RICHARD MINUTOLO
Pourquoi gémir? J'en connois, Dieu merci, Qui voudroient bien qu'on les trompât ainsi.
Tout ce discours n'apaisa point Gatelle; Elle se mit à pleurer tendrement.
En cet état , elle parut si belle , Que Minutol, de nouveau s' enflammant, Lui prit la main. « Laisse-moi! lui dit-elle; Contente-toi ; veux-tu donc que j'appelle Tous les voisins, tous les gens de Janot? — Ne faites point , dit-il , cette folie ; Votre plus court est de ne dire mot : Pour de l'argent, et non par tromperie (Gomme le monde est à présent bâti ) , L'on vous croiroit venue en ce lieu-ci. Que si d'ailleurs cette supercherie Alloit jamais jusqu'à votre mari, Quel déplaisir! Song*ez-y, je vous prie : En des combats n'engagez point sa vie; Je suis du moins aussi mauvais 1 que lui. i> A ces raisons enfin Gatelle cède.
« La chose étant , poursuit-il , sans remède , Le mieux sera que vous vous consoliez.
N'y pensez plus. Si pourtant vous vouliez... Mais bannissons bien loin toute espérance : Jamais mon zèle et ma persévérance N'ont eu de vous que mauvais traitement... Si vous vouliez , vous feriez aisément Que le plaisir de cette jouissance Ne seroit pas , comme il est , imparfait : Que reste-t-il? Le plus fort en est fait. » Tant bien sut dire et prêcher , que la dame Séchant ses yeux , rassérénant son âme , Plus doux que miel à la fin l'écouta.
4 Dans le sens de mauvaise tête , batailleur.
D'une faveur en une autre il passa, Eut un souris , puis après autre chose , Puis un baiser, puis autre chose encor; Tant que la belle, après un peu d'effort, Vient à son point, et le drôle en dispose *. Heureux cent fois plus qu'il n'avoit été : Car quand l'amour, d'un et d'autre côté, Veut s'entremettre, et prend part à l'affaire 2, Tout va bien mieux, comme m'ont assuré Ceux que l'on tient savants en ce mystère.
Ainsi Richard jouit de ses amours, Vécut content et fit force bons tours , Dont celui-ci peut passer à la montre 3. Pas ne voudrois en faire un plus rusé : Que plût à Dieu qu'en certaine rencontre D'un pareil cas je me fusse avisé!
NOUVELLE TIRÉE DE BOCC.iCE *.
N'a pas longtemps, de Rome revenoit Certain cadet , qui n'y profita guère ,
1 Manuscrits de Conrart :
Tant qu'à son point , après un peu d'effort, La belle vient, et du tout il dispose.
2 Manuscrits de Conrart :
Veut s'entremettre et conclure une affaire.
3 On appelait montre la revue des gens de guerre. Passer à la montre signifie , au figuré , se produire au grand jour.
4 Decamerone, giornata vu, uov. 7. Ce conle se retrouve encore <Jans nos anciens fabliaux, sous le titre de la Bourgeoise d'Orléans.
Et volontiers en chemin séjournoit,
Quand par hasard le galant rencontroit
Bon vin, bon gîte, et belle chambrière.
Avint qu'un jour, en un bourg arrêté,
Il vit passer une dame jolie ,
Leste, pimpante, et d'un page suivie;
Et la voyant, il en fut enchanté,
La convoita, comme bien savoit faire.
Prou 1 de pardons il avoit rapporté ;
De vertu peu : chose assez ordinaire.
La dame étoit de gracieux maintien,
De doux regard, jeune, fringante, et belle,
Somme, qu'enfin il ne lui manquoit rien,
Fors 2 que d'avoir un ami digne d'elle.
Tant se la mit le drôle en la cervelle ,
Que dans sa peau peu ni point ne durait :
Et, s'informant comment on l'appeloit :
a C'est, lui dit-on, la dame du village;
Messire Bon l'a prise en mariage,
Quoiqu'il n'ait plus que quatre cheveux gris :
Mais , comme il est des premiers du pays ,
Son bien supplée au défaut de son âge. »
Notre cadet tout ce détail apprit,
Dont il conçut espérance certaine.
Voici comment le pèlerin s'y prit.
Il renvoya dans la ville prochaine
Tous ses valets, puis s'en fut au château;
Dit qu'il étoit un jeune jouvenceau
Qui cherchoit maître, et qui savoit tout faire.
Messire Bon, fort content de l'affaire,
Pour fauconnier le loua bien et beau ,
Non toutefois sans l'avis de sa femme.
Le fauconnier plut très-fort à la dame ;
1 Assez. — 2 Hors , excepté.
Et, n étant homme en tel pourehas i nouveau
Guère ne mit à déclarer sa flamme.
Ce fut beaucoup ; car le vieillard étoit
Fou de sa femme, et fort peu la quittoit,
Sinon les jours qu'il alloit à la chasse.
Son fauconnier, qui pour lors le suivoit 2,
Eût demeuré volontiers en sa place ;
La jeune dame en étoit bien d'accord;
Ils n'attendoient que le temps de mieux faire,
Quand je dirois qu'il leur en tardoit fort ,
Nul n'osera soutenir le contraire.
Amour enfin, qui prit cœur à l'affaire, Leur inspira la ruse que voici.
