, sous la prévention, disaient-ils, d'avoir porté des vivres à un homme en campagne.
Je n'essayai pas de nier; d'ailleurs, à quoi bon? Sous la dictature du général Manhès, être arrêté , c'était être jugé ; être jugé, c'était être mort.
Je fus conduit à Martoi'ano, en croupe derrière un des carabiniers. Nous étions à peine arrivés , que d'autres soldats amenèrent, des hameaux ou des fermes environnants, une trentaine d'autres prisonniers, coupables, comme moi, d'avoir porté à manger à des rebelles, ou d'en être soupçonnés.
On nous jugea tous pêle-mêle ; et , s'il y a des pays où l'on se plaint des lenteurs de la justice, je puis affirmer que notre jugement fut à l'abri de ce reproche; en une minute tout fut expédié : instruction, réquisitoire, résumé, arrêt, condamnation.
Nous avions pour juge le capitaine Goguillot , aide de camp de Manhès , et trois autres officiers , au nombre desquels se trouvait Albéric d'Offanges. Mes trente compagnons d'infortune furent condamnés, collectivement et unanimement, à être fusillés dans la journée. Pour moi seul il y eut une exception assez singulière : Goguillot et son premier lieutenant me condamnèrent; Albéric s'abstint; le troisième officier, qui paraissait être son ami , dit quelques mots sur mon extrême jeunesse, et conclut à mon acquittement.
Mais comme l'abstention d' Albéric réduisait à trois le nombre de mes juges, et que deux d'entre eux avaient voté ma mort, je n'en fus pas moins très-positivement condamné à être fusillé comme les autres.
Lorsqu'on nous emmena , je remarquai qu'Albéric détournait la tête et évitait mes regards.
LE CAPITAINE GARBAS. J65
Il fut décidé que nous serions fusillés à cinq heures précises...
— Ici, je vous conjure, Lionel, me dit le capitaine Garbas en s' interrompant, de ne pas croire que je m'amuse à faire du mélodrame dans un moment aussi solennel et aussi grave que celui où nous nous trouvons. Le fait que je vais vous raconter est exactement vrai. Un de vos poètes a dit, je crois, que le vrai est quelquefois invraisemblable : j'ajouterai que, sur des lèvres comme les miennes, et dans un instant comme celui-ci, cette invraisemblance même est une preuve de vérité. Ceci posé, je reprends mon récit :
A cinq heures moins quelques minutes, nous fûmes conduits hors de Martorano, du côté de la ferme où j'avais passé mon enfance. Le temps était si beau, Tair si pur, que j'apercevais à l'horizon le sombre rideau de la forêt de Sainte-Euphémie ; je pensai que Luisella était derrière un de ses grands arbres, et je remerciai Dieu d'avoir permis, qu'au moment de ma mort, mes regards pussent atteindre tout ce que j'avais aimé.
On nous fit ranger sur une seule ligne, à l'extrémité d'une terre à blé que longeait un grand fossé, de manière à ce qu'en tombant, nos corps fussent reçus par cette fosse creusée d'avance. Le lendemain, quelques pelletées de terre devaient suffire à compléter notre sépulture, et c'était faire bien assez d'honneur à des rebelles et à des bandits.
Nous avions tous de la résolution et du courage : on en a toujours chez les peuples réduits au désespoir. Nous demandâmes qu'on nous laissât le visage découvert, et on nous ac* corda cette grâce.
Les carabiniers mu'ent pied à terre et armèrent leurs carabines. Un vieux sous-officier commanda le feu.
Je ne sais si un de nos exécuteurs tira avant les autres, et si, sa balle atteignant mon voisin de droite, celui-ci me fit, en tombant, un rempart de son corps; le fait est qu'au moment du feu de peloton , je sentis , au lieu de la mort que j'attendais , une masse pesante et inerte s'affaisser sur moi et m'entraîner de son poids au fond du fossé ; deux autres corps tombèrent en même temps à ma droite et à ma gauche, et je me trouvai entièrement recouvert. J'entendis quelques faibles gémissements, puis il se fît un grand silence; après quoi nos exécuteurs s'éloignèrent, et je restai dans cette situation étrange , à demi étouffé par ces cadavres qui m'avaient sauvé la vie et n'osant pas faire un mouvement.
Vous croirez sans peine que les minutes me semblaient longues; cependant en ma qualité de pâtre, accoutumé à la vie des champs, j'avais appris à calculer assez bien les heures. Au bout de trois heures environ, je compris que le soleil devait être couché et je me soulevai à demi : en effet, la nuit approchait.
Au même instant j'entendis des pas qui s'avançaient vers le fossé, et deux voix d'hommes qui se mêlaient au bruit de ces pas.
Je me rejetai de nouveau sous le funèbre rempart qui me protégeait; bientôt il me parut que .les deux promeneurs étaient au bord du fossé, et le dialogue suivant aniva jusqu'à mon oreille :
— Oh ! Albéric ! Albéric ! je n'aïu'ais jamais attendu cela de toi 1
Cette voix, ce nom d* Albéric me fit tressaillir : je reconnaissais la voLx de l'officier qui avait conclu à mon acquittement.
— Tu as raison^ Fernand, je suis un misérable! répondit
LE CAPITAINE GARBAS. 167
Albéric; mais que "seux-tui Je suis fou, fou d'amour pour cette jeune fille, qui se joue de moi depuis si longtemps et qui m'a fait désobéir aux ordres du capitaine... Pour un sourire, pour mi regard de Luisella, j'ai tout oublié, tout trahi; j'ai protégé la retraite de son père , de ce Tiodoro , un des plus exécrables coquins dont nous ayons à purger la Calabre... Comment t' étonner, après cela, que j'aie vu sans regret mourir ce jeune pâtre, dernier obstacle entre mon amour et Luisellal Fernand, je suis ensorcelé!..
