LA MATRONE D'EPHESE. $T
N'étoit plein que de legs qui l'auroient consolée, Si les biens réparoient la perte d'un mari
Amoureux autant que chéri.
Mainte veuve pourtant fait la déchevelée, Qui n'abandonne pas le soin du demeurant, Et, du bien qu'elle aura, fait le compte en pleurant. Celle-ci, par ses cris, mcttoit tout en alarme;
Celle-ci faisoit un vacarme , Un bruit, et des regrets à percer tous les cœurs;
Bien qu'on sache qu'en ces malheurs, De quelque désespoir qu'une âme soit atteinte, La douleur est toujours moins forte que la plainte : Toujours un peu de faste entre parmi les pleurs. Chacun fit son devoir de dire à l'affligée, Que tout a sa mesure, et que de tels regrets
Pourroient pécher par leur excès :
Chacun rendit par là sa douleur rengrégée1. Enfin, ne voulant plus jouir de la clarté
Que son époux avoit perdue , Elle entre dans sa tombe , en ferme volonté D'accompagner cette ombre aux enfers descendue. Et voyez ce que peut l'excessive amitié! (Ce mouvement aussi va jusqu'à la folie) Une esclave en ce lieu la suivit par pitié,
Prête à mourir de compagnie; Prête, je m'entends bien, c'est-à-dire, en un mot, N'ayant examiné qu'à demi ce complot2, Et, jusques à l'effet, courageuse et hardie. L'esclave avec la dame avoit été nourrie; Toutes deux s'entr'aimoient , cl cette passion Etoit crue avec l'âge au cœur des deux femelles : Le monde entier à peine eût fourni deux modèles
D'une telle inclina'tion.
Comme l'esclave avoit plus de sens que la dame,
1 Do nouveau aggravée, accrue. — 2 Projet.
Elle laissa passer les premiers mouvements ; Puis lâcha, mais en vain, de remettre cette âme Dans l'ordinaire train des communs sentiments. Aux consolations la veuve inaccessible S'appliquoit seulement à tout moyen possible De suivre le défunt aux noirs et tristes lieux. Le fer auroit été le plus court et le mieux ; Mais la dame vouloit paître encore ses yeux
Du trésor qu'enfermoit la bière,
Froide dépouille , et pourtant chère :
G'étoit là le seul aliment
Qu'elle prît en ce monument.
La faim donc fut celle des portes
Qu'entre d'autres de tant de sortes Notre veuve choisit pour sortir d'iei-has. Un jour se passe, et deux, sans autre nourriture Que ses profonds soupirs, que ses fréquents hélas,
Qu'un inutile et long murmure Contre les dieux, le sort et toute la nature.
Enfin , sa douleur n'omit rien , Si la douleur doit s'exprimer si bien.
Encore un autre mort faisoit sa résidence
Non loin de ce tombeau, mais bien différemment,
Car il n'avoit pour monument
Que le dessous d'une potence :
Pour exemple aux voleurs , on l'avoit là laissé.
Un soldat, bien récompensé ,
Le gardoit avec vigilance.
Il étoit dit , par ordonnance , Que, si d'autres voleurs, un parent, un ami, L'cnlevoient, le soldat, nonchalant, endormi,
Rempliroit aussitôt sa place.
C étoit trop de sévérité :
Mais la publique utilité Défendoit que l'on fit au garde aucune grâce.