LES QUIPROQUOS
Disons un troc où réciproquement
Pour la soubrette on employa la femme.
De pareils traits tous les livres sont pleins :
Bien est-il vrai qu'il faut d'habiles mains,
Pour amener chose ainsi surprenante :
Il est besoin d'en bien fonder le cas,
Sans rien forcer et sans qu'on violente
Un incident, qui ne s'attendoit pas.
L'aveugle enfant, joueur de passe-passe1,
Et qui voit clair à tendre maint panneau,
Fait de ces tours : celui-là, du berceau2,
Lève la paille3, à l'égard du Boccace;
Car, quant à moi, ma main, pleine d'audace,
En mille endroits a peut-être gâté
Ce que la sienne a bien exécuté.
Or, il est temps de finir ma préface ,
Et de prouver, par quelque nouveau tour,
Les quiproquos de Fortune et d'Amour.
On ne peut mieux établir cette chose, Que par un fait , à Marseille arrivé : Tout en est vrai, rien n'en est controuvé. Là, Clidamant, que par respect je n'ose Sous son nom propre introduire en ces vers, Vivoit heureux , se pouvoit dire en femme Mieux que pas un, qui fût en l'univers. L'honnêteté, la vertu de la dame, Sa gentillesse , et même sa beauté , Dévoient tenir Clidamant arrêté.
Il ne le fut. Le diable est bien habile , Si c'est adresse et tour d'habileté, Que de nous tendre un piège aussi facile
1 C'est l'Amour, Cupidon. — 2 Le eonle du Berceau, imite5 de Boccace; voyez ci-dessus, liv. II, conte m. — 3 Expression proverbiale qui veut dire : entre en concurrence.
Que le désir d'un peu de nouveauté ! Près de la dame étoit une personne , Une suivante, ainsi qu'elle mignonne, De même taille et de pareil maintien , Gente de corps ; il ne lui manquoit rien ï)e ce qui plaît aux chercheurs d'aventures. La dame avoit un peu plus d'agrément; Mais, sous le masque, on n'eût su bonnement Laquelle élire entre ces créatures.
Le Marseillois, Provençal un peu chaud, Ne manque pas d'attaquer au plus tôt Madame Alix; c'étoit cette soubrette.
Madame Alix : encor qu'un peu coquette, Renvoyoit l'homme l. Enfin, il lui promet Cent beaux écus bien comptés, clair et net. Payer ainsi des marques de tendresse D'une suivante2, étoit, vu le pays, Selon mon sens, un fort honnête prix.
Sur ce pied-là, qu'eût coûté la maîtresse? Peut-être moins ; car le hasard y fait. Mais je me trompe; et la dame étoit telle, Que tout amant , et tant fût-il parfait , Auroit perdu son latin auprès d'elle :
Xi dons, ni soins, rien n' auroit réussi. Devrois-je y faire entrer les dons aussi? Las ! ce n'est plus le siècle de nos pères! Amour vend tout, et nymphes, et bergères; Il met le taux à maint objet charmant : C'étoit un dieu ; ce n'est plus qu'un marchand3.
1 Édition des OEuvres posthumes :
Renvoya l'homme —
2 Édition des OEuvres posthumes :
En la suivante...
3 Edition des OEuvres posthumes :
Il met le taux à maint objet divin :
C éloil un dieu, ce n'est qu'un éohevin.