UN BIEN AVERTI EN VAUT DEUX
A une époque qui nous semble aujourd'hui perdue dans la brume des fictions mythologiques, au mois de mai 1847, deux jeunes gens sortaient, fort échauffés, du club de la rue Grange- Batelière. Il n'était guère que deux heures du matin, et il avait fallu sans doute des raisons bien puissantes pour qu'ils abrégeassent à ce point la soirée.
— Christian, disait l'un deux, t'imagines-t-ii un malheur pareil? Cinquante-sept rubbers perdus de suite en une semaine ! quatre cent dix-huit fiches ! un louis la fiche, dix louis de pari, les proportions, les honneurs... fais l'addition.
— A qui te plains-tu, Éniilien? Toi, du moins, tu as eu le plaisir de t'amuser pendant huit jours! Mais moi, en cinq minutes... regarde quel guignon!... Cet imbécile de du Breuil avait passé sept fois... très-bien ! Maxime prend la main; je fais banquo, c'était indiqué; il gagne; — rebanquo; il regagne
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encore; total cinq cent quarante louis. Je jn'enlête; troisième banquo... il amène pour lui un valet, pom" moi un dix; je respire : je croyais tous les valets sortis... ah ! bien oui ! un diable de valet de trèfle, le dernier qui fût au talon, est venu couronner mon infortune... et maintenant, me voilà débiteur de mille quatre-vingts louis, si l'arithmétique est une science certaine !
— Christian, comment allons-nous faire?
— Je puis payer, mais tout juste; il ne me restera pas cinquante centimes.
— Moi aussi; mais jusqu'en septembre, plus rien; pas de quoi passer le pont des Arts.
— Ainsi donc, adieu nos courses de printemps! Adieu, Chantilly! adieu, Florette ! adieu, Rosalinde!
Ici Émilicn prit un air tragique : — Christian, dit -il, du courage! Nous n'avons qu'une ressource; eUe est désespérée, mais il faut faire de nécessité vertu ; nous sommes condamnés à aller dans le monde !
— Dans le monde? Tu me fais frémir... Qu'entends-tu par là, mon ami ?
— J'entends ces contrées majestueuses et austères, ces salons de bonne compagnie où l'on s'ennuie noblement, et où nous n'avons, héks ! la chance de rencontrer, en fait de femmes, que nos tantes, nos cousines, nos sœurs, et avec elles leurs amies, et les amies de leurs amies ! C'est triste, j'en conviens, mais là, du moins, nous pouvons faire une figure passable sans argent. On a toujours, dans quelque vieux coffre, un fond de cravates et de gants; on, ne saurait manquer de trouver quelque bonne parente, heureuse de vous conduire, dans sa voitm-e, rue de Bourbon ou rue de Varennes , et de vous arracher aux griffes du démon. On ne joue pas ; on est
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bien vêtu; on ne dit pas grand'chose ; on répond convenablement aux jeunes personnes à marier qui essaient de vous convertir, et on arl•i^e ainsi, avec autant de décence que d'économie, au moment où Ton peut quitter Paris sans manquer à ce qu'on se doit à soi-même...
— Au diable I je voudrais bien ne me devoir qu'à moimême ; j'aurais soin de ne pas me payer, et je ne serais pas forcé de recourir à ta médecine!... Au fait, tu as raison! Après un Waterloo comme celui de ce soir, une retraite honorable bien gantée et bien cravatée, est le meilleur parti qui nous reste.
— Et à ce propos, Christian, j'ai envie de profiter de l'occasion pour te rappeler une promesse.
— Laquelle?
— Voilà bien longtemps que tu m'as promis de me présenter à la marquise de Mervyn.
— Tiens! c'est vrai, cette chère Marquise! il y a un siècle que je ne l'ai vue ! Avec notre déplorable existence, enfermée dans cet horizon de jeu, de soupers, de cigares, et autres, les semaines et les mois s'écoulent, et on finit par devenir oublieux de tout ce dont on devrait se souvenir, indifférent à tout ce qu'on devrait aimer !
— Très-bien, Christian! je vois que le remède opèie déjà; lu as perdu tout ton argent, tu deviens sentimental; c'est bon signe : à quand notre première visite chez madame de Mervyn ?
— Quand tu voudras ; mais à une condition , c'est que tu ne lui feras pas la cour...
— Bah ! est-ce que tu es amoureux d'elle ?
— Non, mais je suis Tami intime de son mari.
— Eh bien ! raison de plus.
— Oh ! ÉmUien, je t'en conjure! pas de paradoxe de commis-voyageur ; ce serait pire que tes fiches et que mon valet de trèfle.
— Soit, je ne plaisante plus; seulement, toi qui es un peu poëte, parle-moi donc de cette adorable Marquise , pom* qu'avant de lui être présenté, je sache d'avance à quoi m'en tenir sur ses perfections et ses mérites...
