‹ Contes et nouvellesChapitre 7 sur 10 · LE CAP1TAI>'E GAUBAS · texte numérisé non relu

LE CAP1TAI>'E GAUBAS

porte bien, et j^aime toujours un peu ma jolie dévote. Il me semble que ce n'est pas bien difficile, et que même, dans un pays de loups, on peut toujours trouver assez de temps, de papier et d^encre pour écrire cela : Fernand le trouve bien , lui qui n'est que cousin, et qui n'est pas amoureux ! Ah ! comme je vous gronderais si j osais, et s'il n'y avait , hélas ! dans les reproches de l'amour, un premier aveu qu^on est moins aimé ? Comme je aous redirais mes tristes calculs... dans le premier semestre, dix lettres ; dans les quatre mois qui ont suivi, trois ; dans les deux derniers mois, pas une ! Quel cruel indice, Albéric ! Mais non, je me trompe , n'est-ce pas? Votre cœur n^est pas complice de ce silence... le hasard a fait que vous n'étiez point là , quand Fernand a écrit... ou bien il aura laissé tomber par mégarde la page que vous lui aviez donnée... Je suis une folle de m'iuquiéter ainsi... vous m'aimez toujours, je vous crois ; mais enfin , pour vous croire , il faut bien, monsieur, que vous me le disiez,.. Dis-le moi, Albéric, je t'en prie à genoux ; Dieu me pardonnera de t'écrire ainsi , et tu auras pitié de ma tendresse , comme il aura pitié de mes larmes !...

... Grenoble, 25 avril 1810.

Encore un grand mois et pas un mot de vous!... Qu'est- il donc arrivé? Vous n'êtes pas blessé, vous n'êtes pas mort... Fernand l'écrirait, et il écrit, au contraire, que vous n'êtes ni mort ni blessé... Oui, mais il écrit cela d'un ton... J'ai lu, relu, dévoré, commenté chaque syllabe de sa letlre... 11 n'y a rien... pourquoi donc me fait-elle frissonner? Albéric, vous vivez, mais ^otre cœur est mort. Vous ne m'aimez plus; vous n'osez pas me l'écrire; mais vous êtes trop loyal pour m'écrire

que vous m'aimez encore... 0 mon Dieu! mon Dieu! ayez pitié de moi ! vous me punissez d'avoir trop mis de mon cœur dans un sentiment terrestre... je mérite ce châtiment,., mais était-ce à Lui de me punir?Oui, je suis bien coupable, coupable envers vous-même, Albéric; car, l'an dernier, lorsque vous fûtes blessé, lorsque chaque bulletin pouvait m'apporter la nouvelle de votre moii;, et qu'il me semblait voir dirigées contre ma poitrine les balles et les épées qui menaçaient la vôtre... eh bien ! je ne souffrais pas ce que je souffre aujourd'hui ! Je suis coupable, et cependant vous devriez me pardonner.,, car c'est encore de l'amour!... Voyez- vous, Albéric? si vous aviez succombé sur le champ de bataille, mon cœur eût été brisé du même coup; il fût descendu avec vous dans le tombeau... j'étais votre llancée... je serais devenue voire veuve... je vous aurais gardé ma foi jusqu'à mon dernier soupir; j'aurais vécu avec votre noble image; la pureté du sacrifice en eût adouci la rigueur, et j'aurais goûté la joie douloureuse, le céleste enivrement de l'immolation chrétienne!... Eh! maintenant... oh! maintenant, je n'ose plus penser à toi... ton souvenir éveille en moi des idées que je ne comprends pas, dont j'ai peur et honte!... Ah! oui! j'étais folle; j'avais cru à la durée de ce qui est fragile, j'avais mis ma confiance dans ce qui trahit! J'étais folle ! Parce que vous m'aviez dit que vous m'aimiez, j'avais cru que cet amour était votre existence comme il était la mienne ; qu'aimer c'était ne pas pouvoir ne plus aimer, qu'il vous était aussi impossible de vous détacher de cet amour que de cesser de respirer... Mon Dieu! secourez-moi! je vous ai offensé! J'ai oublié que c'était en vous seul qu'une âme chrétienne devait chercher la sincérité des affections éternelles ! J'ai oublié que le monde est la douleur, et que vous êtes la

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joie; que la créature est le mensonge, et que vous êtes la \e'rité ! Secourez-moi, mon Dieu ! et si vous avez pitié de ma faiblesse, ne punissez pas Albéric!...

Cette lettre, datée du 25 ami, était la dernière. Albéric avait dû la recevoir quinze jours ou trois semaines avant le tragique épisode de Martorano et delà forêt de Sainte-Euphémie.

Permettez-moi maintenant, Lionel, d'imiter vos drames et vos romans à la mode, en franchissant en une seconde un espace de cinq années. Le 18 juin 1815, j'étais capitaine comme aujourd''hui, et je pris part à la dernière bataille où s'engloutit la fortune de Napoléon.

Cette bataille a été racontée trop souvent pour que je sois tenté d^en recommencer le récit : je vous dirai seulement que je fus chargé par mon colonel d'enlever à la baïonnette une position que Tiinuemi occupait depuis le matin, et d'où il tirait sur nous presque à coup sûr. J'étais soutenu par un détachement du 3^ dragons.

L'attaque fut rude et chaudement disputée ; au moment où nous arrivions, sous le feu nourri des Anglais, jusqu'au point culminant de la hauteur d'où il s'agissait de les déloger, l'officier qui commandait nos dragons et qui s'était élancé, le sabre nu, à la tête de ses hommes, tomba à trois pas de moi, atteint d'une balle à Tépaule. Je me précipitai vers lui, avec une vingtaine de mes voltigeurs; nous formâmes une colonne serrée; et, pendant que nous achevions de bousculer les habits rouges, un brancard fut improvisé , une capote de soldat jetée par dessus, et nous y plaçâmes notre officier qui crid : Laissez-moi! et : en avant! jusqu'au moment où il s'évanouit, épuisé par la douleur et le sang- qui s'échappait de sa blessure.

Je donnai des ordres pour qu'on le transportât à l'ambulance avant que nous eussions de nouveau l'ennemi sur les bras ; mais voici que ces damnés habits rouges que nous avions vus s'enfuir en déroute, revinrent tout à coup sur leurs pas : il y eut encore un moment d'horrible mêlée, pendant laquelle un grand diable de sous-lieutenant aux yeux bleus et aux cheveux blonds m'asséna un coup de sabre qui eiit fait honneur au Front de Bœuf de son compatriote Walter Scott. Je tombai sans connaissance. Quand je revins à moi, j'étais à l'ambulance ; le lit le plus voisin du mien était occupé par un officier, blessé grièvement comme moi, et dont j'entendais par intervalle la respiration haletante et entrecoupée. 11 faisait nuit, et j'étais si alîaibli que les sensations ne m'arrivaient qu'à travers une sorte de voile, pareilles à un rêve douloureux.

Bientôt, le jour parut, éclairant d'un splendide rayon d'été cet intérieur lugubre, ces scènes funèbres, ces visages livides. Mon voisin se tourna vers moi : malgré sa pâleur, je reconnus l'officier de dragons tombé la veille à mes côtés; il me reconnut aussi, essayant de sourire r

— C'est donc décidément, murmura-t-il, un jour de malheur pour les braves et nobles cœurs, puisque vous êtes blessé ?

— Capitaine, répondis-je avec effort, c'est ce que je me suis dit hier, en vous voyant tomber.

— Et pourquoi me secourir? ajouta-t-il d'un ton d'affectueux reproche; si vous n'aviez pas perdu près de moi cinq précieuses minutes, vous acheviez de balayer la hauteur, les habits rouges ne revenaient pas, et vous ne seriez pas ici...

— C'est possible, mais je ne regrette rien si j'ai contribué à vous sauver.

— Merci, mon ami... permettez-moi ce nom quoique je

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sois pour vous un inconnu... Mais on se lie vite, n'est-ce pas? quand on fait connaissance comme nous avons fait hier^ et quand on se retrouve comme nousnous retrouvons aujourd'hui?

— Oui, capitaine, oui, votre ami... balbutiai-je d'une voix que ma douleur et ma faiblesse rendaient de plus en plus Inintelligible.

— Et. si nous nous tirons d'affaire, continua mon voisin, je veux que ce premier souvenir soit entre nous un lien indissoluble, que nous devenions compagnons et frères d'armes... Le voulez-vous?

J'essayai de répondre : oui.

— Et d'abord, il faut que je vous dise mon nom, reprit-il en étendant le bras de mon côté et en me présentant sa main blanche; je m'appelle Marcelin de Montmeillan...

Ma main, que j'essayais de lui tendre^ ne put aller jusqu'à la sienne; je retombai siu- mon grabat, brisé d'émotion et de souffrance

Je vais franchir encore un intervalle de quelques mois, rempli par les catastrophes de cette terrible année 1815, etai'river d''un saut au commencement de l'hiver suivant.

La blessure de M. de Montmeillan avait été moins grave que la mienne; il avait supporté l'extraction de la balle avec un courage héroïque; après quoi, sa convalescence fit des progrès rapides. Mais il ne voulut pas me quitter un instant. D'ailleurs, après le désastre de Waterloo, nous fûmes faits prisonniers tous deux, ensuite compris dans un échange.

Vers le mois de septembre, Marcelin pouvait partir pour le Dauphiné, son pays, et aller s^y reposer de ses fatigues et de

sa blessure ; il était libre, il était guéri. Mais, comme je ne rétais pas encore et que je n'aurais pu suppoiter la route, il resta auprès de moi, me soignant avec le zèle d'une sœur de charité, avec la gaîté d'un camarade, avec l'affection d'un frère.

Pendant les longues heures de malente convalescence, nous resserrâmes encore les liens d'une amitié commencée sur le champ de bataille. 11 y a dans la convalescence, celle surtout qui succède à une blessure grave, je ne sais quelle langueur attendrie, amoUissante. une fatigue mêlée de bien-être, qui dispose aux émotions douces. Il semble que l'on renaîtà l'existence, que l'on entre dans une vie nouvelle avec des organes plus jeunes, des sensations plus fraîches, et que, dans ce rajeunissement do l'âme et du corps, le besoin d'aimer accompagne celui de vivre. Je devais être plus accessible encore à ces impressions affectueuses, moi qui, alors âgé de vingt-deux ans, n'avais pas eu et n'avais pu avoir d'amis. Pendant les cinq ans qui venaient de s'écouler depuis le tragique épisode de Martorano où s'était retrempée et transformée mon existence, j'avais gardé de ce funeste souvenir et des habitudes de mon adolescence une taciturnité presque farouche, que pouvaient bien modifier les progrès de mon éducation intellectuelle et morale, mais dont il me restait encore des traces assez profondes pour m'isoler au miheu de mes camarades. Dans mon régiment, j'étais estimé à cause de mon exactitude scrupuleuse sur tous les points de la discipline, à cause de mon ardeur à m'instruire, et même de cette réserve qui arrêtait l'expansion, la familiarité et la confiance; mais je n'étais pas aimé.

Aussi ce fut avec délices que je m'abandonnai à l'amitié de Marcelin de Montmeillan. Cette amitié charmante fut pour

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mon esprit, peu accoutumé au contact du monde et au commerce des hommes, quelque chose d'analogue à ce qu'avaient été pour mon cœur le portrait et les lettres d'Henriette : une initiation à un monde nouveau, à un ensemble d'idées et d'émotions délicates, exquises, où l'influence de l'éducation et de la naissance ennoblissait chaque façon de dire, de sentir et de penser. Bientôt M. de Montmeillan n'eut plus de secret pour moi. Lorsqu'il vit que ma guérison prochaine et le charme de son affection dissipaient peu à peu ma tristesse et ramenaient le sourire sur mes lèvTes, il renonça au rôle de gaîté factice qu'il s'était imposé pour m'égayer et me distraire de mes souffrances. Un nuage de mélancolie se répandit sur son front, et, quand je lui en demandai la cause, l'explication quil m'en donna fut pour moi la source d'émotions nouvelles.

Marcelin me raconta (ce que je savais, hélas!) qu'il avait une sœur; que cette sœur, cette bien-aimée Henriette, la joie de son vieux père et la sienne, avait été, quelques années auparavant, fiancée à un jeune officier appelé Albéric d'Offanges, qu elle aimait et de qui elle était aimée; qu'Âlbéric avait péri misérablement dans la guerre des Calabies, victime sans doute de quelque horrible guet-apens; que son corps n'avait jamais été retrouvé; qu'un doute douloureux, fortifié par des circonstances étranges, planait encore sur l'événement terrible qui avait probablement coûté la vie à Albéric; qu'on avait parlé d'un rendez-vous donné dans une cabane, d'une jeune fille trouvée morte sur le seuil, et que le seul homme qui eût pu jeter quelque jour sur cette catastrophe, Fernand de Drancey, parent des Montmeillan et compagnon d'armes d'Albéric, avait été, pour surcroît de malheur, tué un mois après, avant d'avoir pu rentrer en France ou même écrire quelque chose de positif.

Vous comprenez tout ce que ce récit avait d'e'mouvant pour moi qui aurais pu le compléter par des révélations si nettes et si cruelles. Le croiriez -vous? je commençais à éprouver une amitié si vive pour M, de Montmeillan, un sentiment si exalté pom' sa sœur, qu'oubliant les torts d'Albéric, la trahison épouvantable de Tiodoro, et ce fossé funèbre d'où je n'étais sorti vivant que par miracle, je me reprochais parfois, comme un crime, la mort de M. d'Offanges. Pourtant je ne cessais pas d'attacher à sa mémoire un sentiment de jalousie; et, par une illusion bizarre qui transportait dans le passé mes affections présentes, il me semblait que c'était l'image d'Henriette qui m'avait armé contre Albéric.

11 est vrai que la conversation de M. de Montmeillan rendait sans cesse cette image plus puissante pour mon cœur régénéré. Marcelin me parlait presque constamment de sa chère Henriette ; il me vantait ses vertus, sa piété, sa beauté, sa grâce, ne se doutant pas que, pendant qu'il me parlait d'elle avec cette vivacité d^expressions qu'autorise la familiarité fraternelle, je pressais silencieusement contre ma -poitrine le portrait de celle qu'il essayait de me peindre. — Paul, me disait-il souvent, ce qui me désole, c'est que ma pauvre Henliette, qui eût été la plus adorable des femmes, la plus admirable des mères, va se consumer dans une sorte d'éternel veuvage : elle prétend qu'Albéric n'est peut-être pas mort, qu'on n'en a pas la preuve, et que c'est pour elle un motif de plus de river son cœur à ce souvenir, de se condamner, à vingt-un ans, au deuil et à la solitude ! Hélas ! je connais trop ce cœur si noble pour espérer que le temps affaiblisse sa résolution ! C'est une âme, vois-tu? à renchérir les sacrifices, à s'immoler avec joie, comme si chaque immolation la lapprorhait un peu

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plus du ciel ! Pourtant j'avais fait d'autres rêves, j'avais conçu d'autres espérances; je suis un soldat, moi, pas autre chose; j'ai plus peur du mariage que du pain de munition. J'avais toujours pense' que je resterais garçon, que je marierais ma sœur, que je lui abandonnerais toute notre fortune, ce qui la ferait assez riche pour pouvoir choisir, et que, quand je me serais bien battu avec les Autrichiens, bien sabré avec les Russes, que j'aurais même laissé, par-ci par-là, un bras ou une jambe, je retournerais à Montmeillan où je trouverais Henriette entourée de trois ou quatre petits marmots qui égayeraient les rhumatismes de leur grand-père et de leur oncle!... Hélas! Watei"loo d'un côté, et de l'autre la mort d'Albéric, ont démoli tous ces beaux rêves ; aussi, veux-tu que je te le dise? pour moi qui suis un peu moins innocent qu'Henriette, il est clair qu'Albéric a été très-probablement tué dans un rendez-vous amoureux, ce qui, selon moi, amoindrirait fort ce que sa fiancée doit à sa mémoire : et je t'avoue que je donnerais beaucoup pour qu'un brave garçon bien tourné, comme il yen a encore dans l'aimée française, parvînt à prouver à Henriette qu'il n'est pas raisonnable de se vouer à un deuil sans fin, et de s'ensevelir vivante dans un tombeau qui n'est pas même celui d'un amant fidèle !

Puis Marcelin ajoutait négligemment : Sais-tu bien, Paul, qu'avec tes yeux noirs, agrandis par la convalescence, et ta pâleur, qui t'a blanchi le teint, tu as un petit air intéressant qui te sied à merveille?

Et chacune de ses paroles me faisait tressaillir.

Au commencement de l'hiver 1816, j'étais tout à fait rétabli; il ne me restait plus qu'un peu de langueur et de faiblesse. M. de Montmeillan, sans m'avertir, avait profité des moyens de

crédit que lui donnait sa naissance auprès du gouvernement de la Restaumtion, pour obtenir que je fusse maintenu dans mon grade, et qu'il me fût préalablement accordé, sans nuire à mes droits à l'avancement, un an de congé de convalescence. Comme il avait obtenu pour lui la même faveur, il m'annonça que nous passerions ensemble ce temps de repos à Montmeillan, auprès de son père et de sa sœur.

Ce fut pour moi une journée mémorable que celle où nous arrivâmes dans ce vieux château, situé dans les environs de Yoreppe, et respecté par la révolution. Le paysage qui l'encadre et dont rien n'égale la pittoresque grandeur, empruntait à l'hiver quelques-unes de ses harmonies sauvages qui s'accordaient assez bien avec nos pensées mélancoliques. La route qui conduisait à Montmeillan, découpée en arête sur le talus des montagnes et des collines, s'ouvi-ait, à une demi-lieue avant l'arrivée, sur une belle vallée où un air tiède fondait la neige, et où quelques brins d'orge et de seigle commençaient à poindre ça et là sur le sol gris et humide. Le château était entouré d'un bois de mélèzes et de pins du nord dont la verdure un peu sombre se détachait sur l'uniforme blancheur des seconds plans, comme une espérance lointaine, mêlée à des images de tristesse.

Nous descendîmes devant le perron. J'étais aussi ému que Marcelin ; il prit mon bras : nous traversâmes une galerie où tout respirait l'antique noblesse de sa race, et nous allions atteindre la poite d'une antichambre qui conduisait au salon, lorsque cette porte s'ouvrit; un vieillard et une jeune fille vêtue de noii-, parurent sur le seuil.

Le comte de Montmeillan, qui portait le cordon rouge et le titre de vice-amiral, était un de ces héro'iques officiers de l'an-

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cienne marine française, qui, trente ans auparavant, avaient porté si haut dans les noers des Indes la gloire de notre pavillon; il avait alors près de soixante-dix ans, mais sa verte vieillesse ne pliait pas sous le poids des années ; sa taille était droite, ses yeux vifs, son sourire plein de séduction et de grâce.

Henriette dépassa, dès ce premier instant^, tous les pressentiments de mon cœur, tout ce que son portrait m'avait révélé. Dans ce portrait délicieux je n'avais vu que l'enfant heureuse et calme, la jeune fille qu'une émotion de douleur avait à peine effleurée. Dans ce front pur, dans cet œil limpide, à travers les boucles de ces cheveux blonds, l'adolescence souriait encore. Quelle différence avec ce sourire du passé et ce que j'avais en ce moment sous les yeux!

Henriette venait d'atteindre sa vingt-unième année. Développée par l'âge, ennobhe par la douleur, sa beauté s'était revêtue de ce voile idéal, de cette poésie mystérieuse qui marque au front les élus de la souffrance, de la prière et de l'amour , son âme vivait tout entière dans ses traits délicats et charmants. Ses yeux n'avaient gardé de leurs larmes qu'une espèce de brume transparente qui en adoucissait l'éclat, pareille à ce brouillard du matin, où se baignent et s'allanguissent les premiers rayons du soleil. A demi inclinée sur le bras de son père, elle tendait son autre bras à Marcelin, pour que leur première étreinte les confondît tous les trois.

— Mon père ! et toi, ma chère Henriette ! dit Marcehn après cette première embrassade, permettez que je vous présente le capitaine Paul Garbas, de qui je vous ai tant parlé dans mes lettres... Mon père, aimez-le comme un fils! Henriette, reçoisle comme un frère; car, sans lui, vous n'auriez plus ni frère, ni fils !

Et recommençant en (juelques mots le récit qu'il avait déjà fait dans ses lettres, enchérissant même sur la véiité , Marcelin de Montmeillan leur rappela comme quoi je lui avais sauvé la vie.

— Paul, soyez le bien venu, me dit le vieux comte avec une gravité affectueuse.

— Monsieur, nous vous aimerons ici comme on aime quand on est triste, me dit Henriette d'une voix dont je crois encore entendre le timbre doux et pénétrant.

A dater de ce moment, je fus installé à Montmeillan comme le troisième enfant de la maison. Le temps que j'ai passé là, avec ces trois êtres d'élite, entouré de témoignages incessants de bienveillance et d'amitié, est resté dans mon souvenir comme un doux rêve entre deux insomnies terribles. Depuis que les lettres de Fernand n'avaient plus permis de douter de la mort d'Albéric, le comte de Montmeillan et sa fille avaient quitté Grenoble et étaient venus s'établir dans ce château, dont la beauté solitaire et mélancolique convenait mieux au deuil d'Henriette. Les âmes nobles et aimantes n'ont pas, dans leurs afflictions, de meilleur refuge que la campagne : elle développe chez ces âmes un besoin de faire le bien, d'adoucir leur tristesse en consolant d'autres malheureux, de se plonger avec une sorte de douloureuse ivresse dans ces sources mystérieuses que la rehgion et la charité réservent aux affligés. Henriette et son père, depuis qu'ils habitaient Montmeillan, avaient constamment puisé à ces sources divines, et, si le regret et le deuil vivaient encore dans leurs cœurs, le bien-être, l'aisance et la joie s'étaient répandus autour d'eux; de toutes parts, on les bénissait, et par une réciprocité précieuse, les travaux qu'ils payaient avec munificence, embellissaient leur demeure, en

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même temps que leurs aumônes faisaient peu à peu pénétrer dans leurs âmes un peu de consolation et de douceur.

