XIII. LA CRUCHE
Un de ces jours , dame Germaine ,
Pour certain besoin qu'elle avoit,
Envoya Jeanne à la fontaine ;
Elle y courut : cela pressoit.
Mais , en courant , la pauvre créature
Eut une fâcheuse aventure.
Un malheureux caillou, qu'elle n'aperçut pas,
Vint se rencontrer sous ses pas.
A ce caillou, Jeanne trébuche,
Tombe enfin et casse sa cruche.
Mieux eût valu cent fois s'être cassé le cou!
Casser une cruche si belle !
Que faire? Que dcviendra-t-elle?
Pour en avoir une autre, elle n'a pas un sou.
Quel bruit va faire sa maîtresse ,
De sa nature très-diablesse?
Comment éviter son courroux?
Quel emportement ! Que de coups ! k Oserai-je jamais me r'offrir à sa vue? Non, non, dit-elle; enfin il faut que je me tue! Tuons-nous! » Par bonheur, un voisin, près de là. ^
Accourut, entendant cela;
Et, pour consoler l'affligée, Lui chercha les raisons les meilleures qu'il put;
Mais, pour bon orateur qu'il fût,
Elle n'en fut point soulagée; Et la belle toujours , s'arrachant les cheveux, Enfin vouloit mourir : la chose étoit conclue. s Eh bien, veux-tu que je te tue?
1 Ce coule, qu'on avait ajouté à l'édition de 1718, a été rendu à Autreau t mais on le trouve encore néanmoins dans la plupart des éditions suivantes des Contes de La Fontaine.
454 COXTES ATTRIBUES
Lui dit-il. — Volontiers. » Lui, sans autre façon,
Vous la jette sur le gazon,
Obéit à ce qu'elle ordonne; A la tuer des mieux apprête ses efforts ,
Lève sa cotte, et puis lui donne
D'un poignard à travers le corps.
On a grande raison de dire Que pour les malheureux la mort a ses plaisirs : Jeanne roule les yeux, se pâme, enfin expire;
Mais , apr.ès les derniers soupirs ,
Elle remercia le sire :
« Ho! le brave homme que voilà!
Grand merci, Jean! Je suis la plus humble des vôtres.
Les tuez-vous comme cela?
Vraiment, j'en casserai bien d'autres! »