ET TENIR EST UN AUTRE
Jean, amoureux de la jeune Pérette,
Ayant en vain auprès d'elle employé
Soupirs, serments, doux jargon d'amourette,
Sans que jamais rien lui fût octroyé i
Pour la fléchir s'avisa de lui dire,
En lui montrant de ses mains les dix doigts j
Qu'il lui pourroit prouver autant de fois
Qu'en fait d'amour il étoit un grand sire;
De tels signaux parlent éloquemment,
Et, pour toucher, ont souvent plus de force,
Que soins, soupirs, et que tendres serments :
1 L'âuleur est Vergier; mais son conte est resté dans beaucoup d'éditions des Contes depuis celle de 1718.
Pérette aussi se prête à cette amorce.
Jà ses regards sont plus doux mille fois ; Plus de fierté : l'amour a pris sa place; Tout est changé jusqu'au son de sa voix. On souffre Jean, voire même on l'agace, On lui sourit ; on le pince parfois ; Et le galant, voyant l'heure venue, L'heure aux amants tant seulement connue , Ne perd point temps, prend quelques menus droits, Va plus avant, et si bien s'insinue, Qu'il acquitta le premier de ses doigts; Passe au second, au tiers, au quatrième, Reprend haleine, et fournit le cinquième. Mais qui pourroit aller toujours de même? Ce n'est moi jà, quoique d'âge à cela; Ne 1 Jean aussi; car il en reste là.
Pérette donc, en son compte trompée, Si toutefois c'est tromper que ceci; Car j'en connois mainte , très-haut huppée , Qui voudroit bien être trompée ainsi; Pérette, dis-je, abusée en son compte, Et ne pouvant rien de plus obtenir , Se plaint à Jean, lui dit que c'est grand'honte D'avoir promis et de ne pas tenir2.
Mais, à cela, cettui3 trompeur apôtre, De son travail suffisamment content, Sans s'émouvoir, répond, en la quittant « Promettre est un, et tenir est un autre. Avec le temps j'acquitterai les dix :
En attendant, Pérette, adieu vous dis ! »
1 Ni. — 2 Vers pris à Clément Marot — 3 Co.