Henriette me mit au courant de ses travaux et de ses projets avec une simplicité charmante ; sa tristesse était sans faste : quelquefois en regardant son frère ou moi-même, en nous entendant parler de nos guerres, des larmes venaient aux bords de sa paupière, ou bien ses joues habituellement pâles, se coloraient d'une légère rougeur ; mais elle se remettait vit(î ; quelques pages de Bossuet qu'elle avait constamment sur sa table, quelques minutes passées à son prie-Dieu, une tendre caresse de son père ou de Marcelin, un tour de jardin avec ses ouvriers ou ses pauvres, ramenaient le calme sur son visage, et il ne lui restait alors qu'une mélancolie douce, qui la rendait plus séduisante encore. Lorsque le temps nous permettait de sortir, quand un rayon d^hiver, perçant les brouillards et les nuages, venait sécher les sentiers et les allées, Marcehn offrait un bras à Henriette et l'autre à moi ; nous faisions ainsi des promenades proportionnées à mes forces, et comme le froid et la fatigue de nos dernières journées m'avaient causé, après mon arrivée à Montmeillan, une légère rechute, Marcelin disait, en pressant à la fois mon bras et celui d'Henriette : « Je suis entre deux convalescents. »

Bien que le temps nous presse, je ne résiste pas, Lionel, au charme indéfinissable que je trouve à vous parler de ces douces journées qui n'ont eu pour moi ni veille, ni lendemain. Je ne pouvais pas encore voir assez clair dans mon propre cœur pour démêler la nature du sentiment que m'inspirait Henriette. Ce sentiment était si pur, si profond, il s'y mêlait une idée si vive de l'immense distance qui nous séparait, que je ne m'en effrayais même pas; je n'en prévoyais ni les déchirements, ni

les troubles, ni les orages; il ne se révélait à moi que par une sorte d'apaisement délicieux, de mystérieuse aspiration vers le bien. Chaque matin, dès que ma santé me le permit, nous faisions avec Marcelin une promenade à cheval dans les environs de Montmeillan, si riches en beautés pittoresques et sauvages. En rentrant, nous trouvions le comte et Henriette qui nous faisaient les honneurs d'un bon déjeûner, auquel assistaient parfois le curé ou quelque gentilhomme du voisinage. Puis, Henriette s'emparait de nous, et nous étions requis, Marcelin et moi , de lui communiquer nos plans pour le dessin d'un jardin anglais, destiné à lier, par des pentes naturelles et des plantations élégantes, le château et les bâtiments avec le parc et les futaies. Dans ces causeries, mêlées de discussions channantes, Henriette montrait un irrésistible mélange d'esprit, de grâce, de poésie originale et innée , relevé tantôt par une gravité triste, qui semblait Thorizon de sa pensée, tantôt par un doux enjouement dont Marcelin suivait avec joie les gradations délicates. Vers deux heures, elle partait avec son frère ou avec le vieux comte, pour des excui^ions dont je connaissais le but par les indiscrétions de Marcelin, mais que je n'étais pas encore admis à partager. EUe allait dans le village, dans les fermes ou hameaux environnants, s'assurer par ellemême des misères à soulager, et pourvoir aussi par elle-roême aux moyens de soulagement. Au retour de ces excursions journalières, le visage d'Henriette exprimait une sérénité céleste, et Marcelin, malgré ses dix campagnes et ses habitudes martiales, roulait parfois dans ses yeux de grosses larmes qu'il avait peine à me cacher.

La soirée appartenait au travail et à la lecture, car le piano d'Ueniiette était Tnv>et et fermé depuis six ans. Ce fut là seu-

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lement, vous le comprendrez sans peine, que j^appris vraiment à lire, à me pénétrer des hautes pensées, des sentiments nobles, de cette sainte et \ivifiante atmospiière qu'on respire auprès des écrivains d'élite. Saint Augustin, les Pensées de Pascal, Bossuet, Joseph de Maistre, quelquefois des livTes un peu moins austères, tels que les Lettres de madame de Sévigné, Corinne, Atala, René, Eugène d; Rothelin, Valérie, les Martyrs, le Lépreux de la cité d'Aoste, telles étaient nos lectures habituelles pendant qu'Henriette continuait quelque oiivTage de tapisserie ou d'aiguille, et que le comte se débattait dans une inoffensive partie de piquet avec le curé ou quelque voisin. Marcelin avait d'abord été chargé des fonctions de lecteur; plus tard, à mesure que je me famibarisais avec ces belles proses^ que je me sentais enhardi par le désir de parler devant Henriette cet admirable langage, Marcelin me cédait souvent le volume, et je lisais à mon tour. Oh ! avec quelles délices, avec quel sentiment bizarre d'émulation envers la vertu et le génie, je me faisais l'interprète de ces, merveilles d'àme, d'imagination et d'intelligence, me figurant de temps à autre, dans une illusion enchanteresse, que ma voix, en transmettant à Henriette ces gi'andes idées et ce grand style, lui transmettait aussi quelque chose de moi-même, et qu'en écoutant ces maîtres dans l'art de penser, de sentir et de dire, c'était encore moi qu'elle écoutait !

L'hiver s'écoula ainsi, et, un beau matin, en ou\Tant ma fenêtre^ je fus tout surpris de voir un vif rayon glisser tout à coup à travers mes rideaux, de sentir un souffle attiédi se jouer sur mon front avec le parfum des églantiers, des lilas et des aubépines. Les Alpes lointaines gardaient encore sur leurs cîmes dentelées leur manteau ^de neige ; mais les montagnes

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et les collines qui entouraient Montmeillan, sortaient lumineuses et verdoyantes de leur brumeuse enveloppe, dont les lambeaux flottaient ça et là, dans la vallée, absorbés peu à peu dans l'azur et le soleil. La verdure tendre, paie, un peu grisâtre des saules, des peupliers et des trembles, contrastait avec le ton vigoureux des arbres verts qui commençaient presque h attrister le paysage, parce qu'ils n'étaient plus seuls à l'égayer. Le rossignol chantait dans les massifs de chèvrefeuille; les moineaux jaseurs se poursuivaient à travers les touffes de houblon et de clématite : mille senteiu's vagues, mille bruits confus s'éveillaient dans la nature ranimée ; c'était le printemps qui commençait, c'était le monde qui se préparait à revivre.

Cette vie nouvelle, je la sentis aussi passer dans tout mon être avec mi frisson délicieux et terrible. En voyant renaître autour de moi tout ce qui semblait mort, se revêtir de jeunesse, de beauté et de lumière tout ce qui paraissait naguère endormi dans une tombe glacée, je me demandais pour la première fois pourquoi le cœur de l'homme resterait étranger à ce rajeunissement universel, pourquoi l'amour et Tespérance, ces fleurs de l'àme, ne croîtraient pas sur les affections éteintes et les souvenirs effacés, comme ces végétations immortelles sur les débris des hivers. Ce fut de ce moment que recommencèrent mes souffrances.

Les trois mois que je venais de passer à Montmeillan, les nobles habitudes de mes hôtes, la société de Marcelin et d'Henriette, les causeries du matin, les lectures du soir, les excursions charitables dont je devinais les attendrissants détails, cet ensemble de vie patriarcale, chevaleresque et mondaine, qui réunissait à l'élégance exquise de la bonne compagnie la simplicité salubre de la campagne et les grandioses harmonies de

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la solitude, tout cela avait puissamment agi sur mon âme et sur mon esprit. Une seconde transformation s'était opérée en moi; ce n'était plus seulementrenfant sauvage, le jeune homme aux rudes instincts et aux passions brutales qui s'assouplissait au premier contact de la civilisation et de la discipline ; c'était mieux que cela : l'homme civilisé, mais encore vulgaire, achevant de se purifier et de s'ennoblir, commençant à comprendre toutes les nuances, toutes les délicatesses des âmes généreuses, se passionnant pour un idéal dont il trouvait le type dans la personne d'Henriette. Contradiction étrange et douloureuse ! chaque progrès que je faisais dans cette science de l'esprit et du cœur, rendait plus profonde mon affection pour mademoiselle de Monlmeillan, et me révélait en même temps combien j'étais peu digne d'elle; cette éducation intérieure qui me rapprochait d'Henriette, me semblait élever entre elle et moi une barrière de plus, et un triste pressentiment me disait que le jour où mon âme serait au niveau de la sienne, serait celui qui nous séparerait. Aussi, le premier moment où je me demandai pourquoi je n'espérais pas, pourquoi les cœurs brisés dans une première tendresse, ne pourraient pas se réveiller et revivre sous le souffle d'un autre amour, fut aussi le moment où je commençai à me débattre contre ces espérances et contre moi-môme.

Henriette me devina -t-elle? les brises du printemps firentelles aussi passer sur son front et dans sa poitrine quelque chose de ce frisson qui m agitait ? lui sembla-t-il, à elle aussi, trop rigoureux et trop cruel de s'ensevelir dans un premier amour comme dans un suaire? s'abandonna-t elle sans réflexion, et par le seul instinct delà jeunesse, à un sentiment un peu plus tendre que celuiqu'ellem'avait accordé d'abord? Voilà

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ce qu'il me fut difficile de déterminer d'une façon positive. Si elle avait été romanesque, si elle avait obéi à cette sorte de programme sentimental dont on peut d'avance prévoir l-es phases, Henriette se serait trahie par des symptômes d'émotion et de trouble, ou peut-être en évitant ma présence , en affectant auprès de moi un redoublement de tristesse ou un commencement de froideur : il n^en fut rien. Henriette était, avant tout, pieuse -et vraie ; chaque jour elle me témoignait un peu plus d'amitié et de confiance, et ces indices d'affection croissante avaient pour moi un charme si enivrant, qu'ils me faisaient oubher en un instant mes insomnies, mes agitations et mes angoisses.

Deux souvenirs sont attachés pour moi à cette époque mêlée de tourments et de délices : deux perles divines , deux gouttes de rosée qui ont brillé un moment sous le rayon de l'amour , et qui aujourd'hui ne sont plus que des larmes !

Le 28 juin, la veille de ma fête, Marcelin demanda en riant à sa sœur ce qu'elle me donnerait. Une adorable rougeur se répandit sur ses joues ; mais elle se remit bientôt^, et répondant au sourire de son frère avec une expression charmante :

— A lui, rien, dit-elle ; mais à toi quelque chose : cela ne revient-il pas au même? n'êtes-vous pas frères?

— Ohl tant que tu voudras, petite sœur, répliqua gaîment Marcelin, en insistant avec intention sur ce dernier mot.

Quant à moi, j'étais si ému, que je fus forcé de m'appuycr sur le bras de Marcelin.

Le lendemain matin , je me promenais avec lui dans une allée de tilleuls qui conduisait jusque sous la fenêtre de la chambre d'Henriette. Le temps était magnifique ; pas un

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nuage au ciel : une de ces matinées tièdesqui promettent une chaude journée.

L'allée n'était pas Irès-longue; le berceau formé par les arbres avait assez d'élévation pour qu'on pût voir la fenêtre de mademoiselle de Montmeillan; nous allions et venions, Marcelin et moi, nous consumant en inutiles efforts pour animer la conversation, et ne songeant tous deux qu'à ceci : comment Henriette s'y prendrait-elle pour donner quelque chose à son frère, à propos du jour de ma fête?

Tout à coup, au moment où nous venions, pour la centième fois peut-être, de retourner sur nos pas dans cette bienheureuse allée en nous dirigeant vers le château, la fenêtre d'Henriette s'ouvrit, et mademoiselle de Montmeillan parut, en nous saluant de la main, du sourire et du regard : je ne pus retenir un cri de surprise et de bonheur : pour la première fois depuis six ans, elle n'était plus en deuil !

Une femme que l'on aime, que l'on n'a connue que vêtue de noir, et qui nous apparaît un matin dans une fraîche robe de moussehne blanche ou rose, c'est le déhcieux emblème , la réalisation vivante d'un nouveau printemps de Tàme , qui secoue ses voiles funèbres pour refleurir et renaître sous l'haleine embaumée d'une tendresse nouvelle. Je devins si pâle, ma voix qui essayait de bégayer quelques mots fut si entrecoupée, que Marcehn eut pitié de moi : — Vite ! vite ! petite sœur, s'écria-t-il, descends, que je t'embrasse !

En moins d'une minute, Henriette fut devant nous... Oh ! Lionel , qu'elle était belle, dans cette sorte de transfiguration ravissante où elle redevenait jeune fille, avec toutes les splendeurs de la jeunesse ! Elle portait un petit chapeau de paille blanche tressée par les pâtres du Dauphiné, et dont le ruban

en velours noir se mêlait aux boucles de ses cheveux blonds. Son cou d'une onduleuse souplesse, ses épaules d'une incomparable élégance se baignaient dans une pèlerine de dentelle, négligemment jetée sur un peignoir de mousseline des Indes, à raies roses, qui faisait admirablement valoir Texquise finesse de sa taille. J^aurais donné vingt ans de ma vie pour avoir le droit de tomber à ses pieds.

Marcelin et le comte de Montmeillan exprimèrent la joie la plus vive en voyant ainsi leur chère Henriette renoncer aux voiles funèbres d'un idéal veuvage et arborer de nouveau les couleurs de l'espérance et de la vie. Le vieux comte eut le bon goût de ne pas paraître remarquer que sa fille avait choisi le jour de ma fête pour cesser de porter le deuil d'Albéric. Quant à Marcelin, il m'avait déjà laissé entendre combien il désirait qu'un amour nouveau dissipât pour sa sœur les sombres fantômes du passé, et que cet amour fût inspiré par moi , qu'il appelait son sauveur et son frère d'armes.

Peut-être, malgré les progrès que nous avons faits depuis trente ans dans la voie du nivellement social, vous étonnezvous que Marcelin de Montmeillan , descendant d'une famille illustre , alliée aux plus grands noms du Dauphiné, ne fût pas effrayé d'un mariage entre sa sœur et un pauvre officier de fortune à qui il ne connaissait d'autre antécédent que celui d'enfant de troupe. C'est que l'épopée guerrière de l'Empire qui venait à peine de clore ses dernières pages, a\ait créé, sur ce point, des idées singulières parmi les officiers nobles. Bonaparte les avait fait entrer, pour ainsi dire , dans le cercle magique où rayonnait son génie ; et, grâce à l'irrésistible fascination de ce maître incomparable dans l'art de subjuguer les âmes, ils s'étaient peu à peu accoutumés à ne dater leur no-

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blesse que du jour où ils avaient commence' à le servir, à ne tenir compte que des parciiemins qu'ils avaient cueillis euxmêmes à Austerlitz ou à Eylau, à le'na ou à Champaubert. J'en avais déjà vu lui exemple dans la personne du brave et chevaleresque la Vauguyon^ qui ne voulait pas qu'on lui parlât de ses aïeux, et repoussait tout autre titre que celui de général et de baron de FEmpire. Marcelin de Montmeillan était aussi de ceux que la gloire impériale avait touchés de son aile et qui ne comprenaient plus d'autre ilkistration. Chezhii, les instincts de race ou les traditions nobiliaires ne se révélaient que par une ai'dente passion pour la vie militaire, jointe à une franchise, à une honnêteté martiale qui respiraient dans sa bonne et énergique figure. Si vous avez rencontré, dans vos villes de province, quelques-uns de ces anciens officiers de l'Empire simples au milieu de tant d'héroïques souvenirs, grands dans leur simplicité palriarcalCj il vous sera facile de comprendre ce que devait être Marcelin de ^lontmeillan ; d'ailleurs vous l'avez connu, et je suis sûr que vous ne me démentez pas. Pour lui, je n'étais donc qu'un ami , un camarade, un frère, ennobli par les mêmes périls , ayant retrempé mon nom comme le sien dans le même baptême de feu et de sang. Le

souvenir de Waterloo formait entre nous un lien plus puis-

sant encore. Enfin, malheureux de voir Henriette ensevelir ses jeunes années dans un deuil indéfini , désirant ardemment qu'elle reprît une affection nouvelle, ressentant pour moi une sincère estime, me croyant appelé à un bel avenir militaire en raison même des difficultés que j'avais vaincues pour arriver, à vingt-deux ans, au grade de capitaine, il n'était pas étonnant que Marcelin de Montmeillan sourît à l'idée de m'avoir pour beau-fjère, et fit partager cette idée au vieux comte

qui ne voyait, ne sentait et ne pensait que par les yeux, Tesprit et le cœur de ses deux enfants.

A dater du 29 juin, les manières d'Henriette envers moi furent plus cordiales encore que par le passé : non pas qu'elle ne parût, de temps à autre, évoquer un douloureux souvenir et revenir avec tristesse vers une affection brisée ; non pas que l'image d'Albéric d'Offanges fût effacée de sa mémoire, mais il était clair que cette image voilée de deuil et d'ombre n'exerçait plus sur Henriette une puissance aussi despotique ; et que^ sans cesser de prier ou de pleurer sur cette tombe, elle commençait à en retirer peu à peu son cœur et sa vie.

Ce fut à mon tour de m'agiter et de me débattre dans une lutte terrible entre ma conscience et mon amour : m'était-il permis, sans manquer à l'bonneur, sans blesser cette délicatesse d'àme et de sentiment que j'avais apprise d'Henriette ellemême, de profiter du penchant, confus encore, mais déjà si doux, qui l'attirait vers moi ? M'était-il permis de lui laisser ignorer la part que j'avais eue dans l'horrible catastrophe de Martorano, de lui cacher ces preuves de la mort d'Albéric, que, seul au monde, je pouvais mettre sous ses yeux? Tantôt les intérêts de mon amour combattaient la voix de ma conscience, tantôt elle les prenait pour auxihaires : car enfin, si j'avais bien compris Marcelin, si j'avais bien pénétré les secrètes pensées d'Henriette, elle s'obstinait parfois à douter encore de la mort de M. d'Offanges; c'était ce doute qui fermait son cœur à toute autre affection, autant qu'une fidélité posthume à l'homme qu'elle avait aimé. Ce doute, il dépendait de moi de le dissiper; mais, en le dissipant, il fallait dire que c'était moi qui avais tué Albéric; il fallait faire passer un nuage de sang sur ma tendresse et mes espérances; ou bien

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il fallait mentir! Perplexité cruelle^ que je n^eusse pas connue, quelque temps auparavant ! Alors, obéissant à ma nature ^ indicative et passionnée, j'eusse trouvé tout simple d'achever de me venger d'Albéric, de m'indemniser de Tinfidélité de Luisella, en remplaçant auprès de la première femme qu'il avait aimée, celui qui avait brisé mon premier amour. Mais le sens moral, en se révélant à moi dans toute sa netteté sous de saintes et salutaires intluences, ne me permettait plus ni les entraînements aveugles, ni les complaisants sophismes d(î la passion : étrange condition de ce sentiment nouveau dont les enseignements m'apprenaient tout ce qui devait le combattre, tout ce qui devait lui imposer le renoncement et le sacrifice !

Telles furent les émotions qui m'agitèrent pendant quelques mois, avec mille alternatives, mille nuances qui en redoublaient le tourment ou les délices. Le 20 septembre (toutes ces dates sont restées obstinément gravées dans ma mémoire), Marcelin avait été forcé d'aller à Grenoble pour des affaires; le comte de Montmeillan était retenu sur sa chaise par un accès de goutte. Après le déjeuner, Henriette s'avança vers moi, et me demanda si je voulais l'accompagner au village, dans une de ses excursions habituelles.

Ici, laissez-moi m* arrêter encore; laissez-moi me pencher sur mes souvenirs comme sur ces vases vides où l'on respire les parfums qu'ils ont renfermés; laissez-moi reprendre, une à une, les impressions de cette journée.

J'étais si ému qu'il me fut impossible de prononcer une seule parole pour exprimer à Henriette ma reconnaissance et ma joie : je lui offris mon bras. Comme si la nature avait voulu s'associer à mes enchantements, l'air et le ciel étaient ce jour- Icà d'une admirable pureté. Ce n'étaient plus les ardeurs des-

séchantes et torrides de Tété; ce n'étaient pas encore les languissantes tristesses de Tautomne. Une sorte de ctialeur balsamique, \i^ifiante, assainie par la fraîche brise des montagnes, semblait s'exhaler des bois et des collines, des prairies et des sarrazins en fleurs; la neige des Alpes se teignait en rose sous ce radieux soleil qui donnait même aux aspects tristes quelque chose de sa flamme et de sa \ie. Au-dessous de ces cîmes neigeuses, découpées sur Fazur du ciel, les montagnes s'échelonnaient en descendant jusqu'à nous par des pentes pittoresques, où des ravins formidables, des éboulements gigantesques côtoyaient de verdoyants talus, des bouquets de pins et de chênes qui encadraient les prés et les vignes. Le chemin que nous parcourions serpentait à travers ce beau paysage auquel il empruntait tour à tour ses perspectives riantes ou mélancoliques, comme le cœur mobile de l'homme, à mesure qu'il avance dans la vie, s'empreint successivement de ses joies et de ses douleurs. C'est à peine si, pendant cette promenade qui dura près d'une heure, Henriette et moi échangeâmes quelques mots... Qu'aurions-nous pu dire qui valût ce poëme de la terre et du ciel, de la lumière et de l'azur, répondant en notes sublimes à l'hymne de bonheur et de tendresse qui débordait de mon âme ?