— Oui, tu dis vrai, et il faut bien que je te croie; car cet amour insensé ne t'a pas rendu seulement infidèle à tes devoirs, rebelle à la discipline, ardent à arriver à ton but, fût-ce sur le cadavre d'un innocent!... Ne t'a-t-il pas fait oublier d'autres affections, d'autres liens, d'autres promesses?
— Henriette! s'écria Albéric avec angoisse.
— Oui!,.. Henriette de Montmeillan ! . . . cette angélique enfant qui t'est promise par sa famille et par la tienne ! Henriette, qu'en partant tu appelais ton ange gardien, et dont la douce image t'avait soutenu jusqu'ici au milieu de nos fatigues et de nos périls ! Ah ! tu n'es plus digne d'elle ; Tange gardien peut s'enfuir vers le ciel, car c'est le démon qui te possède tout entier...
— Fernand, par pitié, épargne-moi ! Non, je n'ai pas oublié Henriette ; je n'ai pas cessé de l'aimer ; en ce moment encore, j'ai siu' moi son portrait, ses lettres , doux talisman qui me protège ! mais, je te le répète, si nous pouvions croii^e à la jettatura^ je croirais que Luisella m'a jeté un sort... Je l'aime... sans cesser d'aimer Henriette... c'est un autre amour, une fièvre qui me brûle, des transports qui me consument... Fernand, il y a deux hommes en moi; l'un, généreux, loyal,
chevaleresque, fidèle à ses amitiés, à sa tendresse, à son pays, en un mot le fiancé d'Henriette; l'autre, esclave d'une passion coupable, ne reculant ni devant une folie, ni devant un crime... et c'est celui-là qui te parle en ce moment!
— Mais enfin, que prétends-tu faire?
— Je vais te dire tout : il va cinq mois, tu le sais , que je rencontrai Luisella ; je l'aimai, et sans répondre à mon amour, en me tenant ^ans cesse en suspens entre l'espérance et le doute, elle a réussi à faire de moi l'instrument du salut de son père, à m' arracher un ordre pour que mes hommes., dans leurs tournées, épaignassent la ferme de Gemigliano, où Tiodoro était caché... Les choses sont allées ainsi jusqu'à samedi dernier... Ce jour-là, je rencontrai Luisella à mi-chemin de Martorano ; jamais elle ne m'avait paru si belle ! Je me plaignais de ses rigueurs; elle me répondit froidement; alors, mécontent, irrité, jaloux, je lui dis que je n'étais pas sa dupe, qu'elle aimait encore le jeune pâtre avec qui elle m'assurait être brouillée ; qu'on les avait rencontrés ensemble; qu'un officier de carabiniers n'était pas fait pour être sacrifié par une petite fille à un petit gardeur de chèvres, et que, pour commencer, je Tavertissais d'avoir à faire déguerpir son père de la ferme de Gemigliano, parce que j'allais la faire fouiller. Que crois-tn qu'elle m'ait répondu? « Faites ce que vous voudrez; je vous rends votre parole. » Et elle a continué son chemin , plus fière qu'une duchesse. Le lendemain matin> j'ai su que son père n'étai plus à Gemigliano.
— Et après ?
— Ohl après... après, j'ai pu me convaincre que les bandits vertueux, les brigands, gardiens vigilants de la foi jurée et de l'honneur de la famille, étaient du domaine de l'Opéra-
LE CAPITAINE GARBAS. 160
Comique... car voici ce qu'a fait ce iiideux Tiodoro; comme il se trouvait beaucoup plus mal dans son uid de hibou de Sainte- Euphémie qu'à la ferme de Gemigliano, il a signifié, hier, à sa fille, qu'elle eût à cesser de me désespérer, et à congédier définitivement son gardeur de chèvres Luisella a beaucoup
pleuré, mais le père noble a été inexorable ; il Fa menacée d'aller se livrer lui-même au capitaine Goguillot, et la pauvre enfant, épouvantée de cette menace, a tout promis. Tiodoro est réinstallé, depuis la nuit dernière, à Gemigliano... et Luisella doit me recevoir ce soii' à minuit.
— Et ce malheureux pâtre ?
— Encore du Tiodoro, mon ami ! Prévoyant, avec une sagacité infernale, que cet amoureux indigène serait un obstacle entre Luisella et moi, et ne se souciant pas d'être forcé de s'enfuir de nouveau au plus épais de la forêt pour y mourir de faim, le digne brigand a fait dire hier soir, au capitaine, que ce jeune Paolo avait porté la veille des provisions à un des plus dangereux rebelles, et qu'on le trouverait à la ferme d'Antonio Paëse. De là, arrestation, condamnation et exécution...
— Et Luisefia sait-elle que Paolo a été fusillé ?
— Oui; et c'est là ce quil y a de plus étrange dans cette aventure. Malgré l'horreur et le dégoût que m'inspire Tiodoro, je l'ai vu un moment cette nuit... Il m'avait donné rendez-vous près de la ferme pour me parler de Vaffaire qui m'intéresse. 11 paraît que Luisella m'aime, qu'elle m'aime avec passion, mais qu'elle luttait contre cet amour, qu'elle se débattait contre son propre cœur, se rattachant avec une sorte d'ardeur désespérée
à sa première affection pour Paolo Elle eût voulu faire de
sa tendresse pour le pauvre pâtre, une sauvegarde, une barrière contre moi... Tiens, Femand, une pensée m'est venue :
c'est que, par une bizarre coïncidence, Luisella devait avoir pour Paolo un sentiment analogue à celui que m'inspire Henriette de Montmeillan : une araitié fraternelle, une tendresse paisible et pure, qui lui eût suffi, si elle ne m'avait pas rencontré... qui m'eût suffi, si je ne Tavais pas connue...
