‹ Contes et nouvelles de La FontaineChapitre 34 sur 144 · CONTE TIRÉ DES CENT NOUVELLES NOUVELLES ' ET D'UN CONTE DE BOCCACE · texte numérisé non relu

CONTE TIRÉ DES CENT NOUVELLES NOUVELLES ' ET D'UN CONTE DE BOCCACE

Sire Guillaume , allant en marchandise 3, Laissa sa femme enceinte de six mois , Simple, jeunette, et d'assez bonne guise4, Nommée Alix, du pays champenois.

Compère André l'alloit voir quelquefois : A quel dessein? Besoin n'est de le dire, Et Dieu le sait. G'étoit un maître sire ; Il ne tendoit guère en vain ses filets ; Ce n'étoit pas autrement sa coutume :

Sage eût été l'oiseau , qui de ses rets Se fût sauvé, sans laisser quelque plume.

Alix étoit fort neuve sur ce point :

Le trop d'esprit ne l'incommodoit point.

1 Nouvelle m, la Pesche de l'anneau. — 2 Decamerone, nov, virr La Fontaine a mis surtout à contribution une Nouvelle de Bonaventure des Periers, intitulée : De celuy qui acheva l'oreille de l'enfant à la femme de son voisin. — 3 Voyageant pour son commerce. — 4 Façon, manière ; le mot guise, en bas latin guysa et ghisa, est assez vieux pour qu'on ait cru lui devoir donner une origine celtique.

De ce défaut on n'accusoit la belle ;

Elle ignoroit les malices d'amour ;

La pauvre dame alloit tout devant elle ,

Et n'y savoit ui finesse ni tour.

Sou mari donc se trouvant en emplette,

Elle au logis, en sa chambre seulctte,

André survient, qui, sans long compliment,

La considère, et lui dit froidement :.

a Je m'ébahis comme au bout du royaume

S'en est allé le compère Guillaume,

Sans achever l'enfant que vous portez ,

Car je vois bien qu'il lui manque une oreille;

Votre couleur me le démontre assez ,

En ayant vu mainte épreuve pareille.

— Bouté de Dieu! reprit-elle aussitôt, Que dites-vous? Quoi! d'un enfant monaut ' J'accoucherois ! N'y savez-vous remède?

— Si dà 2, fit-il ; je vous puis donner aide En ce besoin, et vous jurerai bien Qu'autre que vous ne m'en feroit tant faire , Le mal d'autrui ne me tourmente en rien , Fors excepté ce qui touche au compère ; Quant à ce point, je m'y ferois mourir.

Or essayons, sans plus en discourir, Si je suis maître à forger des oreilles.

— Souvenez-vous de les rendre pareilles? Reprit la femme. — Allez, n'ayez souci, Répliqua-t-il ; je prends sur moi ceci. » Puis , le galant montre ce qu'il sait faire. Tant ne fut nice3 (encor que nice fût) Madame Alix , que le jeu ne lui plût.

Philosopher ne faut pour cette affaire.

1 N'ayant qu'une seule oreille. — 2 Oai-da. ■ — 3 Niaise, novice, simple; du latin nescias , ou plutôt de novilius, par ellipse nilius.

LE i'AISEUH D ORElLI.ni 5*7

André vaquoit de grande affection

A son travail , faisant ore * un tendon ,

Ore un repli , puis quelque cartilage ,

Et n'y plaignant 2 l'étoffe et la façon.

« Demain, dit-il, nous polirons l'ouvrage ;

Puis le mettrons en sa perfection ,

Tant et si bien, qu'en ayez bonne issue.

— Je vous en suis , dit-elle , bien tenue 3 : Bon fait avoir ici-bas un ami. »

Le lendemain , pareille heure venue , Compère André ne fut pas endormi :

Il s'en alla chez la pauvre innocente.

« Je viens, dit-il, toute affaire cessante, Pour achever l'oreille que savez.

— Et moi, dit-elle, allois par un message Vous avertir de hâter cet ouvrage :

Montons en haut, n Dès qu'ils furent montés , On poursuivit la chose encommencée.

Tant fut ouvré4, qu'Alix dans la pensée Sur cette affaire un scrupule se mit ; Et l'innocente au bon apôtre dit :

« Si cet enfant avoit plusieurs oreilles, Ce ne seroit à vous bien besogné !

— Rien, rien5, dit-il; à cela j'ai soigne; Jamais ne faux6 en rencontres pareilles. »

Sur le métier l'oreille étoit encor, Quand le mari revient de son voyage; Caresse Alix, qui du premier abord :

« Vous aviez fait, dit-elle, un bel ouvrage!

1 Maintenant , tantôt. — 2 N'y épargnant pas. — 3 Obligée , reconnaissante. — < Travaillé; du latin operare, qu'on prononçait overare. — 5 Non, non. — 6 Jamais je ne fais de faute, d'erreur.

Nous en tenions, sans le compère André, Et notre enfant d'une oreille eût manqué. Souffrir n'ai pu chose tant indécente ; Sire André donc , toute affaire cessante , En a fait une : il ne faut oublier De l'aller voir, et l'en remercier; De tels amis on a toujours affaire. »

Sire Guillaume, au discours qu'elle fit, Ne comprenant comme il se pouvoit faire Que son épouse eût eu si peu d'esprit, Par plusieurs fois lui fit faire un récit De tout le cas ; puis , outré de colère , Il prit une arme à côté de son lit , Voulut tuer la pauvre Champenoise, Qui prétendoit ne l'avoir mérité.

Son innocence et sa naïveté En quelque sorte apaisèrent la noise ' . « Hélas ! Monsieur, dit la belle en pleurant , En quoi vous puis-je avoir fait du dommage Je n'ai donné vos draps ni votre argent, Le compte y est ; et quant au demeurant , André me dit, quand il parfit l'enfant, Qu'en trouveriez plus que pour votre usage Vous pouvez voir ; si je mens , tuez-moi ; Je m'en rapporte à votre bonne foi. »

L'époux, sortant quelque peu de colère, Lui répondit : « Or bien, n'en parlons plus On vous l'a dit, vous avez cru bien faire; J'en suis d'accord : contester là-dessus Ne produiroit que discours superflus.

Je n'ai qu'un mot : faites demain en sorte Qu'en ce logis j'attrape le galant :

Ne parlez point de notre différent , Soyez secrète, ou bien vous êtes morte!

1 Débat, dispute bruit; du bas latin noxitt.

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