Lorsque nous eûmes atteint le village de Montmeillan, Henriette qui avait paru partager mon trouble, se remit tout à coup, et ne fut plus occupée que de la tâche pieuse et charitable qu'elle aflait accomphr. Je ne vous en dirai pas les détails : qu'il vous suffise de savoir que, vingt fois, dans ces maisons pauvres et gémissantes où le bien-être et la joie entraient avec elle, je sentis des larmes d'admiration et d'amour s'échapper de mes paupières; que vingt fois, je fus tenté de

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m^agenoniller devant elle. La bienfaisance d'Henriette auprès de ces pauvres paysans n'était pas seulement une série d'actions généreuses, de dons utiles, de soulagements immédiats ; c'était pour ainsi dire, une émanation d'elle-même, quelque chose d'inné, comme le charme de son regard ou le doux timbre de sa voix ; elle faisait le bien, comme l'oiseau chante, comme la fleur s'épanouit. Quelle bonté simple et sans faste ! quel dévouement intrépide et vaillant! Lionel, nous allons nous battre, dans quelques heures, contre des hommes égarés par des doctrines funestes ou d'horribles misères, et qui ont pris pour mot d'ordre : Guerre aux riches! Ah ! que n'ont-ils rencontré une de ces divines créatures, symboles vivants de paix, de pardon réciproque et réparateur enlie ceux qui possèdent et ceux qui souffrent ! que n'ont-ils vu comme moi cette adorable Henriette faire de sa richesse, non pas une barrière, mais un trait d'union, un lien permanent entre les pauvres et elle !.. Oui, exercée par mademoiselle de Montmeillan, la charité m'apparaissait comme une solution suprême et féconde du plus douloureux des problèmes qui agitent l'humanité !

La dernière de ces maisons où Henriette apportait des consolations si efficaces , était celle d'un vigneron ruiné récemment par un orage, et dont la femme venait d'accoucher d'un petit garçon. Cet enfant qui , en tout autre temps, eût été un sujet de joie, avait été accueilli par des pleurs et des angoisses ; car le jour même de sa naissance, son père avait été forcé de vendre un quartier de vigne , le seul qu'il possédât. Heureusement pour lui, on avait appris, au château, à quelle nécessité cruelle il était réduit. Henriette , qui le savait trop fier pour accepter une aumône, lui avait fait demander s'il voulait qu'elle fût marraine de son enfant; puis elle s'était entendue

avec un notaire des environs ; un acheteur fictif avait été trouvé pour acquérir le quartier de vigne avec Fargent des Montmeillan ; bref, en revenant de Téglise, Henriette avait mis dans le berceau le contrat de vente , en bonne forme , passé sous le nom du nouveau-né, et il avait bien fallu accepter de la marraine ce qu'on aurait peut-être refusé de la bienfaitrice. Mademoiselle de Montmeillan entra un instant chez ces braves gens pour savoir des nouvelles de son filleul ; non, je n'oublierai jamais l'expression de reconnaissance et d'adoration avec laquelle ils nous accueillirent. Le père passait à tous moments sa grosse main noire sur ses yeux en balbutiant quelques mots sans suite ,• la mère, à demi soulevée sur son lit , tendait vers nous ses mains jointes, en priant le bon Dieu et la sainte Vierge de donner le bonheur à celle qui la sauvait de la misère et du désespoir. On apporta l'enfant, qui était fort lafid, comme tous les enfants de cinq à six jours, mais que tout le monde trouva magnifique. — Oh ! mon gros Paul ! s'écria la mère en le serrant avec amour sur sa poitrine amaigrie. A ce nom, je sentis s'accroître encore mon attendrissement et ma joie. PauU... Henriette, marraine de cet enfant, l'avait appelé Paul ! Je jetai sur elle un regard pour la remercier; elle rougit ; puis sa rougeur disparut peu à peu dans un céleste sourire , et me tendant la main avec une grâce affectueuse :

— Votre patron est un si grand saint, me dit-elle, que j'ai voulu donner son nom à mon pauvre protégé.

Nous sortîmes; lorsque nous fûmes hors du village, je m'arrêtai, et je dis à Henriette :

— Je vous aime!

— Si je ne vous aimais pas, serions-nous ici? me réponditelle.

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Je repris son bras; de ma main, restée libre, j'osai effleurer la sienne ; nous fîmes ainsi une centaine de pas ; bien des gens qui meurent octogénaires, n'ont pas vécu ce que j'a vécu pendant ces rapides moments.

Tout près du chemin qui nous ramenait au château , j'avais aperçu une jolie maisonnette , fraîchement bâtie, précédée d'un petit jardin dont les noisetiers servaient de bordure à la route ,- une treille élevait au-dessus de la porte son auvent naturel, entremêlé de grappes mûrissantes; un bosquet d'amandiers et de pruniers sauvages abritait le toit contre le vent du nord. Tout ce rustique ensemble était simple et charmant.

La première fois que nous avions passé devant cette maisonnette, en montant vers le village, il m'avait semblé qu'Hen riette bataille pas, et qu'un nuage de tristesse ou d'inquiétude se répandait sur son front. En revenant, je crus sentir son bras trembler sous le mien, au moment où nous approchions de nouveau de cette petite habitation qui n'avait cependant rien de sinistre. J'allais lui demander la cause de ce trouble, lorsque, du miheu des noisetiers, sortit un homme , vêtu en paysan, mais dont la mise et l'attitude trahissaient des antécédents militaires : il porta la main à son front, et souleva son bonnet, en nous contemplant , Henriette et moi, avec une attention presque offensante. Mademoiselle deMontmeillan tressaillit.

— Bonsoir, Jean, lui dit-elle d'une voix étouffée.

— Salut, Mademoiselle et la compagnie ! répliqua-t-il avec une sorte de solennité mêlée de brusquerie.

Elle s'aiTêta, comme si elle avait voulu lui parler : pendant ce temps, le regard de cet homme plongeait sur moi avec une iixité telle , que j'en éprouvais un vif malaise ; ses sourcils étaient froncés ; son visage était sombre , presque menaçant.

Ensuite, son regard, se détournant de moi, s'arrêta de nouveau sur Henriette avec une singulière expression d'amour, de respect, de douleur et de reproche.

Nous restâmes ainsi quelques instants; Henriette paraissait chercher un mot à dire à l'homme de la maisonnette : sans doute elle n'en trouvait pas, carie saluant à demi avec un sourire amical qui déguisait mal son embarras :

— Adieu, Jean ! lui dit-elle.

— Mademoiselle et la compagnie, je vous salue ! répliquat-il en pirouettant sur ses talons avec une précision soldatesque, et en rentrant dans son jardin.

Un souvenir, un nom, un éclair, me sillonnèrent Tesprit. Je me souvins que dans les lettres d'Henriette, adressées à Albéric d'Offanges et que j'a\ais en ma possession, il était question d'un soldat nommé Jean, qui avait servi Albéric, et qu'il avait chargé de porter des fleurs à mademoiselle de Montmeillan.

Henriette était silencieuse ; mon bras n'osait plus presser le sien ; la vue de cet homme venait de rouvrir un abîme entre elle et moi; je me sentis saisi d'une douleur d'autant plus poignante, que j'avais eu plus d'enivrement et de joie, et, pareil à ces blessés qui déchirent de leurs mains fiévreuses l'appareil de leur plaie :

— Cet homme que nous venons de voir et que vous avez appelé Jean, n'a-t-il pas servi, m'écriai-je, sous les ordres du lieutenant Albéric d'Offanges?

C'était la pi'ernière fois que ce nom sortait de mes lèvres en présence d'Henriette ; par un mouvement iiTésistible, elle s'éloigna de moi, et me dit d'un air de douloureuse stupeur :

— Qui vous Ta dit ? comment le savez -vous ? Vous avez donc connu Albéric?

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Cet instant m'avait suffi pour faire rentrer dans mon ùme mon secret prêt à m'échapper^ et il ne me fut pas difticile de persuader à Henriette que j'avais entendu parler de ce Jean , dans mes longues conversations avec Marcelin.

— Je m'étais fait illusion , dit-elle ; ce souvenir nous sépare encore, et cet homme s'est dressé aujom-d'hui devant mol pour mêle rappeler... Ce Jean Sorel est en effet le soldat qui avait suivi M. d'Offanges dans toutes ses campagnes, et qui était encore à Grenoble , en congé, à l'époque fatale oii son maître a disparu. Mais, plus fidèle que moi, Jean soutient que M. d'Ofïanges n^est pas mort, qu'il reviendra...- Nous lui avons donné cette maisonnette, avec le jardin et quelques terres qui suffisent à le faire vivre. Pauvre Jean ! voilà bien longtemps que je ne l'avais vu !... Autrefois, je venais le visiter toutes les semaines; j'aimais à lui entendre répéter : Non, Mademoiselle, M. Albéric n'est pas mort ; nous le reverrons ; il vous aime toujours \ il arrivera pour nous consoler de toutes nos douleurs, et je danserai bien haut le jour de vos noces... Voilà ce que Jean me disait, et parfois , il réussissait à me persuader, à me faire croire à l'invraisemblable... à l'impossible... Et maintenant... ohl maintenant, je n'aurais plus voulu qu'il me persuadât... Malheureuse! mon cœur est moins fidèle que celui d'un soldat... d'un domestique... Ah! je suis une méprisable créature !

— Henriette! Henriette I répétai -je éperdu, après m'avoir fait entrevoir le ciel, voulez-vous donc me condamner aux tortures de l'enfer?

— Écoutez, Paul I reprit-elle avec une gravité triste ; je ne veux mentir ni à vous, ni à moi-même. J'avais cru que mon cœur était mort , qu'après avoir aimé M. d'Offanges , il ne

pouvait plus aimer. J'avais cru que je resterais fidèle comme le tombeau, parce que je resterais froide comme lui... Je m'étais trompée... Vous êtes venu... vous aviez sauvé la vie à Marcelin ; il vous présentait à moi comme un second frère ; je ne me suis pas méfiée; il m'a semblé que cette afTection qui m'attirait vers vous n'était qu'une part de celle que m'inspirait Marcelin... Puis cette affection est devenue plus. vive... je l'ai sentie peu à peu envahir mon cœur et effacer une image que j'avais regardée comme ineffaçable... Vous le voyez, Paul, je vous dis tout... mais, je le sens aussi, je ne puis me livrer sans remoi'ds à cette affection nouvelle, tant que ce doute terrible subsiste en moi, tant que je ne suis pas certaine de la mort d'Albéric... C'est Dieu qui a permis que nous rencontrassions ce Jean Sorel, dans ce moment où j'allais encbaîner ma des-

tinée à la vôtre. Jean, c'est encore l'image et le souvenir d'Albéric; c'est le fantôme du passé qui vient me dire que je ne suis pas déliée de mes promesses, et qu'avant de m'abandonner à ce nouvel amour, il faudrait être sûre que jamais ne s'élèvera une voix pour me rappeler le premier !

— Ainsi , murmurai-je avec une sombre amertume , si M. d'Offanges était vivant, s'il revenait auprès de vous, vous seriez à lui?...

— Non, répondit-elle ; je ne serais ni à lui, ni à vous; je serais à Dieu.

— Et si vous étie7sûre qu'il est mort ? si on vous le prouvait?

— Alors, Paul, vous ne pouvez plus en douter, je vous redirais que je vous aime, et je serais votre femme...

— Eh bien! cette certitude, je puis vous la donner; cette preuve, je l'ai entre meg mains.

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— Grand Dieu ! que dites-vous ?... Oh ! parlez, Paul ! ayez pitié de moi !

J^entr'ouvris mon habit, et je pris sur ma poitrine un petit paquet plié ; je le défls, et le présentai à Henriette : elle reconnut son portrait et ses lettres : un cri d'effroi s'échappa de son sein :

— Qui donc êtes- vous? comment ces Jettres et ce portrait sont-ils en votre possession ? Est-ce lui qui vous les a donnés? Les lui avez- vous pris? était-il vivant ? était- il mort? Est ce donc vous, et non pas Jean Sorel, qui êtes le spectre vengeur et le fantôme du passé?... Parlez, ou je meurs...; dites tout, ou je deviens folle../

Entraîné par la situation , par mon émotion indicible , par mon amour pour Henriette, qui me rendait odieuse l'idée d'un mensonge et d'une réticence, je lui racontai tout.

Une pâleur ^de mort couvrit son visage, pendant ce lugubre récit; elle ne m'interrompit pas une seule fois; pas un cri, pas un murmure de ressentiment ou de reproche contre M. d'Offanges ou contre moi.

— Pauvre Luisella! dit-elle seulement quand j'eus cessé de parler,

H y eut encore entre nous quelques minutes de silence : après quoi, Henriette me fit signe que la nuit approchait, et qu'il fallait retourner au château. Je lui offris de nouveau mon bras ; elle refusa d'un geste, et nous nous acheminmmes côte à côte...

— Je suis donc bien criminel à vos yeux ? lui dis-je avec désespoir.

— Non, me répondit-elle doucement ; non, vous n'êtes pas coupable.

— Je puis donc encore espérer?

Pour toute réponse, elle mit un doigt sur ses lèvres. Je baissai la tête, et, jusqu'à notre arrivée au château, nous n'ajoutâmes plus une parole.

Avant de nous séparer, elle me dit : Vous passerez la soirée avec mon père et moi, comme d'habitude; en rentrant dans votre chambre, vous trouverez une lettre sur votre table; promettez-moi de m'obéir !

Je le bii promis.

Deux heures après , nous nous retrouvions au salon, Henriette, le vieux comte et moi. Vous pouvez aisément comprendre ce que dut être cette soirée, si calme'en apparence, et où des anxiétés si terribles se cachaient pour moi sous cette tranquille surface.

Le comte de Montmeillan ne savait rien encore ; et, pendant que sa fille travaillait à un ouvrage de couture, il me proposa une partie de tric-trac; je fus heureux de cette diversion qui me permettait de lui cacher mon émotion et mon trouble.

Vous parlerai-je d'un détail familier, puéril même, qui se rattache à ces douloureux souvenirs? Si vous connaissez le tric-trac, vous savez qu'à ce jeu, une des formules qui reviennent le plus fréquemment est celle-ci : Je ni'en vais : chaque fois que je prononçais ces mots, mes yeux se fixaient sur Henriette, comme "pour lui demander si elle donnerait à celte phrase la signification cruelle qui se présentait à ma pensée. Henriette soutenait ce regard ayec un air de résolution et de tristesse qui me déchirait le cœur. Flélas ! ces heures singulières oii l'arrêt redoutable qui menaçait deux destinées prenait porir interprête un passe-ten\ps frivole, n'est-ce pas Hmage

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abrégée de la vie, où le rire cotoye les larmes, où tant de futilités se mêlent à tant de douleurs ?

A dix heures, la partie finit; Henriette me fit signe de sortii' du salon avant elle; puis elle dit au vieux comte : Mon père, avant que nous nous retirions, j'aurais à vous parler.

Je m'inclinai et pris congé comme d'habitude, comme s'il s'agissait de nous revoir le lendemain ; M. de Montmeillan me serra la main. Lorsque je me trouvai devant Henriette, je balbutiai quelques mots d'adieu; elle me salua avec calme, et ne me répondit pas.

En deux bonds, je fus dans ma chambre. La lettre était sur ma table; je Touvris, et voici ce que j^y lus :

(( Vous n'êtes pas coupable et je vous aime toujours : mais vous avez tué Albéric, je ne puis pas être votre femme, et nous ne devons plus nous revoir.

» Ne me demandez pas pourquoi je prononce ce rigoureux arrêt sur notre amour et sui* nous-mêmes. Un sentiment plus puissant que des motifs réels , une voix plus impérieuse que des raisons positives, me dit que nous ne pouvons pas êti-e l'un à L'autre ; Paul, votre cœur et votre conscience ne vous l'ont-ils pas dit avant moi?

» Une ombre sanglante serait sans cesse entre nous : vivant, Albéric nous eût séparés ; mort , il nous sépare encore ; le fossé funèbre de Martorano est un abîme que l'amour divin peut combler, mais que l'amour terrestre ne doit pas franchir.

» Aussi bien, Paul, voilà des fautes, voilà des victimes pour lesquelles il faut songer à implorer la miséricorde de Dieu : LuiscUa, pauvre fille oubhée, Albéric, pauvre âme égarée, sont morts tous deux sans consolations et sans prières. C'est à moi

de prier potjr eux ; c'est à moi d'offrir, en expiation et en holocauste, un cœur qui ne doit pas s'enrichir de leurs de'pouilles et faire son bonheur de leurs misères !

» Vous avez vingt-deux ans; votre vie commence; vous poursuivrez noblement votre carrière de soldat ; vous y trouverez peut-être Toubli de vos premiers chagrins. Martorano etMontmeillan n'existeront plus dans votre souvenir que comme des visions de votre jeunesse... Moi, Paul, à dater de ce moment, je cesse d'appartenir au monde ; Marcelin se mariera ; sa femme, ses enfants me remplaceront auprès de notre vieux père ; moi, je vais me donner à Dieu, pour le salut de ceux qui ne sont plus, pour le bonheur de ceux qui vivent.

» Si vous m'aimez, Paul, vous me laisserez tout mon courage ; vous partirez demain au point du jour ; vous ne chercherez à revoir ni moi^, ni mon père ; Tabsence de Marcelin vous rendra plus facile l'aecomplissement de ma volonté; je me charge de tout expliquer... Oh! soyez tranquille! aucun de ceux qui porte le nom de Monlmeillan ne sera jamais tenté de vous accuser, ni de vous maudire.

» Adieu, Paul; avant de briser les derniers liens qui m'attachent au monde, avant de me réfugier en Dieu comme en un sanctuaire où rien ne m'atteindra plus, laissez-moi vous dire, une fois encore, que je vous aime : Dieu me pardonnera, je l'espère , cette dernière faiblesse , purifiée d'avance par l'immolation et le sacrifice... Peut-être aussi ces dernières hgnes que vous garderez, adouciront-elles ce que ces moments ont de douloureux... car vous m'aimez, je le sais, je le sens, j'en suissiire... ou plutôt, hélas! je dois l'oublier.

» Adieu, Paul ; ne vous livrez pas, je vous en conjure, à ces désespoirs qui égarent, qui sont indignes d'un homme, d'un

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soldat et d'un chrétien ; restez soldat, je ne connais pas d'existence où l'âme éprouve'e puisse mieux ennoblir ses e'preu\es par l'immolation constante de Te'goïsme, par la pratique continuelle du devoir, du sacrifice et du dévouement... INe cherchez pas en étourdi les dangers, les brillants faits d'armes, l'avancement et la gloire... Non, mais si parfois, sur le champ de bataille, il vous est possible de sauver la vie à un ennemi, Paul, épargnez-le en souvenir de Luisella et d^Albéric... Moi , je prierai pour eux et pour vous.

» Adieu, adieu; je suis une pauvre fille sans courage ; il faut que je vous quitte, et je n'ai pas la force de vous quitter ; je tiens à cette feuille de papier, à ces derniers mots que je trace, comme au dernier fil qui m'flnit encore à vous... Mon Dieu, pardonnez-moi ! soutenez-moi ! Arrachez de mon cœur ces sentiments humains qui me font si (petite et si misérable ! Et, s'il faut une expiation de plus, si se n'est pas assez de cette faible créature qui vous offre son âme et sa vie... eh bien! que Paul cesse de m'aimer ! qu'il m'oublie ! qu'il aime une autre femme!... Je me prosterne, mon Dieu! je prie pour lui, et je vous adore! »

Après avoir lu cette lettre, je restai quelque temps comme anéanti; ensuite, je pris une plume, et, sur le papier même où était écrite la lettre d'Henriette, j'ajoutai les lignes suivantes :

« Hier, je vous ai rendu les lettres et le portrait que vous aviez adressés à M. d'Offanges; aujourd'hui je vous rends la seule lettre que vous m'avez écrite; il ne faut pas que l'écriture, l'image ou le nom d% mademoiselle de Montmeillan puissent être trouvés dans la poche d'un officier, s'il tombait mort sur un champ de bataille.

)) Demain matin, à cinq heures, je serai parli. Soldat et chrétien, je ne dois pas me tuer, surtout après avoir été aimé par une sainte; mais, à dater de ce moment, je cesse d'être. Avenir, gloire, espérance, j'enferme tout dans inie môme tombe, avec cet amour que vous brisez. Je suis capitaine aujourd'hui; dans trente ans, si je vis, je serai encore capitaine; je ne veux plus de la vie que l'obscur accomplissement d'un devoir. Tout ce qui me remettrait au nombre des vivants me serait odieux et impossible. Une seconde fois, je rentre dans cette destinée bizarre commencée à Martorano, et qui n'est ni la mort, ni la vie.

» Je ne vous accuse pas; je ne me plains pas; celui qui pourrait accuser ou se ^olaindre, n'existe plus aujourd'hui, comme celle qui m'aimait encore hier, n'existera plus demain : à leur place, il y aura une religieuse et un soldat; deux âmes sans nom.