— Eh bien ?
— Eh bien ! les mœurs de ce diable de pays sont fort différentes des nôtres. En France, la mort de Paolo eût creusé un éternel abîme entre Luisella et moi. Ici, c'est le contraire : vivant, il nous eût toujours séparés; car, pour être plus sûre de lui rester fidèle, Luisella s'était fiancée à lui... Par sa mort, j'ai de l'espoir, à moins que son spectre ne vienne se placer entre elle et moi....
— Et tu iras ce soir chez elle ?
— J'irai, et elle ne me refusera pas de me recevoir.... Elle a trop peur pour son vénérable père !.... je m'attends à des cris, à des larmes, à des sanglots... Que m'importe? je l'aime et j'en suis aimé...
— Et tu es bien sûr qu'aucun 'piège, aucun guet-apens ?....
— Oh! je suis parfaitement tranquille... La fusillade de ce soir va contenir les maraudeurs de nuit pour une semaine au moins. D'ailleurs, la cabane de Luisella n'est pas très-avant dans la forêt... A minuit, trois coups dans la main, sa fenêtre s'ouvre, et, en un saut, je suis auprès d'elle...
— Et tune veux pas que je t'accompagne?.. .
— Oh ! Fernand ! dit Albéric d'un ton de reproche.
Ces paroles furent les dernières que j'entendis ; les deux officiers s'éloignèrent, et bientôt le bruit même de leurs pas se perdit dans le silence et l'obscurité.
Je n'ai pas besoin de vous dire ce qui s'était passé dans mon
LE CAPITAINE GARBAS, 171
âme pendant ce dialogue ; tous les incidents que j^avais eu peine à m'expliquer, le trouble de Luisella, ses alternatives de froideur et de tendresse, les paroles de Tiodoro, mon arrestation. Rembarras d^Albéric n'osant ni me condamner ni m'absoudre, tout cela s'éclaira pour moi d'un jour soudain, terrible, plus cruel encore que les soupçons et que les doutes. Pendant qu'Albéric parlait, la jalousie, la douleur, la haine, la colère, se pressaient dans mon cœur ; mais, en même temps, il me semblait que le miraculeux hasard qui m'avait sauvé d'une mort inévitable, me préparait une vengeance.
Lorsque je n'entendis plus rien, je me soulevai à demi hors de ma lugubre cachette ; la nuit était venue, et, en regardant les étoiles, je calculai qu'il devait être près de dix heures. J'avais tout juste le temps nécessaire à l'exécution de mes projets.
Je me dégageai entièrement des cadaM'es qui m'entouraient ; je sortis du fossé, et, me glissant de buisson en buisson, j'arrivai jusqu'à la forêt de Sainte-Euphémie. 11 n'y avait pas de lune ; la nuit, malgré les étoiles, était sombre ; j'y voyais à quelques pas devant moi : c'était précisément ce qu'il me fallait.
Je reconnus le sentier qui menait à la cabane de Luisella ; je m'y jetai avec une sorte de furie, franchissant fondrières et broussailles. Au bout de \ingt minutes, je distinguai, à travers les arbres, une petite lumière, bien faible, bien tremblante, mais qui me servit de guide... Ah ! que n'aurais-je pas donné pour que cette lumière, qui m'indiquait, à travers le lointain et l'ombre, Ja fenêtre de Luisella, eût été allumée pour moi !... Quelle rage quand je pensais que c'était là le signal qui devait conduire Albéric auprès de ma fiancée !... Mais cette
rage était ma force, et j'avançai rapidement ; bientôt, je fus sous la fenêtre.
Luisella, \êtue de noir, était agenouillée, dans le fond, au pied d'une grossière statue de la Vierge, telle qu'on en trouve dans toutes les maisons de mon pays; la lumière que j'avais aperçue de si loin était allumée au-dessous de celte statue.
Au bruit que je lis en sautant dans la chambre, Luisella ne se retourna point ; et je pus la regarder sans qu'elle me reconnût ; elle priait.
— Luisella I dis-je à demi-voix.
Un cri de stupeur et d'épouvante sortit à l'instant de sa poitrine; elle se retourna, me vit, et se dressant contre la muraille, J'œil fixe, les lèvres livides, plus pâle que la pien-e d'un tombeau :
— Le revenant I le revenant ! s'écria-t-elle d'une voix terrible.
— Non ! mais le vengeur 1 répliquai-je en la touchant de ma main brûlante.
Il y eut là quelques minutes de stupeur et d'angoisse, pendant lesquelles ni Luisella, ni moi, n'eûmes la force de parler.
A la fin, se traînant sur ses genoux, et s' attachant à mes vêtements, elle me dit :
— Est-ce toi, Paolo ? Est-ce ton spectre ?
— C'est moi, répondis-je, moi que Dieu a sauvé d'une mort certaine pour faire de mon bras l'instrument de la punition et de la vengeance !
— Punir ! te venger ! Ah ! tu dis vrai... Je suis coupable... je t'ai trompé... j'aurais dû t' avouer tout... j'aurais dû te dire à quoi me forçait la sûreté, le salut de mon père...
— Ah ! répliquai-je avec un rire amer, cette piété filiale me
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plaît et me touche 1.., Mais Tiodoro, j'en suis sûr, ne vous eût pas trouve'e si courageuse^ si résolue à le sauver, si son salut ne dépendait pas d'un bel officier que vous aimez et qui va venir.
— Oh ! grâce ! Paolo ! épargne-moi ! pardonne-moi !
