‹ Contes et nouvelles de La FontaineChapitre 56 sur 144 · III. LES REMOIS · texte numérisé non relu

III. LES REMOIS

Il n'est cité que je préfère à Reims2:

C'est l'ornement et l'honneur de la France;

Car, sans compter l'Ampoule3 et les bons vins,

Charmants objets y sont en abondance.

Par ce point-là, je n'entends, quant à moi ,

Tours ni portaux, mais gentilles galoises4 ;

Ayant trouvé telle de nos Rémoises

Friande assez pour la bouche d'un roi.

Une avoit pris un peintre en mariage,

Homme estimé dans sa profession :

Il en vivoit ; que faut-il davantage ?

C'étoit assez pour sa condition.

Chacun trouvoit sa femme fort heureuse :

Le drôle étoit , grâce à certain talent ,

Très-bon époux, encor meilleur galant.

De son travail mainte dame amoureuse

L'alloit trouver; et le tout à deux fins :

C'étoit le bruit, à ce que dit l'histoire.

Moi qui ne suis, en cela, des plus fins,

1 Le fabliau intitulé Constant du Hamel a plus d'un rapport avec ce conte de La Fontaine. (Voyez le recueil de Le Grand d'Aussy.) — 2 La Fontaine, dans sa jeunesse , fit à Reims de iongs et fréquents séjours chez son ami de Maucroix, qui était chanoine de cette pille. — 3 La sainte Ampoule , qui servait au sacre des rois de France. — 4 Femmes gaillardes, galantes, qui aiment le plaisir.

Je m'en rapporte à ce qu'il en faut croire. Dès que le sire avoit donzelle en main, Il en rioit avecque son épouse.

Les droits d'hymen allant toujours leur train, Besoin n'étoit qu'elle fit la jalouse.

Même elle eût pu le payer de ses tours , Et comme lui voyager en amours ; Sauf d'en user avec plus de prudence , Ne lui faisant la même confidence.

Entre les gens qu'elle sut attirer,

Deux siens voisins se laissèrent leurrer

A l'entretien libre et gai de la dame;

Car c'étoit bien la plus trompeuse femme

Qu'en ce point-là l'on eût su rencontrer,

Sage surtout, mais aimant fort à rire.

Elle ne manque incontinent de dire

A son mari l'amour des deux bourgeois

(Tous deux gens sots, tous deux gens à sornettes) ;

Lui raconta mot pour mot leurs fleurettes,

Pleurs et soupirs, gémissements gaulois'.

Ils avoient lu , ou plutôt ouï dire ,

Que d'ordinaire en amour on soupire;

Ils tâchoient donc d'en faire leur devoir,

Que bien, que mal2, et selon leur pouvoir:

A frais communs se conduisoit l'affaire.

Ils ne dévoient nulle chose se taire :

Le premier d'eux qu'on favoris eroit ,

De son bonheur part à l'autre feroit.

Femmes , voilà souvent comme on vous traite !

Le seul plaisir est ce que l'on souhaite;

Amour est mort: le pauvre compagnon

Fut enterré sur les bords du Lignon3;

1 Dignes du bon vieux temps, naïfs. — 2 Tant bien que mal. 3 Petite rivière du Forez , où d'Urfé a placé les principales scènes de l' Astrèe.

LES REMOIS. 187

Nous n'en avons ici ni vent ni voie1.

Vous y servez de jouet et de proie

A jeunes gens indiscrets , scélérats :

C'est bien raison qu'au double on le leur rende ;

Le beau premier qui sera dans vos lacs,

Plumez-le-moi, je vous le recommande.

La dame donc , pour tromper ses voisins ,

Leur dit un jour : « Vous boirez de nos vins,

Ce soir, chez nous. Mon mari s'en va faire

Un tour aux champs; et le bon de l'affaire,

C'est qu'il ne doit au gîte revenir.

Nous nous pourrons à l'aise entretenir.

— Bon! dirent-ils. Nous viendrons sur la brune. »

Or, les voilà compagnons de fortune.

La nuit venue , ils vont au rendez-vous.

Eux introduits , croyant ville gagnée ,

Un bruit survint , la fête fut troublée ;

On frappe à l'huis. Le logis aux verrous

Etoit fermé : la femme , à la fenêtre ,

Court , en disant : « Celui-là frappe en maître !

Seroit-ce point , par malheur, mon époux?

Oui; cachez-vous, dit-elle; c'est lui-même.

Quelque accident, ou bien quelque soupçon,

Le font venir coucher à la maison. »

Nos deux galants , dans ce péril extrême ,

Se jettent vite en certain cabinet :

Car s'en aller, comment auroient-ils fait?

Ils n'avoient pas le pied hors de la chambre ,

Que l'époux entre, et voit au feu le membre2

Accompagné de maint et maint pigeon;

L'un au hàtier3, les autres au chaudron.

1 Métaphore tirée de la chasse, où l'on reconnaît la voie et le vent de la bête. C'est-à-dire : nous n'en avons ici aucune nouvelle. — 2 Gigot. — 3 Grand chenet de tournebrochc.

«Oh! oh! dit-il, voilà bonne cuisine!

Qui traitez-vous? — Alis, notre voisine , Reprit l'épouse , et Simonette aussi.

Loué soit Dieu qui vous ramène ici !

La compagnie en sera plus complète.

Madame Alis, madame Simonefle, N'y perdront rien. Il faut les avertir Que tout est prêt, qu'elles n'ont qu'à venir- J'y cours moi-même. » Alors la créature Les va prier. Or, c'étoient les moitiés De nos galants et chercheurs d'aventure , Qui, fort chagrins de se voir enfermés, Ne laissoient pas de louer leur hôtesse De s'être ainsi tirée avec adresse De cet apprêt. Avec elle, à l'instant, Leurs deux moitiés entrent, tout en chantant On les salue, on les baise, on les loue De leur beauté, de leur ajustement; On les contemple, on patine , on se joue. Gela ne plut aux maris nullement.

