‹ Contes et nouvelles de La FontaineChapitre 138 sur 144 · ET TENIR EST UN AUTRE · texte numérisé non relu

ET TENIR EST UN AUTRE

Jean, amoureux de la jeune Pérette,

Ayant en vain auprès d'elle employé

Soupirs, serments, doux jargon d'amourette,

Sans que jamais rien lui fût octroyé i

Pour la fléchir s'avisa de lui dire,

En lui montrant de ses mains les dix doigts j

Qu'il lui pourroit prouver autant de fois

Qu'en fait d'amour il étoit un grand sire;

De tels signaux parlent éloquemment,

Et, pour toucher, ont souvent plus de force,

Que soins, soupirs, et que tendres serments :

1 L'âuleur est Vergier; mais son conte est resté dans beaucoup d'éditions des Contes depuis celle de 1718.

Pérette aussi se prête à cette amorce.

Jà ses regards sont plus doux mille fois ; Plus de fierté : l'amour a pris sa place; Tout est changé jusqu'au son de sa voix. On souffre Jean, voire même on l'agace, On lui sourit ; on le pince parfois ; Et le galant, voyant l'heure venue, L'heure aux amants tant seulement connue , Ne perd point temps, prend quelques menus droits, Va plus avant, et si bien s'insinue, Qu'il acquitta le premier de ses doigts; Passe au second, au tiers, au quatrième, Reprend haleine, et fournit le cinquième. Mais qui pourroit aller toujours de même? Ce n'est moi jà, quoique d'âge à cela; Ne 1 Jean aussi; car il en reste là.

Pérette donc, en son compte trompée, Si toutefois c'est tromper que ceci; Car j'en connois mainte , très-haut huppée , Qui voudroit bien être trompée ainsi; Pérette, dis-je, abusée en son compte, Et ne pouvant rien de plus obtenir , Se plaint à Jean, lui dit que c'est grand'honte D'avoir promis et de ne pas tenir2.

Mais, à cela, cettui3 trompeur apôtre, De son travail suffisamment content, Sans s'émouvoir, répond, en la quittant « Promettre est un, et tenir est un autre. Avec le temps j'acquitterai les dix :

En attendant, Pérette, adieu vous dis ! »

1 Ni. — 2 Vers pris à Clément Marot — 3 Co.

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