— Non ! point de grâce, point de pardon ! A-t-il eu pitié^ lui qui me tuait? avez-vous eu pitié, vous qui me laissiez mourir? Que vous avais-je fait, dites- moi, pour me déchirer ainsi le cœur? Je vous ai aimée... comme on aime, lorsqu'on est seul au monde, et qu'on rencontre sur son chemin un être adoré en qui on absorbe tout, son cœur, son espoir, sa jeunesse, son âme, sa vie ! Pour vous, j'aurais bravé mille morts ! 11 y a trois jours, c'était avec délices que je désobéissais aux lois terribles de Manhès, parce que ce péril redoutable, je l'affrontais pour vous, par vous, avec vous. Ce soir, lorsque vingt carabines étaient dirigées sur moi, lorsque chacune de ces bouches de feu éclatait pour me broyer et m'anéantir, c'est à vous, à vous seule que je pensais ! Votre nom chéri était encore sur mes lèvres ; mon regard cherchait à l'horizon la place de votre cabane ! j'étais presque heureux de mourir, parce que je ci'oyais sentir dans ma mort même comme une étreinte de votre' amour et du mien !... Et vous, vous donniez votre cœur à un autre, à un Français, à un officier, pour qui vous n'êtes qu'un caprice d'un jour, une fantaisie d'une heure ! Votre main, encore empreinte de notre anneau de fiançailles, pressait cette main peifide et cruelle qui vous marcliandait le salut de votre père ! Qu'étais-je pour vous moi ? un jouet dont on se sert et que l'on brise quand on s'en est servi ; un misérable pâtre que Ton peut tiahir sans remords et désespérer sans crime ; un ver de terre que la botte du- bel officier allait écrasei-
174 CONTES ET NOUTELLES.
devant vous, sans qu'un cri s'élevât de votre poitrine pour essayer de me défendre... Je gênais vos belles amours... Je n'étais bon qu'à mourir !
— Eli ! bien ! oui, je l'aime, reprit Luisella avec une sombre énergie ; je l'aime d'un amour insensé; et si c'est là un crime, frappe-moi, Paolo ; je suis criminelle ! Moi-même, je ne puis ni expliquer, ni comprendre comment cet amour a peu à peu envahi toute mon âme, comment cet homme m'a fascinée, comment ma pure et douce tendresse pour toi s'est effacée sous cette irrésistible image ! oui, je l'aime; je suis coupable; mais je ne suis pas infâme... Albéric ne sait pas à quel point je Faime... Ce qui s'est passé ce matin, la trahison qui t'a livré, l'arrêt qui t'a condamné, le coup qui devait te frapper, j'ignorais tout... C'est mon père qui a tout fait; c'est lui qui m'a annoncé, il y a quelques heures, ta condamnation et ta mort... Sans pitié pour ma douleur, pour mes remords, il m'a dit qu'il était perdu, et que c'était moi qui le perdais, si je ne consentais pas à recevoii' Albéric cette nuit... Mais, tiens, Paolo î regarde !
Luisella tira de son sein un couteau mince et effilé, et elle me dit avec un irrécusable accent de désespoir et de ^ érité :
— Toi mort, je n'étais plus une jeune fille oublieuse, fascinée et séduite; j'étais une veuve, pleurant son fiancé, son éooux : je me suis vêtue de deuil, je me suis agenouillée aux pieds de la bonne Vierge. Ton souvenir et ma prière de\ aient être entre Albéric et moi une barrière insurmontable ; et s'il avait voulu la franchir... eh bien ! ce couteau aurait fait justice.
— De lui ? demandai-je à demi-voix.
— Non, de moi! répondit-elle en frémissant.
— En ce cas-là, m'écriai-je en nremparant du couteau, cette
LE CAPITAINE GARBAS. 175
arme vengeresse changera de destination : car c'est Aibéric qu'elle va frapper... il est minuit, et Albe'ric va venir. Luiseila qui s'était releYée3,tomba de nouveau à mes genoux :
— Oh ! je t'en prie ! je t'en conjure !... me dit-elle d'une voix brise'ede sanglots ; tout ce que tu voudras... mais pas cela ! Tue-moi ! écrase-moi ! mais pas Aibéric ! Vois-tu, Paolo?... je te comprends... il te faut une victime... Oh ! oui, tu es outragé... on t'a trahi, et tu n'es vivant que par miracle... mais pas Aibéric!... Écoute... tout ce que je t'ai dit tout à l'heure... eh biea ! ce n'est pas vrai... je voulais te fléchir; je voulais me sauver, comme une lâche fille que je suis... mais ce n'est pas vrai... Aibéric n'est pas coupable ; c'est moi qui ai tout fait^tout dit, tout résolu... C'est moi qui suis une infâme... frappe-moi, tue-moi, mais pas Aibéric!...
Elle se tordait à mes pieds : Tu l'aimes donc bien ? réphquai-je froidement.
Elle comprit que j^étais inflexible : alors, s'éloignant de moi, et se serrant avec une suprême angoisse contre l'image de la Vierge :
— Vierge de bonté et de pardon ! dit-elle , faites qu'il ne vienne pas !
— Dieu de justice et de châtiment ! m'écriai-je , faites qu'il vienne !
En ce monient l'horloge de Martorano sonna minuit. Le temps était si calme que malgré la distance, les vibiations de l'horloge arrivèrent distinctement jusqu'à nous.
Au même instant , nous entendîmes un léger bruissement dans le feuillage à quelques pas de la cabane.
— Entendez-vous? miu-murai-je tout bas à l'oreille de Luiseila.
— C'est le vent du soir qui passe à travers les feuilles, ditelle en frissonnant.
— C'est Albéric, et voilà le signal ! répondis-je. Il venait de frapper trois coups dans ses mains.
Luisella se précipita sur la lumière pour l'éteindre ; je récartai d'une main, et de l'autre j'élevai la lampe à la hauteur de la fenêtre.