» Adieu, vous êtes Henriette de Montmeillan; je vous ai vue, je vous ai connue, je vous ai aimée, j'ai été aimé de vous, et je vous perds : l'homme qui, après avoir écrit ces deux lignes, essaierait de vous parler de son désespoir et de sa douleur, prouverait qu'il est bien peu digne de votre amour et de vous; un suicide chrétien, voilà le seul hommage qui puisse égaler l'espérance qui finit et la douleur qui commence; voilà le seul souffle du monde qui puisse monter vers la cellule d'Henriette. Adieu. »

Je passai le reste de la nuit sur ma chaise; un peu avant le jour, je rassemblai mon léger bagage. Aux premières lueurs de l'aube, j'ouvris ma porte à petit bruit : pour atteindre l'escalier, il me fallait passer devant la chambre du vieux comte ; arrivé là, je crus entendre quelques gémissements,

LE CAPITAINE GARDAS. 225

quelques paroles de consolation, de douleur ou de tendresse, échange'es à voix basse... Était-ce Henriette qui avait passé cette nuit auprès de son père? avait-elle eu besoin de lui demander du courage ou de lui en donner? je ne Tai jamais su.

Au bas du grand escalier, et comme j'allais ouvrir la porte du vestibule qui conduisait au perron, je trouvai un domestique de M. de Montmeillan, qui me pria, de la part de son maître, d'accepter comme souvenir du château et de ses hôtes, le cheval que je montais d'habitude: je ne songeai pas un instant à refuser. Le cheval, selle', bridé, et tenu en main par un valet d'écurie, m^attendait au bas du perron ; j'attachai dessus mon porte-manteau, et, quelques minutes après, j'avais quitté Montmeillan; le soleil se levait à peine. J'allai rejoindre, à petites journées, mon régiment, qui était à Nantes.

J'ai tenu parole; trente-deux ans se sont écoulés depuis, et, pendant trente-deux ans, par un accord tacite avec mes chefs, j'di trouvé moyen de faire toujoiu^s mon service sans jamais sortir de mon obscurité. Capitaine en. 1815, je suis encore capitaine en 184(5. Je n'ai vécu que par l'accomplissement régulier, presque machinal, de mes devoirs. Seulement, en Afrique, j'ai eu, à trois reprises différentes, le bonheur de sauver la vie à des gens qu'on allait égorger. Ces jours-là, je me suis souvenu d'Henriette, et un pressentiment ineflable m'a averti qu'elle priait poiu' moi.

Le capitaine Garbas finit là son récit. Il était trois heures du matin. Déjà un rayon de soleil commençait à teindre le haut des murs et des toits.

Dans la journée, je le perdis de vue; vers quatre heures de l'après-midi, nous fûmes commandés pour aller attaquer la barricade du faubourg Poissonnière : la compagnie du capitaine Garbas marchait devant nous.

On sait combien fut rapide et meurtrière l'attaque de celte barricade; au moment où je l'atteignais, je sentis une main vigoureuse qui se posait sur mon épaule et me forçait de me baisser presque jusqu'à terre; au même instant, nne grêle de balles siffla au-dessus de ma tête. Je me retournai; cette main qui venait de me sauver la vie, c'était celle du capitaine Garbas : moins prudent pour lui que pour moi-même, il était resté debout, et une balle l'avait frappé à la tête.

Son front était tout en sang ; mais il y avait encore dans son regard, de la force et de la vie.

— Votre promesse ! un prêtre ! me dit-il.

Je pris son bras : Aurez-vous, lui dis-je, la force de marcher trois minutes, en vous appuyant sur moi ? — Je l'aurai, me répondit-il.

La fusillade avait cessé : les insurgés s'étaient repliés sur la bairicade extérieure. Je conduisis le capitaine Garbas, par des rues de traverse et des portes latérales, jusque chez M. Pauwells, où s'était établie l'ambulance : là, nous trouvâmes, avec les chiiiirgiens, un prêtre qui avait bravé mille dangers pour consoler les blessés et les mourants.

— Merci, Lionel! me dit le capitaine; maintenant, retournez à la barricade : adieu, mon ami!

Je le quittai; à onze heures du soir, quand nous fûmes relevés de poste, je revins sur mes pas et rentrai chez M. Pauwells.

L'agonie du capitaine Garbas avait commencé. Le chirur-

LE CAPITAINE GARBAS. 227

gien me dit qu'il ne comprenait pas comment^ avec une pareille blessure, il avait pu marcher pendant quelques minutes, et vivre pendant quelques heures. Le prêtre était auprès du moribond ; un crucifix sur sa poitrine ; sur ses lèvres, un sourire d'une sére'nité céleste. Je me penchai sur lui, et je Tentendis murmurer d'une voix faible, mais distincte encore :

— Lionel, dans le ciel comme dans sa cellule, Henriette de Montmeillan a prié pour moi!...

Une heure après, le capitaine Garbas avait cessé de vivre.

LA

MARQUISE D'AUREBONNE

Dans la plaine d'Hyères, au bord d'une mer aussi bleue et aussi belle que le golfe de Baïa, on trouve des ruines que les habitants du pays appellent indifféremment la Manare ou Almanare, et que les savants font remonter jusqu'aux Romains. Ces ruines, fort mal conservées, se réduisent à quelques pans de mur, à quelques arceaux mutilés, et à une enceinte dont les lignes principales peuvent encore se reconnaître à travers les buissons, les plantes grimpantes et les accidents de terrain.

Comme si la nature avait voulu à la fois humilier et dédommager les hommes par le contraste de son immortelle jeunesse avec la fragilité de leurs œuvres, elle a jeté sur ces décombres informes une parure que chaque printemps renouvelle, et dont rien n'égale la magnificence. Du milieu des pierres eparses s'élancent des cityses, des ronces, des pistachiers, des grenadiers, des figuiers sauvages, animant de leurs touffes

vivaces ces mornes débris. Aux arcades démolies se suspendent et s'enlacent des pariétaires, des glycinées, des clématites, toute une végétation exubérante, festonnant de ses réseaux innombrables les restes d'une architecture oubliée. La baie de l'arbousier, la rose des bois^ l'élégante clochette du liseron, le chèvrefeuille, le j'asmin, éloilent chaque crevasse de ces voûtes qui s'effrondrent, de ces murailles qui chancèlent.

Entre les ruines et la mer s'élève un groupe de pins gigantesques, qu'on aperçoit de tous les points du paysage, et qui ne laissent ni pénétrer un rayon de soleil, ni croître un brin d'herbe à leur pied. Quand souffle la brise du soir, ces pins séculaires répondent par d'harmonieux murmures aux murmures du rivage, et mêlent leur odeur pénétrante à l'acre senteur des vagues.

A droite de ce massif, 'au versant d'une colline boisée dont les dernières ondulations viennent mourir sur la plage, on a bàli quelques maisons blanches et coquettes, qui se détachent vivement sur le fond sombre des arbres verts. Elles sont en général à deux étages, précédées d'un perron en saillie, bordées d'une terrasse à balustrade, et ornées, aux deux extrémi* tés, de deux sveltes colonnes qui soutiennent une galerie extôrieure, assez pareille à celles des chalets suisses, et sur laquelle s'abaisse en auvent un toit de tuiles rouges. Les propriétaires de ces maisons n'en occupent d'ordinaire que le second étage, et louent leur bel appartement à des étrangers, qui, par raisoa de santé ou par goût de sohlude, aiment mieux se loger à cette distance de la ville, ou qui, séduits par cette position admiiable, espèrent y trouver la douce chaleur du Midi tempérée par l'air frais de la mer et des collines. Il est bien rare qu'une aimable famiharité ne s'étabUsse pas, au bout de quel-

LA MARQUISE d'AUREBONNE. 231

ques jours, entre les propriétaires et les locataires, tant on aurait de la peine à rester maussade sous un si beau ciel, et à conserverie cant britannique ou la froideur parisienne dans ce pays charmant où tout est fleurs^verdure, parfums, azur et soleil! Il y a quinze ans, la plus jolie de ces maisons appartenait au docteur Assandri, me'decin d'origine milanaise, depuis longtemps naturalisé en France, où il s'était marié. Resté veuf avec une fille unique, le docteur Assandri partageait sa vie entre sa fille et ses malades. Il jouissait, à \ingt lieues à la ronde, d'une grande et légitime réputation. Ce qu'il possédait surtout de plus remarquable, c'était le coup d'oeil médical, fruit d'une longue expérience, et qui le servait à merveille dans l'étude de ces maladies de poitrine pour lesquelles les médecins du Nord n'ont pas inventé un meilleur remède qu'un voyage dans les pays chauds. Chaque année, en automne, il voyait arriver, comme des bandes d'oiseaux frileux, chassés par l'approche de l'hiver, de pâles et frêles jeunes filles, fugitives étoiles d'Almack ou de West-End, se dérobant aux miasmes glacés de leurs brouillards et aux ardeurs fébriles de leurs salons; des hommes d'État, fatigués d'une campagne parlementaire ou malades d'une disgrâce ministérielle; des jeunes gens épuisés par ces excès qui font nos vieillards de trente ans; puis, les plus malheureux, les plus désespérés de tous, ceux qui, portant un germe héréditaire de consomption et de mort, errent de rivage en rivage, demandant aux contrées où les citronniers fleurissent une santé qui ne leur reviendra jamais, et seiitant la vie se retirer d'eux au moment même où ils respirent ces vivifiantes atmosphères; à peu près comme ces fils de criminels, qui sentent peser sur leur front l'anathème et l'irréparable, au milieu même de leurs efforts

pour se retremper aux sources de l'honneur et du bien.

Pour tous, le docteur Âssandri avait des paroles consolatrices, des conseils bienfaisants, des soins infatigables; parfois même son habileté obtenait d'éclatants triomphes, et déjouait les prévisions sinistres de ses célèbres confrères de Londres ou de Paris. Et pourtant, malgré ses travaux et ses succès, sa fortune était fort médiocre, et la maison d'Almanare, avec le jardin, quelques arpents de vigne et quelques pieds d'olivier, formait le plus clair de son bien. C'est qu'il donnait aux pauvres, d'une main, ce qu'il recevait de l'autre, des étrangers et des riches. Pendant la morte saison, qui dure, à Hyères, de mai à octobre, il parcourait la campagne, soignant et guérissant les fièvres, assez communes dans le pays à cause du voisinage des étangs. Toutes ses économies de l'hiver s'en allaient alors en linge, en bouillon, en vin de Bordeaux, en provisions de toutes sortes, savamment préparées paj- sa fille, et portées de chaumière en chaumière par ce singulier médecin, qui prenait ainsi l'habitude de payer ses visites à ses malades. Après tout, il n'en était pas plus triste, et s'il trouvait, chaque soir, sa bourse un peu légère, il se consolait en répétant que la joie du cœur et la paix de la conscience valent bien le plaisir de thésauriser. Un seul sujet de préoccupation amenait de temps en temps quelque nuage sur la figure intelligente et douce du docteur Assandri : c'était sa fille, sa fille Suzanne qu'il adorait, et qui touchait'à sa dix-huitième année. 11 avait peine à réprimer un soupir, quand il songeait qu'il ne pourrait donner qu'une très-petite dot à Suzanne; et fi se fût volontiers écrié avec notre subhme Joseph de Maistre : «Ah ! si quelque homme romanesque voulait se contenter du bonheur!»

Au reste, nulle jeune fille, mieux que Suzanne Assandi'i,

LA MARQUISE D'AUREBONNE. 233

n'eût justifié cette exclamation de ramour paternel. Dire qu'elle était belle ne serait pas donner une idée suffisante de celte beauté, où se confondaient les deux types les plus parfaits de ia nature méridionale. Elle tenait de sa mère, Artésienne du sang le plus pur, ces cheveux blonds à reflets d'or, ces lignes admirables, ce profil de camée, cette taille à la fois riche et fine, ravissement éternel des artistes et des poètes. En même temps, l'origine italienne de son père se trahissait dans ses yeux bruns bordés de longs cils noirs, dans la pâleur mate et saine de son visage, dans l'expression de sa physionomie, qui eût paru peut-être trop séduisante et trop vive, si une langueur délicieuse, un voile charmant de chasteté et de douceur, n'en eussent tempéré la flamme. Malgré cette beauté incomparable, Suzanne était si modeste et si bonne, qu'elle désarmait l'envie. Charitable comme son père, mais en y mêlant cette grâce féminine qui est le parfum de la charité, les pauvres la saluaient comme lem' bienfaitrice, les riches comme l'honneur et la parure de la contrée ; les malades fixaient sur " elle un regard souriant et ranimé. Elle ne comptait que des amies parmi ses compagnes. Si, dans un accès de galanterie madrigalesque, on disait à une jeune fille de son âge qu'elle était la plus johe du pays, elle répondait aussitôt : — « Oh ! après Suzanne Assandri ! » — Et cela sans dépit, sans amertume : on l'eût honorée comme un ange plutôt que de l'envier comme une rivale.

Un matin, à la fin d'octobre 1838, le docteur Assandri avertit sa fille, et Jeannette sa servante, qu'elles eussent à prépa- •rer, nettoyer et mettre en bon état le bel appartement, parce qu'il attendait pour le soir même des locataires. Malgré toutes' ses perfections, Suzanne était fille d'Eve. Elle questionna son

père au sujet de ses nouveaux hôtes. — Ma foi! répondit-il, je n'en sais pas beaucoup plus que toi : voici la lettre que m'a écrite le duc de Givry, mon malade de l'hiver dernier :

« Genève, 25 octobre,..

)) Cher docte ur^

» J'ai gardé un si bon s^ouvenh^ de vos soins et j'ai en vos talents une telle confiance, que je parle de vous à tous mes parents et à tous mes amis. A force de m'entendre exalter vos mérites et vanter le climat de votre beau pays, ma cousine, la marquise d'Aurebonne, s'est laissé persuader. Elle part demain, pour vous demander l'hospitahté, avec Raoul, son fils unique. Je vous les recommande tous les deux. 11 est peu de situations plus intéressantes et plus tristes que celle de ces deux êtres, à qui le ciel semble avoir tout prodigué : naissance, fortune, distinction d'esprit, avantages extérieurs ! Il y aura là, pour vous, une belle occasion d'exercer ce talent d'observation, cette sûreté de coup-d'œil dont vous avez donné, tant de preuves. Rendez le calme à cette pauvre mère, et vous mériterez, une fois de plus, d'être béni par ceux qui souffrent.

» Agréez, cher docteur, etc...., etc »

— D'après cette dernière phrase, reprit M. Assandri, il parait que c'est Raoul, le fils de la marquise, qui est malade et qui a besoin de moi; mais dans quelles conditions? Voilà ce que le duc de Givry ne me dit pas, et ce que nous ne tarderons pas à apprendre

— Pauvre jeune homme ! murmura Suzanne, émue déjà* sans savoir pourquoi.

La journée se passa en préparatifs. Le soir approchait, et

LA MARQUISE D'AUREBONNE. 235

Ton commençait à croire qu'il fatidrait attendre au lendemain, lorsque le docteur aperçut sur la rade un canot venant de Toulon, et conduit par douze matelots de la marine royale. Bientôt, à l'aide de sa longue->ue, il put distinguer sur devant du du canot, se détachant sur les vestes bleues des rameurs, une femme et un jeune homme assis. 11 se souvint alors que le duc de Givry était contre-amiral; il comprit qu'il avait probablement donné des ordres pour que sa cousine, en arrivant à Toulon, pût faire par mer cette courte tiaversée, et il conclut que ces deux passagerb étaient la marquise d'Aurebonne et son fils.

Rien n'était moins lugubre et ne portait moins aux idées tristes que cette scène, éclairée par les rayons du soleil cou-^ chant. On sait avec quelle précision harmonieuse les .matelots de notre marine relèvent et laissent retomber leurs rames. Le canot s'avançait vers le rivage, d'un mouvement régulier et ra^ pide, ghssant sur ces vagues d'azur que caressait une brise attiédie. Lorsqu'il ne fut plus qu'à une petite distance de la plage, le docteur Assandri accourut avec sa tille pour recevoir les nouveaux arrivants, et il put faire dès cet instant ses premières remarques.

La marquise d'Aurebonne ( car c'était elle) paraissait avoir environ quarante ans. Elle était encore très-belley d^une beauté robuste et saine, qui réjouissait le regard et excluait toute pensée sinistre. Toutefois, en la considérant avec plus d'attention, on découvrait dans ses yeux une expression d'inquiétude qui troublait la sérénité de son visage, et qui devenait plus vive lorsqu'elle se tournait vers son fils, ^lais cette anxiété qui semblait habituelle, n'avait pu altérer ni les fermes contours de sa figure, ni les vigoureuses proportions de sa taille, ni cet air de forée et de santé, qui, chez certaines natures, ré-

siste même aux douleurs morales ; comme ces chênes, qui, battus par l'orage, ne lui livrent que leurs feuilles, et conservent toute l'invincible vigueur de leur tronc et de leur ramure.

Son fils Raoul lui ressemblait d'une façon si étonnante, qu'on eût dit un jeune frère placé sous la protection de sa sœur aînée. C'était la même abondance de cheveux noirs, la même carrure d^épaules, la même apparence de force répandue sur toute sa personne. Seulement son regard, au lieii de trahir, comme celui de sa mère, une sorte d'angoisse presque fiévreuse, avait une expression languissante et découragée.

Tous ces détails furent observés par le docteur Assandri en bien moins de temps que nous n'en avons mis à les esquisser. L'embarcation abordait, et bientôt les paroles d'usage se croisèrent entre le canot et la rive.

— Monsieur le docteur Assandri?

— Madame la marquise d'Aurebonne ?

Sur un signe de son père, Suzanne offrit son bras à la marquise, qui lui adressa quelques mots pleins d'une gracieuse cordialité. De son côté, le docteur s'empara de Raoul, et, sous prétexte de bannir dès le premier instant toute froideur cérémonieuse, il lui prit les mains d'un geste amical et empressé. Ces mains étaient tièdes et souples ; le pouls n'avait que cette vivacité réguUère qui résulte du mouvement et de l'exercice. Ramil d'Aurebonne venait d'être bercé par la vague pendant plus de deux heures ; et pourtant sa respiration était aussi libre que s'il fût sorti de sa chambre ; sa poitrine ne trahissait pas un indice d'essoufflement et de fatigue. Tous ces symptômes rassurants donnaient à réfléchir au docteur, qui se souvenait de la lettre de M. de Givry. Lorsqu'on arriva au seuil de la jolie maison d'Almanare, le crépuscule, si rapide dans cette

LA MARQUISE D'AUREBONNE. 237

saison et dans ce climat, envahissait déjà la mer et le paysage. Le docteur conduisit madame d^Aurebonne dans son appartement, où l'attendait un bon feu, et où Jeannette apporta nn souper simple mais substantiel auquel ses hôtes firent grand honneur. Puis il prit congé d'eux jusqu'au lendemain, et leur dit qu'une bonne nuit était la première ordonnance à laquelle il soumettait tous ses malades. Au bas de l'escalier, il trouva Suzanne,

— Que penses-tu de la marquise d'Aurebonne ? lui demanda-t-il.

— Elle est charmante : elle m'a parlé avec une grâce exquise, avec une bonté affectueuse, comme si nous étions déjà d'anciennes connaissances. — Et monsieur Raoul ? ajoutaelle d'une voix moins assurée.

— Aimable et beau garçon ! répondit le docteur avec une certaine brusquerie : seulement, je n'y comprends rien; depuis trente ans que J'exerce la médecine, je n'ai jamais rencontré de malade aussi bien portant !

Le lendemain, un peu après le lever du soleil, Raoul d'Aurebonne enlr'ouvrit sa fenêtre, et, debout derrière le rideau, se prit à contempler le paysage que lui avaient à demi caché, la veille, les premières ombres de la nuit.

Un tableau plein de grandeur et de grâce s'offrit à ses regards. Le ciel n'avait pas un nuage, et la légère vapeur qui flottait à l'horizon entre ce ciel si pur et cette mer si caLme, ajoutait encore à la sérénité de cette heure matinale, et réu-

nissarit dans une seule teinte d'opale et dV ce double infini et ce double azur. Un vent frais faisait courir sur la rade, comme de fugitifs frissons, de petites vagu<"s qui venaient doucement expirer sur la plage, et dont chaque pointe se diamantait aux rayons du soleil levant. Çà et là, quelques barques de pêcheurs découpaient sur ce fond bleu leur \oile blanche, pareille à une aile de goéland. Au dernier plan, à demi baigné dans la brume, se balançait avec une majesté indicible un vaisseau de la marine royale, le Valmy, celui-là même dont le canot avait été mis aux ordres de madame d'Aurebonne. En regardant plus près de soi, Raoul n'était pas moins charmé, A quelques pas de la rive, il apercevait les beaux pins d'Almanare, dont le gioupe \igoureux et sombre faisait mieux ressortir tout ce qu avaient de transparence et de fraîcheur l'horizon, les îles lointaines, le ciel et les flots. A côté de ce massif, les ruines, agrandies et embellies par la distance, prodiguaient à la brise et à la rosée du matin leiu's arcades, leurs colonnettes, leurs chapiteaux de verdure et de fleurs. Pourtant, après avoir erré complaisamment sur cet harmonieux ensemble, les yeux de Raoul d'Aurebonne prirent une autre direction, et bientôt il s'y absorba tout entier.