La dame dit un soir à son mari :
a Qui croyez-vous le plus rempli de zèle De tous vos gens? » Ce propos entendu, Messire Bon lui dit : k J'ai toujours cru Le fauconnier garçon sage et fidèle ; Et c'est à lui que plus je me fierois. — Vous auriez tort , repartit cette belle ; C'est un méchant : il me tint l'autre fois Propos d'amour, dont je fus si surprise, Que je pensai tomber tout de mon haut; Car qui croiroit une telle entreprise?
Dedans l'esprit il me vint aussitôt De l'étrangler, de lui manger la vue : Il tint à peu; je n'en fus retenue, Que pour n'oser un tel cas publier; Même, à dessein qu'il ne le pût nier, Je fis semblant d'y vouloir condescendre; Et, cette nuit, sous un certain poirier,
1 Poursuite.
2 Édition de 1665 :
Le fauconnier, qui pour lors le suivoit....
Dans le jardin je lui dis de m' attendre.
« Mon mari, dis-je, est toujours avec moi,
» Plus par amour, que doutant de ma foi;
j> Je ne me puis dépêtrer de cet homme ,
n Sinon la nuit , pendant son premier somme :
» D'auprès de lui tâchant de me lever,
i) Dans le jardin je vous irai trouver. »
Voilà l'état où j'ai laissé l'affaire. »
Messire Bon se mit fort en colère.
Sa femme dit : k Mon mari, mon époux, Jusqu'à tantôt cachez votre courroux; Dans le jardin, attrapez-le vous-même :
Vous le pourrez trouver fort aisément ; Le poirier est à main gauche, en entrant. Mais il vous faut user de stratagème : Prenez ma jupe, et contrefaites-vous; Vous entendrez son insolence extrême :
Lors, d'un bâton donnez-lui tant de coups, Que le galant demeure sur la place.
Je suis d'avis que le friponneau fasse Tel compliment à des femmes d'honneur! » L'époux retint cette leçon par cœur.
One 1 il ne fut une plus forte dupe Que ce vieillard , bonhomme au demeurant. Le temps venu d'attraper le galant, Messire Bon se couvrit d'une jupe, S'encornetta 2, courut incontinent 3 Dans le jardin, où ne trouva personne : Garde n'avoit; car, tandis qu'il frissonne, Claque des dents, et meurt quasi de froid,
1 Jamais. — 2 Mit une cornette de femme; 3 Édition de 1665 :
S'encornetta , s'enfuit incontinent.
Dans la seconde édition s'enfuit a été remplacé par s'en fut; ce qui n'est peut-être qu'une faute d'impression.
Le pèlerin, qui le tout observoit,
Va voir la dame , avec elle se donne
Tout le bon temps qu'on a, comme je croi,
Lorsque , amour seul étant de la partie ,
Entre deux draps on tient femme jolie ,
Femme jolie, et qui n'est point à soi.
Quand le galant, un assez bon espace * ,
Avec la dame eut été dans ce lieu ,
Force lui fut d'abandonner la place ;
Ce ne fut pas sans le vin de l'adieu 2.
Dans le jardin, il court en diligence.
Messire Bon, rempli d'impatience,
A tous moments sa paresse maudit.
Le pèlerin, d'aussi loin qu'il le vit,
Feignit de croire apercevoir la dame ,
Et lui cria : « Quoi donc ! méchante femme ,
A ton mari tu brassois un tel tour?
Est-ce le fruit de son parfait amour?
Dieu soit témoin que pour toi j'en ai honte,
Et de venir ne tenois quasi compte ,
Ne te croyant le cœur si perverti ,
Que de vouloir tromper un tel mari.
Or bien, je vois qu'il te faut un ami;
Trouvé ne l'as en moi, je t'en assure.
Si j'ai tiré ce rendez-vous de toi,
C'est seulement pour éprouver ta foi.
Et ne t'attends de m'induire à luxure :
Grand pécheur suis; mais j'ai là, Dieu merci,
De ton honneur encor quelque souci.
A monseigneur ferois-je un tel outrage?
Pour toi , tu xiens avec un front de page 3 !
1 Dans le vieux langage , le mot espace se prenait seul pour espace de temps. Cette locution revient sans cesse dans les Cent Nouvelles nouvelles. — 2 Autrement dit : le coup de l'élrier. — 3 C'est-à-dire : comme une effrontée.
Mais, foi de Dieu! ce bras te châtiera; Et monseigneur puis après le saura. »
Pendant ces mots, l'époux pleuroit de joie, Et, tout ravi, disoit entre ses dents : « Loué soit Dieu, dont la bonté m'envoie Femme et valet si chastes, si prudents! » Ce ne fut tout, car à grands coups de gaule Le pèlerin vous lui froisse une épaule ; De horions laidement l'accoutra; Jusqu'au logis ainsi le convoya *'.
Messire Bon eût voulu que le zèle
De son valet n'eût été jusque-là;
Mais, le voyant si sage et si fidèle,
Le bonhommeau des coups se consola.
Dedans le lit sa femme il retrouva;
Lui conta tout, en lui disant : « M' amie,
Quand nous pourrions vivre cent ans encor ,
Ni vous ni moi n'aurions de notre vie
Un tel valet; c'est sans doute un trésor.
Dans notre bourg je veux qu'il prenne femme ;:
A l'avenir, traitez-le ainsi que moi.
— Pas n'y faudrai2, lui repartit la dame,
Et de ceci je vous donne ma foi. »
L'accompagna. — 2 Je n'y manquerai pas