OU LE STRATAGÈME J
Je no connois rhéteur ni maître es arts Tel que l'Amour; il excelle en bien dire : Ses arguments, ce sont de doux regards, De tendres pleurs, un gracieux sourire.
La guerre aussi s'exerce en sou empire : Tantôt il met aux champs ses étendards; Tantôt, couvrant sa marche et ses finesses, Il prend des cœurs'entourés de remparts. Je le soutiens : posez deux forteresses ; Qu'il en batte uue; une autre, le dieu Mars : Que celui-ci fasse agir tout un monde, Qu'il soit armé, qu'il ne lui manque rien; Devant son fort, je veux qu'il se morfonde : Amour, tout nu , fera rendre le sien.
C'est l'inventeur des tours et stratagèmes. J'en vais dire un de mes plus favoris : J'en ai bien lu, j'en vois pratiquer mômes, Et d'assez bons, qui ne sont rien au prix2.
La jeune Aminte, à Géronte donnée, Méritait mieux qu'un si triste hyménée : Elle avoit pris en cet homme un époux Mal gracieux, incommode, et jaloux.
11 ctoit vieux; elle, à peine en cet âge Où, quand un cœur n'a point encore aimé, D'un doux objet il est bientôt charmé.
Celui d' Aminte ayant sur son passage
1 Ce conte est imité de Boccace , Decamerone , fjiorn. m, nov. 3, et de Bonavenlure Des Periers , les Coules et nouvelles Récréations et joyeux devis > nouv. gxiv. — ■ Ea comparaison.
LA COAFIDEATE SAAS LE SAVOIR. 363
ironie Cléon, beau, bien fail Jeune et sage,
Il s'acquitta de ce premier tribut,
Trop bien peut-être, et mieux qu'il ne fallut :
3Vou toutefois que la belle n'oppose
Devoir et tout à ce doux -sentiment ;
Mais lorsque Amour prend le fatal moment,
Devoir, et tout, et rien, c'est même chose.
Le but d'Amintc en cette passion
Etoit, sans plus, la consolation
D'un entretien sans crime , où la pauvrette
Versât ses soins1 en une âme discrète.
Je croirois bien qu'ainsi l'on le prétend;
Mais l'appétit vient toujours en mangeant :
Le plus sûr est ne se point mettre à table.
Aminte croit rendre Cléon traitablc :
Pauvre ignorante ! elle songe au moyen
De l'engager à ce simple entretien ,
De lui laisser entrevoir quelque estime , •
Quelque amitié, quelque chose de plus,
Sans y mêler rien que de légitime :
Plutôt la mort empêchât tel abus!
Le point étoit d'entamer cette affaire.
Les lettres sont un étrange mystère;
Il en provient maint et maint accident ;
Le meilleur est quelque sûr confident.
Où le trouver? Gérontc est homme à craindre.
J'ai dit tantôt qu'Amour savoit atteindre
A ses desseins , d'une ou d'une autre façon;
Ceci me sert de preuve et de leçon.
Cléon avoit une vieille parente, Sévère et prude, et qui s'attribuoit Autorité sur lui de gouvernante.
Madame Alis (ainsi l'on l'appeloit) ,
1 Soucis, ennuis; dans le sons du latin 'iirtÈ
Par un beau jour, eut de la jeune Aminte Ce compliment, ou plutôt cette plainte : « Je ne sais pas pourquoi votre parent , Qui m'est et fut toujours indifférent, Et le sera tout le temps de- ma vie, A de m'aimer conçu la fantaisie.
Sous ma fenêtre il passe incessamment ; Je ne saurois faire un pas seulement, Que je ne l'aie aussitôt à mes trousses ; Lettres, billets, pleins de paroles douces, Me sont donnés par une , dont le nom Vous est connu : je le tais, pour raison. Faites cesser, pour Dieu! cette poursuite; Elle n'aura qu'une mauvaise suite :
Mon mari peut prendre feu là-dessus.
Quant à Cléon , ses pas sont superflus : Dites-le-lui de ma part, je vous prie, d Madame Alis la loue , et lui promet De voir Cléon, de lui parler si net, Que de l'aimer il n'aura plus d'envie.
Cléon va voir Alis le lendemain :
Elle lui parle , et le pauvre homme nie , Avec serment, qu'il eût un tel dessein. Madame Alis l'appelle enfant du diable.
« Tout vilain cas, dit-elle, estrcniablc; Ces serments vains et peu dignes de foi ' Mériteroient qu'on vous fit votre sauce '. Laissons cela : la chose est vraie ou fausse ; Mais, fausse ou vraie, il faut, et croyez-moi, Vous mettre bien dans la tète, qu Aminte Est femme sage , honnête , et hors d'atteinte : Renoncez-y. — Je le puis aisément! »
Reprit Cléon. Puis, au même moment,
' Celle expression proverbiale signifie : qu'on vous dit voire fait, qu'on vous traitât comme vous le méritez.