‹ Contes et nouvelles de La FontaineChapitre 111 sur 144 · LE REMEDE · texte numérisé non relu

LE REMEDE

Ce fut en vain ; car le cœur de la fille

Inclinoit trop pour notre jouvenceau :

Les seuls parents , par un esprit manceau i ,

La destinoient pour une autre famille.

Elle fit tant autour d'eux, que l'amant,

Bon gré, mal gré, je ne sais pas comment,

Eut à la fin accès chez sa maîtresse.

Leur indulgence ou plulôt son adresse,

Peut-être aussi son sang et sa noblesse,

Les fit changer. Que sais-je quoi? Tout duit2

Aux gens heureux ; car, aux autres , tout nuit,

L'amant le fut ; les parents de la belle

Surent priser son mérite et son zèle.

G'étoit là tout. Eh ! que faut-il encor?

Force comptant ; les biens du siècle d'or

Ne sont plus biens, ce n'est qu'une ombre vaine,

0 temps heureux ! je prévois qu'avec peine Tu reviendras dans le pays du Maine !

Ton innocence eut secondé l'ardeur

De notre amant, et hâté cette affaire;

Mais des parents l'ordinaire lenteur

Fit que la beile, ayant fait dans son cœui

Cet hyménée , acheva le mystère

Selon les us de l'île de Cythère.

Nos vieux romans, en leur style plaisant,

Nomment cela paroles de présent.

Nous y voyons pratiquer cet usage,

Demi-amour et demi-mariage ,

Table d'attente, avant-goût de l'hymen.

Amour n'y fit un trop long examen ;

Prêtre et parents tout ensemble , et notaire ,

En peu de jours il consomma l'affaire :

L'esprit manceau n'eut point part à ce fuit,

1 Les Manceaux passaient pour être chicaneurs ot processif.

2 Convient, plaît, du bas latin duere.

TiO LIVRE CINQUIEME.

Voilà notre homme heureux et satisfait, Passant les nuits avec son épousée.

Dire comment, ce seroit chose aisée; Les doubles clefs, les brèches à l'enclos, Les menus dons qu'on fit à la soubrette, Rendoient l'époux jouissant en repos D'une faveur douce autant que secrète.

Avint pourtant que notre belle , un soir,

En se plaignant, dit à sa gouvernante,

Qui du secret n'étoit participante :

« Je me sens mal; n'y sauroit-on pourvoir? »

L'autre reprit : « Il vous faut \m remède1;

Demain matin, nous en dirons deux mots. »

Minuit venu, l'époux, mal à propos,

Tout plein encor du feu qui le possède,

Vient de sa part chercher soulagement;

Car chacun sent ici-bas son tourment.

On ne l'avoit averti de la chose.

Ii n'étoit pas sur les bords du sommeil

Qui suit souvent l'amoureux appareil,

Qu'incontinent, l'Aurore aux doigls de rose

Ayant ouvert les portes d'orient,

La gouvernante ouvrit, tout en riant,

Remède en main, les portes de la chambre :

Par grand bonheur, il s'en rencontra deux2;

Car la saison approchoit de septembre ,

Mois où le chaud et le froid sont douteux.

La fille alors ne fut pas assez fine ;

Elle n avoit qu'à tenir bonne mine ,

Et faire entrer l'amant au fond des draps ,

1 Les précieuses avaient imaginé le mot remède, pour remplacer ceux de cîystère et de lavement, qui leur faisaient horreur, quoiqu'on les entendît tous les jours en plein théâtre.

- C'est-à-dire, sans doute, qu'il y avait deux portes à ouvrir, pour entrer dans la chambre,

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