On entendit un craquement de pas ; je me collai contre la cloison; une seconde après, Albéric, sautant par dessus Tappui, s'élança dans la chambre. Je m'avançai et il me vit.
Ses lèvres s'agitèrent un moment par une sorte de contraction nerveuse, mais il ne pâlit pas ,• son regard resta fier et résolu.
— Homme ou spectre, mort ou vivant , dit-il , tu peux me frapper, mais non me faire peur...
— Je suis un homme, répondis-je l'œil étincelant d'une colère que son sang-froid augmentait encore... je suis un homme dont tu as voulu faire un spectre; un amant à qui tu as volé sa fiancée, un innocent que tu as laissé condamner à mort... Tu as ton épée, défends-toi!
Albéric me répondit d'un air superbe : Une épée contre un poignard ! un soldat contre un assassin I tu peux me tuer, Paolo, mais je ne me défendrai pas.
Et, d'un geste rapide, il jeta son épée parla fenêtre ouverte.
Un reste d'honneur, ma jalousie peut-être, m'ordonnait de ne pas le tuer sans défense. J'avisai, accroché à la cloison, im autre stylet, qui appartenait sans doute à Tiodoro; je le pris, et présentant la poignée à Albéric :
— Au nom de votre honneur, si votre honneur n'est pas un vain mot, me croyez-vous le droit de me tenir pour offensé ?
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Il hésita un moment; puis , perdant un peu de son. attitude dédaigneuse, il laissa tomber de ses lèvres cette seule syllabe : Oui.
— Eh bien ! si je suis l'offensé et vous l'offenseur, j'ai le choix dos armes et du combat : j'exige que vous vous défendiez.
U releva la tête, comme pour me braver encore.
— Albéric ! défends-toi ! je t'aime ! s'écria tout-à-coup Luisella , les joues pâles comme la mort, les yeux étincelants comme l'éclair.
Un nouvel accès de rage me traversa le cœur ,* et, l'instinct de la vengeance me révélant où il fallait fiapper :
— Au nom de votre jeunesse , de vos espérances, de cette Henriette de Montmeillan que vous avez laissée en France et que vous y retrouverez, Albéric, défendez-vous !
A cette révélation soudaine, Luisella tomba inanimée sur le plancher.
— Tu as donc des démons à tes ordres ? me dit Albéric stupéfait.
— Non ; mais j'ai des oreilles pour entendre, lorsqu'on me croit mort et que l'on parle! Albéric , encore une fois, au nom d'Henriette, défendez-vous !
Un sentiment de mélancolie et de regret se peignit sur son visage ; il prit le stylet, et se mit en garde.
Mais.il se défendit mollement ; et, d'ailleurs, j'avais dans le maniement de cette arme une supériorité évidente ; je l'enlaçai comme un serpent, et le frappai en pleine poitrine. Il tomba raide mort.
Toute cette scène n'avait pas duré plus d'une minute.
Je revins alors à Luisella étendue sans vie : « Levez-vous, lui dis-je. » Elle ne me répondit pas et ne fit pas un mouvement.
— Lujsella ! levez-vous ! repris-je.
Même immobilité, même silence.
Je la saisis entre mes bras, et Tassis sur un escabeau. Elle me laissa faire, et me regarda avec de grands yeux fixes dont l'expression tenait à la fois de la démence et de Tagonie. A la fin un nom s'exhala de sa bouche comme un souffle ;
— Henriette ! murmura-t-elle.
— Oui : Albéric aimait Henriette ! Henriette était son seul amour ; tu n'étais que son caprice ! répétai-je en appuyant sur chaque syllabe.
Luisella tressaiUit; mais elle retomba bientôt dans son effrayante immobilité.
J'enlevai à Albéric la veste de petite tenue qu'il portait; malgré la différence de nos âges, nous étions à peu près de même taille ; je passai à la hâte cette veste, et revêtis le cadavre de mon grossier sarrau de toile ; je pris son bonnet de police, et enveloppai sa tête dans mon bonnet de laine brune.
Dans la poche intérieure de la veste , je trouvai un paquet assez volumineux ; je le défis. Il renfermait quelques lettres, et une miniature : c'était le portrait d'une ravissante jeune fille.
Rien de plus poétique et de plus suave que ce frais visage de seize ans. Ce front pur, ce regard limpide, révélaient une de ces âmes célestes, nées pour le dévouement, la tendresse et la prière. Quelques boucles de cheveux blonds encadraient cette délicieuse figure, et faisaient paraître plus pure la pureté de ce front, plus candide la candeur de ce regard.
Pour un enfant à demi-.sauvage, tel que j'étais alors, ce visage adorable fut une révélation tout entière ; il me découvrait un nouveau monde.
LE CAPITAINE GARBAS. 179
Un sentiment bizarre, confus, inexplicable, s'empara de moi pendant que je contemplais ce portrait. Il me semblait que ce n'était plus Tamour de ma fiancée que j'enviais à Albéric ; que c'était l'amour d'Henriette.
— Regarde, qu'elle est belle ! dis-je à Luisella en plaçant le portrait sous ses yeux.
Je ne sais si son regard put s'y arrêter un moment : un léger frisson fut le seul signe de vie qu'elle donna.
J'omTÏs les lettres; mais je ne savais pas lire; je les repliai soigneusement et remis le tout dans ma poche.
Ensuite je sortis de la cabane. A la fin de mai, les nuits sont courtes; le temps me pressait.
Je pris le sentier qui conduisait hors de la forêt ; arrivé près de la lisière, je jetai les yeux à droite et à gauche, et je découvris ce que je cherchais : c'était le cheval d' Albéric. Il l'avait attaché à un tronc d'arbre avant de s'enfoncer dans le sentier.