Dans le jardin du docteur, qui eût fait les délices d'un botaniste, et où se trouvaient rassemblées, avec autant de goût que de science, des plantes tropicales et indigènes, une jeune fifle jouait avec une gazelle, gracieuse enfant du désert, qu'un Anglais spleenique, à peu près guéri par M. Assandri, lui avait laissée, en partant, comme souvenir de gratitude. 11 y avait, entre ces deux charmantes créatures, un tel accord, une telle familiarité de mouvements et d'attitudes, qu'un peintre eût voulu fixer à l'instant sur la toUe celte jolie scène si déli-

LA MARQUISE D'AUREBONNE. 239

cicusement encadrée. L'agile bête, lutinée par Suzanne, lui échappait brusquement, avec de petits cris effarouchés, puis revenait à elle d'un air caressant, et collait contre sa robe sa tête One, à l'œil triste et doux. Suzanne alors tirait de sa poche un morceau de gâteau, qu'elle montrait à la gazelle : celle-ci s'avançait pour le saisir; mais sa maîtresse, le relevant ou rabaissant d'un geste rapide, ne lui livrait l'objet de sa convoitise qu'après mille évolutions où toutes deux faisaient assaut de grâce, d'élégance et de souplesse.

Raoul, en regardant le magnifique panorama de la mer et des îles, avait murmuré tout bas : Que c'est beau ! — Ensuite, lorsque ses yeux s'étaient fixés sur Suzanne, une rougem* subite avait coloré ses joues, et il avait dit à demi-voix : Qu^elle est belle!

Mais tout à coup, comme si une pensée terrible, désolante, mortelle, lui eût traversé le cœur, il referma sa fenêtre, tira son rideau, et se rejetant violemment en arrière, se laissa tomber sur un fauteuil : puis couvrant son visage de ses deux mains, il s'écria avec une poignante expression de douleur et de désespoir : — « A quoi bon ? à quoi bon tout cela ? qu'importent la nature et ses merveilles, le paysage et ses splendeurs, la femme et ses grâces, quand on n'a plus que deux ans à vivre ! » .

Pendant ce temps, une conversation longue et douloureuse avait lieu, dans une allée écartée, entre la marquise d'Aurebonne et le docteur Assandri. Elle lui raconta son histoii-e. Le marquis d'Aurebonne, son mari, avait succombé, à vingt-qua- . tre ans, à une maladie de poitrine. Le père du marquis était mort> au même âge, de la même maladie ; et , depuis longues années, il y avait eu, presque à chaque génération, dans la

ligne masculine des ancêtres de Raoul^ un retour presque régulier du même mal, se développant au même âge et amenant le même dénouement. Comme la plupart des jeunes filles, qui se laissent marier sans rien savoir ni du passé ni de Tavenir * renfermés pour elles dans le nom de leur mari, madame d'Aurebonne, lorsqu'elle fut recherchée par le marquis, ignorait tous ces détails. Il était de naissance illustre et immensément riche ; elle était de famille ancienne, mais nombreuse et pau- • vre. Éblouis par les avantages de cette alliance, ses parents ne firent rien pour lui cacher, mais rien non plus pour lui apprendre ce triste secret, cet héritage de deuil et de mort planant sur la tête jeune et déjà pâlie de M. d'Aurebonne. Lorsqu'elle le sut, il était trop tard : quelques heures à peine la séparaient du moment fixé pour son mariage. Elle craignit, en retirant tout à coup son consentement et en repoussant son fiancé, de ne pouvoir lui donner le change sur le motif de ce brusque refus et de lui rappeler d'une façon trop cruelle le germe mortel qu'il portait en lui. Elle aima mieux marcher résolument à l'autel et unir sa beauté, sa jeunesse et sa force à cette frêle vie, condamnée d'avance.

Ainsi avait commencé pour madame d" Au rebonne une existence d'immolation et de sacrifice, qui s'était continuée du cercueil de son mari au berceau de son fils. Raoul cependant ne ressemblait pas à son père. Autant celui-ci avait toujours été faible et maladif, autant Raoul, dès son enfance, parut vigoureux et robuste. La marquise épuisa tous les stratagèmes de la plus ingénieuse tendresse pour qu'il ignorât en grandissant sous quels sinistres auspices il était né. Mais s'il existe dans l'intérieur d'une famille un secret que l'on cherche à (fâcher aux enfants, on peut être sûr que c'est justement celui-là que

LA MARQUISE D^AUREBONNE. 241

leur révèlent des bouches indiscrètes : Raoul apprit tout, au moment où il entrait dans Tadolescence. Sa santé n'en fut pas altérée, mais son imagination se frappa. Il réussit à se faire raconter par un domestique vieux et imbécile toutes les circonstances, tous les détails de la mort de son père et de son grand-père; et bientôt il se persuada qu'il ne dépasserait pas rage où ils avaient succombé tous deux. Cette idée, en s' emparant de lui avec une force toujours croissante, réagit sur son intelligence qui était vive et prompte, paralysa ses études auxquelles il avait apporté jusque-là une facilité merveilleuse, et finit par mêler à toutes ses pensées un fond de découragement et de tristesse, maladie morale, qui semblait le prélude de Tautre. Il aimait passionnément sa mère, elle Tidolàtrait, et ce sentiment, si doux, si consolant d'ordinaire entre les fils uniques et les mères restées veuves de bonne heure, devint pour la marquise et Raoul une source de douleurs nouvelles. Elle n'avait rien épargné pour le rassurer et le distraire; mais elle était trop préoccupée de la même crainte pour ne pas se trahir de temps à autre ; et l'on sait avec quelle sagacité terrible ceux qui se croient atteints d'une maladie incurable ont l'art de deviner et de surprendre, chez les personnes qui les entourent, l'indice de prévisions funèbres qui répondent à leurs propres pressentiments. Aussi tous les efforts de madame d'Aurebonne venaient-ils échouer contre la conviction secrète et obstiriée de Raoul. EHjJ|^.vait parcouru avec lui les plus beaux pays du monde, séjourné dans toutes les capitales de FEurope, bu aux sources minérales les plus bienfaisantes et les plus célèbres, essayé de tous les moyens pour charmer son imagination et occuper son esprit ; vaines tentatives ! Elle n'était parvenue ni à retrouver le calme ni à le lui rendijfi.

242 CONTDS ET NOUVELLES.

Le docteur Assandri écouta ce récit ayec une attention profonde. Il rdfléciiit longtemps; puis il demanda à madame d'Aurebonne quel âge avait son fils.

— Vingt-deux ans et quelques mois, lépondit-elle.

— Et, pendant ces deniières années, vous n'avez jamais remarqué en lui aucun des symptômes qui précédèrent sans doute la maladie et la mort de son aïeul et de son père ? •

— - Aucun. Tout, chez lui, depuis son bas âge, indique la force, fa santé, la vie. Dans ces derniers temps, craignant d'ajouter encore à ses idées noires par des soins exagérés, je lui ai laissé commettre quelques imprudences; il en est sorti aussi sain, aussi dispos que le jeune homme le plus robuste. Dans les rares moments où il réussit à s'étourdir et à oubher, je le vois faire des prodiges d'agilité et de vigueur. Quelquefois, en Suisse ou dans les Pyrénées, il lui est arrivé de défier tout à coup ses compagnons de voyage, de gravu' d'un pas leste et ferme, pendant de longues heures, les sentiers les plus rudes, les montées les plus rapides. Parvenu au sommet, son front était humide de sueur, mais son cœur ne battait pas plus vite; ses jambes ne fléchissaient pas; sa poitrine, large et calme, aspirait à pleins poumons l'air vif et salubre des montagnes. Alors, pendant un instant plus fugitif que Téclair, il me regardait d'un air de triomphe : mais s'il voyait la joie et l'espérance briller dans mes yeux, le cruel enfant semblait se ressouvenir subitement que cette joie ét^t trompeuse, que cette espérance était vaine. D'un mot, d'un geste, d'un regard, il me remettait en face de cette pensée implacable, qui forme entre nous deux un lien de plus : hen fatal, pareQ à cette chaîne horrible qui rive deux galériens dans un même efïort et une même douleur !

LA MABQUISE d'aUREBO.^NE. 243

**- Malheureuse mère ! murmura le docteur vivement ému.

*— Oui, malheureuse mère! reprit madame d'Aurebonne avec une sombre e'nergie : malheureuse entre toutes les mères, car ce qui faitleur félicile', fait mon supplice. Chaque fois que mes yeus rencontrent ceux d<? mon fils, je sens une intime souffrance qui va de son cœur ou mien, et qui dément les paroles indifférentes ou frivoles que nous e'changeons. Il n'est pas une fibre de son âme qui me soit inconnue, pas un repli de la mienne qui lui soit caché : ce qui le torture me déchire; ce qui me consume , le tue. Souvent nous essayons de nous tromper tous deux; il afïecte une gaîté juvénile; je m'efforce d'êlre gaie comme lui. Mais chacun de nous deux sait ce qui se dérobe sous ces sourires, et parfois nos lèvres sourient encofe, que déjà une larme a demi-voilée mouille mes paupières et les siennes... Oh ! oui, malheureuse mère, et celui qui me consolerait, celui qui me rendrait mon fils, serait pour moi le représentant visible du Dieu de clémence et de bonté I

11 y eut encore un silence : le docteur parvint à vaincre son émotion^ et dit à madame d'Aurebonne :

— Est-ce vous, madame la Marquise, qui avez allaité votre fils?

— Assurément ! répondit-elle avec un éclair d'orgueil maternel*

— Eh bfen !... je ne voudrais pas vous rassurer trop absolument, et vous exposer à retomber plus tard du haut de vos espérances dans une affreuse réahté... mais, autant qu'on peut se fier à la plus conjecturale des sciences, je crois, je crois sincèrement que votre fils n'est pas et ne sera jamais poitrinaire...

— Oh ! monsiem- î interrompit la Marquise avec une telle explosion de joie, qu'il en fut épouvanté.

— Ne VOUS hâtez pas trop de vous réjouir^ poursuivit-il précipitamment. Tous les symptômes sont rassurants : ce que vous me faites l'honneur de me dire, ce que j'ai pu observer moimême hier soir au moment de votre arrivée, tout confirme mon espoir. Vous avez reçu du ciel, madame la Marquise, une santé admirable, et ce Dieu que vous invoquez, le Dieu des orphelins et des mères, aura voulu que cette santé se transmît sans altération à ce fils chéri qui vous appartient deux fois, parla maternité et par rallaitement. Il existe, je le sais, des exemples de familles vouées pendant plusieurs générations à une maladie héréditaire, et qui sont tout à coup retrempées, régénéi'ées, ravivées par le mélange d'un sàng vigoureux et pur. Votre entrée dans la famille d'Aurebonne aura produit ce miracle. Mais à côté du danger qui vous occupe, et qui est, je crois, imaginaire, il y en a un autre très-réel : c'est cet esprit sans cesse absorbé par la même pensée ; c'est cette crainte permanente, résistant dans Fàme de votre fils à tout ce qui devrait la dissiper, et lui créant, au lieu d'un mal qu'il redoute et qu'il n'a pas, un autre mal qui pourrait, hclas î altérer sa raison, menacer ses joiu's, lui préparer une lente et douloureuse agonie...

— L'idée fixe 1 la folie ! la mort ! ah ! je m'en doutais ! s'écria madame d'Aurebonne d'une voix suffoquée par les larmes.

— L'important serait donc de guérir cette imagination malade j resscntiel serait surtout qu'il pût atteindre et dépasser cet âge de vingt-quatre ans qu'il regarde comme le terme fixé d'avance à sa vie, sans que son état physique et moral reçût d'ici-là une atteinte trop grave, trop irréparable. Une fois ce terme dépassé, chaque jour qui suivrait lui semblerait un heureux démenti donné à ses pressentiments* et à ses craintes; chaque semaine, chaque mois qu'il gagnerait sur cet ennemi

LA 3JARQUISE D'AUREBONNE, 245

invisible, lui rendrait peu à peu celte sécurité qui me paraît son seul moyen de salut : vous verriez, madame, son beau front se relever, Tespérance et la vie briller dans ses yeux, le sourire se ranimer sur ses lèvres ; et, un matin, votre fils se réveillerait, calmé, apaisé, rassuré, guéri....

— Mais, pour cela, que faut-il faire ? reprit madame d'AureJ)onne, les mains jointes, le regard suppliant, comme si elle parlait à un être doué d^une puissance surhumaine.

— Hélas ! madame la Maïquise, répondit le docteur, si j'étais un charlatan, je vous offrirais à l'instant dix moyens, tous plus infaillibles l'un que l'autre ; mais je ne suis qu'un médecin, ce qui, en dépit des mauvaises langues, n'est pas tout à fait la même chose, et je ne puis vous indiquer que les recettes les plus vulgaires... Il faudrait trouver des distractions qui amusassent M. Raoul, ou bien un travail qui l'occupât ; ou, mieux encore, éveiller en kii un goût, un sentiment qui fît diversion, qui l'aidât à traverser, sans trop s'en apercevoir, ce redoutable intervalle, ces dix-huit mois pendant lesquels on peut tout craindre, après lesquels on peut tout espérer.

— Eh ! ne vous Tai-je pas dit ? il n'y a rien que je n'aie tenté pour parvenir à ce but. Raoul paraissait aimer les voyages ; je l'ai conduit en Italie, en Suisse, en Grèce, en Espagne, en Ecosse, partout où les souvenirs et les paysages pouvaient s'emparer de son imagination et Varracher à elle-même. Quelquefois je croyais avoir réussi. Il se livrait avec ardeur aux émotions qu'excitait en lui la vue d'un monument, d'un site ou d'une ruine. Mais bientôt je voyais cette flamme factice pâlir et s'éteindre. Aux transports, aux admirations du premier moment, succédait une sorte d'impatience nerveuse, de sourde irritation, comme si le malheureux en eût voulu à la nature

d'être si belle, aux hommes d'avoir laissé sur la terre des traces si profondes de leur force et de leur vie : cette irritation tombait à son tour ; il ne tardait pas à s'affaisser sur lui-même, et âon regard terne et languissant me disait : Quand partonsnous ?

— Et les sciences ? les arts ? les plaisirs du monde ?

— Mêmes tentatives, mêmes mécomptes. Dans le monde, oii sa grande fortune, son grand nom et ses avantages extérieurs l'ont fait accueillir avec empressement, il a eu des heures, moins que cela, des minutes d'étourdissement et d'oubli ; pendant ces courts moments, il était animé, charmant, irrésistible ; il luttait de veive avec les causeurs les plus brillants, d'entrain avec les danseurs les plus intrépides : il prenait un plaisir bizarre à essouffler les valseuses les plus infatigables. Un instant après, il allait s'asseoir dans le recoin le plus obscur de l'appai-tement. Je l'y retrouvjjs, sombre et seul, l# tête dans SCS mains, le front chargé de nuages. — «J'étouffe, allons nous en ! » me disait-il. Admirablement doué pour les sciences, il s'arrêtait découragé au moment où elles allaient lui ouvrir leurs mystérieux trésors ; il murmurait avec amertume ; « Je n'ai pas le temps d'en apprendre assez : j'aime mieux ignorer tout ! )) — Les arts mêmes, ces aimables consolateurs, devenaient pour lui les complices de ses douleurs, les instruments de son supplice. Le voyant passionné pour la musique, j'avais obtenu, par grande faveur, que Chopin lui- donnât des leçons. Je fus d'abord émerveillée de ses progrès, de , l'intérêt qu'il paraissait prendre à cjtte nouvelle étude, et je m'applaudissais d'avoir enfin trouvé une distraction puissante. Je me trompais: au lieu de le distraire de son idée f.itale, la musique l'y ramenait. Chopin et lui s'étaient sentis attij-és' l'un vers l'autre par

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cette espèce de douloureux magnétisme, qui unit entre elles les' organisations maladives, lésâmes douées d'une sensibilij-é dangereuse, vouées à une prédestination mélancoliiiuc, ou placées dans une situation exceptionnelle. Le maître et le disciple se faisaient mutuellement un mal affreux, et il suffisait pour s'en convaincre de les entendre jouer ensemble cette musique qui semblait le rêve ardent ou désolé d'un malade, et qu'ils forçaient d'interpréter leurs angoisses et leurs tourments. Je prétextai un voyage, et les leçons furent interrompues. La poésie ne m'a pas mieux réussi. Lord Byron, Goethe, Lamartine, Victor Hugo, ont été tour à tour lus, dévorés, savourés par Raoul. Mais dans les œuvres de ces grands noëies, il n'a jamais cessé de chercher, d'inten'Oger, de relire les passages qui répondent à sa pensée constante, et fournissent au fantôme qui l'obsède un mélodieux langage. Un jour, il prit un de ces volumes, l'ernporta comme une proie dans sa chambre, l'y garda longtemps ; Imsque je pus le ressaisir, j'y trouvai une page presque eifacée à force d^avoir été lue : c'était le Jeune Jl/a/(i6/e, d'André Chénier

— Mais dans cette pièce ravissante, inteiTompit le docteur en souriant à travers sa tristesse, il me semble que le jeune malade ne meurt pas, et qu'on trouve un moyen de le gué^ rir!...

Comme il disait ces mots, et avant que madame d'Aurebonne eût le temps de lui répondre, ils virent accourir à eux Suzanne, qui après asoir donné à déjeûner à la gazelle venait embrasser son père. Elle était si jolie dans 8<jn frais costume du matin, au milieu de ses Heurs qui semblaient ses compagnes el ses sujettes, qu'une même idée fit tressaillir en môme temps M. Assandri et la Marquise. Seulement, cette idée, bien vaguo^

bien lointaine encore, fut pour celui-ci une crainte, pour cellelà une espérance.

Raoul d'Aurebonne et sa 'mère avaient passé une partie de Tautomne aux bords du lac de Genève. Avant de rentrer en France^, la Marquise avait e'crit à ses gens de venir la retrouver à Hyères ; mais soit négligence, soit erreur de date ; ils notaient pas encore arrivés. Ce serait mentir que d'affirmer quelle fut fâchée de ce contre-temps qui lui permettait de vivre pendant quelques jours plus en commun avec ses hôtes. Elle s'appuya donc avec une familiarité tout amicale sm' le bras de Suzanne, et signifia presque gaîment à M. Assandri qu'il ne hii suffisait pas d'être logée sous son toît, qu'elle lui demandait une place à son foyer et à sa table. Suzanne se hâta de répondre avec un joyeux empressement; mais, à la grande surprise de madame,id'Aurebonne, le front du docteur se rembrunit : il fixa sm* elle un regard si profond, si pénétrant, que, malgré elle et sans trop savoir pourquoi, elle se sentit rougir. Cette hésitation du reste ne fut que d'un moment ; et comme s'il regrettait de s'être laissé prévenir par sa fille, il répondit à sa noble locataii'e, dans les termes les plus convenables, que tout était à ses ordres dans la petite maison d'Almanare.

La Maïqnise avait-elle vraiment espéré, en voyant apparaître Suzanne comme le commentaire vivant de la consultation du docteur, que Raoul l'aimerait, et trouverait là cette distraction puissante, infaillible, qu'elle poursuivait en vain depuis des

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aimées ? Le docteur avait-il deviné celte inspiration d'égoïsme maternel, et son cœur de père avait-il frémi d'avance, en songeant que ce qui sauverait peut-être Raoul, ferait probablement le malheur de Suzanne ? Cette double pensée, née au même instant dans deux âmes également droites et pures, fut plutôt instinctive que réfléchie, et rien d'ailleurs ne la justifia pendant les premiers jours qui suivirent. Tout se passa de la façon la plus naturelle et la plus sùnple : madame d'Aurebonne comblait Suzanne de marques d'amitié : qu'y avait-il là d'étonnant? Pouvait-on résister au charme que cette aimable fille exerçait autour d'elle ? N'eût-il pas été;, au contraire, inexplicable que la Marquise, bonne et prévenante pour tous, ne traitât pas avec une distinction particuUère cette enfant dont la beauté et le sourire semblaient dissiper tout sombre présage, et dont le père lui avait fait entendre, au sujet de Raoul, des paroles de consolation et d'espérance ? — Suzanne témoignait h Raoul un affectueux intérêt : mais quel être souffrant ou malheureux l'avait jamais trouvée insensible ? A quelle affliction avait-elle jamais refusé sa douce et sympathique pitié? Dès le premier jour, elle avait pu comprendre que la vie de ce jeune homme était menacée, qu'il y avait dans sa destinée im secret de mélancolie et de deuil : n'était-ce pas assez pour qu'il lui inspirât ce mystérieux attrait qui, chez les femmes d'élite, se mesure aux douleurs qu'elles ont à calmer, aux plaies «u'elies ont à guérir ? Le principal intéressé, celui qui servait de centre à toutes ses préoccupations, se montrait, dans ses rapports avec M. Assandri et sa fille, d'une réserve qui touchait presque à la froideur ou à la contrainte : on'eùt dit qu'il évitait ce qui l'eût mis en contact trop direct avec Suzanne. Le docteur, après a\oir tout observé avec sa sagacité habituelle.

sentit peu à peu s'amoindrir ses appréhensions et ses méfiances : bientôt, appelé par d'autres malades, forcé de reprendi'e sa Aie de travail et ses courses dans la ville ou les environs, il ne vit plus d'inconvénient à laisser Suzanne faire les honneurs de son beau pays à Raoul et à sa mère. 11 y eut là quelques journées charmantes pour tous les trois. Un peu gênée désormais vis-à-vis de son hôte, soit qu'elle eût compris qu'il l'avait devinée, soit que sa conscience lui fit réellement quelque reproche, madame d'Aurebonne, en l'absence de M. Assandri, goûtait un plaisir sans mélange à voir Raoul et Suzanne ensemble, à rapprocher, sous un même regard, ces deux visages portant tous deux la même couronne de jeunesse et de beauté. Il y avait en elle de tels trésors, urie telle richesse d'amour maternel, qu'elle en épanchait, sans s'appauvrir, une partie sur cette jeune fille, invoquée tout bas, dans le plus secret de ses rêves, comme l'ange visible de son fils, et que, par une illusion complaisante, elle s'imaginait parfois ressentir pour Suzanne un peu de ce qu'elle éprouvait pour Raoul.

