‹ Contes et nouvelles de La FontaineChapitre 108 sur 144 · LA CONFIDENTE SANS LE SAVOIR · texte numérisé non relu

LA CONFIDENTE SANS LE SAVOIR

il va chez lui songer à celie affaire : Rien ne lui peut débrouiller le mystère.

Trois jours n'étoicnt passés entièrement, Que revoici chez Alis notre belle.

« Vous n'avez pas, madame, lui dit-elle, Encore vu, je pense, notre amant?

De plus en plus, sa poursuite s'augmente. » Madame i\lis s'emporte, se tourmente :

et Quel malheureux! » Puis, l'autre la quittant, Elle le mande. Il vient tout à l'instant. Dire en quels mots Alis fit sa harangue, Il me faudrait une langue de fer ; Et quand de fer j'aurais môme la langue , Je n'y pourrais parvenir : tout l'enfer Fut employé dans cette réprimande.

ic Allez , Satan ! allez , vrai Lucifer, Maudit de Dieu ! » La fureur fut si grande , Que le pauvre homme , étourdi dès l'abord , Ne sut que dire. Avouer qu'il eût tort, C'étoit trahir par trop sa conscience.

Il s'en retourne, il rumine, il repense, Il rève tant, qu'enfin il dit en soi : a Si c'étoit là quelque ruse d'Aminte ! Je trouve, hélas! mon devoir dans sa plainte. Elle me dit : 0 Cléon ! aime-moi , Aime-moi donc! en disant que je l'aime. Je l'aime aussi, tant pour son stratagème, Que pour ses traits. J'avoue en bonne foi Que mon esprit d'abord n'y voyoit goutte; Mais, à présent, je ne fais aucun doute : Amintc veut mon cœur assurément.

Ah! si j'osois, dès ce même moment Je Tirais voir; et plein de confiance, Je lui dirois quelle est la violence, Quel est le feu dont je me sens épris'.,.

Pourquoi n'oser? Offense pour offense, L'amour vaut mieux encor que le mépris. Mais si l'époux m'atirapoit au logis !... Laissons-la faire, et laissons-nous conduire. »

Trois autres jours n'étoient passés encor,

Qu'Aminte va chez Alis, pour instruire

Son cher Cléon du bonheur de son sort.

s II faut, dit-elle, enfin que je déserte;

Votre parent a résolu ma perte ;

Il me prétend avoir, par des présents...

Moi, des présents! C'est bien choisir sa femme!

Tenez, voilà rubis et diamants;

Voilà bien pis; c'est mon portrait, madame :

Assurément, de mémoire, on l'a fait,

Car mon époux a tout seul mon portrait.

A mon lever, cette personne honnête ,

Que vous savez, et dont je tais le nom,

S'en est venue, et m'a laissé ce don.

Votre parent mérite qu'à la tête

On le lui jette, et s'il étoit ici...

Je ne me sens presque pas de colère.

Oyez « le reste : il m'a fait dire aussi

Qu'il sait fort bien qu'aujourd'hui pour affaire

Mon mari couche à sa maison des champs ;

Qu'incontinent qu'il croira que mes gens

Seront couchés et dans leur premier somme,

Il se rendra devers mon cabinet.

Qu'espère-t-il? Pour qui me prend cet homme?

Un rendez-vous ! Est-il fol en effet?

Sans que je crains 3 de commettre Géronte ,

Je poserois tantôt un si bon guet,

Qu'il seroit pris, ainsi qu'au trébuchet,

Ou s'enfuiroit avec sa courte honte. »

1 Écoutez. — 2 C'est-à-dire : si je ne craignais pas.

Page 1