Du cabinet la porte à demi close Leur laissant voir le tout distinctement, Us ne prenoient aucun goût à la chose : Mais passe encore pour ce commencement.

Le souper mis presque au même moment , Le peintre prit par la main les deux femmes , Les fit asseoir, entre elles se plaça.

il Je bois , dit-il , à la santé des dames ! » Et de trinquer : passe encor pour cela. On fit raison : le vin ne dura guère. L'hôtesse, étant alors sans chambrière, Court à la cave , et, de peur des esprits, Mène avec soi madame Simonette, Le peintre reste avec madame Alis, Provinciale assez belle, et bien faite, Et s'en piquant , et qui pour le pays

LES REMOIS. 189

Se pouvoit dire honnêtement coquette.

Le compagnon , vous la tenant seulette , La conduisit de fleurette en fleurette Jusqu'au toucher, et puis un peu plus loin; Puis , tout à coup levant la collerette , Prit un baiser, dont l'époux fut témoin. Jusque-là passe : époux, quand ils sont sages, Ne prennent garde à ces menus suffrages1; Et d'en tenir registre, c'est abus.

Bien est-il vrai qu'en rencontre pareille Simples baisers font craindre le surplus; Car Satan lors vient frapper sur l'oreille De tel qui dort, et fait tant, qu'il s'éveille. L'époux vit donc que , tandis qu'une main Se promenoit sur la gorge à son aise , L'autre prenoit tout un autre chemin.

Ce fut alors , dame ! ne vous déplaise , Que , le courroux lui montant au cerveau , Il s'en alloit, enfonçant son chapeau, Mettre l'alarme en tout le voisinage, Battre sa femme , et dire au peintre rage ,

Et témoigner qu'il n'avoit les bras gourd « Gardez-vous bien de faire une sottise , Lui dit tout bas son compagnon d'amours, Tenez-vous coi; le bruit, en nulle guise3, N'est bon ici, d'autant plus qu'en vos lacs Vous êtes pris : ne vous montrez donc pas ; C'est le moyen d'étouffer cette affaire. Il est écrit qu'à nul il ne faut faire Ce qu'on ne veut à soi-même être fait4. Nous ne devons quitter ce cabinet, Que bien à point, et tantôt, quand cet homme, Etant au lit, prendra son premier somme.

1 Dévotions, oraisons secrètes du culle rendu aux femmes

2 Engourdis — 3 Façon. — 4 C'est la morale de l'Evangile.

Selon mon sens, c'est le meilleur parti. A tard viendroit aussi bien la querelle. N'êtes-vous pas cocu plus qu'à demi?

Madame Alis au fait a consenti :

Cela suffit; le r^ste est bagatelle. »

L'époux goûta quelque peu ces raisons.

Sa femme fit quelque peu de façons , N'ayant le temps d'en faire davantage.

Et puis? Et puis, comme personne sage, Elle remit sa coiffure en état.

On n'eût jamais soupçonné ce ménage, Sans1 qu'il restoit un certain incarnat Dessus son teint; mais c'étoit peu de chose; Dame fleurette en pouvoit être cause.

L'une pourtant des tireuses de vin ,

De lui sourire, au retour, ne fit faute :

Ce fut la peintre2. On se remit en train;

On releva grillades et festin :

On but encore à la santé de l'hôte ,

Et de l'hôtesse , et de celle des trois ,

Qui , la première, auroit quelque aventure.

Le vin manqua pour la seconde fois :

L'hôtesse , adroite et fine créature ,

Soutient toujours qu'il revient des esprits

Chez les voisins. Ainsi madame Alis

Servit d'escorte. Entendez que la dame,

Pour l'autre emploi, inclinoit en son âme ,

Mais on l'emmène; et, par ce moyen-là,

De faction Simonette changea.

Celle-ci fait d'abord plus la sévère,

Veut suivre l'autre, ou feint le vouloir faire,

Mais, se sentant par le peintre tirer,

Elle demeure, étant trop ménagère

1 Si ce n'est. — - La femme du peintre.

LES REMOIS. 191

Pour se laisser son habit déchirer.

L'époux, voyant quel train prenoit l'affaire, Voulut sortir. L'autre lui dit : a Tout doux, Nous ne voulons sur vous nul avantage.

C'est bien raison que messer Cocuage Sur son état vous couche ainsi que nous : Sommes-nous pas compagnons de fortune?

Puisque le peintre en a caressé l'une, L'autre doit suivre. Il faut, bon gré mal gré , Qu'elle entre en danse; et, s'il est nécessaire, Je m'offrirai de lui tenir le pied :

Vouliez ou non, elle aura son affaire. » Elle l'eut donc ; notre peintre y pourvut Tout de son mieux : aussi, le valoit-elle. Cette dernière eut ce qu'il lui fallut; On en donna le loisir à la belle.

Quand le vin fut de retour, on conclut Qu'il ne falloit s'attabler davantage.

Il étoit tard ; et le peintre avoit fait ; Pour ce jour-là, suffisamment d'ouvrage.

On dit bonsoir. Le drôle , satisfait , Se met au lit : nos gens sortent de cage. L'hôtesse alla tirer du cabinet Les regardants, honteux, mal contents d'elle, Cocus de plus. Le pis de leur méchef i Fut qu'aucun d'eux ne put venir à chef2 De son dessein, ni rendre à la donzelle Ce qu'elle avoit à leurs femmes prêté : Par conséquent, c'est fait, j'ai tout conté,

1 Mésaventure. — - Venir à bout.

Page 1