‹ Contes et nouvelles de La FontaineChapitre 105 sur 144 · II. LE FLEUVE SCAMÀNDRE · texte numérisé non relu

II. LE FLEUVE SCAMÀNDRE

Mo voilà prêt à conter de plus belle ; Amour le veut, et rit de mon serment 2 : Hommes et dieux , tout est sous sa tutelle , Tout obéit, tout cède à cet enfaut.

J'ai désormais besoin, en le chantant, De traits moins forts et déguisant la chose ; Car, après tout, je ne yeux être cause D'aucun abus ; que plutôt mes écrits Manquent de sel, et ne soient d'aucun prix! Si, dans ces vers, j'introduis et je chante Certain trompeur et certaine innocente, C'est dans la vue et dans l'intention, Qu'on se méfie en telle occasion.

J'ouvre l'esprit, et rends le sexe habile A se garder de ces pièges divers.

Sotte ignorance en fait trébucher mille, Contre une seule à qui nuiroient mes vers.

J'ai lu qu'un orateur, estimé dans la Grèce, Des beaux arts autrefois souveraine maîtresse, Banui de son pays, voulut voir le séjour Où subsistoient encor les ruines de Troie 3 ;

1 Ce conte est tiré de la dixième des lettres grecques attribuées à l'orateur Eschine. — 2 La Fontaine avait annoncé, à plusieurs reprises, qu'il ne composerait plus de contes. Ce fut à la prière de la duchesse de Bouillon, qu'il se remit à conter, malgré son serment. — 3 Plusieurs voyages ont été entrepris de nos jours pour reconnaître les ruines de Troie et pour fixer la place que cette ville occupait, Campos ubi Troja fuit, comme dit Virgi'e. Le plus célèbre de ces voyages est celui de J. B. Lechevalier, en 1785 et 1786; il a été publié en 1800 [Voyage fie la Troade), et souvent réimprimé.

LE FLEUVE SCÀMANDRE. 350

Ciraon, son camarade, eut sa part de la joie.

Du débris d'Ilion s'étoit construit un bourg,

Noble par ses malheurs : là, Priam et sa cour

N'étoient plus que des noms dont le temps fait sa proie.

Uion, ton nom seul a des charmes pour moi ;

Lieu fécond en sujets propres à notre emploi * ,

Ne verrai-je jamais rien de toi , ni la place

De ces murs élevés et détruits par les dieux ,

Ni ces champs où couroient la Fureur et l'Audace ,

Ni des temps fabuleux enfin la moindre trace ,

Qui pût me présenter l'image de ces lieux ?

Pour revenir au fait et ne point trop m' étendre,

Cimon, le héros de ces vers,

Se promenoit près du Scamandrc.

Une jeune ingénue, en ce lieu, se vient rendre, Et goûter la fraîcheur sur ces bords toujours verts. Son voile, au gré des vents, va flottant dans les airs; Sa parure est sans art ; elle a l'air de bergère, Une beauté naïve, une taille légère.

Cimon en est surpris , et croit que sur ces bords Vénus vient étaler ses plus rares trésors. Un antre étoit auprès ; l'innocente pucellc Sans soupçon y descend, aussi simple que belle. Le chaud, la solitude, et quelque dieu malin, L'invitèrent d'abord à prendre un demi-bain. Notre banni se cache ; il contemple, il admire ;

Il ne sait quels charmes élire ; Il dévore des yeux et du cœur cent beautés. Comme on étoit rempli de ces divinités

Que la Fable a dans son empire , Il songe à profiter de l'erreur de ces temps ; Prend l'air d'un dieu des eaux, mouille ses vêlements, Se couronne de joncs et d'herbe dégouttante ,

■ C'est-à-dire : dignes d'être célèbres par les poéies,

Puis invoque Mercure et le dieu des amants.

Contre tant de trompeurs, qu'eût fait une innocente ?

La belle enfin découvre un pied , dont la blancheur

Aurait fait honte à Galatée l ,

Puis le plonge en l'onde argentée, Et regarde ses lis , non sans quelque pudeur. Pendant qu'à cet objet sa vue est arrêtée, Cimon approche d'elle; elle court se cacher

Dans le plus profond du rocher.

« Je suis, dit-il, le dieu qui commande à ccile onde ; Soyez-en la déesse , et régnez avec moi : Peu de fleuves pourroient dans leur grotte profonde Partager avec vous un aussi digne emploi. Mon cristal est très-pur ; mon cœur l'est davantage : Je couvrirai pour vous de fleurs tout ce rivage : Trop heureux si vos pas le daignent honorer, Et qu'au fond de mes eaux vous daigniez vous mirer! Je rendrai toutes vos compagnes Aymphes aussi, soit aux montagnes, Soit aux eaux, soit aux bois; car j'étends mon pouvoir Sur tout ce que votre œil , à la ronde , peut voir. » L'éloquence du dieu, la peur de lui déplaire, Malgré quelque pudeur qui gâtoit le mystère ,

Conclurent tout en peu de temps.

La superstition cause mille accidents.

On dit même qu'Amour intervint à l'affaire. Tout fier de ce succès, le banni dit adieu.

« Revenez , dit-il , en ce lieu !

Vous garderez que l'on ne sache

Un hymen qu'il faut que je cache : Nous le déclarerons, quand j'en aurai parlé Au conseil qui sera dans l'Olympe assemblé. »

La nouvelle déesse , à ces mots , se retire ;

1 Nymphe de la mer, fille de Nérée et de Doris. Voyez Mctamorpk. , lib. \m

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