Je saisis le cheval par la bride et le conduisis jusqu'au seuil de la cabane ; j'entrai, m'emparai du cadavre d'Albéric et le plaçai en travers sur la croupe du cheval. L'intelligent animal frémissait sous ce lugubre fardeau, que je fixai avec des courroies. Puis je sautai lestement en selle ; le cheval essaya de se cabrer; mais j'avais appris, en montant à nu nos cavales, à dompter de pareilles résistances; je le pressai du talon, rendis la main, et, au bout de quelques minutes, sortant de la forêt, nous courions, au grand trot, dans la direction de Martorano.
Les étranges émotions de cette journée avaient fini par me i'aire monter au cerveau une sorte de vertige ; mon cœur ne battait plus; j'obéissais à une impulsion machinale pendant cette course funèbre, que j'ai comparée depuis à celle du cava-
lier noir de Bûrger. La nuit était sombre et calme; les étoiles pâlissaient déjà , quoique Taube ne painit pas encore : tout était silence dans cette Taste plaine, où mon cheval , écumant sous ce double fardeau, passait comme un messager de mort. Son trot rapide faisait résonner les pierres du chemin ; parfois, de son sabot fumant jaillissait une étincelle.
Je le fis approcher du fossé où gisaient mes nialheureux compagnons; je déhai le corps d'Albéric , défigurai son visage avec mon couteau, et le plaçai au fond du fossé, au-dessous des cadavres amoncelés.
— Le compte y sera ! murmurais -je pendant cette horrible opération.
Je remontai sur le cheval et le dirigeai de nouveau vers Sainte-Euphémie. Vers trois heures du matin , au moment où le ciel commençait à blanchir aux premiers lueurs de Taube, je rentrai dans la cabane de Luisella.
Je retrouvai la jeune fille à la place où je l'avais laissée : seulement sa pâleur était plus livide; son immobilité plus effrayante; de temps à autre, un soupir, de plus en plus en faible^ soulevait sa poitrine.
Pour la première fois, depuis la veille, je me sentis ému de pitié : Luisella! lui dis-je, viens ! sortons d'ici ! allons vivre uu mourir bien loin de ce lieu de désespoir !
Elle ne m'entendait pas; ce gémissement nerveux continuait en s'affaibUssant. J'essayai encore de la soulever : elle retomba de tout son poids sur l'escabeau.
— Luisella ! j-éponds-moi ! repris-je ; parle-moi et je te pardonne tout.
Elle parut faire un effort pour promener autour d'elle son regard terne et vitré, comme si elle eût cherché quelqu'un.
LE CAPITAIISE GARBAS. 181
— Luisella ! parle-moi 1 répétai-je avec angoisse.
— Henrielle ! murmura-t-elle.
Ce nom fut son dernier soupir; en vain je voulus la ranimer en la pressant sur mon cœur : elle était morte.
Je fis violence à ma douleur; je contins mes sanglots. Me précipitant hors de ce seuil maudit, je remontai à ciieval, sortis de la forêt, et, tournant à droite , je pris la route opposée à Martorano.
Mon cheval, mon imiforme de petite tenue, me protégeaient contre tout soupçoQ ; je traversai sans encombre une partie des Calabres, et j'arrivai, trois jours après, à Casalnovo. J'avais mon plan.
Depuis le commencement de cette horrible guerre , depuis que le général Manhès avait été revêtu par ]\Iurat de ce commandement dont il faisait nn usage si terrible, presque toutes les voix qui s'élevaient pour maudire ce bouiTeau des Galabres, s'élevaient en même temps pour proclamer la bonté du général Paul de la Vauguyon. Aussi généreux que brave, aussi humain pour les vaincus quMntrépide dans la mêlée, celui-ci réahsait un idéal d'héroïsme chevaleresque, où se confondaient les traditions de l'antique noblesse avec l'enthousiasme de répopée impériale.
Arrivé à Casalnovo, je demandai où je trouverais le général de la Vauguyon. J'appris qu'il résidait, avec son corps d'armée, en Ire Nocera et Naples.
J'allai à Nocera : le générai habitait en ce moment le \illage de San-Severino.
Je lui fis demander une audience, me disant envoyé du général Manhès. 11 me reçut , et une fois en sa présence, sans subterfuge, sans détour, je lui racontai tout.
Pendant mon récit) sa martiale figure prit une expression de tristesse.
— C'est la loi du talion ! s'écria-t-il : c'est la condition de ces horribles guerres!
Puis , me tendant la main avec une ineffable bonté : Paolo ! me dit-il, votre vengeance a été cruelle ; mais on peut vous pardonner. I/épisode sanglant que vous venez de me raconter doit être un abîme entre votre passé et votre avenir. Paolo Garba, le Calabrais, le pâtre, l'homme qui se venge d'une trahison par un coup de couteau, celui-là ne doit plus exister ; il est mort; il a été fusillé dans le fossé àe Martoratto. Vous serez vous, Paul Garbas, un enfant de troupe d'abord, un soldat ensuite, régénéré par Tuniforme, purifié par la poudre à canon. Le voulez-vous?
Je me jetai à ses genoux, et baisai sa noble main avec des larmes de reconnaissance. 11 me sembla que le général faisait de moi un autre homme ,* que chacune de ses paroles me transfigurait en me pardonnant.
La bonté du général la Vauguyon ne se démentit pas un seul instant : il me fit entrer comme enfant de troupe dans le onzième de ligne; trois mois après j'étais soldat; un an après, je savais lire et écrire; au commencement de 1812, J'avais les galo)is de sergent; à la fin de 1843, j'étais souslieutenant.
Vous comprenez sans peiiie, Lionel, que je ne veux pas vous faire l'histoire de mes campagnes : les souvenirs de ma vie militaire sont étrangers à ce récit. J'aime mieux vous dire ce qui se passa dans mon âme pendant cette nouvelle phase de mon existence.
