‹ Contes et nouvelles de La FontaineChapitre 5 sur 144 · LES VIEUX CONTEURS FRANÇAIS · texte numérisé non relu

LES VIEUX CONTEURS FRANÇAIS

La littérature , après avoir essayé plusieurs transformations successives, revient sans cesse à une forme première, qu'elle quittera encore pour la reprendre plus tard, lorsque l'oubli lui aura rendu tout l'attrait de la nouveauté. « En effet, dit La Fontaine, on ne peut pas dire que toutes saisons soient favorables pour toutes sortes de livres. » Mais il n'est pas de genre si décrié et si vieux qui ne puisse être rajeuni et remis en honneur. Ceci est une affaire de mode , un hasard de fortune ; et , si les écrivains sont impuissants à créer, ils savent rénover avec art. On jette au rebut les anciens moules , on ne les brise jamais. Demain peut-être on ressuscitera l'Héroïde; et puisque l'Ode de Ronsard est remontée sur son trône après deux siècles et demi d'humiliation, ne sera-ce pas bientôt le tour des Rondeaux de Bcnserade , des vers équivoques de Crétin , des Soties de Gringore et des Mystères de Greban? Aujourd'hui la vogue est au Conte, et les libraires ne sèment plus que conteurs, comme autrefois ils ne greffaient que du Saint-Evremond.

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Passe donc pour le Conte; c'est un produit agréable, qui ne manquera jamais en France, où il est indigène. Le caractère, l'esprit et la langue de notre pays sont essentiellement propres à la nature du Conte, qui doit être vif, joyeux, hardi et naïf; ces qualités, du moins, se trouvent réunies dans la plupart des conteurs du quinzième et du seizième siècle. Il y a là toute une littérature , exquise de finesse et de grâce, qui reste ignorée sous les laves refroidies de vingt éruptions littéraires, comme ces villes antiques d'Italie enterrées vivantes et plongées dans les ténèbres , tandis que des villages modernes , bâtis de leurs débris, à la place même qu'elles occupaient, s'étalent au soleil et foulent aux pieds les trésors de l'art immortel ; la cabane est assise sur le fronton d'un temple.

Le Conte est partout le type primitif de la littérature d'un peuple. Jadis l'historien et le rapsode contaient : Hésiode, Homère, Hérodote, Lucien, ne furent que des conteurs poètes et philosophes, qui, selon le goût de leur temps , varièrent les formes de la tradition écrite. Bien avant eux, dès l'origine de la société, au milieu des forêts, les hommes nouveaux se reposaient des fatigues de la chasse, en écoutant les récits d'un vieillard qui leur disait ce que son père lui avait dit touchant la naissance de l'univers. Le Conte et l'Histoire eurent une source commune , contemporaine des langues , et ce ne fut qu'après des siècles d'éducation intellectuelle que l'Histoire se vit dégagée de l'alliage du Conte.

Plutarque, qui fut le Montaigne des Grecs, résume à lui seul les diverses époques du Conte ancien , qui était en honneur jusque dans les veillées des sorcières de Thessalie. Les Romains ne nous ont laissé que deux conteurs historiens: Diodore de Sicile et Apulée; mais nous savons qu'ils empruntèrent aux Grecsles banquets achromatiques, c'est-à-dire, suivant le commentaire d'un vieux conteur français, a assaisonnés de quelque bonne sauce et sa-

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vourenx sopiquet de contes récréatifs et plaisantes sornettes. »

Les premiers contes , en France , furent des légendes de saints, narrées avec une crédule simplicité et grossies de bouche en bouche. Le tombeau de Dagobert, à Saint- Denis, où la sculpture a représenté les voyages de l'âme de ce roi dans l'enfer, est un conte fantastique figuré en pierre ; la Légende dorée de Jacques de Voragine forme un recueil de contes merveilleux, qui ne le cèdent pas aux Mille et une Nuits arabes. Ces contes pieux, inventés par les moines et enjolivés de détails peu édifiants, avaient pris racine dans la religion ; et telle était la manie de conter alors, que les dogmes fondamentaux du culte furent travestis de la façon la plus scandaleuse, sans mauvaise pensée. Ainsi l'Evangile servit de texte à des facéties licencieuses. Les livres d'heures et les psautiers étaient d'ordinaire allongés de miracles, de diableries et de paraboles, qu'on lisait à l'église par manière de distraction. Voilà comment il est arrivé que les plus célèbres prédicateurs du quinzième et du seizième siècle, Menot, Maillard, Barlette, mêlaient tant de contes à leurs sermons, et changeaient la chaire en tréteaux.