Ce fut donc sous de gracieux auspices que commencèrent leurs promenades sur ces rives enchantées à qui il ne manqiie que d'être à cinq cents lieues de Paris et séparées de nous par des Océans pour égaler en renommée les sites les plus célèbres. Les pays du Nord n'ont qu'un printemps, et encore ! Les pays du Midi en ont deux; le second printemps d'Hyères commence au mois d'octobre, lorsque les premières pluies d'automne on|^ rafraîchi l'atmosphère, ravivé les herbes et les plantes, et renouvelé, au bord des sentiers, sur le penchant des ravins, au flanc des collines, mille floraisons qui n'attendaient pour renaître qu'une goutte d'eau et un souffle d'air. 11 y avait des moments où Raoul, malgré lui, en dépit de ses prévisions

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sinistres, se laissait pénétrer par ce sentiment de bien-être universel, qui semble la température naturelle de cette douce saison. Tous les objets qui s'offraient à ses regards le rattachaient à la vie en la lui présentant sous ses aspects les plus riants et les plus aimables, U voyait à ses côtés sa mère et Suzanne, unies toutes deux dans la même tâche, s'efTorçant toutes deux de Je distraire, el presque également heureuses lorsqu'elles parvenaient à amener sur son front un reflet de cette sérénité délicieuse qui rayonnait au dehors. ïlaoul aloiT? setonnait d'éprouver des sensations inconnues; il se demandait si ces bois et ces vallons, la verdure de ces collines et Tazur de cette mer, possédaient une magie, un tahsman mystérieux, vainement cherchés jusque-là à travers des paysages aussi beaiiy, en face de spectacles aussi magnifiques. La Marquise, pour qui le cœur de son fils était un livre sans cesse ouvert et qui y lisait mieux que lui-même, démêlait ses impressions confuses, inexpliquées, ce sentiment nouveau qui s'infiltrait goutte à goutte dans cette âme malade; et elle reportait sur Suzanne, avec une reeofinaissance passionnée, ces premières lueurs d'espjir, encore assombries de bien des angoisses.

Au bout de dix jours, les gens de madame d'Aurebonne arrivèrent, avec les chevaux, les voitures, et tout Tattirail des grandes fortunes. Cette ariivée causa un certain trouble dans l'humble et calm.e maison d'Almanare. Il fallut chercher dans le voisinage des écuries et des logements supplémentaires, se plier aux exigences du cuisinier et du cocher, subir les airs importants que ne manquent pus de prendre, en pareille circonstance, les domestiques des grands seigneurs, comme pour corriger l'effet de la simplicité et de la bonhomie de leurs maîtres. Mais quel que fut ce trouble extérieur, il fut bien moindre

encore que celui qui agita le cœur de Suzanne. Cet incident si naturel et si prévu lui i-appelait Timmense distance qui la séparait, elle, pauvre fille d'un médecin de province, de Théritier d'un des plus beaux noms et d'une des plus belles fortunes de France. Ce ne fut pas sa vanité qui en souffrit, car ce sentiment lui était inconnu; encore moins sa sympathie pour Raoul, car elle fût morte de honte et de douleur avant de se douter que cette affection compatissante pût être appelée d'un autre nom. Son âme naïve n'alla pas chercher si loin les motifs de sa tristesse. Ce qui l'affligea, ce fut de se sentir si inférieure à l'homme qu'elle eût voulu protéger, rasséréner, distraire; ce fut de voir disparaîti-e cette égalité apparente, douce illusion qu'avait fait naître la familiarité des preijiers jours, et que madame d'Aurebonne rendait plus complète par la façon presque maternelle dont elle traitait Suzanne.

Il y eut, dès lors, plus de respect et de réserve dan? les manières de la jeune fille vis-à-vis de ses hôtes. Us remarquèrent ce changement sans en deviner la cause : on le sait, et nos romanciers modernes l'ont trop souvent oublié, les parvenus, les nouveaux riches, sont les seuls qui attachent de l'importance aux signes extérieurs de la richesse et du luxe , qui aiment à s'en parer comme d'un moyen de rehausser leur propre valeur, de s'assurer une supériorité factice à l'égard des autres hommes. Pour Raoul et sa mère , vivre dans cette atmosphère privilégiée, être entourés de toutes les recherches de rélégance, secondée par l'argent, avoir un cuisinier excellent, de beaux chevaux, des voitures irréprochables, était chose si parfaitement naturelle qu'ils n'y songeaient point, et ne se souvenaient pas d'y avoir jamais songé. Tous deux d'ailleurs étaient dominés par une préoccupation trop doulou-

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reuse, trop puissante^, poiii" ne pas absorber et anéantir ces détails de la vie réelle. Qu'importaient à madame d'Aurebonne ces biens que Pon en\ie ? En serait-elle moins désespérée si elle perdait son fils, et plus heureuse si elle le sauvait? Ne les eût-elle pas sacrifiés tous, n'eùt-elle pas accepté avec transport les privations de la pauvreté pour un jour de calme, pour un rayon d'espérance donnés à Raoul? Combien de fois , en rencontrant sur sa route quelque pauvre paysanne tenant par la main un enfant joyeux et joufflu, n'avait-elle pas murmuré tout bas que son bonheur suprême serait d'échanger Fa destinée brillante contre cette humble destinée î

La Marquise et son fils ne pouvaient donc comprendre ce qui se passait dans le cœur de Suzanne, et ils attribuèrent à une autre cause sa réserve et sa froideur : Raoul surtout, plus ardent, plus prompt à retomber dans ses idées sinistres, s'imagina que Suzanne s'était lassée de se montrer prévenante et attentive pour un être malheureux, exceptionnel, importun aux autres et à soi-même, tourmenté de pressentiments funèbres, et que sa beauté et sa jeunesse avaient craint la contagion de cette tristesse et de ce deuil. Il n'en fallut pas davantage pour qu'il s'opérât chez Raoul une de ces réactions fréquentes qui faisaient le désespoir de sa mère, et qui, après quelques jours sereins, après quelques efforts pour se rattacher à la vie, le rejetaient violemment en arrière, plus sombre et plus découragé. Cette fois, la douleur de madame d'Aurea bonne fut d'autant plus profonde que son espérance avait été plus vive, qu'elle avait plus compté sur l'influence de Suzanne. Injuste comme le sont les cœurs dominés par une seule aflection, elle accusa mentalement la jeune fille de s'être trop tôt lassée de sa tâche réparatrice, et mil dans ses relations avec

elle moins d'expansion et de tendresse. Suzanne s'en aperçut : elle était fière ; elle crut que la Marquise se repentait de lui avoir montré d'abord trop de familiarité et d'abandon; sa réserve s'en accrut ; mais tous ces changements ne s'accomplissaient pas sans froisser et meurtrir, dans leurs fibres les plus intimes, ces âmes en qui une pensée mauvaise n'avait jamais germé, qui s'étaient senties un moment attirées l'une vers Vautre, et que séparaient déjà de funestes malentendus. Certes quiconque, du bord de cette raei' limpide, eût aperçu, sur cette blanche terrasse, aux rayons d'un gai soleil d'hiver, parmi des touffes de géraniums et de citronniers, ce beau jeune homme ayant auprès de lui ces deux femmes, l'une dans tout l'éclat de sa beauté maternelle, l'autre dans toute la fraîcheur de sa virginale beauté, celui-là eût dit : « Voilà des heureux 1 » —^ Il se serait trompé ; tout était joie et lumière autour de ces fronts : tout était nuit et deuil au fond de ces cœurs.

Pourtant c'est le privilège de l'amour maternel d'être toujours le premier à craindre et le dernier à désespérer. Un irrésistible instinct ramenait la marquise d'Aurebonne à Suzanne, et elle trouva bientôt un nouveau prétexte de rapprochement : parmi les che\aux que Raoul avait fait venir, il y en avait deux, de sang arabe, d'une suprême élégance, d'une douceur parfaite, et que les femmes les plus timides pouvaient monter sans danger. M. Assandri ayant conseillé l'exercice du cheval à Raoul, et celui-ci s'obstinant à ne monter que ses chevaux les plus difficiles, il fut convenu entre le docteur çt madame d'Aurebonne qu'elle accompagnerait son fils; sans quoi elle serait morte d'inquiétude à chacune de ses absences. Seulement, comme ils ne connaissaient pas encore très-bien le pays, la Marquise obtint, non sans peine, que Suzanne, montée

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sur Taiitre cheval arabe, viendrait quelquefois avec eux.

Cet arrangement leur permit de pousser plus loin leurs excursions à travers champs, et ces nouvelles promenades ne furent pas sans charme. Lorsque Raoul était à cheval, il se transfigurait, poijr ainsi dire : ce n'était plus le sombre et mélancolique jeune homme, au regard baissé, au front morue, que tourmentait le démon de ses pensées. Sa belle taille se redressait; son œil noir se ranimait. Il prenait un plaisiiétrange à dompter cette ardente bêle qu'il sentait frémir sous sa main, à en maîtriser à son gré la fougue et les caprices, et finalement à se lancer avec elle à travers l'espace, à fend je cet air vif qui courait dans ses cheveux et essuyait la sueur de ses tempes. Dans ces moments il était si beau que sa mère le contemplait avec complaisance, et parfois même, entraînée par une sorte de douloureux orgueil, le montrait du regard à Suzanne qui se détournait en rougissant. Us parcoururent ainsi les ravissantes vallées de Sauvebelle et de la Roquette, les bords charmants du Gapeaux, ruisseau vh'gilien, digne d'abreuver les chèvres de Mélibée ou d'offrir ses échos rustiques aux mélodieuses luttes de Ménalque et de Damœtas.

Un matin, séduits par une de ces belles journées de mars, fugitifs préludes des magnificences printanières, ils franchirent le cercle habituel de leurs promenades, et se dii-igèrent, à quelques lieues de là^ vers la Chartreuse de Monrieux. Raoul était plus triste encore que de coutume, soit que la présence de Suzanne le troublât, soit que le pressentiment d'une mort prochaine lui parût plus cruel et plus navrant en face de ces coteaux et de ces plaines d'où s'échappaient déjà mille germes de renouvellement et de vie. A mesure qu'ils avançaient, cette impression de tristesse se reflétait dans les ohjets extérieurs.

Ils quittèrent la route pour s^enfoncer dans une gorge e'troite, que surplombaient de grands rochers grisâtres, mouchetés çà et là de genêts et de bruyères. Le chemin tracé entre ces rochers se tordait en dlnnombrables méandres, tantôt dominant des ravins profonds, tantôt serpentant le long d'un torrent, ou le- traversant sur un pont fragile fait d^un tronc de chêne et de quelques branches de sapin. Peu à peu la solitude et le silence augmentaient autour de nos trois promeneurs qui n'entendaient que le trot réguher de leurs^ chevaux serrés Funj contre Tautre, ou le bruit des pierres se 'détachant sous leurs pieds et roulant dans le précipice. [La. Marquise et Suzanne se laissaient gagner malgré elles, par un vague sentiment d'anxiété qui redoublait lorsqu'elles jetaient les yeux sur le pâle visage de Raoul, dont l'expression passait, à chaque instant, d'un abattement douloureux à une exaltation fébrile. Enfin, une croix de bois, placée à l'entrée d'un épais massif d'érables, et le son lointain d'une cloche, leur annoncèrent le terme de leur course.'' Le passage s'élargit devant eux, les rochers s'ouvrirent; ils se trouvèrent dans un petit vallon planté d'arbres à fruits et l'humble monastère leur apparut, adossé à ces montagnes qui le séparaient du reste du monde. Ce monastère n'était presque qu'une ruine, h laquelle les révolutions n'avaient laissé qu'une chapelle, un fragment de cloître et quelques cellules. Pourtant six chartreux l'habitaient et fertilisaient autour d'eux un terrain que leur mesurait d'une main avare la municipalité voisine. La religion est une fleur qui languit dans les palais et prospère sur les débris. Madame d'Aurebonne, Suzanne et Raoul sonnèrent à la porte extérieure et s^asshent sur un banc de pierre, en dehors de l'enceinte consacrée; ils furent aussitôt accueillis par une

LA MARQUISE d'AUREBONNE. 257

hospitalité attentive bien qu^invisible. Un senlteur du couvent leur apporta un repas frugal^ prit soin de leurs chevaux, et dit à Raoul que, s'il voulait visiter l'intérieur de la Chartreuse, le supérieur serait heureux de hii en montrer tous les détails. Le jeune homme accepta, et les deux femmes restèrent seules.

Le moment eût été favorable pour une de ces causeries intimes qui guérissent toutes les blessures et dissipent tous les nuages. Pourtant elles n'échangèrent que des paroles insignifiantes; un embarras indéfinissable, une sorte de pudeiu' instinctive, arrêtait sur leurs lèvres les épanchements et les confidences qu'appelaient en secret leurs âmes. L^entretien se traînait péniblement en observations banales sur la bjpauté du ciel, les promesses du printemps, l'effet mélancolique de ce site sauvage, et la règle austère des Chartreux qui leur défend de se laisser voir aux femmes. Ce douloureux contraste entre l'intérêt profond de ce qu'elles eussent voulu dire, et l'oiseuse futilité de ce qu'elles disaient, leur rendait plus lourde et plus lente la marche du temps. Cependant les heures s'écoulaient et Raoul ne revenait pas; on sait ce que l'attente, en de pareils moments, a de fatiguant et de pénible. Madame d'Aurebonne se plaignit de cette longue absence, d'abord avec une impatience nerveuse, ensuite avec un effroi bizarre. Suzanne s'efforçait en vain de la rassurer en lui montrant cette porte hospitalière, ces frêles clôtures, et en lui répétant mille fois que les cloîtres ne retiennent que ceux qui veulent y rester. Ces derniers mots, au lieu de détruire l'inquiétude de la Marquise, la redoublaient. « Malheureux et cruel enfant! w mnvmurait-elle avec une agitation croissante qui se communiquait à Suzanne.

A la fin, au moment où le soleil commençait à pencher à

l'horizon, et où de grandes ombres s'abaissaient sur le toit de la Chartreuse, Raoul reparut ; un feu sombre brillait dans ses regards, il était pâle mais résolu.

— Ma mère ! dit-il d'une voix ferme, je viens vous faire mes adieux; je reste ici.

— Que dites-vous? s'écria la Marquise en pâlissant.

— Je dis que je .suis las de disputer ma vie au germe fatal qui me consume et me tue; las de courir le monde pour y chercher des palliatifs impuissants et n'y rencontrer que d'implacables fantômes! Lorsqu'on est condamné comme moi, il n'y a pas de meilleur asile qu'un cloître comme celui-ci ; la mort, du- moins, vous y trouve tout prêt : on n'a qu'à passer du repos et du silence d'un jour à l'éternel silence et à l'éternel repos!...

— Mais moi! moi, ta malheureuse mère! tu me comptes donc pour rien? que deviendrai-je?

— Et que deviendrez-vous, le jour où il vous faudra recueillir mon dernier soupir, jeter le dernier drap sur ma tête, entendre la dernière pelletée de terre tomber lentement sur mon cercueil? Ce n'est pas d'un fils vivant que je vous sépare, c'est d'un moribond dont chaque heure rapproche l'inévitable agonie ! Ce n'est pas un bonheur dont je vous prive, c'est une angoisse dont je vous délivre !... Ici du moins, l'ombre de ce cloître, ce mur qui me séparera du monde et de vous, vous déroberont les progrès de ce mal terrible qui m'a été légué avec le sang! voils ne verrez pas s'appesantir sur moi, de semaine en semaine, ce funeste héritage, et, le jour où tout sera fini, vous ne le saurez pas!... vous pourrez croire que je suis encore agenouillé sur ces dalles, lorsque déjà je serai couché sous ces pierres!

LA MARQUISE d'AUREBOÎîNE. 259

Malgré toute son énergie, madame d'Aurebonne était écrasée; elle murmurait d\me voix éteinte :

• — Raoul! Raoul! tu ne ferais pas cela si tu savais tout ce que j^ai souffert pour toi, par toi, en loi ! Depuis ta naissance, toaâme est mon âme, je vis de ta vie, je respire avec ton souffle, et il n'est pas un déchirement de ton cœur qui n'ait déchiré le mien! Va ! j'ai bien souffert, et je mérite qu'on m'épargne! Ce que tu me dis là, vois-tu, ce n'est pas possible! il n'est pas possible que tu te sépares ainsi de moi tout à coup, sans préparation, sans motif, de moi qui ne t'ai jamais quitté et qui suis ta mère!... Tiens, dis-moi bien vite que c'était un jeu, un jeu cruel ; saute-moi au cou, et partons !

— Moi, je ne sais pas ce que vous avez souffert? reprit Raoul avec une indicible amertume : ah ! je n'ai eu besoin, pour le savoir, que de consulter mes propres souffrances. Croyez-vous m'a voir une seule fois trompé? croyez vous que je me sois mépris un seul moment sur vos airs de sécurité et d'espérance? Et moi-même, vous ai-je jamais donné le change? m'avez-vous jamais cru, quand j'affectais devant vous la gaîté et Tinsouciance, quand je paraissais triompher de mes pressentiments? Tout cela c'était le rôle, c'était le masque, c'était le mensonge. Au fond, chacun de nous deux savait ce qui se passait dans Tâme de l'autre : eh bien ! il est temps d'en finir, ce rôle me fatigue, ce masque me pèse, ce mensonge m'irrite; j'aime mieux m'ensevelir vivant dans ce monastère où je ne serai plus contraint de tromper personne, et où l'on me dira chaque matin : Frère, il faut mourir !

— Oh ! Raoul, tu n'as pas pitié de ceux qui t'aiment !

— Ceux qui m'aiment ! poursuivit le jeune homme en s'exaltant; ceux-là, s'il en existe, je veux les fuir, les fuir à jamais !

260 CONTES ET NOUYELLES.

Que suis-je pour eux, ma mère? une victime et un bourreau; ils m'attristent de leur pitié, je les désole de mes tristesses ; je les rends, malgré moi, complices de cette comédie lugubre qui se joue à mes côtés; aussi se lassent-ils vite, et ils ont raison : je ne puis ni les accuser, ni les plaindre !

En prononçant ces derniers mots Raoul fit quelques pas vers la porte de la Chartreuse; la Marquise, folle de désespoir, se tourna vers Suzanne qui pendant toute cette scène, avait gardé le silence. La fille du docteur s'efforçait vainement de retenir des larmes qui sillonnaient son pâle visage; il y avait dans son attitude et dans son regard tant de douleur et d'angoisse, que ce fut pour madame d'Aurebonne une révélation soudaine. Sans lui dire une parole, elle lui montra son fils d'un air suppliant. Suzanne alors s'avança timidement vers Raoul, et lui dit d'une voix tremblante ;

— Monsieur Raoul, que vous avons-nous fait pour nous causer un si grand chagrin?

11 eût fallu être de marbre pour résister à cet accent si doux, à cette physionomie enchanteresse à laquelle une émotion

chaste et contenue prêtait encore de nouveaux charmes. Raoul . s'arrêta brusquement, et demeura un instant immobile, l'œil

ardemment fixé sur Suzanne, comme pour se rendre compte

du sentiment qu'elle venait de trahir par ces paroles , puis il

revint sur ses pas, et dit d'un ton presque farouche :

— Eh bien! puisque vous le voulez toutes deux, j'obéis...

Mais ne me laissez pas un moment de plus... je n'aurais plus

la force d'en partir î Les chevaux furent amenés; pendant que Raoul montait

sur le sien, la Marquise s'approcha de Suzanne, et murmura à

son oreille en lui pressant la main :

LA MAROUISE d'AUREBONNE. 261

— Merci;, ma fille !

Madame d'Aurebonne n'était pas au bout de ses alarmes. Comme s'il eût regretté d'avoir cédé à la prière de Suzanne, Raoul, à peine sur son cheval, le lança à fond de train sur ce chemin étroit qui côtoyait le torrent et le précipice. Les deux femmes poussèrent un cri d'épouvante en le voyant, suspendu sur Tabîme,. suivre dans sa coui'se furieuse cette mince ligne blanche qui se dessinait au loin sur la saillie des rochers. Incapable de maîtriser son inquiétude, la Marquise donna un violent coup de cravache au cheval qu'elle montait, et la docile bête partit d'un galop si rapide, qu'en dix minutes madame d'Aurebonne rejoignit presque Raoul j mais quel ne fut pas son attendrissement et sa surprise, lorsqu'au sortir de ce défilé dangereux, et désormais rassurée sur son fils qui était aiTivé à la grande route, elle vit Suzanne qui l'avait suivie de si près, qu'elle galopait à ses côtés !

En rentrant à la maison d'Almanaie, nos promeneurs y trouvèrent le docteur Assandri. La sueur ruisselait de leurs fronts; leurs traits bouleversés, leurs cheveux en désordre, l'émotion qui vibrait encore sur leur visage et dans leurs paroles, tout prouva au doteur qu'il venait de se passer quelque chose d'extraordinaire, quelque, drame mystérieux où Raoul et Suzanne avaient leur rôle. Ses premiers soupçons le reprirent avec plus de force; il pénéti'a d'un regard le cœur de madame d'Aurebonne, il se dit, avec un secrète amertume, qu'elle ne reculerait devant rien pour sauver son fils; mais il se promit en

In.

même temps de faire bonne garde, et d'être désormais aussi vigUant dans son amour pour sa fille que la Marqiiise était intrépide dans sa tendresse pour Raoul.