Ainsi que me l'avait dit le général de la Vauguyon, je sen-
LE CAPITAINE GÂRBAS. 483
tais peu à peu s'opérer en moi une métamorphose complète. Il y a dans la vie des camps quelque chose de sahibre qui élève l'âme, ennoblit le cœur^ éteint ou amoindrit les sentiments coupables. En outre, la discipline s'emparait de moi, repétrissant de ses lois inflexibles mon caractère de sauvage. Je n'avais d'abord appris la lecture que comme un moyen d'arriver au grade de sous-officier. Bientôt j'y pris goût. Quelques-uns de mes camarades ou de mes chefs me prêtèrent de bons livres, qui ouvrirent à ma pensée des horizons que je n'avais jamais enti^vus. €es lectures, en civilisant mon esprit, corrigeaient ces instincts primitifs qui me livraient, comme une bête fauve, aux emportements de la passion ou de la colère, de l'amour ou de la haine. Je m'accoutumai à comprendre les sentiments délicats, ce que la civilisation, l'élégance des mœurs, l'éducation du cœur et de l'intelligence, peuvent mêler de finesse et de charme aux affections tendres. Après deux ou trois années, mon origine, mon pays, mon enfance, la ferme d'Antonio, la forêt de Sainte-Euphémie, la cabane de Luisella, n'apparaissaient plus à ma mémoire qu'à travers une soile de vague, comme des rêves qui eussent appartenu à mie autre existence que la mienne, et où mon cœur ne trouvait plus matière ni à haïr, ni à aimer. Deux souvenirs seulement survivaient encore au milieu de cette transformation de tout mon être : le souvenir d'Albéric, dont la mort n'avait pas étouflé mon ressentiment, et l'image d'Henriette de Montmeillan , dont le portrait avait été pour moi la révélation d'un monde inconnu.
Au milieu des hasards de ma vie mihtaire, ce portrait ne me ^^uiltait pas. Je conservais aussi les lettres d'Henriette, et lorsque je crus mon éducation assez avancée, je les ouvris et je
les lus... Ah ! je l'ai bien compris depuis, ce furent ces lettres qui entretinrent ma jalousie, ma haine contre cet Albéric, à qui elles étaient adressées, cet Albéric que j'avais bien immolé à ma vengeance, mais à qui je n'avais pu ravii- ni l'amour de Luisella, ni le cœur d'Henriette.
Comment vous donner une idée de ces lettres? A l'époque où je les lus pour la première fois, j'étais bien jeune encore; mon éducation intellectuelle et mondaine ne datait pas d'assez longtemps pour que je pusse trouver, dans mon expérience ou dans mes lectures, quelque chose de pareil à cette chaste et poétique expression d'une tendresse de jeune fille. Ma vie nouvelle me dégageait peu à peu des éléments grossiers de ma nature primitive ; mais je n'en restais pas moins l'enfant des collines et des bois, accessible à tontes les émotions vives, assez puritié pour comprendre toutes les impressions délicates, assez naïf encore pour les ressentir dans toute leur fraîcheur et tout leur charme. Aussi ces lettres furent pour moi comme ce premier roman qu'on lit au seuil de la jeunesse, et qui décide souvent de toute une destinée.
En voici quelques passages ; je les ai relues si souvent, elles sont si intimement liées à tous mes souvenirs, que je ne pourrais plus m'en détacher.
..* Grenoble, février 1809.
... Vous êtes parti, Albéric, parti pour ces grandes guerres qui ne rendent pas, hélas ! aux filles, aux sœurs et aux mères tout ce qu'elles leur prennent... Hier, après votre départ, j'ai tant pleuré, que mon père, qui nous avait défendu de vous écrire, s'est laissé fléchir,et me permet de babiller avec vous.. Oh ! que j'ai sauté à son cou ! que de baisers ! que de ca-
LE CAPITAINE GARBAS. 185
resses ! Comme je me suis faite petite fille, pom* embrasser cet adorable père avec plus de sans-façon et d'entrain.
Vous voyez que j'use vite de la permission ; et maintenant je ne comprends pas comment j'aurais pu faire sMl m'avait fallu passer, sans vous écrire, tout le temps de votre absence. Au fait, j'ai beau réfléchir, quoique vous m'appeliez votre jolie dévote (est-ce bien vrai, Albéric ? suis-je jolie à vos yeux ? ) ma conscience ne me reproche rien, et trouve tout simple que je vous écrive... D'abord mon père me le permet ; c'Q9,i donc bien, car il ne peut avoir tort ; ensuite, ne sommesnous pas promis l'un à l'autre depuis six ans? Ma pauvre mère, en mourant, n'a-t-elle pas dit à la vôtre qu'elle lui demandait pour moi son Albéric? Fernand, mon cousin, n'estil pas votre frère d'armes? Marcelin, mon frère, n'est-il pas votre ami ? Tout nous lie, le passé et l'avenir, notre enfance et notre jeunesse, nos espérances et nos craintes, votre cœur et mon âme; car je vous ai donné de cette àme tout ce qui n'appartient pas à Dieu et à mon père... Ou plutôt, Albéric, je ne sépare pas ces trois affections qui se fortifient et se consacrent l'une par l'autre. Dieu, dans son infinie bonté, me permet de vous chérir ; mon père a mis bien souvent votre main dans la mienne, en souriant avec sa céleste indulgence. Chrétienne, fille et fiancée, c'est là toute la vie de mon cœur... Prier Dieu, n'est-ce pas le prier pour vous? Obéir à mon père, n'est-ce pas vous aimer?...
Grenoble, avril 1809.