— Madame de Mervyn a \ingt-deux ans ; il y a trois ans qu'elle est mariée; il y en a vingt que je la connais; nous sommes nés, nous avons grandi ensemble : au fond de notre Bretagne, il y a encore de ces vieilles familles, bien patriarcales, bien pures, nobles de traditions, d'habitudes et de cœur tout autant que de blason, et que le souffle de nos mœurs modernes n'a pas encore effleurées ! La famille de Preilles est de celles-là!... Le comte de Preilles, ancien compagnon d'armes de Cathelineau et de Lescure, était l'ami de mon père ; deux hommes du même temps et de même trempe, Émilien, liés pai' les mêmes souvenirs, ayant fait les mêmes guerres, taillés tous deux dans un même bloc de notre granit!... Mou père se maria le premier; je naquis l'année suivante; puis\intle tour du comte de Preilles, qui eut une fille dix-huit mois après ; cette fille, c'est madame de Mervyn.
— Mais comment, avec tous ces liens d'amitié enti-e vos parents et vos familles, n'a-t-on pas songé à te la fake épouser?
— Le sais-je? c'est peut-être cette intimité même qui m'a empêché de voir en Sidonie de Preilles autre chose qu'une sœur, un camarade... Lorsque nous jouions ensemble, tout enfants, dans la grande cour de l'hôtel de Preilles ou sous les marronniers de notre jardin, je ne songeais jamais que cette petite fille, barbouillée de confitures, à laquelle je donnais des
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coups de poing et qui ripostait en me pinçant de ses doigts noircis d'encre, serait un jour une jeune personne à marier!... Je l'aimais tout uniment, de bonne amitié, sans arrière-pensée sentimentale ; et, plus tard, lorsque pai'tant pour le couvent, ou me voyant partir pour le collège après les vacances, elle me tendait ses joues fraîches et roses, les deux gros baisers que nous échangions ne m'ont jamais fait battre le cœur.
— Pourtant, elle était déjà johe?
— Oh! charmante!... mais j'étais encore en rhétorique, lorsque j'eus le malheur de perdre, à six mois de distance, t mon père et ma mère ! Je n'avais pas encore dix-huit ans ! Ah ! c'est la cause de mes fohes et de mes fautes. Malheur à celui qui perd avant le temps ces guides bien-aimés ! Malheur au jeune homme qui, prêt à entrer dans le monde, cherche en vain auprès de lui cette main attenti\e et fidèle, prompte à lui montrer la vraie route, à Je soutenir quand il hésite, à le relever quand il chancelé! Ainsi qu'à toi, ce bonheur m'a manqué... Je me suis trouvé à dix -huit ans libre, riche, émancipé ; et, par une triste condition de notre époque, l'inaction même et l'oisiveté se présentaient à moi comme des mérites, puisque mes sentiments et mes convictions pohtiques me fermaient toute caiTière officielle... Mon parti fut bientôt pris; je laissai là ma maison de Saint-Brieuc , mon château de Kermoël, mes terres, mon tuteur qui se désolait, mes fermiers qui payaient tant bien que mal ; je louai mon petit entresol de la rue de la Ville-l'Évêque ; je me fis recevoir du Jockey-Club... et voilà comment j'ai négligé, depuis six ans, Sidonie de Preilles, comment j'ai eu l'infirmité de devenii% en style de journal, un lion parisien, comment j'ai mangé un petit quart
de ma fortune, et comment un valet de trèfle m'a coûté, cette nuit, mille louis!...
— Et pendant ce temps-là, mademoiselle de Preilles épousait le marquis de Mervyn?
— Oui, ce bon et aimable Edmond, un autre ami à moi... Mais celui-ci n'a pas échappé à un péril d'un autre genre... Vif, bien tourné, spirituel, aimant la liberté, les arts, le plaisir, il a eu des parents de la vieille école qui l'ont tenu fort à l'étroit jusqu'à son mariage. Il s'est marié comme on s'émancipe... En outre, Sidonie était ravissante... 11 l'a aimée passionnément... pendant dix-huit mois... Après quoi, le souvenir de sa servitude lui a fait commettre la même sottise qu'à moi ma complète indépendance : il a été atteint de cette contagion de Parisianisme, qui fera bientôt ressembler nos pau\Tes villes de province à des cloîtres abandonnés... Sidonie était trop jeune, elle avait trop peu d'expérience pour comprendre ou pressentir les dangers qui menaceraient son bonheur dans ce diable de Paris... Quelle est la femme de vingt ans qui s'effraie de l'idée de commander elle-même ses chapeaux à Barenne, ses robes à Victorine, et d'aller entendre Mario et Lablache? M. et madame de Mervyn se sont installés ici d'une façon charmante; ils ont acheté un joli petit hôtel, avenue de Marbeuf... serrechaude, jardin, rien n'y manque... Pendant les premiers mois tout a marché à merveille... Mais bah ! Edmond a mis le pied dans notre monde; j'ai été son parrain au club; il est allé à l'Opéra, avec sa femme d'abord, seul ensuite... sa vertu est un peu fragile; elle a succombé aux agaceries de ces damnées créatures, dont le règne, Émilien, est notre honte, en attendant qu'il soit notre perte... Clorinde, Eslher, Rosemonde, Adina, Florine, filles du démon à qui nous livrons en pâture