11 n'eut pas besoin d'une sagacité bien grande pour apercevoir les ravages qu'avait fait, dans l'âme pure et aimante de Suzanne, un sentiment d'autant plus dangereux qu'elle en ignorait la portée, la nature et le péril. A son insu la pauvre enfant avait été attirée par ce qu'il y avait d'étrange dans la position de Raoul, à la fois beau comme un héros de roman et intéressant comme un malade, réunissant en sa personne les prestiges de la vie et les privilèges de la mort, fait en un mot pour être aimé au moment où l'on ne croyait encore que le plaindre. Aussi, adieu la gaîté de Suzanne ! adieu la sérénité charmante qui se peignait dans ses yeux comme le rayon de ce ciel, comme le reflet de cette* mer! Ses joiies se creusaient, ses yeux s'efforçaient en vain de cacher la trace de ses larmes: pourquoi pleurait-elie?elle ne le savait pas, mais son père le savait, et il en éprouvait une souffrance horrible, mêlée de ressentiment et de colère. Pour la première fois, cet homme si simple et si bon sentit entrer dans son cœur quelque chose qui ressemblait à de la haine. Suzanne, rious l'avons dit, était son seul bien et sa seule joie ; veuf et père presqu'en même temps, il avait aimé doublement sa fille pour le bonheur qu^elle' lui rappelait, et pour celui qu'elle lui donnait. Il l'avait vue grandir à ses côtés, se parer chaque jour d'ime nouvelle grâce, croître en beauté et en jeunesse, comme ces plantés qui récompensaient ses soins par tarit de magnificences et de parfums. Toucher au repos de Suzanne, c'était l'atteindre, lui, dans le plus intime de son être, dans cette fibre toujours vive et prête à saigner que chacun porte en soi, et que l'on ne samait

LA MARQUISE D'AUREBONNE. 263

froisser sans tout déchirer et meurtrir. Quelquefois Tirritation et la douleur de M. Assandri se tournaient contre lui-même; il s'accusait d'aveuglement et de négligence; il se demandait comment il n'avait pas prévu que recommander à la Marquise de distraire à tout prix son tils jusqu'à ce qu'il eût dépassé les années fatales, c'était lui désigner d'avance cette jeune fille qui se trouvait là tout exprès sous sa main, assez gracieuse et assez belle pour qu'on ne voulût plus inourir après l'avoir vue !

Cependant, lorsque le docteur dirigeait ses regards» sur Raoul et sur saiiière, il était presque désarmé, tant ils paraissaient malheureux. L'épisode de la Chartreuse, qui semblait devoir amener une exphcation et rapprocher ces cœurs soufrants, avait au contraire achevé de les attrister, de les désunir. Raoul avait mieux compris que Suzantie la nature du sentiment qui les entraînait l'un vers l'autre : il s'en était éfirayé, comme d'un nouveau malheur, venant mettre le comble à son inforlUtie. Il ne connaissait pas encore l'amour, mais il. s'était dit bien souvent que, s'il lui arrivait d'aimer pendant le peu de temps qu'il croyait avoir à vivre, il scellerait son cœur et ses lèvres plutôt que de trahir son secret et d'associer à un avenir jeune etriant sa courte et triste destinée. Aussi, après la scène de Monrieux, où il avait laissé deviner à ses deux compagnes l'empire que Suzanne exerçait sur lui, ne négligea-t-il rien pour leur faire croire qu'elles s'étaient trompées, qu'il n'avait obéi qu'à un fugitif caprice, à une de ces bizarreries sans conséquence auxquelles sont sujets les malades. Recherchant plus que jamais la solitude, il sortait à cheval, de grand matin, sans dire où il allait, sans vouloir être accompagné de sa mère ou même d'un domestique, et ne rentrait que bien avant dans

la soirée, morne, défait, taciturne, indiftércntà la fatigue de son cheval qu'il ramenait haletant et blanc d'écume. Madame d'Aurebonne était au désespoir, et la douleur de Suzanne, plus silencieuse et plus contenue, se réfléchissait jour par jour, comme en un miroir trop fidèlC;, dans l'àme cl sur les traits de son père.

Un soir, l'absence de Raoul s'était prolongée encore plus tard que de coutume; un de ces orages violents qui signalent, dans le midi, l'inégale température d'avril, avait éclaté au coucher du soleil. Depuis longtemps les barques de pêcheurs chassées de la pleine mer par le vent et la pluie, s'étaient réfugiées le long de la plage en reployant leurs voiles déchirées. Quelques paysans du voisinage d'Almanare, qui travaillaient dans la plaine, étaient revenus précipitamment et fort effrayés, en criant que le Gapeaux débordait et que le passage en serait fort dangereux dèsFentrée de la nuit. L'inquiétude de madame d'Aurebonne, toujours trè-vive quand Raoul sortait seul, était cette fois à son comble, car elle savait que les promenades de son fils dépassaient ordinairement le cours du Gapeaux, et s'étendaient jusqu'à l'extrémité des vallées de Sauvebelle; sa consternation était si profonde que le docteur lui-même l'aurait prise en pitié, s'il n'eût concentré son attention sur Suzanne, aussi agitée ■que la Marquise. Ala fin, quand on entendit dans le lointain le galop d'un cheval, les deux femmes se levèrent à la fois ; un même éclair brilla dans leurs yeux, et peu s'en fallut qu'elles ne se jetassent dans les bras l'une de l'autre, lorsque Raoul parut sur le seuil. — Ah! te voilà enfin! s'écria la Marquise, d'un air de reproche où se mêlait une joie fiévreuse. Suzanne ne dit rien; elle retomba sur son siège, et la rougeur subite <jni avait un moment ranimé ses joues, dispanit pour faire

LA MARQUISE D'AUREBONNE. 265

place à cette pâleur mate qui lui était devenue habituelle. En cet instant, le docteur Assandrise plaça entre sa tille et madame d'Aurebonne, et, d'un ton d'autorité que celle-ci ne lui connaissait pas, il lui dit à demi-voix :

— Madame la Marquise, voulez-vous m'accorder, demain matin, un quart d'heure d'entretien?

Madame d'Aurebonne le regarda fixement, puis reporta ses yeux sur Suzanne. Elle comprit tout, et dit au docteur avec une dignité affectueuse et triste :

— J'allais vous le demander.

Le lendemain, de bonne heure, le docteur frappait à la porte de madame d'Aurebonne qui était prête, et qui l'attendait.

— Madame la Marquise, lui dit-il, je vous félicite : six mois se sont écoulés depuis votre arrivée à Hyères, et la santé de votre fils n'a pas été un moment ébranlée. Ce que j'eus l'honneur de vous dire dès le premier jour,- je crois pouvoir vous le répéter aujourd'hui avec phis de certitude ; la maladie qu'il redoute et que vous redoutez pour lui, ne l'atteindra pas.

En tout autre moment, une déclaration aussi nette, aussi positive, aurait enivré de joie madame d'Aurebonne; pourtant il y avait dans l'attitude et le ton de M. Assandri quelque chose qui prouvait qu'il n'était pas venu seulement pour la rassurer.. Elle garda le silence; il continua :

— Mais à côté de ce jeune homme qui se croit condamné et qui ne mourra pas, il y a une autre personne qui ne se doute pas du danger qu'elle court, du malheur qui la menace, une personne que je vois dépérir sous mes yeux, sous les vôtres, madame la Marquise !... Savez-vous de qui je veux parler ?

— Suzanne ! murmura madame d'Aurebonne.

— Oui, Suzanne, ma fille unique comme Raoul est votre

unique fils; SuzannC;, mon seul bien et mon seul amour, comme M. Raoul est votre seul amour et votre seul bien. Il y a six mois, quand vous êtes arrivée, Suzanne était heureuse et tranquille. 11 suffisait de la regarder pour lire sur son front la paix de l'innocence de son âme. Penché sur cette âme charmante comme sur une eau limpide, je n'y voyais d'autre image que celle de son ange gardien qiii lui souriait comme à sa sœur. Aujourd'hui ce bonheur est détruit, ce repos est troublé pour jamais : cette àme pure se débat contl'e le mal inconnu qui la consume et la dévore... Savez-vous pourquoi, madame la Marquise ?

— Parce qu^elle aime Raoul, rtjpondit madame d'Aurebonne sans hésitation.

— Ah ! vous saviez cela, Madame ! reprit le docteur en s'animant ! vous Paviez prévu, désiré, eçpéré peut-êtle ! Mais et insensé que je suis de ne pas Pavoir deviné !.. Oni, chez moi le médecin a un moment absorbé le père; je n'ai vu qu'une femme désolée qui me montrait son fils eh me priant de le sauver ; je lui ai dit, ce qui était vrai, qUe rimaginalion de ce fils était plus malade que son corps, qu'il fallait faire diversion à ses idées sinistres, et que si Pon parvenait, à l'aide d'une distraction puissante, à lui faire dépasser cette vingt-quatrième année qu'il croyait ne pas pouvoir francliii-, ce jeuhe hohimé était sauvé... tJrie distraction avais-je dit ? En étiait-il lihe plus puissante et plus douce qu'une amoui-ette avec la fiUe de ce médecin, iogeatll sous le même toit et forcée d'être en cohtâiit perpétuel avec ses hôtes? Qu'importaient dès lot's le repos, l'honiieur, la vie de cette enfant? Ce qui pouvait être la perle de ma fille, pouvait être le salut de votre fils ; vous n'aviez pas besoin d'autre prétexte et d'autre excuse... Oh ! thadame

LA MARQUISE D'AUREBONNE. 267

la Marquise ! je ne siiis qu'Un pauvre docteur de village, mais, pour tout l'éclat de votre rang, pour toute Timmensité de votre fortune, je ne voudrais pas avoir fait cela !

— Eh ! qui vous dit, répliqua madame d'Aureboiine, que cette fortune et ce rang soient tin obstacle entre Raoul et Suzanne ?

Elle prononça ces paroles d'un air si simple et si noble, que le docteur, à son tour, se sentit dominé : il se tut ; elle poursuivit:

— Vous me méprisez donc bien? Vous, le meilleur, le plus loyal des hommes, vous m'avez crue capable d'une pareille infamie ! Ah ! vous étiez pourtant digne de me comprendre tout à fait! Ne vous Tai-je pas dit dès le premier jour? Depuis vingt-trois ans, depuis que Raoul existe, je suis sans cesse en proie à la même pensée, à la même crainte; sans cesse je vois passer entre Raoul et moi, comme une ombre de deuil, le souvenir de. son père, de son grand-père, de toute cette lignée funèbre qui semble l'appeler du fond de la tombe... C'est là le supplice de mes jours, le spectre de mes nuits, et cette perpétuelle terreur s'est si bien niêlée à ma tendresse maternelle, que je tie puis plus les séparer. — Et vous croyez qu'au milieu de ces angoisses, qui sont toute mon âme et toute ma vie, il peut y avoir place pour les préoccupations ordinaires de naissance et de fortune ? Vous croyez que cette mère qui se démande chaque matin et chaque soir si elle sauvera ou perdra son fils, s'inquiète beaucoup de savoir si elle le mariera à une noble et riche héritière, ou à la fille d'un médecin, riche de ses bonnes œuvres et noble de ses vertus ? Et, quand vous lui avez dit, à cette mère, qu'une distraction puissante, un sentiment passionné, pourrait sauver son fils en

l'aidant à triompher des fantômes qui Tobsèdent, à dépasser le moment au delà duquel il n'aperçoit plus qu'un cercueil; lorsque, appuyée sur votre conseil, elle a jeté les yeux sur une jeune fille qui, par sa beauté 'et sa grâce, lui paraissait prédestinée à cette œuvre de salut, vous avez supposé que cette mère, qui est une honnête femme, qui n'a jamais fait de mal à personne, que vous logez sous votre toit, et qui s'est assise à votre table, avait espéré, combiné, calculé... quoi ? une séduction vulgaire, une amourette de quelques mois pour distraire et occuper son fils, en attendant /... Oh! Monsieur! c'est mal, c'est bien mal : je vous croyais plus juste et plus clairvoyant !

— J'ai eu tort. Madame... pardonnez-moi, balbutiait le docteur éperdu.

— Ce rang ! cette fortune ! reprit madame d'Aurebonne avec une sorte de violence ; mais je les hais ! je les déteste ! Cet héritage d'argent et de parchemins est aussi un héritage de mort; ce sang qui fait Raoul riche et noble, est aussi un sang qui tue!... D'ailleurs, que suis-je,moi? une mère, pas autre chose; couserver mon fils, c'est tout, le reste n'est rien ! Que Raoul soit heureux et calme, qu'un amour partagé l'aide à espérer et à vivre, je ne demande rien de plus... Votre fille, docteur ? vous n'avez pas cru qu'elle me parût digne d'épouser mon fils?... Ah lia dernière fille du peuple, pourvu qu'elle fût honnête, si Raoul l'aimait, s'il me la demandait, s'il retrouvait en l'épousant la sécurité et le repos, je l'aimerais, je la bénirais, je la servirais à genoux.

A ce langage si expressif, si irrésistible, une idée bien naturelle se fit jour dans l'esprit troublé du docteur, et il dit à madame d'Aurebonne:

— Je vous crois, madame la Marquise, mais alors?...

LA MARQUISE d'AUREBONNE. 269

— Ah ! oui, reprit-elle en l'interrompant avec une précipitalion douloureuse : je sais ce que vous avez le droit de me dii'e, puisqu'il en est ainsi, puisque je ne vois aucun obstacle entre Raoul et Suzanne, pourquoi ne pas aller droit au but ? Pourquoi ne pas vous demander pour mon fils la main de votre fille, que vous ne me refuseriez pas?... C'est là ce que vous alliez me dire?

— Oui, Madame, re'pondit timidement M. Assandri.

— Vous avez raison, et j^aurais dû vous confier plus tôt la nouvelle douleur qui me déchire...

— C'est que Raoul n'aime pas Suzanne ?

— Il Taime de toute son âme; il Taime avec une ardeur qui m'effraie : il l'aime d'un amour passionné, profond, infini, tel que devait le ressentir une nature jeune et forte, longtemps comprimée et assombrie: ses efforts même pour lutter contre cet amour, le font entrer plus profondément dans son âme, comme ces traits que le lion blessé sent pénétrer plus avant à mesure qu'il les secoue. Mais l'idée de se faire aimer de Suzanne, d'obtenir d'elle un aveu, de l'épouser peut-être, épouvante Raoul comme un malheur et comme un crime. Vingt fois, pendant ces derniers temps, j'ai tenté de le faire parler, de provoquer une confidence, de l'amener à me demander un consentement qui éclate déjà dans mes regards, dans ma conduite, dans mon langage : vingt fois j'ai été repoussée par ce sentiment funeste, par cette inflexible pensée que Raoul oppose à l'amour, à l'espérance, au bonheur, et qui résiste à tout, même à mes prières, même au vœu de son cœur, même à la beauté de Suzanne!,..

— Et cette pensée, quelle est-elle ? interrompit avec effroi le docteur, qui ne comprenait déjà que trop bien.

270 €ONTES ET NOUVELLES.

— Oh! Monsieur, ne le devinez vous pas? Raoul se croit destiné à mourir dans un an ; d^ici là il s'apprête à traîner sa vie comme le condamné traîne sa chaîne, en comptant les minutes et les heures ; et il s'accuserait d'égoïsme et de lâcheté^ s'il essayait de lier à son cœur flétri ce cœur tout rayonnant d'espoir et jeunesse, de jeter d'avance les ombres de son agonie sur cette vie qui commence, fraîche et belle comme le printemps!...

— Vous ne me trompez pas? dit M. Assandri en fixant sur la Marquise son regard pénétrant.

— Je n'ai jamais trompé, répondit-elle.

— Eh bien ! Madame, reprit-il avec un accent de navi'anle pitié, moi qui venais pour vous accuser, je ne puis plus que vous plaindre : vous êtes plus malheureuse que moi, et nous pouvons nous tendre la main .

— Pourquoi cela ? dit madame d'Aurebonne.

' — Oui, poursuivit-il, si votre fils, encore moins préoccupé que vous des idées de naissance et de fortune, passionnément épris de Suzanne, à peu près sûr de s'en faire aimer et de ne rencontrer d'obstacle ni auprès d'elle, ni auprès de vous, ni auprès de moi, se débat contre cet amour et repousse ce bonheur; s'il est assez dominé par son imagination, assez persuadé de sa fin prochaine pour imposer silence à son cœur, et mieux aimer souffrir que se laisser être heureux, c'est que le mal est plus grand queje ne l'avais cru; c'est que le mal est irréparable...

— Et il en mourra, n'est-ce pas? s'écria-t-elle avec toute l'énergie du désespou\

— Oui, il mourra... non pas de la maladie dont il croit porter le germe, mais de ce mal étrange, mystérieux, destructeur, qu'enfantent à la longue les imaginations frappées. Marasme

LA MARQtJISÏi D'âUREBONNE. 271

OU folie, langueur ou idée fixe, quel que soit le nom que nous donnions à cette disposition fatale, ni sa raison, ni sa vie ne sauraient \ résister. . .

— Ah ! c'est là, c'est bien là ce que vous m'aviez dit, le premier jour où je vous parlai de Raoul! murmura la Marquise dont les yeux secs et ardents révélaient une effrayante angoisse.

— Oui, Madame, j'espérais alors; maintenant je n'espère plus : contre ce mal, je ne connais pas de remède.

— Mais j'en connais un, moi ! s'écria madame d'Aurebonne dont le visage s'illumina d'une clarté soudaine, à la fois radieuse et terrible.

— Vous 1 Madame ! fit le docteur au comble de la surprise.

— Oui, moi, reprit-elle avec une exaltation croissante ; mais, pour cela, il faut que Suzanne et vous me laissiez seule... seule avec Raoul; il faut que vous ne puissiez ni nous voir, ni nous entendre, pendant que je lui parlerai : ces murs euxmêmes, cette maison, ces objets inanimés qui m'entourent, il faut qu'ils étouffent et qu'ils oublient ce que je vais dire ; et moi, moi qui vais parler, je voudrais pouvoir éteindre, en les prononçant, chacune de mes poroles, ou mourir après les avoir prononcées !... Sortez, docteur, sortez vite : allez avec Suzanne nous attendre dans le jardin . Ne laissez pas à ma résolution le temps de chanceler et de faiblir ; il n'y a pas un moment à perdre, si vous ne voulez pas que mon courage se brise avant que mon œuvre soit consommée î...

M. Assandri la contempla un instant d'un air de doute et d'inquiétude, comme s'il craignait que cette série d'épreuves n'eût altéré sa raison. Puis il sortit lentement et l'on entendit le bruit de ses pas dans l'escalier.

Alors la Marquise tomba à genoux :

— Mon Dieu ! dit-elle les mains jointes et les yeux levés vers le ciel, mon Dieu ! il n'y a plus que ce moyen ! Vous qui punissez le mensonge, ayez pitié de moi ! ou, s'il doit y avoir un châtiment, ne frappez que moi seule 1 Prenez ma vie, et que Raoul soit sauvé!

Ensuite, courant à la porte, et se penchant en dehors ; Raoul ! Raoul ! cria-t-elle d'une voix vibrante qui retentit dans toute la maison.

Raoul était encore dans sa chambre ; il accourut, et le fils et la mère se trouvèrent face à face.

— Raoul ! dit madame d'Aurebonne avec nn calme que démentait le tremblement de ses lèvres, permettez-moi de me réjouir avec vous de l'heureux résultat de notre séjour à Hyères. A moins de vouloir vous tourmenter à plaisir, ilest impossible de nier que rien, dans votre état, ne justifie nos inquiétudes d'autrefois. Plus vous approchez du terme que vous regardiez comme devant vous être fatal, plus votre santé s'affermit ; plus il est sûr que la bonté de Dieu, touchée de mes ardentes prières, vous aura protégé et sauvé...

— Vous ci'oyez? répliqua Raoul avec une sombre ironie.

— C'est l'opinion du docteur et la mienne ; maintenant, Raoul, pour vivre, vous n'avez plus qu'à vouloir : et pourquoi ne le voudriez-vous pas? Que vous manque-t-il pour être heureux? un peu plus de foi dans l'avenir, un peu plus de confiance en votre mère... Tenez"! depuis quelques mois, j'ai deviné qu'un sentiment nouveau s'était emparé de votre âme... Pourquoi ne pas mêle dire ? Pourquoi ne pas m'en parler comme à un ami, à un camarade? Vous avez craint peut-être, de ma part, des objections, des résistances, fondées

LA MARQUISE d'AUREBONNE. 273

sur je ne sais quelles inégalités de position et de fortune... Détrompez-vous : tout aurait pu s^arranger; tout pourrait s'arranger encore . . .

— Je ne vous comprends pas, dit Raoul.

— Oh! pardon, vous comprenez très-bien, reprit la Marquise, que son calme factice abandonnait peu à peu. Vous comprenez très-bien que je veux parler de Suzanne Assandri. Vous l'aimez et elle vous aime..- Essaiei'ez-vous de le nier?

— Non, ma mère.

— Eh bien I poursuivit-elle en s'efforçant de sourire ; d'ordinaire, lorsqu'un jeune homme noble et riche aime une jeune fille placée dans une condition inférieure, c^est lui qui vient supplier ses parents de ne pas s'opposer à cette union inégale. Aujourd'hui, je déplace les rôles; c'est moi qui viens vous conjurer de ne pas vous opposer à votre bonheur, et de consentir à épouser Suzanne.