... 0 mon ami! comme j'ai tressailli en lisant le récit de cette bataille où vous avez été légèrement blessé 1 Mon Dieu , que je vous remercie d'avoir pennis que cette balle qui a cm-
porté Fépaulette et qui a effleuré le bi-as, n'ait pas frappé la poitrine ! Albéric, quand je scwige qu^il ne s'en est fallu que de quelques lignes ! Voilà donc notre destinée, à nous, pauvres femmes, dans ces temps cruels ! Mourir chaque jour un peu, jusqir'à ce que deux mots d'un bulletin nous disent si nous devons mourir tout à fait ou si nous pouvons revivre !
Nous sommes bien tristes, et mon père a beau faire, c'est à grand'peine qu'il retient les larmes qui lui viennent aux yeux... Mon frère Marcelin est parti hier pour l'armée d'Espagne... il n'a pu passer avec nous que trois jours, et c'est pendant ces trois jours que nous avons appris votre bataille et votre blessure... Fernand écrit que vous vous êtes battu comme un lion. C'est bien, mon ami ; si je croyais qu'un mot de ma lettre pût vous détourner de votre devoir, je n'écrirais pas ce mot; nous aussi ^ nous avons notre courage et nos dangers ; ces dangers et ce courage, ce sont les vôtres ; nous ne devons pas plus trembler que vous devant les coups qui nous menacent; autrement, nous ne mériterions pas l'honneur d'être vos fiancées ou vos sœurs, vos filles ou vos compagnes.
Que dis-je, hélas? je fais la brave; j'essaie de me tromper moi-même sur les frémissements de mon cœur : ne me croyez pas, Albéric î je n'ai pas de ces vertus stoïques. Je suis fière de votre conduite, de votre bravoure ; je souflrirais mortellement si vous n'étiez pas ainsi; mais je n'en suis pas plus calme ; depuis trois jours, si je n'avais pas ma chère paroisse et mon bon vieil abbé Morin, à qui vous n'avez voulu, Monsieur, rien dire avant de partir ( oh ! que c'est mal, tant de respect humain quand on a tant de courage!); si je n'avais cet appui toujours prêt, ce consolateur toujours écouté, je ne sais vraiment ce que je deviendrais 1... 0 Albéric ! c'est que je vous
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aime tanti c'est mal peut-être de vous Fécrire ainsi... En temps de paix, je ne vous récrirais pas... Folle que je suis 1... Voilà que je pense que la guerre est donc bonne à quelque chose...
... Grenoble, juillet 1809.
... Comment vous remercier^ Albe'ric? au milieu de vos fatigues et de vos dangers, vous vous êtes souvenu que c'était hier ma fête, et, malgré la distance qui nous sépare , vous avez trouvé le moyen de m'envoyer un bouquet de fleurs cueillies pour moi à Ischia ! Votre commission a été très-exactement faite. Les fleurs m'ont été remises hier soir, M juillet, par votre fidèle Jean, qui m'a paru assez exténué et balafré pour mériter les trois mois de congé qui le ramènent ici. Le brave garçon avait mis le bouquet dans son havresac, et, pendant toute la route, il avait eu soin de l'envelopper dans un hnge mouillé, ce qui ne Tempéchait pas d'être un peu fané en arrivant; mais il ne m'en était que plus précieux et plus doux. Ces tiges inclinées, ces pétales à demi flétries, ne prouvaientelles pas combien ces fleurs venaient de loin, et combien était profonde l'affection qui les faisait ainsi voyager à travers l'espace? Avec quel transport je les ai pressées sur mon cœur, ces aimables messagères de souvenir et de tendresse ! Il me semblait qu'elles allaient me parler ; mes lè\Tes, en les effleurant, le^ interrogeaient sur vous... oh ! soyez tranquille, Albéric ! je ne leur demandais pas : m'aime-t-il?
A force de les regarder, il m'est venu des idées charmantes. J'ai remarqué qu'elles avaient perdu de leur éclat , mais conservé tout leur parfum, N'est-ce pas l'emblème des amours sincères et purs, dans les moments de séparation et d'épreuve? Plus d'éclat, plus de sourire, plus de couleurs brillantes épa-
nouies au soleil; mais le parfum subsiste, il se maintient et se transmet à travers Fabsence : Tamour, fleur céleste , a communiqué son mystérieux arôme aux deux cœurs qu'il a unis, et cet arôme divin ils le respirent encore ensemble, même quand la Providence les a séparés. Je vous vois d'ici haussant les épaules, et me traitant de tête romanesque... Oh I ne vous plaignez pas, car mon roman, c'est vous; je n'en connais et n'en connaîtrai jamais d'autre!... C'est en vous aimant, en vous suivant sans cesse du regard de ma pensée, que j'ai en, comme cela , une foule d'idées dont je suis moi-même toute surprise : pardonnez-moi, Albéric; chacune d'elles est une manière de vous aimer...
... P. S. En échange de vos fleurs, voulez-vous accepter ce portrait ? Mon père a profité, pour le faire faire , du passage d'Isabey à Grenoble, et il me permet de vous l'envoyer...
Grenoble, 26 mars 1810,
... Je devrais être heureuse; à la suite d'une action d'éclat Marcelin, mon frère, vient d'être nommé lieutenant. Fernand, mon cousin, m'écrit que vous vous portez bien , que vous supportez bravement cette horrible guerre... Et cependant je suis inquiète, je suis triste... Pour la première fois, une lettre de Fernand arrive, sans quelques lignes de vous... Ce silence m'étonne : Albéric, votre écriture me fait tant de bien ! Votre dernière lettre est du 4 janvier; presque une lettre du jour de l'an, à moi pour qui tous les jours se lessemblent, quand je songe à vous ! C'est mal , mon ami , c'est très-mal ; vous savez que je ne vous demande pas de longues épîtres, ni un grand hixe de style. Non, un mot, un simple mot qui me dise : Je me