On peut rapporter à l'invasion des Maures d'Espagne dans les Gaules méridionales l'invasion du Conte de gaisavoir, que les troubadours apprirent aux trouvères. Les Maures, ainsi que tous les Orientaux, se plaisaient singulièrement à entendre de longues narrations qui berçaient leur paresse, à l'ombre des aloès et au bord des fontaines. Le sultan Chahriar reculait de jour en jour la mort de Gheherazade , pour ne pas laisser interrompre un de ses contes qu'elle racontait en attendant l'aurore, à la prière de sa sœur Dinarzade. Bientôt le Languedoc, en expulsant ses conquérants, retint quelque chose de leurs mœurs et de leurs arts. Un dicton populaire donna la palme au mieldre jugleor en Gascoigne ; cette province fournissait les meilleurs jongleurs; et, toujours

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passionnés pour ce genre de divertissements , nos bons aïeux riaient.

L'Orient ravira encore la passion des contes, lorsque les croisades eurent acclimaté en France une foule d'usages d'outre-mer. Les Sarrasins et le climat de la Palestine amollirent les vainqueurs, qui rapportèrent dans leur patrie le goût des apologues, et cette volupté nonchalante que procurent aux Asiatiques les récits fabuleux. Les trouvères se souvinrent des aventures ingénieuses qu'ils avaient ouïes sous la tente, à Damas et à Massoure. La cour de Philippe-Auguste reçut le reflet de celle du soudan Saladin , et il n'y eut pas de fête royale ou seigneuriale sans un lai récité durant le festin , au bruit des coupes qu'on remplissait de vin de Chypre. Durand, Rutebeuf, CoHebarbe, Marie de France et- les autres poètes qui rivalisèrent avec les romanciers de chevalerie, eurent la gloire d'inspirer Boccacc.

Ne semblc-t-il pas que les contes ont été surtout en faveur dans les moments difficiles, où il était besoin d'oublier les malheurs du temps, la guerre, la famine et la peste? Boccace composa son Dêcamêron pendant la peste de Florence; Pogge, qui naquit cinq ans après la mort de Boccace , son maître , écrivit ses Facéties au milieu des schismes turbulents de la papauté; Eustache Deschamps, qui avait étudié la médecine dans le Levant, paraît mettre le Conte au nombre des remèdes de l'épidémie que Boccace combattait à force de gaieté , lorsqu'il recommande, dans sa ballade contre la peste, de fuir la tristesse et fréquenter joyeuse compagnie.

C'est dans le quinzième siècle que l'exemple de Boccace réveille en France la muse du Conte , endormie , comme Épiménide, tant que le choc des armées retentit d'un bout du royaume à l'autre : depuis quinze ans, la guerre civile faisait silence , et la peste ne dévorait plus les populations, lorsque le Dauphin de France, qui devait être Louis XI, réfugié à la cour du duc de Bourgogne

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pour échapper au ressentiment de son père Charles VII, consola son exil par les Cent Nouvelles nouvelles, a assez semblables en manière , dit Antoine de La Sale , » rédacteur anonyme de ce recueil, sans atteindre le » très-subtil et orné langage du livre de Cent Nouvel- » les. » Le terrible Louis XI avait ses heures de badinageet de belle humeur à table et parmi les fumées de la huverie; il préludait aux potences de son règne par propos folâtres , et il payait en monnaie de langue l'hospitalité de son beau frère de Bourgogne, Charles le Téméraire. Ces deux fiers conteurs se mesurèrent, à quelques années de là, dans la plaine de Montlhéry.

La cour de Bourgogne, où se racontèrent si librement cent Nouvelles moult plaisantes , n'admettait pas les dames à ces après-soupées gaillardes, où chaque assistant prenait la parole à son tour, en rafraîchissant sa mémoire dans un pot de cervoise ou bière forte ; mais, les femmes étant introduites à la cour de France par Anne de Bretagne, le Conte quitta son allure soldatesque et voila sa nudité impudique, sans renoncer pourtant à son franc parler et à sa joyeuseté native. La mère de François Ier, Louise de Savoie, et sa fille Marguerite d'Alençon, depuis reine de Navarre, excellèrent dans un genre qui veut, par-dessus tout, le talent de broder une idée avec esprit et délicatesse. On assure que Louise de Savoie s'avoua vaincue par sa fille et déchira son ouvrage , que nousregretterons, malgré cette condamnation rigoureuse. Quant à Marguerite, elle nous a laissé son chef-d'œuvre, I'Heptaméron ou Histoire des Amants fortunés, dans lequel, dit Claude Gruget, premier éditeur de ces Contes, elle a passé Boccace.

Marguerite, que la Réforme n'empêcha pas de faire traduire le Décaméron italien par son secrétaire Antoine le Maçon , ne rassemblait aucune Nouvelle qui ne fût véritable histoire, et sa haute philosophie, loin de s'effaroucher des libertés du Conte, brisait l'os médullaire

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