Un éclair de joie et de reconnaissance brilla dans les yeux de Raoul ; mais il reprit aussitôt son ah* sombre et résolu, et répondit à sa mère :

— C'est impossible.

— Impossible ! s'écria madame d'Aurebonne déguisant à peine le sourd frémissement qui l'agitait. Et pourquoi ? Est-ce que je me suis trompée ? Est— ce que vous n'aimez pas Suzanne ?

— Oh î puisque vous me devinez si bien, répliqua-t-il avec un effrayant sourire, vous savez avec quelle passion, avec quelle ardeur je l'aime ! Vous savez que me faire aimer d'elle et lui donner mon nom serait le vœu le plus brûlant de mon cœur^ le plus grand bonheur de ma \ie !

— Et ce vœu si cher, pourquoi le taire? Ce bonheur si graudj pourquoi le repousser ?

— Ali ! vous le savez aussi, vous qui me devinez si bien l répéta-t-il avec plus de force et d'amertume.

— C'est parce que vous vous croyez certain de mouriràvingtquatre ans, et de languir d'ici là ?

— Oui, ma mère,

— Mais si vous vous trompiez, insista la Marquise, dont la pâleur et les regards annonçaient une résolution suprême; s'il vous était prouvé que vos inquiétudes ne s'appuient sur rien, que vous êtes à l'abri de ce funeste héritage, que le sang qui coule dans vos veines n'a pas ces germes mortels auxquels vous croyez, épouseriez-vous Suzanne ?

— Si je l'épouserais ! s'écria Raoul avec une déchirante expression d'amour et de désespoh\ Ah ! demandez au damné s'il suivrait l'ange qui lui ouvrirait tout à coup le chemin du ciel. Si je l'épouserais ! mais depuis le premier jour où je l'ai vue, je n'ai pas trop de toutes mes forces pour combattre l'invincible attrait qui me pousse vers cette divine créature. Tel que je suis, avecl' horrible certitude dont rien ne saurait m'affranchir, voyaqt sans cesse la date fatale, le terme inexorable se dresser de^'ant moi comme mon arrêt de mort, j'ai été cent fois sur le point de tomber aux pieds de Suzanne, et de lui dire avec des larmes qui m'auraient peut-être soulagé : « Yeux-tu de moi? Yeux- tu de ma vie ? EUe sera courte ; mais après, tu seras riche ; tu porteras un grand nom. Yeuve (le Raoul d'Aurebonne, tu seras saluée et fêtée dans le monde des heureux ; et je ne te demanderai dans ton souvenir que^tout juste assez de place pour ne troubler ni tes plaisirs ni ton repos. » J'aurais dit et fait cela, peut-être, si je l'aimais moin*, si Suzanne était une autre femme,... Mais

LA MARQUISE D'AUREBONNE. 275

elle ! Je la connais, ma mère Je l'emporterais avec moi

dans ma destinée meurtrière ; cette àme aimante et dévoue'e serait brisée du coup qui me brisera, et la même pierre nous scellerait tous les deux dans la même tombe.

Au lieu de répondi'e, madame d'Aurebonne s'agenouilla de-, vaut son fils.

— Grand Dieu ! que faites-vou? ? s'écria-t-il.

— Raoul, répondit-elle en accentuant chaque mot avec une énergie qu'elle semblait puiser dans sa douleur même, je me mets à genoux pour vous révéler un secret qui va changer à Tinstant toutes vos déterminations ; jaurais dû vous le dire

plus tôt ; je vous aurais épargné des tourments bien cruels

Je n'en ai pas eu le courage Raoul, s'il n'y a pas entre Su^

zanne et vous d'autre obstacle q uc ce mal héréditaire auquel vous vous croyez condamné d'avance, vous pouvez l'épouser sans crainte: vous n'êtes pas iils du marquis d'Aurebonne.

— Que dites-vous ? murmura Raoul, si troublé qu'il ne com" prit pas tout d'abord la portée de cette révélation.

— 0 mon fils I par grâce, ne m'en demandez pas davantage ! Ayez pitié de moi, pitié de cette rougeur que la honte fait monter à mon front ! . . Pas un détaU, pas un mot de plus. . . Vous en savez; assez maintenant Pardonnez-moi deux fois: d'avoir commis cette faute, et de ne vous l'avoir pas révélée dès que j'ai vu s'emparer de vous l'idée fixe qui vous consumait.... Pardon, Raoul ! pardon !

Mais ï\aoul ne l'écoutait plus ; à mesure que les conséquences de l'aveu de sa mère se présentaient plus clairement à soi) esprit, une joie déhrante éclatait sur son visage; d'un geste, U arrêta madame d'Aurebonne; d'un bond, il se précipita vers la fenêtre, qu'il ouvrit violemment.

— Oh ! s'écria-t-il, pour la première fois depuis que je suis au monde, je vois, je sens, je respire, j'existe. Cette \ie, que je croyais prête à se retirer de moi, j'en reprends possession avec délices ; cet air quinrétouffait apporte à ma poitrine le balsamique parfum de cette plage et de ces fleurs !.... Ce ciel, ces arbres, ces collines, ces îles, cette mer, je ne les connaissais pas ! Tout cela ne m'apparaissait qu'à travers un voile noir; le voile est tombé : salut, nature enchanteresse que j'admirais avec amertume, et dont les beautés m'irritaient comme une insulte à mon malheur ! Je retrouve mon rang parmi les êtres créés pour te comprendre et t'aimer; je ne suis plus une créature maudite, jetée hors de la loi commune, et faisant de

chacune de ses journées une portion de son agonie Je

suis jeune, je suis fort, je suis heureux Je vous remercie,

ma mère !

Madame d'Aurebonne s'était relevée, et, d'un pas chancelant, s'était traînée vers la fenêtre. D'un de ses bras elle enlaça Raoul comme pour savourer de plus près son ivresse et ses transports ; de l'autre, elle lui montra, à demi cachés derrière un massif, au fond du jardin, le docteur et sa fille, qui tournaient du côté de la maison des regards inquiets.

— N'est-ce pas à vous de les appeler, ma mère ? demanda Raoul, de cet air caressant qui va si bien aux gens heureux.

Elle fit un signe ; M. Assandri et Suzanne accoururent; quelques secondes après, ils étaient dans la chambre.

— Docteur, dit la Marquise avec une dignité incomparable, j'ai l'honneur de vous demander la main de mademoiselle Suzanne Assandri, votre fille, pour mon fils, le marquis Raoul d^Aurebonne.

Et elle tomba évanouie.

LA MARQUISE D'AUREBONNE. 27'

« Les existences heureuses ne se racontent pas, » a dit notre plus aimable conteur en terminant un de ses plus charmants récits. îs'ous n'amions donc plus rien à ajouter, et notre tâche finirait ici, s'il ne s'agissait que de raconter et de peindre le bonheur de Raoul et de Suzanne.

Après la scène terrible qui sauva Raoul, la marquise d'Aurebonne se sentit prise d'une de ces lassitudes qui suivent d'ordinaire les grandes crises de la vie. Elle ne voulut plus quitter ce modeste coin de terre où elle avait épuisé, en quelques minutes, tout ce qu'un cœur maternel peut renfermer d'angoisses, de douleurs, d'humiliations et de joies.

Elle fit bâtir, à mi-côte, à quelques pas des ruines d'Almanare, une jolie maison, à peu près pareille à celle du docteur Assandri, et assez spacieuse pour loger convenablement son fils et sa belle-fille. Elle s'établit là, et résista aux instances de Suzanne et de Raoul, qui voulaient l'emmener avec eux, soit dans leurs voyages, soit à Paris, où ils passaient, chaque année, la fin de l'hiver et le commencement du printemps. C'était au grand regret de Suzanne que les choses avaient été arrangées ainsi. Elle aussi n'aurait jamais vouhi perdre de vue cette riante coUine où elle laissait son père, où elle avait grandi, aimé, souffert, et passé en un moment de la plus profonde tristesse aux plus enivrantes félicités. Elle était fille des champs et de la sohlude ; les plaisirs du monde l'attiraient peu, et eUe eût

volontiers doimé tout le bruit et tout l'éclat de ses fêtes pour

une promenade sur la plage d'Hyères, avec son père, son mari et madame d'Am^ebonne.

Mais cet arrangement avait paru plaire à Raoul, et c'était assez pour qu'elle s'empressât d'y souscrire. En se rattachant à la viC;, il avait eu hâte de réparer le temps perdu, de secouer l'inaction où l'avaient si longtemps retenu ses pressentiments, de chercher l'emploi de ses facultés brillantes, et de reprendre dans le monde le rang que lui assignaient sa naissance, sa fortune, la distinction de sa personne et de son esprit. Comme ces convalescents qui, au sortir d'une longue maladie, sont avides de tout ce qui lem' prouve qu'ils sont guéris et vivants, Raoul, dans ces premiers temps, eût voulu embrasser d'une étreinte tout ce qui pouvait être vu, pensé, dit, parcouru, admiré. Poésie, beaux-arts, livres, causeries, joies mondaines, spectacles de la nature, il eût voulu prodiguer à tout les richesses enfouies de son imagination et de son cœur, l'arriéré de son enthousiasme et de sa jeunesse.

Ces premières années furent douces à madame d'Aurebonne. Après leurs voyages d'été, vers le mois d'ociobre^^ et comme pour fêter un précieux anniversaire, Raoul et Suzanne revenaient auprès d'elle et restaient à Hyères jusqu'à la fin de fé^Tiel'. Ils retrouvaient avec charme ces deux toits hospitaliers, presque fraternels, qui les attendaient avec une égale impatience, et où les accueillait, au seuil, le plus indulgent sourire, le plus tendre embrassement. Madame d'Aurebonne jouissait des récits de son fils, de ses succès dans le monde, de ses projets de travail, de son air de santé et de force, de tout ce qu'il lui racontait de bon et de charmant sur les triomphes involontaues de Suzanne dont on sahiait partout la chaste et angélique beauté. Le voile de mélancolie et de tristesse trop

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souvent répandu sur le front de la Marquise depuis son entretien décisif avec son fils se dissipait alors sous ces bienfaisantes influences.

Cinq ans s'écoulèrent : le terme fatal que Raoul et sa mère avaient autrefois si affreusement redouté^, était dépassé depuis longtemps, et ces années avaient glissé sur lui sans autre effet que de le rendre plus vigoureux et plus robuste. Deux beaux enfants étaient venus accroître et consacrer son amour pour Suzanne, et donner à madame d''Aurebonne ces jouissances de la grand'mère, qui sont aux joies maternelles ce qu'une belle soirée d^automne est aux ardeurs de Tété. Il semblait donc, /[u^après tant d'épreuves, rien ne dût manquer à son bonheur, qu'elle n'eût plus qu'à se reposer sur son œuvre bénie; et cependant, vers cette époque, le docteur Assandri, qui lui avait voué une admiration passionnée et qui la voyait presque tous les jours, s'aperçut avec un douloureux étonnement qu'elle dépérissait.

11 crut d'abord qu'elle souffrait des longues absences de Raoul, et que cette souffrance s'aggravait par ses efforts pour n'en rien laisser paraître. Mais il remarqua bientôt avec une surprise croissante que c'était justement aux approches du retour de Raoul et pendant son séjour à Hyères, que ce dépérissement devenait plus visible. Alors il s'imagina qu'elle se débattait contre ce sentiment, hélas ! trop commun chez les mères, qui les rend jalouses de leurs belles-filles, et malheureuses de ne plus occuper dans le cœur de leurs fils que la seconde place. Mais quelques jours d'obser\ation attentive lui suffirent pour reconnaître que cette âme d'élite était restée inaccessible à ce sentiment vulgaire, et que pas un nuage n'avait passé sur l'affection de madame d'Aurebonne pour Suzanne. Ce fut alors

sur Raoul qu'il reporta toute son attention, et son étonnement n'eut plus de bornes, lorsque des indices légers, mais in-écusables, lui démontrèrent que Raoul n'était plus aussi tendre ni aussi respectueux pour sa mère.

Dans les premiers temps qui avaient suivi la révélation de madame d'Anrebonne, le bonheur d'échapper à un funeste héritage avait efTacé chez son fils toutes les autres impressions. Vivre, être heureux, épouser Suzanne, jeter au loin l'écrasant fardeau sous lequel il pliait depuis tant d'années, il n'avait rien wi au delà. Mais, à mesure que le souvenir de ses angois-, ses devint peu à peu plus lointain dans sa mémoire, et que, sorti du monde des morts, il s'acclimata au monde des vivants, un changement bizarre, imperceptible, réel pom'tant, s'opéra en lui; il se laissa gagner, à son insu, par les sentiments elles idées de sa nouvelle existence. Au lieu du malade, du condamné saluant d'un cri de reconnaissance la voix qui le déUvrait et le sauvait, il redevint ce qu'il eût toujours été sans son idée fixe, le gentilhomme de pure et vieille race, comprenant toutes les susceptibilités de l'honneur, et prêt à laver dans le sang la moindre tache faite à son antique écusson. Dès lors il ressentit moins profondément ce que l'aveu de sa mère avait eu pour lui de bienfaisant et de sauveur, et il en remarqua davantage le côléhumihant et coupable. La première fois que sa pensée s'égara sur cette pente, il tressaillit comme un homme qui, se réveillant tout à coup au milieu d'un accès de somnambulisme, se trouverait au bord d'un toit ou d'un précipice. Ensuite il se répéta raille fois que ce n'était pas possible, et, pour se le prouver à lui-même, il redoubla d'empressements poiu' sa mère. Cependant ce sentiment, si vague d'abord, puis repoussé avec tant de force, hii revenait sans cesse à l'esprit et s'y implantait

LA MARQUISE D'AUREBONNE. 281

avec d'autant plus de persistance qu'il ne pouvait le confier à personne. En vain s'accusait-il d'ingratitude et avait-il honte de lui-même ! Insensiblement il s'y accoutuma, et bientôt ce ne fut plus de lui seul qu'il eut honte. 11 se promit du moins que jamais madame d'Aurebonne ne pourrait soupçonner ce qui se passait dans son cœur; il oubliait qu'on ne cache rien aux mères, et qu'il est plus facile delestuer que de les tromper ! La Marquise, nous l'avons dit, hsait dans l'àme de Raoul comme dans un livre ouvert: elle assista, jour par jour, heure par heure, à ce travail intérieur, à cette transformation graduelle qu'il essayait vainement de déguiser ou de combattre. Ce qu'elle en souffrit, nous renonçons à le peindre : cette douleur fut plus aiguë que toutes celles qui l'avaient déchirée lorsqu'elle tremblait pour la \'ie de son fils. Le premier mouvement de cette énergique nature fut de se révolter, de rompre violemment avec ce rôle d'immolation qui lui dérobait même son dernier bien, de détromper Raoul, et de reconquérir d'un mot son amoiu'. Mais Raoul la croirait-il? s'ilne la croyait pas, quelle humiliation ! et, s'il la croyait, ne serait-ce pas assez pour lui rendre ces inquiétudes et ces terreurs qui avaient failUletuer? madame d'Aurebonne attendit; elle rentra en elle-même ; elle comprit qu'elle en mourrait, et dès lors se résigna. Une fois résignée, une clarté merveilleuse se fit dans son cœur ; et, de même qu'en un moment suprême la mère avait vaincu la chrétienne, la chrétienne domina la mère. Elle se dit que tout mensonge, quel qu'en fût le motif et l'excuse, était une faute ; que le sien méritait un châtiment; et s'inclinant sous la volonté divine, remerciant Dieu de lavoir choisie pour l'expiation, elle le pria, comme une dernière grâce, de ne châtier qu'elle seule.

Il fallut du temps pour briser cette organisation forte et saine. Plusieurs années s'écoulèrent, pendant lesquelles ni Raoul ni Suzanne, absorbés qu'ils étaient par leur bonheur, ne s'aperçurent pas du dépérissement de madame d'Aurebonne. Admirable supériorité de Tamour maternel sur toutes les autres tendresses ! Raoul n'avait pas réussi à cacher à sa mère une pensée qu'il s'avouait à peine à lui-même, et elle parvenait à lui cacher une souffrance qui la conduisait aii tombeau. Le docteur seul aurait pu la trahir, car il ne s'abusait pas ; mais, au premier mot qu'il lui en dit, elle le rejeta si loin, elle lui prouva si bien qu'elle se portait à merveille et le supplia si ardemment de se taire, de ne pas inquiéter ses enfants, que M. Assandri dominé par cet invincible ascendant que la Marquise avait pris sur lui, comprenant d'ailleurs qu'il y avait là un douloureux mystère contre lequel les soins ordinaires ne pouvaient rien, se décida à garder le silence.

Enfin, au bout de trois ou quatre ans, en automne, au moment où Raoul et Suzanne, suivant leur habitude, débarquaient devant les deux blanches maisons d'Almanare ils trouvèrent le docteur qui les attendait seul sur la plage; il était sombre, et fixait sur Raoul des regards presque courroucés.

— Qu'y a-t-il donc? demanda avec effroi M. d'Aurebonne.

— 11 y a... que votre mère est malade, répondit le docteur d'un ton brusque.

Dès ce moment, tout ce qui, dans le cœur de Raoul, n'était pas amour et vénération pour sa mère, s'eflaça et disparut; quelques instants après, lorsque agenouillé près du Ht de madame d'Aurebonne, qui n'avait pas eu la force de se levei", il vit les ravages de la maladie sur ce noble visage, le cri de son désespoir fut si irrésistible et si vrai, que la Marquise comprit

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qu'elle reiroiivait son fils tout eiUier : elle se senlit pardonne'e et consolée. Peut-ôtre même, si l'on avait pu descendre dans son ârae, aurait-on reconnu qiie ce moment et ceux qui suivirent, furent les plus doux de cette vie si douloureusement éprouvée. Ilsemblait à madame d'Aurebonne que ses souffrances et sa fin prochaine la purifiaient entièrement aux yeux do Raoul, qu elles achevaient de désarmer en lui ce sentiment de susceptibilité chevaleresque dont elle avait tant souffert et dont elle était fière désormais^ car cette inflexible appréciation de Thonneur révélait une grande âme. En même temps, par une sorte de superstition consolante, la Marquise se persuadait que sa vie rachetait définitivement celle de Raoul, et que Dieu, en acceptant cette substitution et ce sacrifice, lui annonçait qu^'il avait eu pitié de ses prières et de ses larmes.

Aussi, pendant ces dernières semaines, les yeux de madame d'Aurebonne se fixaient-ils sur Raoul avec une expression ineffable, où Tamour maternel paraissait déjà éclairé et sanctifié par Famour céleste. Elle Tencourageait et le consolait, lui répétant sans cesse que jamais elle n'avait été plus heureuse. Une ou deux fois, Raoul, dans Fentraînement de sa douleur, fut sur le point de lui tout dire, de lui avouer, comme un crime, le sentiment cruel dont il n'avait pu se défendre : elle le prévint ; elle réussit à arrêter son aveu sur ses lèvres, et rien ne troubla la tranquillité mélancolique de ces jours de réparatioh et de deuil.

Le dernier jour d'octobre, par une belle et douce soirée, madame d'Aïuebonne, sans se plaindre de souffrances plus vives, demanda à être portée près de sa fenêtre. Le ciel était pur; le soleil couchant répandait des teintes enflammées sur la mer et les lointains ; une brise tiède et embaumée arrivait jusqu'à

la chambre; les traits de la malade s'illuminaient d'une sérénité divine.

Le docteur avait averti d'un regard Raoul et Suzanne que les derniers instants approchaient. Le prêtre venait de sortir, après avoir passé avec madame d'Aurebonne une partie de la journée. Les deux enfants, joignant leurs petites mains, récitaient les prières que leur mère leur avait apprises, et pleuraient de voir pleurer autour d'eux.

En ce moment, la Marquise, recueillant ses forces, fit signe à son fils et à sa belle-fille de se retirer au fond de la chambre, et au docteur de s'approcher.

— Madame, mumura-t-il à son oreille, n'avez-vous rien à faire dire plus tard à Raoul?

— Docteur, dèmanda-t-elle bien bas, y a-t-il un âge où le fils d'un homme mort de la poitrine peut se croire irrévocablement préservé de la maladie de son père ? Y a-t-il certitude?

M. Assandri réfléchit un instant, puis répondit:

— Probabilité, oui; certitude, jamais.

— Eh bien ! alors, vous n'aurez jamais rien à dire de ma part à Raoul, reprit la mourante en se laissant retomber.

C'était le dernier sacrifice, et ce furent aussi les dernières paroles qu'elle prononça. Pendant quelques minutes, on vit ses lèwes se remuer comme pour une prière ; puis elle fixa son regard, déjà voilé des ombres de la mort, sur Raoul qui sanglotait, soutenu par Suzanne, — et elle expira.

Dans le cimetière d'Hyères, modeste enceinte que désignent à l'œil du passant de sombres pyramides de cyprès, on voit un tombeau très -simple avec cette inscription:

LA MARQUISE d'âuhebonne. 285

« Ici repose la marquise d^Aurebonne, morte à Hyères, dans » un âge peu avancé, le 31 octobre 1846.

» Priez pour elle ! »

Un peu plus bas^, une autre main a gravé, en, caractères irréguliers, mais très-lisibles :

({ Martyre et Sainte ! »

Raoul ne sait pas, il ne saura jamais que ces trois mots ont été écrits par le docteur Assandri, r-qui a tout deviné.

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